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Méduses

Antoine Brea

octobre 2005

3

C’était il y a longtemps très longtemps, hier ou avant-hier. C’était vers le début, il y a plusieurs années. Tout ceci relève de l’histoire, ça se perd dans les siècles, le temps a passé vite. C’était avant la parousie, un peu plus tard, je n’ai pas retenu si la vie à l’époque était déjà en couleur. C’était fini entre nous. C’était terminé, fini entre nous, je ne sais pas si tu t’en souviens, les artistes le chantaient, la presse en avait fait ses choux gras, à la télé on ne parlait pour en rire que de cela. J’étais las. Il y avait aussi les métros sous la terre qui parcouraient des territoires délavés couverts de gribouillis racontant nos fortunes diverses ; et puis jusqu’aux b-boys à la radio qui immolaient des rimes pauvres, nous les offraient en dédicaces. J’étais las et n’en pouvais plus et c’était fini et c’était terrible. On ne comptait plus les suicides collectifs. Je devais me boucher continûment les oreilles, la vie exsudait ton nom sans cesse, c’était il y a trois ou quatre mois, quelques heures, je ne me rappelle plus bien, j’étais oui las, terrifié, je ne saurais dire exactement. La nature s’était retirée. Plus rien n’était pareil qu’avant. On avait dépendu le soleil, remballé la lune et vidé l’océan. Des feuilles mortes, par ta faute, jonchaient le fond des mers ; et des herbes y poussaient, comme il arrive aux piscines longtemps trahies par les estivants. Les choses existaient, sans plus, se donnant des allures de peintures mortes. C’était fini. C’était terminé entre nous. Tu m’avais répété qu’il n’y avait plus d’espoir, qu’il fallait oublier, que c’était terminé, que mes passions étaient coupables et j’avais bien compris. J’étais crevé après une guerre de trente ans, m’étais rasé-tatoué la tête pour mieux vivre l’épuration. Je ne te parlais plus. Je me faisais du mal. J’écoutais des chansons délabrées d’Adriano Celentano, où le rien est concrètement envisagé. C’était terminé, fini, c’est toi qui l’avais dit, je n’y pensais pas trop, tout ceci paraît si loin, tu me harcelais pour que l’on restât des amis. C’était la fin de l’histoire, on devait être de bons potes, quelque chose d’hégélien, je t’écoutais incrédule, je souriais écarquillé. Avec toi les choses étaient simples, la réalité moins épaisse, j’avais bien assimilé le sens de tes mots, tes phrases, tout était cohérent et logique : c’en était fait de nous, je m’efforçais de me faire une raison, je pratiquais le suicide avec assiduité, je creusais pour rentrer sous la terre, en plus tu m’insultais. J’allais sous la terre et bien sûr toi, tu marchais dans le soleil. Tu disais que l’on était des grands maintenant, plus des enfants ; tu insistais pour que l’on demeurât proches tous les deux, que l’on fût de nouveau simplement, magnifiquement, des amis. Tu le voulais à toute force, la situation était claire, assez peu dialectique, tu étais non-amoureuse de moi, d’après moi étrangement folle à lier. Je m’attachais de mon côté à perfectionner mon rôle d’objet vaincu, dépouillé, de nu-vivant, de théâtre des batailles par après déserté. J’étais plutôt à l’aise dans ma condition d’ancien homme de toi : je m’étais toujours su temporaire, je m’estimais encore heureux de l’absence d’aucun droit qu’il me conférait, pas même celui de t’oublier, ce dont je me connaissais d’ailleurs bien légalement incapable. On serait bons amis, de bienveillants copains ; probable que tu ironisais, dénaturais la vérité, c’était ce que tu proposais, ça t’était fort désagréable mais tu étais obligée il te fallait m’exécuter. Tu m’avais dicté minutieusement mes dernières volontés, couchées devant notaire : il était prévu après ma mort que je feignisse de rester en vie, que l’on entretînt des rapports suivis, que je continuasse de fréquenter mon assassin. J’avais refusé catégoriquement : j’avais dit non et je ne te l’ai jamais pardonné ; j’avais dit d’accord et théoriquement je consentais ; je m’étais enquis simplement si tu pensais qu’il subsistât quelque chose à nous dire. Tu affirmais qu’il eût été dommage et bête que l’on ne se vît plus, que l’on fît des manières pour des histoires si peu importantes, pour de vieilles lunes appelées, de toute manière, à s’amuïr ; que du reste on n’avait pas nous besoin — on n’avait jamais eu besoin — de parler. Je n’étais pas sûr que cela pût fonctionner. Je voulais bien essayer. Tu pouvais bien aller te faire foutre espèce de ventre. On était bien conscient tous les deux de source sûre que mes silences à l’avenir ne sonneraient plus pour toi que comme des sentences, les tiens à mon avis que comme des vexations. Tu ne souhaitais pas entendre mes explications. Tu avais encore des lambeaux de nous entre les dents. Tu ne m’avais pas paru triste, persuadée que la loi était de mon côté, inscrite dans un livre porno. Pour ma part, je t’avais demandé juste un peu de temps, celui de m’habituer, reprendre goût à une existence dépensée. Au final, j’étais rentré chez moi pour n’en plus remuer, m’abandonner à la dépravation, cultiver dans ma chair la solitude. J’avais vacillé, perdu pied, par mégarde j’étais tombé dans le coma. Ç’avait duré des semaines : j’étais mort cérébralement, surpiqué jusqu’à l’os impuissant à trouver une veine propre, de temps en temps sonnait la concierge à cause du courrier qui s’amoncelait. Ç’avait duré des lustres : j’oscillais entre conscience et inconscience, une expérience assez désagréable, un genre de mort en branche avec un goût de Dieu au bout. Je jouais à me tuer. Je massacrais le temps, me repaissais de télévision, je m’endormais fasciné devant Les Feux de l’amour. Les Feux de l’amour sont le Tao, la Clé, le Commentaire, quant à toi tu n’avais pas tenu parole. Tu avais juré avec transport mais tu ne m’avais pas laissé assez de temps. Tu passais ta vie à me retéléphoner, prendre de mes nouvelles, m’empêcher de te haïr. Tu m’empêchais de te haïr, de devenir celui que j’étais, tout le contraire de ce qu’il ne fallait pas être ; tu eusses mérité que je m’immolasse par l’essence en bas de chez toi en provoquant du scandale en débitant des prophéties. Quoi qu’il en soit tu rappelais de temps à autre. Tu rappelais et je ne décrochais pas. Tu rappelais, je ne décrochais pas, le répondeur s’en chargeait, mais rien de personnel, de dirigé contre toi. De façon générale je ne parlais à personne, je n’avais pas le temps ; de façon générale j’étais trop occupé à t’écrire des lettres que je cuisinais et mangeais cuites à l’eau. J’avais perdu plus ou moins seize kilos. Je me nourrissais pour l’essentiel à base de mort froide, de désastre sous vide, de petits enfers individuels déjà tout préparés. On était de bons amis, assez proches qui se disaient tout, on ne se voyait pas régulièrement mais rien n’eût su entamer notre mutuel attachement. En passant, tu avais fait de moi de la viande bonne pour la vermine ; après quoi, tu m’avais rappelé et puis cessé de rappeler. Au total, tu avais cessé de rappeler, on m’avait conduit aux urgences, on m’avait recousu, donné des cachets, en revenant de la morgue où l’on m’avait autopsié j’avais commencé d’aller mieux. Cela faisait maintenant sept ou huit siècles, je me rétablissais de mon décès grave, je recommençais d’apprendre à survivre, parfois j’allais fleurir ma tombe sur laquelle ne poussaient que des tags et de l’herbe vivace. Tout ceci était encore assez récent et je m’efforçais de t’effacer, de t’oublier peu à peu, de souffrir d’amnésie. Je t’oubliais peu à peu, je gardais de toi de beaux souvenirs, de belles choses liées à toi me rendaient l’existence attachante. Je t’oubliais peu à peu, miracle nain et personnel, je pensais moins à ma mort — que le manque clinique de toi me rendaient pourtant très supportable. Je sortais un petit peu, quelquefois je poussais jusqu’au bois, les drogues de substitution faisaient effet. Je parlais de toi souvent, je me remémorais encore, tous ces jadis et ces naguère que tu coulais ici, quand trop bourrée la nuit tu voulais bien rester, tes yeux comme des frigos ouverts qui m’empêchaient de dormir. J’allais bien, j’allais mieux, je négligeais de mourir, je ne me roulais plus par terre devant les pharmacies, je me disais que tu allais bientôt revenir, ou te perdre dans les lacunes de ma mémoire. J’étais bien, j’étais en forme, je respirais le grand air, faisais du sport ainsi qu’il m’avait été conseillé par la médecine légale. Or c’est précisément le moment que tu avais choisi pour à nouveau paraître. C’était un dimanche, ou samedi, ça n’a pas beaucoup d’importance, je ne pensais pas à toi, j’étais convalescent, tu avais fait mon numéro. Vraisemblablement c’était dimanche, je faisais mon ménage, classais mes ordonnances, tu étais en pleine vie, avais demandé si l’on pourrait se voir, j’avais bien cru mourir. Tu voulais que je vinsse, passasse à ton domicile, tu riais à gorge dépliée, mon sang faisait du bruit. J’avais été fort, j’avais été courageux, je t’avais dit que non que c’était très improbable. C’était hors de question, les docteurs avaient recommandé du repos, aucune émotion qui ne convînt au défunt, en plus j’avais des choses à faire, ensuite je n’avais pas envie. Ç’avait été si soudain : tu avais eu une crise des nerfs, tu t’étais mise à couiner, tu avais supplié la voix tordue, tu t’étais répandue et puis c’était urgent. Ça n’avait pas pris longtemps : tes pleurs fissuraient le marbre, j’étais tombé en syncope, je m’étais traîné à genoux, je t’avais dit j’arrive j’étais venu j’étais là. Pour aller plus vite, je n’avais pas pris le temps de me raser, de me couper les ongles, de me teindre en blond. J’étais venu en voiture, j’avais hésité à prendre le train. J’avais réfléchi cinq minutes et tu habitais dans Paris mais je savais pouvoir m’y garer gratuitement et sans peine le dimanche. Je n’avais plus beaucoup de temps, j’étais venu en voiture, pas même celui de me blanchir les dents, de me brosser les os. La route était noire de monde et j’étais vivant. La route était noire de monde et ça n’avançait pas, interminable. J’étais ce charnier étonné de vivre, de conduire et masser ses reliefs, levé de son sépulcre pour avoir halluciné ton cri sous la pierre. La circulation était fluide, tu m’avais rappelé à la vie, de rares embouteillages sans gravité. Au royaume des morts, je m’étais frayé un chemin, j’avais roulé à tombeaux ouverts, t’avais téléphoné bravant le danger depuis le corbillard pour t’en informer. Un contretemps fâcheux m’avait salement retardé : pour me dépêcher j’avais brûlé un feu rouge. J’allais être en retard, j’avais brûlé ce feu, ou m’étais fait photographier très vite sur le périph, on m’avait embarqué menotté la tête dans une cagoule en route vers un centre d’internement spécial. On m’avait interpellé, transféré en salle d’interrogatoire, des chemises bleues m’avaient tabassé assez longtemps harnaché au chauffage ; ensuite des blouses blanches avaient calmé mes hurlements radouci mon humeur en m’injectant du penthotal. Par bonheur ça n’avait pas trop traîné : j’avais été traduit précipitamment devant le tribunal de police. J’étais passé en comparution immédiate — j’avais même manqué de temps pour préparer convenablement ma défense et rentrer dans mon bon droit. En temps de guerre, il est probable que j’eusse été exécuté. En l’espèce, le juge avait paru bien disposé à mon égard. J’étais tombé à genoux, j’avais fait montre de regrets véridiques, d’une volonté rassise de m’amender, et puis vous comprenez Votre Grâce je l’avais pas vu moi ce feu comment voulez-vous je roulais beaucoup trop vite et puis c’est pas ma faute aussi j’étais pas dans mon état normal j’étais complètement ivre-décédé au moment des faits. À la fin je m’étais garé en bas de chez toi, j’avais eu de la chance. C’était une belle journée, je m’étais bien garé, je n’avais pas le code d’entrée de l’immeuble, je t’avais donné derechef un coup de fil. Je t’avais rappelée, ta voix était caressante, silencieuse, du reste tu paraissais déjà mieux. J’étais bien de mon côté, tellement heureux que fût revenu le temps où l’on passait sans rien dire notre existence au téléphone. J’étais monté chez toi quatre à quatre, arrivé à bout de souffle, j’étais je crois en retard, ce n’était pas bien haut, j’avais couru dans les escaliers (l’impression que je vivais). De ton côté tu avais laissé la porte ouverte, comme avant, mais tu m’avais accueilli distraitement vu qu’avec quelqu’un d’autre tu étais pendue au téléphone. Le jour avait paru décliner et la température tomber. J’avais relevé mon col et attendu que tu raccrochasses, me demandant bien à qui tu pouvais raconter des choses en riant dans ta langue pour moi indéchiffrables. Tu avais raccroché, tu étais belle étrangement belle les cheveux défaits d’une beauté sans égale. Tu portais des lunettes rectangulaires et un parfum d’homme. C’était bien. Tu resplendissais belle comme la nuit. C’était comme avant. J’étais plus mort que vif. Tu m’avais dit bonjour et t’étais excusée. C’était en automne, il faisait beau, une sorte de saison des pluies solaire et décalvante qui fait vieillir les arbres. Pour moi ce jour je me rappelle tu t’étais peint les lèvres, mis c’est certain du vernis dans les pieds. Après ça — pas longtemps — tu t’étais tue et c’était agréable, comme si tu te concentrais pour être belle, parce qu’il vous est difficile d’être belles et de toujours respirer dans le même temps. Tu pleurnichais moins, pas si atteinte, je m’étais ressenti misérable empêtré dans mes ridicules et mes spasmes. On était là dans ton couloir à se renifler et puis tu t’étais tue — avant ça tu t’étais excusée. Tu ne te lamentais plus, tes maux s’étaient taris, tu étais singulière et gaie et semblais ignorer en silence jusqu’au sens même du mot pleurer. Tu ignorais le verbe, dans tous les sens du terme. Tu t’étais excusée, tu t’étais tue, ensuite remise à jacasser. Pour ma part j’admirais simplement ta viande rouge, ton bon cul plein et propre, l’odeur forte mais normale. Je ne savais pas au juste ce qui me valait d’être-là ; si ça se trouve je passais là par hasard, j’avais vu de la mort alors j’étais rentré. Tu m’avais proposé un truc à boire, à manger, sans y croire ; j’étais énervé j’avais refusé tout en bloc tiraillé par la soif et la faim te sachant d’ordinaire excellente cuisinière. Tu avais sorti tout un tas de choses froides du frigo, je n’avais touché à rien et manqué m’évanouir. Tu avais préparé du café, pas très bon, ton café avait un goût. Tu posais trop de questions, demandais comment je me portais, tu souriais par énigmes et te disais contente que je fusse là. Tu t’excusais, te confondais en salamalecs d’avoir eu besoin de moi comme ça surtout maintenant que ça allait, que tu te sentais mieux. De mon côté j’étais ravi-fou de rage que tu fusses mieux, que tu allasses bien, que tu n’eusses positivement plus besoin de moi surtout maintenant, que ma présence te fût dorénavant dérangeante. Tout cela était plutôt bon signe, car je m’inquiétais de ta santé, j’avais eu assez peur pour toi que je savais vulnérable. Tu demandais des choses insignifiantes, des mots sans suite passaient tes lèvres, tu posais des questions futiles et mes réponses ne t’intéressaient pas. Tu les écoutais d’un air poli, exagérément attentif, et pour tout dire stupide. Tu n’écoutais pas, ou peu. Tu ne m’entendais guère, mais aucune importance, j’avais entrepris de te raconter l’histoire de Jimmy Namiasz.

Jimmy était un type un pauvre que je connaissais d’avant, d’il y a longtemps, du temps où j’étais gosse. On s’était rencontré récemment avec Jimmy, sûrement à la campagne, dans mon ancien ghetto, quand j’y allais parfois pour me jeter du haut d’une seringue ou écouler mes restes. On s’était découvert deux ou trois jours avant, comme je retournais au quartier me promener voir blanchir la racaille et chuchoter autour des bancs aux assemblées des morts des maîtres de cérémonie qui tiennent les murs et dressent les chiens. J’avais recroisé le jeune Jimmy l’autre jour, c’était avant qu’il expire. Je l’avais recroisé, on ne s’était plus vu depuis des années, tellement de temps, ça m’avait fait du bien, on n’avait jamais vraiment sympathisé tous les deux. Jimmy n’allait pas bien du tout lui non plus, à la recherche d’une méthode pour rester en vie. On ne se connaissait pas, on ne se sentait pas fort lui et moi, je me demande à la rigueur si avec Jimmy nous n’avions pas baisé ensemble par le passé, sans que je m’en aperçusse. On se connaissait peu et je ne me souviens pas avoir jamais été transsexuel, mais il est possible que Jimmy et moi eussions entretenu un moment ce genre de rapports fut un temps, viscères contre viscères. À l’époque, Namiasz et moi-même nous connaissions assez mal, parlions peu, nous posséder nous prenait déjà beaucoup de souffle. À présent, j’étais content de le revoir. Jimmy en fin de compte était dans un sale état, souffrait d’une importante absence de dents, manquait de camisoles chimiques propres. Jimmy sentait, Jimmy avait aussi beaucoup d’argent massif planté dans le visage, les cheveux sales et les ongles poreux, encore que Jimmy prétendît avoir arrêté les drogues dures. Jimmy était au chômage depuis quelques mois ; il ne se plaignait pas, n’était pas mécontent, s’entraînant à sous-être. Il se réjouissait d’avoir enfin le temps nécessaire pour étudier pleinement la musique capitale de jeunes dépressifs anglais, remarqués il y a peu, qu’il « goûtait », et puis aussi pour s’occuper de son grand-père. C’est le grand-père de Jimmy, sa seule attache, qui avait élevé Jimmy. À présent, le grand-père ne ressemblait plus à rien, presque plus figure d’homme, il était très malade et refusait de mourir, dégringolé en enfance. C’est son grand-père Namiasz qui avait élevé Jimmy Namiasz, à qui Jimmy devait le rien qu’il possédait. Jimmy avait de l’affection, aimait assez son grand-père ancien déporté par miracle rescapé des trains. Jimmy me racontait tout ça, je me demandais pourquoi. Jimmy narrait avec un profond respect l’enfer que lui faisait vivre son aïeul, la dette inextinguible qu’il avait contractée envers lui, son grand-père, qui maintenant se traînait comme une seiche, pissait, chiait partout sans égards pour personne que c’était une honte. J’avais mis le temps et puis ensuite j’avais fini par comprendre. Jimmy avait ses raisons pour proposer ce qu’il proposait : la solution finale pour sa famille et quelques éléments superflus dans le même temps. Jimmy était là, dévoué, torchant, s’occupant autant qu’une mère de son ancêtre, lequel ne visait plus à rien ; Jimmy avait même arrêté les drogues souples et mangeait moins pour économiser. Pendant tout ce temps, il y avait ce boulot qui attendait Jimmy dans le Sud, au soleil, qu’il fallait se dépêcher d’accepter, ne pas laisser perdre. « C’est pas tout le temps qu’elle cligne des yeux la fortune disait Jimmy, et quand elle bavarde faut la saisir aux cheveux, autrement… » Jimmy avait les larmes en me racontant tout ça à moi, un inconnu, une mémoire close, une sorte de vide au centre avec du rien autour. Jimmy disait comme ça qu’il n’en pouvait plus de son grand-père, qu’il n’y pouvait rien le pauvre vieux mais que la situation ne correspondait plus à un complexe de normes minimales idoine. Il y avait la voisine, la Veuve comme l’appelait Jimmy, qui était descendue des fois quand Jimmy n’était pas là faire des monstruosités au grand-père : un genre d’extrême-onction et le grand-père l’arrosait. Jimmy au départ n’avait pas vu le mal : « Tu comprends, le vieux, c’était sûrement la dernière fois dans sa vie qu’on lui pompait le fluide ; et il avait l’air tellement heureux, ça lui filait l’impression un peu moins de mourir, il hurlait plus dans son sommeil que des araignées tombaient du lit jusque dans son plafond. » La voisine, la Veuve, elle avait commencé à merder. Jimmy avait bien fait ses comptes, tout vérifié, ça devait faire dans les 50 000 balles que le grand-père s’était fait sucer, soutirés en même temps que sa carte bleue. Jimmy s’était énervé, normal. Jimmy avait senti le vent venir et peur aussi que le vieux peut-être ne l’exhérède. Avec la voisine, il y avait eu des mots. Avec le fils de la voisine aussi, à qui Jimmy avait enfoncé le nez dans la nuque et cassé la bouche sur les marches d’escalier. Jimmy était ennuyé dorénavant. Il retrouvait des vilains termes gravés sur sa porte, et puis des fois même du caca sur son paillasson. Surtout, Jimmy dormait mal la nuit, ne sortait plus sans son surin, en avait marre qu’on l’assassine. La voisine habitait juste la porte au-dessus ; et ils étaient minces les murs et les planchers dans les cages à lapins où ils vivaient tous. Jimmy prétendait ouïr les conversations la nuit chez la voisine, avec des drôles de types des pochards qui buvaient beaucoup d’alcool en espérant la baiser à tour de rôle pendant que le fils filmerait. Les types offraient leurs compétences ; ils disaient comme ça : « Si tu veux la Veuve on s’en occupe nous, on lui règle son compte au p’tit trou d’balle du d’ssous çui-là qu’a r’fait la mâchoire à ton gamin ; c’est pas des trucs qui s’font, faut pas laisser passer, faut lui faire cracher au bassinet et pis qui c’est sinon qui va banquer les frais d’chirurgie ?… » Bref, Jimmy m’expliquait à moi qui ne suis personne que c’était terminé, que ça suffisait, qu’il en avait soupé de ces salades, qu’il exigeait réparation. Il était prêt à payer mais il lui fallait trouver sans délai un escadron de la mort, un particulier pour se charger de l’holocauste, pour le débarrasser de la Veuve, du fils, et tant qu’à faire du grand-père avec. Jimmy insistait bien : ça devait se régler soigné et nickel-chrome dans un bain de sang ; après quoi on jetterait les cadavres dans la rivière avec une livre de ciment autour du cou et on discuterait d’autre chose. Jimmy disait qu’il serait reconnaissant, redevable, qu’il ne le regretterait pas celui qui s’en occuperait ; Jimmy avait de l’honneur à revendre, de l’estime, et quelques économies. J’avais été touché par Jimmy, toutes ses douleurs, je dois bien admettre. J’avais répondu que je devais réfléchir, voir si je connaissais un quelqu’un susceptible. En y repensant, je ne sais plus si Jimmy m’avait vraiment demandé de piquer mon couteau de boucher dans la gorge de son grand-père, de faire du bel œuvre, de le travailler au fer à l’ancienne et maquiller la chose en crime sexuel. Ça m’avait semblé naturel, il fallait lire entre les lignes. En y repensant, je crois bien avoir convenu avec lui d’une date, d’un prix, d’une méthode. J’avais contracté l’engagement, on s’était tailladé les veines et frappé dans les mains. Jimmy souriait de ses plus beaux sourires automatiques ; Jimmy était heureux et à mon tour j’étais heureux de le voir reluire, montrer visqueuses les gencives, d’être en mesure de lui rendre ce service. À moi il faut dire il en coûtait si peu : j’étais un criminel en vogue, convaincu de meurtres sériels, « l’Ennemi dangereux à la hallebarde », on avait retrouvé dans ma cave des morceaux de disparues de l’Yonne, je fascinais les foules, les schmidts étaient à la poursuite de moi, en plus j’étais récidiviste, plusieurs condamnations à vivre par contumace et j’avais pris perpèt’. J’étais le fils du néant, l’enfant au regard dévoré des méduses, celui dont ne parle aucune prophétie, dont le temps n’a pas gardé trace, un corps numéroté aux organes revendus à un prix sacrifié. À présent je vivotais en liberté, te relatais tout ça, l’histoire de Jimmy Namiasz, un peu aussi la mienne, mais toi tu t’en fichais, tu ne me regardais pas. Du fond de ma tombe je te rapportais le roman namiaszéen, une ancienne poésie de l’avenir, ses allégories ses paraboles, mais tu t’en balançais, tu m’observais à l’œil nu. Tu m’observais vivant de tes yeux gigantesques et je brillais par ma béance incréé dans des mondes sans lunes. Parfois je m’inquiète si je n’ai pas rêvé, si mon existence a jamais eu une vraisemblance en dehors de toi, si l’univers connu d’alors n’était pas le pur produit de tes hallucinations personnelles. Possible que rien de tout cela ne fût vrai, que j’eusse tout inventé, ou bien toi ; et puis peut-être que non en fait — comment savoir ? —, tu paraissais si loin, dans ma tête tout se mélange. Les larmes m’étaient montées sans raison et j’avais dû me retirer. Je ne sais pas dire au juste ce qui m’ensevelissait ; je larmoyais involontaire, contraint de m’attarder dans tes toilettes, trembler d’énervement en regardant dans le trou voir s’il y avait du toi au fond, un peu de sale. Ça devait être le soleil, toute cette foutue lumière trop blanche qui entrait dans la pièce à travers tes rideaux sans fenêtres. J’avais les yeux tant fragiles, enclins à la conjonctivite ; j’étais ici et là fiché en l’air dans la douleur du temps, loin de mes attentes et mes rêves à mourir debout. Il faisait du soleil et je ne voyais que la nuit. Je veux dire, qu’est-ce que tu attendais de moi en vérité, à quelles fins me poursuivais-tu avec tant de ténacité, pourquoi me triturer si charnellement dans tous les sens ? Difficile à déterminer… On n’était plus ensemble, c’était fini et c’était ta faute, et chacun de tes gestes, tes postures, tes regards sur moi puait l’équivoque. J’en veux pour preuve que tu demandais sans arrêt comment j’allais, pourquoi on ne dînerait pas ensemble, pourquoi on ne sortirait pas, qu’est-ce que je dirais d’aller boire un verre et après t’enculer ? Je veux bien croire que tout ceci n’existait que dans mon imagination, que j’étais diminué, n’allais pas très bien, que mon esprit battait la campagne ; mais enfin je ne crois pas me tromper en affirmant qu’on ne se connaissait pas, ou à peine, avant de nouer cette relation tant particulière que tu t’étais appliquée à mettre à sac. Or voici que tu me harcelais pour que l’on redevînt les amis que l’on n’avait jamais été ; que tes yeux se trempaient parce que je te laissais sans nouvelles, parce que je refusais de continuer à vivre sous la lumière de toi. Idéalement, pensé-je, j’eusse dû te profaner sur un coin de table ton slip entre les dents pour te faire voir la seule amitié que je t’eusse jamais portée ; idéalement, tu eusses peut-être fini par te laisser faire et soudain te souvenir par le bide de ce qui te manquait, te plaisait chez moi, du lien indéfectible qui nous associait quand je t’éjaculais au visage. En attendant, je m’étais produit-imbibé devant toi et c’est toi la coupable qui me jugeais-traitais en corps simple, donnée élémentaire du système, en morte-possibilité. Tout était ta faute et moi, courbé sur mes jointures, je recevais ta sentence, gravée dans ma chair vive par électrocution. J’étais revenu brisé des toilettes, fourbu, murmurant dans ma barbe, le visage rougi d’avoir été trafiqué et lavé. Tu avais feint par politesse de n’avoir rien relevé. Tu étais toujours irréprochable devant les étrangers, d’une extrême obligeance avec les inconnus. Quand tu m’avais appelé — tu te souviens ? —, dit de venir, j’avais résisté, refusé, prétendu ne pas avoir le temps, des choses à faire et puis tu ne m’aimais pas. Tu avais pleuré à ciel ouvert — tu te rappelles ? —, tu avais faim de moi et crié ton exigence quant à mon être qui, un temps, t’avait fait battre l’existence plus fort. Tu m’avais expliqué que c’était à cause de l’autre, mon successeur, celui qui m’avait précédé, qu’il t’en faisait baver, voir de toutes les nuances. Tu n’étais de nouveau plus avec lui qui t’avait délaissée, réclamait que tu avortasses pour le cas où tu serais gravide. Tu me l’avais dit, tu t’apprêtais à commettre une bêtise, l’irréparable pour ce toquard. J’avais accouru chien que l’on siffle en vue de me distraire, me battre copieusement les cuisses à force de me marrer. J’étais venu, accouru, ventre à terre, au départ si heureux : dans le malheur j’avais été le premier — ça n’était pas rien —, l’épaule secourable, celui nécessaire que tu avais sollicité, en lequel tu avais foi. Tu n’étais plus avec l’autre, tu vivais en plein ton veuvage, tu le pleurais et j’examinais ta dignité se perdre en pertes blanches, pâles, diaphanes. En vérité en vérité je puis le dire, je me divertissais de cet air débraillé que je ne te connaissais pas, de ce regard de brute, obstiné. Pour toi j’avais traversé l’espace. Maintenant j’hésitais. Je tergiversais. J’aurais voulu te venger, courageux lui régler son compte, recourir à des techniques muay thaï, le violer massivement dans une cave en écoutant de la rap avant de le faire tourner à des mecs que je connaissais. On aurait pu coucher ensemble aussi, te caresser un peu les seins pour te consoler au cas où. Mais non : tu me jugeais, tu me trouvais encombrant et ça se voyait ; j’occupais trop d’espace vu ma nature surnuméraire. En plus tu allais mieux, c’était plutôt rassurant, tu t’étais apaisée, sans doute vous vous étiez parlé au téléphone, sans doute vous aviez baisé et il avait rempli ta bouche entre-temps. Ta bouche était emplie de paroles amples, stupéfiantes, douteuses, que filtrait ta denture ; tu racontais n’importe quoi, série d’ensembles vides, à peu près tout le contraire de ce qu’il ne fallait pas dire. Tu étais pleine de toi, tu te sentais bien et belle et vivante ; et belle effectivement tu étais, et vivante, mais nue aussi et sale et impure — tu ne t’en rendais pas compte —, impure à perdre haleine. De nouvelles taches solaires étaient apparues, encore un coup des Américains, je me penchais par le balcon, fumais une cigarette et m’amusais à les compter. Tu m’avais fait venir, déplacer, tu avais fait ta pute. Pour toi j’avais déchiré les formes les espèces la matière les essences mais tant pis. Tu t’étais déshonorée et tu ne comptais pas pour moi : tu comptais pour du vide pareil au vide qui horrifie la nature, du vide pareil au vide qu’à mon tour je représentais exclusivement à tes yeux clairs. On avait passé la journée ensemble. Ensemble on avait causé peu. Ma présence et mon corps qui à moi me pesaient tout le temps t’avaient fait du bien et on n’avait pas eu nous besoin de parler, de faire semblant. On avait passé la journée ensemble et on s’était revu : ça m’avait fait plaisir. On s’était promis de remettre ça bientôt, de ne pas s’efforcer de s’oublier, de désapprendre à moins se connaître. J’étais bien avec toi, tu n’avais pas parlé de l’autre que du reste jamais tu n’évoquais. Ç’avait été une bonne journée en ta compagnie : il avait fait soleil, l’air embaumait et j’avais été heureux si heureux blanc comme une ligne les veines réouvertes faisant des efforts pour ne pas trop saigner, tacher tes tapis. À la fin du jour tu avais pris ta chaise, tu t’étais rapprochée. Tu voulais me montrer je ne sais quel article pas du tout intéressant dans un magazine. Tu t’étais avancée, tu étais tout près, je pouvais sentir ton odeur de fille pleine et toi la mienne ce qui, je me disais, te rendait inquiétante. On ne s’était pas embrassé. Tu aurais bien voulu tu avais bien failli te jeter à mon visage et j’avais bien perçu le tissu tiède de ta jupe se froissant nainement contre ma cuisse, mais on ne s’était pas embrassé. On ne s’était pas embrassé et on ne s’était pas du tout anéanti l’un l’autre dans l’entremêlement minéral des salives. D’une certaine façon on ne s’était pas embrassé. Tu étais une femme, tu étais assise, tu ne pensais à rien malgré ton air enfoncé, tes mains et tes pieds m’avaient paru énormes. De mon côté je regardais mes chaussures, décolorées par le temps. Je traînais çà et là pétrifié, amoureux comme un rat, frappé de cécité. Tu m’avais dit qu’il était tard, que tu étais fatiguée, que tu te levais tôt demain matin et qu’il fallait que je partisse à présent. Je m’étais levé je t’avais souri tout compte fait d’un sourire morcelé. Je m’étais excusé je n’avais pas vu le destin passer. Je t’avais fait promettre d’avaler quelque chose, ne pas rester le ventre creux, t’éteindre pendant que je ne te reverrais plus jamais. Tu avais répondu positivement tu étais allée t’étendre et j’avais fermé la lumière. C’était la nuit, le soleil cognait, j’avais perdu la vue. C’était la nuit, le soleil médusait, j’étais rentré chez moi périr. On n’y voyait plus goutte, j’habitais assez loin, quelque part au-dehors, à plus d’une existence de chez toi. On n’y voyait plus rien, ça se passait dans le noir, j’avais patienté une bonne dizaine d’heures dans ta cage d’escalier que l’autre arrivât pour le dépecer avec mon opinel, ensuite j’étais rentré en bâillant.

J’ai pris la voiture et le chemin du retour, crevé. Après quoi, évidemment, j’ai été mieux. Au total, ça m’a fait du bien de te revoir. Quelquefois je m’inquiète si je n’ai pas rêvé. Sur le moment, en partant, je me souviens prenant les quais m’être demandé ce qui allait advenir, ce que penserait la compagnie d’assurances en apprenant les faits ; que c’est complètement ivre de toi que brusquement le sang a battu dans mes veines que j’ai perdu le contrôle que j’ai dérapé renversé tué une femme avant de me précipiter dans la Seine avant de mourir noyé incarcéré dans la tôle cadavre plein d’eau la tête vide de toi t’ayant expirée à la surface t’ayant crachée comme une vérité t’ayant épuisée dans mon souffle et quelques bulles de vie superflue.



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Glauque, toxique, informe, saisissant de lumière filtrée colorée et de pure beauté, Méduses met en scène un narrateur aux prises avec des femmes, un ami d’enfance mal en point, une mère qui se dérobe. Un texte puissamment ouvragé, drôle, grandiose et incomplet.

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Paysage 162 : Grisons, Suisse (2006).