Littérature     Essais 

Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

Présentation    Textes    Livres    Presse    Archives    Proposer    Contact

Fil littérature : 

Fil littérature (RSS 2)

Hodler entre fenêtre et lit

Hervé Chesnais

avril 2001

Vous, assis en ces jours de Vevey entre la fenêtre et le lit où elle agonise, des glapissements étranglés qui rappellent le renard pris au piège, ces bruits-là, ce n’est pas elle, ce n’est déjà plus elle, plus celle qui fut la femme aux roses, ce n’est plus que sa souffrance, que la durée de sa souffrance qui lui a tout brûlé, jusqu’à la force de crier. Au-delà du carreau, la brume du lac, couleur de lactaire, d’oronge, estompe les berges. Janvier. Il semble que la nuit soit toujours en avance, le crépuscule toujours prématuré. Votre impossible situation : ni dedans — la mort de Valentine, vous ne pouvez la partager — ni dehors — tant vous désemparent l’évanouissement de la perspective, la disparition de l’horizon dans le chien et loup. Le Léman comme un lavis vous échappe par dilution, à mesure que s’effacent les massifs d’alentour.

Désespoir de l’amant, désespoir du peintre : les mois de Genève, ses toilettes, le panache jais du chapeau bleu, Valentine en cheveux, son impeccable chignon, les épingles que vos gros doigts fébriles (souvent vous montrez vos mains avec fierté, des mains de paysan, vous dites) ont ôté un jour de 1909, après une promenade le long de l’île aux saules, tout ça revient, ça revient toujours ces images-là qu’on n’aurait pas crues si nettes au moment de les vivre, c’était un jour de soleil et de cygnes, un jour parfait dont les reflets se sont prolongés sur les mois de Genève, à la façon du bonheur. Plénitude telle que la mort d’Augustine ne vous a pas plus affecté que ça, oh ! vous êtes allé à son chevet, bien sûr, homme de devoir, toujours homme de devoir, sans doute aussi par tendresse, mais sa mort, vous l’avez mise entre parenthèses, un petit chagrin bien clos, sans conséquence, vous lui deviez bien ça, c’était elle, pas la belle Valentine, qui vous avait donné un fils… Vous en avez peut-être un peu honte, de ce temps-là où vous aimiez cette couturière replète, ce temps de gêne, de fêtes de villages, de concours de peinture. Vous l’avez peinte, Augustine, vous les avez toutes peintes, elle avait volontiers posé pour vous, on voit bien sur le tableau qu’elle est fière de poser, fière de vous. Vous le lui deviez, surtout pour s’être effacée lorsqu’avec le succès, d’autres femmes plus élégantes, mieux dotées, des femmes qu’on épouse, vous avaient regardé. Vous avez donc épousé. Bertha, puis Berthe, ces bourgeoises rigoureuses, identiques jusqu’au prénom. Augustine a élevé Hector comme il fallait, discrètement. Elle a grossi, elle est morte. Vous êtes venu la voir, et vous l’avez peinte à nouveau, telle quelle, morte, puisque de toujours, vous peignez les morts. Reviennent les jours de novembre à Genève, pluie de percale, boue sur les guêtres, où vous l’avez peinte, où vous avez peint les signes que vous ignoriez : sa face rougeaude que la douleur renfrogne, ce corps massif, de paysanne, tendu par l’asphyxie. Familier de la mort, vous aviez cerné l’œil de mauve et laissé tomber le tracé de la bouche dans une moue de lassitude, celle que vous aviez reconnue pour l’avoir lue jadis sur les lèvres phtisiques de votre famille décimée. Litanie des instantanés de l’enfance, où gisent tour à tour le père, des frères, la mère enfin. Des années à craindre les quintes, guetter les marbrures sur les visages aimés. Ces mois de Genève ne se ressentent pas de la fin de la vieille maîtresse, et même il vous avait semblé alors que disparaissait avec elle cette fatalité-là des ombres de vos deuils, tant Valentine débordait de soleil et vous débarrassait, rayonnante, du manteau d’angoisse dont est vêtue la forme noire qui chevauche l’homme terrorisé de votre Nuit. Elle chantait au Kursaal, et l’on ne meurt pas dans les opérettes. Séduit par sa prestance — Valentine si parisienne — vous lui aviez proposé d’être votre modèle. Elle accepta. Vous portiez beau la soixantaine. Ce fut l’amour que vous n’espériez plus.

Votre main brosse — lignes vertes, brisées — le maxillaire crispé de Valentine qui geint. Elle ne vous voit plus, paupières closes depuis décembre, ni la chambre nue, ni la fenêtre claire. La voici mourant à son tour que résigné vous figurez telle quelle, dans le confinement aux odeurs de drap tiède, de fièvre et de médications superflues. Vous vieillissez, elle s’émacie ; la fatalité vous rattrape. Déjà, elle s’est emparée du corps aimé, le creuse d’ombres, en arrachant des cris, des gémissements, des soupirs rauques. La lumière triture les reliefs, cave les fossettes, évide les arcades, ravine les joues, fouille jusqu’au tempes, et son visage le cimetière de vos baisers. Les pommettes saillent, et les cartilages du nez, à faire trembler le trait, qui ne tremble pas. Vous croquez comme un forcené les progrès du cancer, tous les jours de Vevey, entre lit et fenêtre, aveugle à la pluie, aveugle à la neige, au brouillard embu des matinées d’hiver. Hier cependant, quand vers quatre heures tout s’est réconcilié dans la transparence, vous avez scruté l’horizon, puis la silhouette, à l’ouest, des faubourgs de Lausanne, puis de nouveau les lointains, la limite entre ciel et lac — intuition d’un miroir parfait — enfin Lausanne encore, invisible, hors d’atteinte. Là-bas vos ruptures et vos retrouvailles, là-bas le portrait aux roses, Valentine rouge de votre plaisir. Vous vous plaisiez à compter les vertèbres de sa nuque, vous lui trouviez un cou de cygne. Vous trouverez aux cygnes qui nagent sur le lac, frise constante des berges de Genève, de Lausanne, de Vevey, cette cambrure-là, qui vous la rappellera, au moment même où vous aurez cru l’oublier. Valentine n’a plus de port de tête. C’est là-bas, dans la ville qui flotte au loin, qu’elle perdit sa carnation. Novembre 1912. Les premiers malaises. Elle consulta pour vous rassurer des médecins qui ne trouvèrent rien, ce qui ne vous rassura pas. Les aviez-vous décelés, les mauvais présages ? Il avait fallu, l’année précédente, admettre qu’Hector, à son tour, avait les poumons pris, admettre qu’on puisse survivre à son fils. Lire la mort en Valentine, impensable, elle allait mieux, beaucoup mieux, meilleure mine, bien meilleure, aucun doute, c’est une convalescente que vous aviez visitée à Thoune. Puis joie de son retour, enceinte de vous, votre amour consacré, vos inquiétudes démenties. Son ventre où triomphait la vie, comment douter ? Vous avez oublié le crabe, ce jumeau qui croissait, vorace. On imputa la fatigue de Valentine à sa grossesse, à ses couches, aux vagissements de Paulette qui l’empêchaient de dormir. On attendit janvier pour de nouveaux examens. Vous l’aviez rejointe à Lausanne et vous esquissiez l’enfant dans les bras de la mère au visage achevé. Les spécialistes ont diagnostiqué. La toile reste en l’état.

Voici un an que vous la regardez mourir. Vous êtes là, vous l’assistez, vous réinstallez les coussins sous sa tête, tout en la regardant mourir. Vous la visitez à la clinique en février, en mai. Avec l’été, Vevey : les jours de Lausanne s’arrêtent ici, entre fenêtre et lit. Elle est perdue, vous le savez, sans pouvoir d’abord vous y résoudre, multipliant les tentatives dérisoires. Les médecins opèrent, s’affairent en vain, tandis que vous la portraiturez, que vous modelez son buste de vos mains gourdes dans la glaise, perpétuant des caresses condamnées à court terme. Peine perdue, elle s’absente, et si son regard vous est consacré, il vous traverse, vous n’avez pu manquer de vous en apercevoir. Le cou, fragilisé, penche, ploie.

Les deux toiles de mai n’hésitent plus à la marquer qui vous interroge, anxieuse, ou qui repose, la main sur la poitrine, comme en déréliction. Vous êtes-vous rendu compte de la cruauté des roses, ces trois cercles rouges qui tranchent sur sa pâleur ? Assurément : c’est une vanité que vous avez composée, avec les accessoires d’usage. Au-dessus des trois taches vermillon, la montre du compte à rebours. Vous avez renoncé depuis aux allégories, aux colifichets symboliques, à tout ce qui fonderait un sens au-delà de ce corps qui souffre. Dès novembre, le mois méchant, vous avez couché votre art comme gît Valentine. En ces jours de Vevey, vous désapprenez à peindre tandis qu’elle se décompose. Meurt avec elle l’habileté de l’artisan, qui fuit de votre main comme du sable entre les doigts. Délesté du métier qui assurait sa fermeté, le trait tremble, mais ne faillit pas, il dépare Valentine, se brise sur les angles de son ossature. Vous vous déprenez de tout, des courbes, des verticales, à tel point que les couleurs grincent : vert olive, gris, sienne, beiges et noirs incisent les aplats blancs des draps qu’elle n’a plus la force de tourmenter. Elle se désincarne autour d’un râle sec, sans salive, sans voix. Le trait se hâte, gribouille, biffure, hésite et se décide dans le même mouvement du poignet, paraît vouloir prendre la mort de vitesse, au moins la saisir sur les restes de l’aimée, follement, à s’en calciner, s’éloignant toujours davantage de l’art. Et pourtant, vous peignez.

L’agonie survient comme un apaisement dont on ne sait s’il est le vôtre ou le sien. Le dessin s’est adouci, hormis le profil déjà minéral, ligne de crête d’une montagne crevassée que le cancer finit d’investir. La voici morte, qu’on habille d’une robe verte, qu’on chausse comme pour une promenade d’été. Vous renoncez pour l’heure à ce dernier tableau ; vous la peindrez demain, puisque le temps s’offre, dorénavant sans emprise sur Valentine décharnée, momie ocre dans la robe verte qui flotte, informe. 25 janvier 1915, dernier jour de Vevey. Valentine enfin vous libère ; vous pouvez vous tourner vers la fenêtre où tout s’organise, stable, sous le glacis de l’hiver. Sans hésitation, vous disposez en larges aplats les bleus et les rouges-orangés du crépuscule. Vous croyez fuir Valentine en plongeant vers les confins du lac. Or vous la retrouvez qui gît aussi dehors, vous retrouvez les lignes qui tant de fois l’ont évoquée, dans les berges du lac, déjà grises, bientôt tout à fait fades. Valentine gît, dedans comme dehors, et gagne l’étendue d’horizontales successives, rouges, bleues, jaunes, de ce jaune doré des dernières lueurs. Pour la chambre demain, pour le dernier tableau, il vous suffira de répéter ces balayages parallèles : la bande tabac du plancher, la bande laiteuse du matelas nu, la bande véronèse de la robe. Au plafond, trois lignes continues qui rappelleront les nuages des lointains où s’estompent les cimes. C’est alors seulement que vous pourrez quitter Vevey, ces jours d’effacement. Vous peindrez des autoportraits, des paysages épurés.

du même auteur chez Hache:
précédent | suivant

Imprimer ce texte

PDF à imprimer

 

© Hache et les auteurs sauf mention contraire - Flux RSS : Littérature | Essais
Paysage 816 : Balagne, Corse (2009).