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Spitzberg

Jean Figerou

décembre 2005

3

Au nu des cimes arides de neige, il neige. Rien n’est plus doux que la neige quand le temps hurle de froid, la neige flocon, cocon. Elle vous recouvre comme on couve et vous consume engourdi à la barre. Les nunataks tout nus crèvent le monde, stériles de toute tendresse, superbement mâles. Des strates de temps gelés cumulent ses glaces. L’heure est au métal. Et ce bleu fou d’immaculé à rouler la mer ! Des vagues de montagne ébréchées de caillasses ouvrent l’océan d’ans et de rives anciennes. La nuit est pleine du jour.

Au goulet les pingouins tordas assaillent la falaise qui dégouline de cris, brisent le silence comme gel brise la roche. La glace se mire en son mirage. Tapis de neige, la terre est blanche et parcourue de mers qui la fendent comme une urticaire. Il faut appeler l’hiver et habiller tous ces os de montagne brisée, de neige, qu’elle s’y dépose fourrure de renard polaire.



L’heure est au cru. La mer porte le temps, la distance est mirage. Tout est blanc et noir, un arc-en-ciel ici serait superflu, il colorierait le vulgaire. L’Arctique ouvre les plus belles pages du monde. Chaos de glaces, chaos de rocs. La nuit est un rêve damné. La nuit ? Le temps n’en finit pas de neiger, parfois pour longtemps il épouse le brouillard. Le temps est plus long lorsque l’espace est court.

Les paysages sont si beaux que j’en ai le vertige et fourmis au cœur. De goulet en goulet, de passe en passe, d’île en île, on s’insinue. Ravage sur la terre. Des siècles de pêche à la baleine s’écrivent à terre, écartèlent les rocs des cris des dépecés et hantent à l’à-pic.



Avant la pérégrination en 1596 des Hollandais Willem Barents et Jan Cornelisz Rijp qui cherchaient le passage du nord-est pour ouvrir la Chine par le nord, les Vikings connurent ces terres qu’ils décrivirent dans leurs sagas comme à quatre jours et quatre nuits de mer portante. Mais avant Svalbard vécut vierge de toute trace humaine, les Inuits3 ne purent s’y établir. Les courants très violents qui longent le nord-est du Groenland et ses côtes très froides interdisant toute odyssée réussie vers l’Est.



Les Basques, ce qui ravit de fierté mon sang du Sud-Ouest, furent les premiers à rapiner les côtes. La pointe nord de l’île s’ouvre sur un lieu qui porte pour nom Biskayerhuken, le Coin des Basques, des Enfants de Biscaye. Puis toutes les autres nations maritimes d’Europe vinrent peu à peu semer la ruine et participer au massacre des baleines : Hollandais, Français, Anglais, Danois, Norvégiens, Russes, Allemands… La toponymie écrit encore l’histoire : L’île des Danois, l’île d’Amsterdam, Smeerenburg. La géographie s’écrit aussi en français : Le cap Fleur de Lys et très curieusement la Montagne des Primates, mais plus noblement : la Baie du Roy ou de la Madeleine, sainte Madeleine étant la patronne immémoriale des baleiniers.



Les côtes même écrivent parfois la baleine en la décrivant dans leur corps. Tout rappelle ce cétacé, même le musoir des caps parfois, le geint du vent et même la terre qui en épouse la forme dans de nombreuses langues de moraines que caresse la mer aux lèvres des fjords, au cul des glaciers en bec de montagne. Même front busqué et relevé de grève comme bouche édentée, même geyser au souffle des lames, même corpulence dodue, assoupie et grasse, même lèvre dégoûtée, retournée de fanons crachant le mépris et grande nausée de tant de massacres.

Quand la baleine du Groenland fut exterminée, on passa au rorqual commun, puis aux morses, aux phoques, tout étant bon pour faire de la graisse. Les marins graisseux s’enrichirent vite de la compagnie des trappeurs qui venaient égorger l’ours et le renard polaire.

Marins, harponneurs, chasseurs, trappeurs mêlés dans d’infâmes orgies de graisse et de rixes. La moraine était taverne, tous s’attablaient en beuveries sans fin aux crevasses des glaciers, cuvaient au plus sombre de leurs grottes craquelées qui tenaient enseigne. Mousses et gamins qu’ils déguisaient de jupettes de graisse aux volants de lard pur, faisant office de servante quand leurs fesses fouettées à sang et rouges d’engelures ne s’ouvraient que de force à l’amour caressé de gnole, de beignes, de triques et d’horions pour éjecter le surplus d’amour, l’obscène, celui qui ne rêve que de cul et de poils et de fente ébréchée, écaillée de gerçures de lune graissée à l’huître, sanguinolent l’anémone de jusant dans des relents de vasière fendillée au couteau en trou sans fond et de saloperies dans la bonde des hommes et des tonneaux éventrés, fous d’ivresse sauvage, de racailles et de désirs de femmes jamais assouvis et qui rendent fou quand le vent hurle dans votre cervelle la bave à l’écume du sexe le cheveu filasse.

Rien n’était plus triste que ces amours en barils et à la barrique. On ne peut pas toujours faire l’amour au tonneau, à la tonne et à la caque sans dommage et se vider creux, comme qui dirait détruit, vide, vide et inutile dans des coulées de filets d’ersatz d’amour à vide qui vous laisse sexe de bois et gueule ravagée, l’âme en bord de cauchemar fumé fumeux crasseux comme l’on parle de gueule de bois et d’âme en détresse de disette comme coulée à pic de ne plus se supporter solitaire.



Barbouillés de rhum et de gniole, ils tartinaient le cul des mousses au bacon de tripes de phoques avant de se les écarteler, glauques, à jouissance de suçons et d’enculer le bonheur. Ils leur débitaient le cul en rondelles, suiffé en chandelle, farci à l’étoupe prêts à enflammer. Ignoble ! Ils avaient le mal de mer en mal d’amour tous ces marins marinés harengs fumés et morue sèche. S’enfiler la morue sèche à défaut de femme, de vraies morues denses et charnues et charnelles. L’amour n’était qu’un cul de drôle et déboires d’illusions. Cul de moussaillon de mouise tartiné à l’engelure et à la chair molle bouillie de rosir. Il faut dire ce n’était pas des raffinés du goulot encapuchonné du moinillon mais des marins empaquetés de mer, de crasse et de sel, des marsouins bruts de décoffrage. L’âme en moraine le corps attablé de pierres et de glace et la chair de gel.



Entassés, délabrés, encaqués, moisis, ils vivaient culbutés les uns sur les autres sans jamais connaître le moindre répit de solitude, le moindre geste attendri, la plus petite volupté d’amour ou même de sympathie. Hommes rudes dans des corps rudes pour climat rude pour ne pas dire impossible. Hommes rugueux comme une arête, le cœur toujours écorché à l’épine déchiquetée de sel.

C’était l’ère de la graisse cétacée. Le temps était à l’orgie. Partout des champs de dépouilles, des cimetières de cadavres, hommes et bêtes pêle-mêlés, des ruines de four à fondre le gras, de mini-villes pour mini-communautés hargneuses et bagarreuses. Vie d’enfer, dans un bagne permanent de gras, rongés de scorbut comme l’écrivent les tombes d’hommes et de cétacés mêlés sans fin sur la caillasse du crime au fond de baies ravagées. À lire tous ces vestiges, on vit leur misère et souffre avec eux dans leur chair. Ils ont laissé cette terre dépouille et exsangue de vie, ont amorcé ici en série le grand épuisement du biologique, le meurtre pour le meurtre marchand sans le moindre prétexte ou allégeance de rituel que nous perpétuons de nos jours avec des moyens mille fois plus acharnés et hargneux et qui polluent vie, air, eau, mer et paysage sur des kilomètres et des kilomètres de ferrailles pour des millénaires et des millénaires. Eux ont abattu toute vie et nous nous portons la mort pour l’éternité en ces terres si fragiles qu’elles sont vierges. Et rien ne se souille plus vite qu’une vierge, rien n’est aussi éphémère que le pur.

À entendre dans le vent une vertèbre de baleine et un bout de ferraille ébréché de courbes affûtées de rouille qui fossilise la grève de moraine, je revois ces faces saccagées d’alcool, violacées d’ivresse et de froid dans des bitures inhumaines jetées, jetés dehors jusqu’à ce que mort s’ensuive, épuisés de gnole, tombés frappés face contre terre dans la neige à s’asphyxier boursouflés d’alcool dru, le corps givré, oublié à périr. Le froid les engourdissant peu à peu à petite mort. La castagne régnait la gueule glabre de vie et dégoulinée de patibulaire toujours entre le pugilat et le ramponneau. L’heure était toujours à la fin et le jour sans espoir. La nuit de jour n’en finissait pas d’aligner dans la neige à même le roc les faces saoules, les viandes ivres par charretées et stalags entiers, d’aviner ces chairs imbibées d’eau de mort jusqu’au glacé définitif. Ici l’alcool tue de froid et les torgnoles sont des caresses quand elles ne se terminent pas au couteau et éventrent des vies comme on saigne un phoque. D’ailleurs embué d’alcool quelle est la différence entre un phoque et un homme ? Et une femme ? Quelle est-elle ? Il suffit que deux hommes se rencontrent et c’est la cogne et le baston. Puis après vient la parole ou plutôt la rogne et le cri éructé qui s’aimerait langage. Ils avaient le pelotage funéraire. La moraine est bleue de cadavres. Se balancer deux pains dans la gueule et tout le tonneau du feu de l’eau pour oublier, oublier. Ils vivaient à petite mort encaqués dans ces cours des miracles grappues, gangrenées de Quasimodos cousus de plaies, tatoués de gras. La glace est leur linceul elle blanchit les ossements à l’échelle des millénaires. Le temps est long, infiniment long presque géologique dans le Grand Enfer Blanc, il se mesure par ère. Mais combien étaient-ils à venir chercher fortune et misère ? Des centaines et des centaines qui revenaient chaque été par navires entiers épuiser la mer de ses graisses et souiller la terre de tout ce lard de mer.

Ici à Smeerenburg deux cratères à demi ruinés dressent un relief effacé, écroulé de terre rouge, derniers vestiges de fours à graisse qui remonteraient au XVIIIe. À côté plus tard les ruines d’un canot chaviré durent servir de chenil. Je m’attends à chaque détour de paysage à voir Jack London, Janichon ou Paul-Émile Victor. Mais il n’y a pas beaucoup de détour de paysage ici, si vastes sont la vue et la vision. Toute lumière cherche son ombre pour exister, toute splendeur cherche sa tache pour connaître vie et le vif du relief. Il faut toujours que le regard éperdu de glace et d’élégance trempe dans la queue du diable où la pensée se graisse et graillonne de souvenirs huileux. Elle y revient toujours et y stagne mijotée de souillures comme, dit-on, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime, hanté. Combien revenaient de ces expéditions de graisse marine, boulottés d’alcool et de scorbut ? Pas même la moitié. La mort en fauchait bien les deux tiers pour ces provisions d’hiver.



Des cabanes de trappeurs bornent encore chaque baie ou chaque île de cette route du souvenir et du massacre biologique. Aujourd’hui les mineurs, nouveaux bagnards du siècle, ont remplacé les marins, ces esclaves de la mer et polluent au minéral et non plus au vivant. Cabanes clairsemées, refuge du voyageur égaré par le blizzard au souffle de tempête où s’échangent des messages de détresse sur un livre de bord. Chacun y laisse une larme et verse un sourire dans une page d’écriture pour son futur compagnon d’infortune qui viendra s’y réfugier dans un ou deux ans. Couvertures, allumettes comme amulettes, journaux, nourriture de secours l’attendent. Laisser du bois, des allumettes, du pétrole, quelques journaux et quelques boîtes de conserve et de jolies pages d’écriture après usage, telle est la coutume.

La cabane se poste à la proue courbe d’un cap en repli de glacier, couleur d’aubergine ancienne et d’épinards vieillis, marinés de poivrons. Elle s’approche. L’os pénien d’un phoque sert de loquet. La porte grande comme une fenêtre. On y fait halte comme on se recueille, pour le plaisir et curieux d’odeurs anciennes et de longues attentes de vide.

Combien d’hommes sont venus se réfugier là à demi gelés ? Il suffit d’un rien pour sauver l’homme dans cette terre de désert et de gel. La porte s’ouvre sur un sas microscopique, un cagibi très gourbi où s’accumulent de vieilles bouilloires rouillées, haches et scies, lampes à pétrole décaties, un pneu des plus anachroniques, sans doute une défense d’un bateau et dix autres objets surannés, endormis de vie, qui remontent à l’époque de la chasse à l’ours. Derrière la pièce est minuscule. Le poêle trône au centre.

Rassembler un peu de bois, ouvrir le pot de verre qui protège l’allumette et le bout de journal. Bien refermer le bocal. Saik verse son briquet d’essence sur le papier froissé sur le bois rassemblé. Griller l’allumette. Ça prend. Le vent n’a pas déglingué la cheminée. 77 doigts et seize mains se pressent autour de la flamme. On fait semblant d’y prendre boisson et l’on joue à la dînette. Le thé chauffe et nous aussi. Et l’on songe. Combien d’hommes l’ont fréquentée ? À quand remonte sa dernière visite ? On fait sécher vestes et cirés pour le plaisir et les couleurs. Le temps musarde par la vitre à un carreau qui ouvre la montagne et la neige. Il est temps de rentrer à bord et de dormir. Couper du bois d’épave menu menu en provision, bien revisser le bocal à allumettes et journaux. Vider les cendres et laisser le poêle impeccable comme il se doit. La toilette est faite, il n’est pas tard. Le bateau est à deux pas. Le jour joue toujours au jour.

Je me lève, trop tard. Je râle. Mon quart a démarré depuis deux heures. Personne ne m’a réveillé croyant bien faire. Je rumine ma colère. L’équipage est de trop haut niveau. C’est la compétition permanente. Il faut faire attention ou l’on ira à la bagarre et au drame. On est tous si vifs qu’on a tendance à se bouffer les quarts et les manœuvres sous le faux prétexte de soulager l’autre qui n’en a nul besoin. L’hypocrisie est à bord. Veiller à ce que ça ne dégénère et que personne ne vienne grappiller sur mon terrain ou je jouerai les morses.

Je descends, longe la coursive. Oulalla ! Quel bateau ! C’est un navire charbonnier. La suie ruisselle du plafond. Vous passez le doigt sur le roof, il est tout noir. Les traînées s’accumulent sur les hiloires et les vaigrages. Même les habits enfermés dans des sacs en plastique dans les équipets sont imprégnés de ce gras de fuel. Les feux de cuisine charbonnent sans fin, Kerdane et chauffage se mêlent pour vous enfumer. On navigue dans une soute à mazout. Toutes les bronches encollées et rêches, les bronchioles décollées. Le matin nous livre la langue noire empâtée de fumées mazoutées et la larme à l’œil en coin de paupière toute granuleuse de suie. Et la pompe qui s’est inversée et refoule des eaux de cale détrempées au mazout. Mazout et fumées partout et l’on appelle ça un bateau à voile ? Une épave oui ! Quelle bêtise venir si haut pour se polluer les poumons et respirer caca. Puerca miseria ! Vivement que ça se termine qu’on se refasse une santé.



Ça y est. Victoire. La position. Vite. On a dépassé le 80e parallèle nord ? L’inscrire en lettres d’or sur le livre de bord. Pose pour la photo historique qui se multiplie à l’infini des automatismes. Nous traînons dix appareils photos à bord et deux caméscopes. Frissons de plaisirs échangés et grandes braderies de sourires et de farces copieuses dans des faces plus ou moins clownesques équipées comme pour passer l’hiver en Sibérie. On grave sur la planche de coupée, nommée « passerelle de franche camaraderie » par l’équipage « norvégien » précédent, en lettres de feutre, la position pour l’éternité.

On vogue au très plat de la mer et du vent. Un anneau sur la mer. On approche de Moffen cachée de brume. Nous mettons un temps infini à l’apercevoir tant elle est basse sur l’eau. C’est un lac posé sur la mer. Comme un soleil de mer, sa chair de caillou tresse une couronne en lagon enfermant une vasque d’eau qui grésille en miroir. On cherche les morses. Pas l’ombre d’une once. C’est pourtant leur réserve. On fait tout le tour de l’ovale de l’île. Rien. On va abandonner quand au cul suet de l’île, une tête de morse apparaît, puis deux, trois, six. Vite on met à la cape et on attend.

Tout autour nous guettant de la moustache, soufflant, crachotant, les morses s’ébattent. À deux mètres. Dieu que c’est gros ! Une taille astronomique. Surtout cette encolure boudinée en pneu dégonflé qui de près fascine à faire peur. Je n’aurais jamais cru que c’était aussi puissant. Acrocs de dents ils se déplacent déhanchés, oscillés par leur propre masse démente, sorte de col roulé de brontosaure moine pataud, monstrueuse limace holothurie des grèves glaciaires, toute déplissée de plis déprimés de rides.

Je prends une photo mais les sacs poubelle manquent de poésie. Les poubelles, s’accumulant en grappes sur le gaillard arrière pour l’odeur depuis le départ, baptisent le balcon. Il est interdit de verser en mer ses ordures, plus de 50% du territoire étant réserve naturelle. Bien. Assez joué, on vire.

L’eau est immense et sans fin. Un iceberg vogue sur la mer, au plus large, vaisseau de haut bord, solitaire. Il peint une arche immaculée, nouvelle abbaye de ruines ruisselante de lumière sur la mer dans des andouillers de cerf en col de bernache. D’un bleu si profond qu’il peint la mer noire à en être blanche. L’iceberg cumulé de vagues roule tous ses bleus de caverne. Très lointain. En mer la distance vaut relief. Qui dira le calme de la mer ? L’iceberg prend le grand large. À terre la mer est toute prise de banquise, immense de blanc.

Au pays tout noir, cousu de chaleur, une légende africaine raconte que le monde est né d’une énorme goutte de lait, il est né d’une immense goutte de glace, là est la seule vérité. Hi ! Boire la mer dans les yeux. Plaisir. Danser sa vie sur la mer et sourire et sourire et sourire sans fin sans fond. La lumière est vierge. Le soleil est sur la glace, amant du jour. C’est l’heure du sommeil. Les membres de l’équipage rencontrent l’amour. La mer les réconcilie avec le jour en son murmure et le jour à la caresse. Touffeurs.

Virer la Pointe de Bienvenue et embouquer le Fjord du Bois. On a viré depuis longtemps le cap Accroupi Timide, Verlegenhuken traîne sur notre arrière bâbord à s’éteindre. La glace crée la lumière. La pointe basse enroule sa langue. Venir mouiller à terre à mourir. La mer paisible.

On descend, l’éternel fusil toujours harnaché en bandoulière. La toundra est tressée de cailloux. Je m’agenouille à même la terre et guette le renard polaire en vain. L’air est dans son souffle. Il jacasse en folie. Le monde s’est arrêté. Une mouette tridactyle meublée de compagnes, se pourlèche de coquetterie à petites becquées sur son glaçon. Elle s’épluche le plumage.

La terre est caillasse, la toundra nue. Pourtant dans les hauts au flanc des pics en détour des glaciers, taches de couleur mais teintées d’automne : le rouge connaît la rouille, le vert épouse le vert-de-gris. Les couleurs frisent le vieil or, elles sont sacramentelles. Elles habillent la montagne, sont ses parures et cabochons. Je me perds à compter les flaques de couleur qui se confondent avec les rocs éraillés tant elles sont ternes et vives de cris. La roche verte des fientes de guillemots de Brünnick engendrent la mousse rase, la rouge des crottes de mergules inaugurent des lichens infiniment petits qui ensanglantent le roc. Leurs excréments créent l’humus qui crée la végétation et lui porte la couleur, vert rouge, mûre immature, tribord bâbord. Ils baptisent la montagne en tenue de camouflage vivante. La fleur naît toujours de la fiente, c’est l’éternel recommencement de l’histoire en tous lieux, tout horizon et toute religion.

Glace, iceberg, la lumière a un corps, elle l’engendre. Partout des glaces qui nouent l’horizon. Dans la baie elles flottent, en rive elles fondent très lentes, en terre elles créent relief.

Cueillir les pierres avec les mains ou plutôt les cailloux car ce ne sont pas des pierres mais des galets énormes, des culs de moraine. Sur la plaine de cailloux, ronde de croupe qui s’enroule et se déroule au regard comme un dos de baleine qui se prendrait pour un cap, je dresse les pierres. Avec huit petits rondins je fonde un carré que je remplis de pierres en pyramide. J’établis caillou après caillou un cairn postal en guise de boîte aux lettres où j’immisce dans la grotte de pierre une infime missive dateuse que j’illustre d’un dessin où l’on voit Fil-en-Six croqué par un ours, un rêve. Tradition des marins de hautes mers et hautes latitudes. Vague superstition en forme de prière, au dessin fétichiste. Il faut croquer l’avenir pour le réaliser. Le geste est beau, il porte le rêve. À chacun sa messe. À chacun sa poste. Celle-là ne nécessite pas de code postal. Mais le destinataire inconnu reste incertain.

La terre d’ici raconte que la baleine est une île qui se meut, de glace. Il neige à vous foutre le moral bas de gamme. Elle fond vite en mer mais hurle le vent. Heure grisaille. À gauche une ruine de cabane sans doute fut-elle détruite par un ours affamé et badaud. La tempête acheva le travail. Pourquoi les ours détestent-ils les cabanes ? Pourquoi ? Ils ont peut-être la mémoire héréditaire et l’instinct long. Autrefois ces sortes de cabane servaient souvent de pièges à ours. Le chasseur posait un appât devant et lorsque l’ours le gobait, il était foudroyé, le museau perforé de part en part. Un fil reliait l’appât à la gâchette d’un fusil à canon scié.

À la barre, Yvonne travaille la mer. Non, elle l’épouse. Seuls les esclaves travaillent. Écrire le temps autrement, qu’il se prolonge, glacé et de glace, en miroirs croisés de mirages échangés, au cœur immobile de la banquise. Et le vivre dans le regard du corps en éclats ; mais sans qu’il dure tout en étant durée pure, très pure. Sans qu’il soit long, tout en étant la longueur même et infiniment léger de temps. Barrer plus long. Comment dire ce moment, tout autour, où la glace chahutée, jetée, imbriquée, enlacée, partout, cristallise et vous cerne ? Frénésie ! Oui, frénésie de toute sa chair est le seul mot.

Ballet de mouettes en colère ? Non, combat. Ça criaille aigu. Un labbe parasite, tout gris de costume sombre, force une mouette à dégurgiter le poisson qu’elle vient de pécher. Le labbe ne vit que de rapine. Le combat dure bien dix minutes et chaque fois, sans cesse, inlassablement, le labbe plonge sur la pauvre mouette en piqué pour l’affoler.

Au début la mouette, imperturbable joue l’indifférente, amusée même, elle se lisserait le plumage l’insolente, l’air de rien. Le labbe insiste, elle ricane pour donner le change, mais le labbe persiste et ça l’agace. On le devine au frétillement de ses rémiges de cul. Le labbe repart à la charge sans fin, choit dans sa courbe en spirale. La mouette se courrouce, retrousse plumes mais il en faut plus pour abuser un prédateur professionnel, sorte de Tapie boréal. Elle crie même maintenant. Le ballet est combat. Ça pépie ulcéré. Le labbe toujours la harcèle et chute dans sa courbe piquée toute acérée d’ailes et de becs. Il se fait menaçant. Revient à la charge sans jamais l’abandonner, se fait plus présent et précis, le bec en rostre, n’en finit pas de plonger sur cette pauvre mouette qui n’ose pas s’envoler et trouve son repas de plus en plus indigeste. Il lui remue le ventre et lui tord boyaux. Le labbe sentant sa victoire, attaque plus coriace, s’acharne lourdement. Encore et encore. De guerre lasse en allégeance, la mouette lui rend son repas. Le labbe aigu, grand seigneur lâche la place et s’enfuit à tire-d’aile. La nature aime crier et voler. Cruelle non ! Prédatrice, c’est son métier. Le glacier boulotte bien la roche à longueur de temps et la glace la mer.

Jean qui rit Jean qui pleure. Le temps s’est remis au beau, au grand beau. Il fume. La glace monte au ciel en vapeurs.

L’heure est au miracle. La mer multiplie ses miroirs. Après moult hésitations le temps a choisi le beau, pas le grand beau, mais le beau. L’eau frétille, l’air crépite de bonheur, la baie compte ses glaçons et les multiplie pour le plaisir. Tache sombre sur le blanc, au flanc du gris, un phoque du Groenland a harnaché sa selle. Il va se faire monter par l’océan. Imperturbable, il plonge au plus profond des eaux, son sillage prolonge son corps dans la courbe de la courbe de la fourrure. Il se fait canaille.

On avance, les flancs picotés, entre les bourguignons. La glace est large, elle lisse les heures et agrandit le jour. Le temps nous sourit depuis deux heures, profiter de l’aubaine en grand. Remonter au long du soleil, s’engorger tout au fond du fjord. La terre y est basse et pullule de glaciers tout autour en éventail. Ils éclairent la mer de lumière et de glaçons. Habiller la mer et la manger peu à peu sans trop se faire dévorer, la conquérir, le rêve de tous les glaciers. Langue à langue la grignoter, caresses d’amour, caresses de haine mêlées. Le temps est au vert avec des glaçures d’argent et des glissures meubles et bleues qui conspirent avec l’acier et l’étain. L’air frissonne et cumule le frais, que la lumière soit plus claire mais fragile. L’air adamantin à éclater pulvérisé de gel.

L’heure est à la joie. Bonheur fou. Les petites glaces pétillent le long du franc-bord. Elles font la fête dans le dédale de marbre brisé coulé d’ivoire. Plaques de marbre flottantes, comme autant de tombes de glaces saccagées d’ans, en pagaille et massacre. Gamines, les petites glaces éclatent leurs petites bulles d’air comme l’on sourit, espiègles de joie. La proue égratignée de bourguignons avance. Pénétrer les glaces. Le glacier approche. Monaco il se nomme, en souvenir du Prince Albert 1er qui, en grand océanologue qu’il était, finança plusieurs expéditions au Svalbard qui reconnaissante arbore plusieurs lieux-dits à son nom en souvenir.

L’heure est au miracle. L’étrave de Fil-en-Six frappe la glace qui se resserre, il faut composer, monter au haut du mât et creuser un chemin neuf du regard, éplucher tous les canaux possibles et choisir. Nous ne sommes plus qu’à trois milles du glacier et égrenons les cailloux entre les îles. Les glaces dérivantes se font plus collantes, plus pressantes. Plusieurs fois nous dûmes rebrousser chemin ou traverser la baie latéralement de part en part pour ouvrir un nouveau chenal à moitié éteint de glaces mais plus clair que sur l’autre rive. Pénélope boréale nous n’en finissons pas de tricoter détricoter notre chemin. Il est sans fin. Il est immense. Caresses des glaces sur la coque. Les hors-quarts, surtout ceux du poste avant, ne peuvent dormir, intrigués par tous ces frottis frôlés pour ne pas dire tamponnés, irréguliers, sur le qui-vive. Câlineries non plus susurrées mais rayées, dégrafées au scalpel dans leur sommeil éveillé de crainte. Et si le bateau s’ouvrait en Titanic comme une vulgaire boîte de conserve de part en part ? Panique. Quel boucan ! Ça chuinte le son qui racle, rague et ragasse, rien que pour les agacer. À faire crisser les dents ce bruit, glace contre métal, les nerfs en pomme de touline.

Nous ne sommes plus qu’à un mille du glacier Monaco et tutoyons son voisin du nord-ouest. La baie s’ouvre en cercle mais se ferme de glaces. Le glacier n’est que crevasses et séracs, tout brisé de cavernes bleutées qui jouent aux cathédrales, à la grotte miraculeuse dans la lumière azuréenne si pieuse comme délavée et translucide de Dieu. L’étau se referme. Nous guettons en vain pour l’instant la pauvre Stéphanie amarrée de déboires sur la langue des Inconnus qui la piègent immensément à chacun de leur show. Pourtant on en rêve. La glace grésille sur la coque, accompagnée parfois de gros icebergs en amas qui doivent peser 800 fois le bateau. Champs de glaces partout, en amas, en conglomérats. On ne passe pas. Nous ne sommes plus qu’à un mille du glacier. Mais il se refuse à nous. Les glaces en bouclier. Nous ne pourrons pas aller le violer du pied. Le temps est contre nous. D’autant plus que pudique, il se voile à notre regard. La brume tombe. On ne passera pas. On est trop tôt en saison pour pouvoir visiter les glaciers et le cul des fjords. La débâcle est en train. Il faut rebrousser chemin dans la brume. Ce n’est pas une sinécure. Nous n’aurons pas vu Stéphanie de Monaco. Quel dommage ! Elle se refuse à nous, invitée des fournaises au cul du Rocher Riviera, elle barbote de mer chaude.

Galère pour revenir. Les guillemots à miroir se gaussent. Surtout que le courant a tourné. Flots et vent se liguent contre nous pour nous enfermer. Veille double et vite repérer d’un coup d’œil les derniers chenaux avant qu’il ne soit trop tard. Que ne risquerait-on pas pour découvrir Stéphanie ! La glace se referme, les icebergs se cumulent et les growlers s’entassent. Le monde se clôt. Infiniment blanc dans des bleus d’outre-tombe. On va se faire coincer.

Oh panique ! Un glaçon me traverse l’omoplate en frisson, descend l’échine jusqu’à la brûlure et s’égare d’embouchure, me liquéfie les bases. Je suis en nage de trouille. On a paré un growler, puis un petit iceberg, puis un growler et encore un growler dans un gymkhana infernal en survitesse, on a décroché en avant lente un peu tard. Mais là sur tribord on se le paie. Il va frotter le safran et l’épouser de tout son poids et l’avorter. Aye la casse ! J’entends déjà le bruit du bris. Si seulement on l’avait attaqué de front, franchement, on l’aurait peut-être brisé ou grimpé. Il nous aurait stoppé. Violemment mais peut-être pas mortellement, à couler. En tous les cas il nous aurait arrêté. Mais par le flanc, par en dessous, y a rien de plus sournois. Surtout qu’il se prolonge par une langue, un long cap dodu en ses dessous qui vient juste frapper le safran. Aye, aye, aye ! C’est fait.

Bruit. Bris. Choc. Détournement. Bruit glissé. Choc chuchoté. Il a touché le safran mais le safran a résisté. Vaillant safran. Ouf ! En cas de pépin on serait secouru très à distance ici. À plus de 400 kilomètres de la capitale, ça fait loin les premiers secours. Et puis comment les prévenir à cette distance, derrière je ne sais combien de kilomètres de montagnes, de reliefs et de glaciers ? On défie le danger depuis trop longtemps aussi à jouer au chat et à la souris avec les glaces. Ça finira mal, tout carré.

Et dire qu’on est mouillé dans Liefdefjorden, la Baie de l’Amour ! Il faut dire qu’elle n’est pas très loin de Sorgfjorden, la Baie du Chagrin, séparée seulement par la grande Baie Sauvage et Large, Wilfjorden, en espérant que j’ai bien traduit sans de trop gros à-peu-près ?

Pour me détendre je m’offre une pomme ruisselante de rouge laquée, rutilante de jus. Les vivres tiennent à merveille. Jamais cambuse ne fut aussi saine. Fruits et pains se conserveront plus d’un mois dans le frigidaire naturel qu’est le bateau. Les fonds frisant plus le freezer que le réfrigérateur. Je n’ai jamais vu ça. Ici rien ne pourrit. Pourrir c’est vieillir mais ici rien de vieilli.

Tiens, on va faire le pain ça changera ! Et puis c’est urgent, en bon paysan des mers, je le mange au kilomètre moi le pain. Je l’ai épuisé, il y a quelques jours.

Je pare le pain. La farine, le sel, l’eau, la levure, le morceau de sucre, mêler. Pétrir la pâte. Encore et encore. Dehors il neige à fendre l’âme. Le seau emmitouflé dans un duvet, la pâte repose et lève. Le tarot occupe le temps. La neige aussi. Le ciel s’encombre de nuages. Passe le temps. Il pleure, il fait saumâtre. Tout le climat est de mauvaise humeur. Le ciel se pèle de nuages, la neige, lourde de grésil, l’arase. La condensation n’en finit pas de s’égoutter dans le bateau.

Les chauffages sont en panne depuis quelques jours. Il semble que le froid ait cristallisé le mazout en petites paillettes d’or gluantes qui l’empêchent de s’écouler au fil du pointeau. Quant à l’autre je ne sais pas s’il est mort mais il ne murmure même plus. Un quart de pouce de huitième de millième de degré d’humidité de plus et des stratus s’installeront dans le carré, créant une dépression à bord, sûr, sûr. Les cartes, le whisky et le Grand Marnier, c’est tout ce qui reste. Passer le temps. Tromboner du goulot juste pour se réchauffer et passer un petit bout de moment. L’eau tombe goutte à goutte du roof en multiples lieux en supplice chinois. Ce bateau ne sait même pas faire le parapluie.

Le froid monte, mord. L’heure s’égraine et le froid cuit, gonfle et règne. Insoutenable. J’ai le cœur au bord de l’engelure. Dehors le vent souffle en orgie et se cumule de neige. Réparer le chauffage absolument. Jean Marc s’y emploie depuis deux heures en vain. Il a démonté tout le ventre de l’appareil. La tripe libère et libère des fils électriques en pagaille et gâchis à ne plus savoir où les remiser, à vous mêler la vue pour toute éternité. Faut dire que ce chauffage a subi un choc fondamental. C’est un poêle à kerdane avec résistance électrique qui a été nourri au fuel. Il n’aime pas du tout ça, mais pas du tout ça le pauvre et depuis a très, très mauvais caractère. Toutes les tentatives de Jean Marc aux doigts de fées pour amadouer la bête à chauffer resteront vaines. On se gèlera le reste de la croisière un peu plus qu’à l’ordinaire, surtout les dames du poste arrière puisque ce chauffage était censé réchauffer leur tanière.

Le pain est prêt à cuire. J’allume le four Primus. Impeccable. Au-dessus les deux autres feux ronronnent pour la soupe. Malheureusement la flamme est jaune et cousue de charbon au lieu d’être bleue et ardente de souffle et de braise. La flamme charbonne et graillonne, la chaleur se traîne plus lente que chenille et n’arrive pas à monter. Surtout que les coupelles suppurent le kérosène et la jonction du réservoir et de la lyre fuit en chuintant la musique. Du gras et du kerdane se sont répandus sur le toit du four, à la tombée des coupelles, dans les fonds, baignent les parois, imbibent le métal, mijotent un peu partout. Tout d’un coup tout s’embrase.

du même auteur chez Hache:
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Grand poème païen euphorique, journal de bord stylé d’un « voyage en Hyperborée » (après ceux de Stephane Ilinski publiés par Hache en 1999), au nord du nord du nord de l’Europe, dans l’archipel de Svalbard, autour de la banquise, « immense de corps et d’échos ».

Ceux qui aimeraient s’y retrouver géographiquement peuvent suivre le parcours du bateau sur cette carte, avec les points de passages : Norvège (pas sur la carte), île aux Ours (pas sur la carte), cap Sörk, Hornsund, Bellsund, Van Mijenfjord, Longyearbyen, terre du Prince Charles, dépassement du 80e parallèle, Verlegenhuken.

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Paysage 881 : Corse (2009).