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Le feu est une invention de gonzesse, les vrais hommes vivent dans le noir

Sébastien D. Gendron

septembre 2001

Je m’appelle Richard Lapelouse. J’ai cette affaire à Paris. Pas du business d’étudiant loi 1901, attention. Un truc costaud, avec numéro de Siret et capital en euros. Je paye des impôts là-dessus, participe activement à la vie économique de mon pays.

J’applique l’intransigeante loi du discount à l’élimination physique des personnes nuisibles. Je pratique pour ce faire une tarification défiant toute concurrence mais mon travail reste professionnel et le service demeure, à quelques exceptions près, aussi performant et définitif que celui de mes collègues du grand banditisme. Ce qui fait de moi un travailleur du social donnant aux gens de peu l’accès à certaines pratiques d’intimidation bien utiles, avec possibilité de paiements étalés sur trois mois à taux 0. J’élimine de toutes les façons que l’on veut et dans les temps que l’on souhaite. Il va de soi que pour faire fructifier tout ceci, un catalogue parallèle, dit d’options, existe, proposant diverses possibilités de disparitions des corps — comme la classique solubilité dans l’acide chlorhydrique ou le trop souvent ignoré enterrement en zone forestière.

Un inspecteur de police de mes amis avec qui nous avons de passionnantes soirées où chacun notre tour nous refaisons le monde selon des vues très personnelles, me prévient que ma petite affaire s’ébruite et qu’il me faut des vacances suffisantes. Dans ce milieu, un homme averti vaut mieux que deux tu l’auras.

Je fuis Paris. Par Roissy, terminal 1. Puis dans l’étroitesse camisolée du siège éco d’un Boeing 737 de la compagnie British Airways, vol BA 303 à destination de Londres Heathrow. Enfin d’Heathrow vers Miami dans la cabine supérieure d’un Boeing 747 par le vol BA 204. Je ne suis jamais sorti aussi loin de mes frontières. Je n’aurais jamais pensé le faire vers cette destination. Je me demande encore ce qui m’a pris. Je pensais exécrer cette idée. Mais quand il a fallu choisir vite, j’ai dit Miami.

À Miami, je passe l’immigration sans que le quatorzième guichetier de cette immense zone de contrôle ne me jette le moindre coup d’œil. En attendant que ma valise tombe de la bouche de l’avion, j’observe une préposée à la police de l’agriculture qui promène un beagle renifleur parmi les bagages des nouveaux arrivants européens. Quelque part, plus loin, un pédiluve aménagé me rappelle que j’ai déclaré à l’immigration ne pas avoir eu de récent contact avec une exploitation ovine. Ce qui est un pieu mensonge, j’enterrais la semaine dernière en milieu rural, honorant une option rare — fleuron du catalogue — qui m’avait été commandée : la pinède (option dispendieuse parce qu’éloignée de la capitale mais le sol, saturé d’un humus rendu particulièrement acide par la fermentation des aiguilles de pin, y est propice à la désagrégation rapide des chairs). Sur une série de panneaux, on a exposé, à base d’images biologiques et médicales, les risques que l’on peut rencontrer sur les terres oubliées de la vieille Europe. Le beagle vient renifler mon sac pendant que la préposée me demande si je ne transporte pas de produits illicites : bananas ? oranges ? apples ? Partout, des panneaux m’interdisent de faire tout un tas de trucs ou m’avertissent des dangers inhérents à la vie sur le sol américain — « Use a gun and you’re done ! », « During a crime : pull a gun = 10 years ; fire a gun = 20 years ; shoot someone = 25 to life », « Life begins at conception. Choose life. Pregnant ? We can help. Call 1-800-848 Love ».

Dehors, je meurs deux secondes entre la partie réfrigérée de la zone aéroportuaire et les 80 % d’hygrométrie réelle. On me guide vers un taxi jaune d’œuf et j’y retrouve la fraîcheur artificielle pour 24 $ jusqu’à Miami Beach. On est en 2001 mais la radio diffuse sur un quart d’heure de trajet Words de FR David, I like Chopin de Gazebo et I want a new drug de Huey Lewis and the News. Sur la route, les panneaux d’interdictions en tous genres alternent avec la végétation tropicale autoroutière. Quelque part sur une bretelle d’accès à je ne sais pas quelle avenue numérotée, est posé un spéculum géant élevant vers le ciel deux pales de quatre mètres, sculpture d’art moderne qui n’a rien à envier à notre pourcent culturel dispersé sur le réseau français. Nulle part je n’aperçois les calandres des Plymouth carrées des chromos 70. Les angles se sont arrondis. Les Ford ressemblent à des japonaises. Sur le cul d’un titanesque GMC noir à vitres teintées qui glisse lentement sur la voie de gauche, je lis « Love your neighbour ». Devant mon hôtel, le Penguin sur Ocean Drive, une Oldsmobile noire est parquée. Sur le pare-brise, une bande autocollante annonce « Believe in God ». Sur la plaque d’immatriculation : « St John 3:16 ». Je check-in pendant le solo de sax alto de True de Spandau Ballet qu’hurle la sono du restaurant. Dans les sanitaires de ma chambre — un ensemble évier-baignoire-toilettes American Standard — quelqu’un a crayonné sur le mur « Jesus saves ! Are you saved ? ». Ce à quoi quelqu’un d’autre a répondu « Moses invests ! ».

Je redescends en short de bain et t-shirt à bretelle. Je passe devant la réception et la réceptionniste latino-américaine me rappelle au comptoir, m’explique que je n’ai pas le droit d’utiliser les serviettes de l’hôtel pour aller sur la plage, comme c’est relativement bien indiqué dans les chambres. Je dis que je n’ai pas de serviette de plage et qu’avec la chaleur qu’il fait, j’ai d’abord programmé d’aller me baigner avant de trouver un magasin spécialisé dans la vente de serviettes de plage. La réceptionniste latino-américaine m’indique aussitôt l’adresse d’un excellent vendeur de serviettes de plage sur Washington avenue où je peux aller immédiatement. Je me répète la plus importante des clauses de mon contrat moral : je n’applique pas à mes difficultés quotidiennes les bienfaits de ma profession. Et je vais sur Washington Avenue. Je dégouline jusqu’à un supermarché Wallgreen qui diffuse en sourdine Wake me up before you go-go de Wham, Sweetdreams de Eurythmics et I want your love de Dead or Alive. Après avoir dégotté un drap de bain de dimensions pharaoniques sur lequel se découpe la silhouette d’une femme se cambrant face au soleil couchant, je tombe en admiration devant le rayon para-pharmaceutique : des linéaires entiers de pain relievers (Ibuprofen), d’anti-itch ointment (Anusol blue), d’hemorrhoidal ointment (Anusol green), d’hemo suppositories (Anusol red), de laxative suppositories (Glycerin Sup), d’antigas au coolmint (Phazyme). Plus loin, une tête de gondole est dédiée au problèmes des couples : Vagistat, Vagisil, Detane — for prolonged sexual activity ; Lubricating Jelly, Ky Liquid, Mandelay — formulated to delay ejaculation ; Sensa Plus.

Je franchis le muret de Lummus Park tout doucement parce que je glisse dans mes chaussures. Je franchis la dune qu’il est interdit de traverser en dehors du sentier autorisé et je vois la plage : cinq cent mètres de large. Une autoroute de sable damé, des quatre-quatre gros comme des baleines à bosses y sont échoués. Plus loin, au bord de l’océan, tous les cent mètres, une cabane de bay-watchers découpée dans une part de génoise meringuée rose, bleue et jaune : sur le promontoire, le surveillant est aussi immobile que le marié en plastique au sommet des pièce-montées. Je pose ma serviette à deux pas d’une clique de clodos blacks visiblement défoncés. Sur un sound blaster aux baffles épuisés grésille Blue jeans de Bowie. L’un des leurs, au bord de l’océan, un sifflet aux lèvres, tente de chorégraphier le ballet aléatoire des rares nageurs. De temps à autre, il esquisse un pas de smurf peu concluant. Je sens mon visage sourire aussi sûrement que s’il était recouvert d’une fine croûte d’argile sèche. Je pars me baigner.

J’entre dans l’eau comme dans un verre de salive. C’est chaud, ça colle et ça sèche immédiatement. Même totalement immergé, je me sens crasseux et transpirant. Le tentacule d’une méduse distante me frôle, brûle l’épiderme de ma cuisse et m’encourage à ressortir. Allongé en chien de fusil sur la femme au soleil, j’allume une cigarette en regardant le monde autour. Les gens rentrent chez eux. Replient leurs parasols, quittent la location des petits bungalow, même le rescue man ferme sa cabine vanille-fraise et descend rejoindre la ville derrière. Les clodos resserrent les rangs pour la soirée, change Bowie pour Grand Master Flash. Une femme exagérément silhouettée apparaît à la sortie des dunes, un sac de plage sur l’épaule et met un certain temps à traverser jusqu’au ressac huileux. En grattant le sable pour planquer mon mégot, je trouve un faux ongle peint aux couleurs du drapeau cubain. La femme a posé ses affaires à quelques mètres de moi et entre maintenant dans la bave en tenant sa tête très droite pour ne surtout pas mouiller ses cheveux permanentés. C’est une brune. Toute en hanches et en poitrine. Son bikini ne se laisse pas beaucoup de chance de recouvrir les formes charnues mais je trouve ça défendable. En sortant des vagues, elle s’approche de moi, assez près pour que je voie l’eau s’évaporer de son bronzage excessif et y laisser des traces disparates de sel. Elle me demande une cigarette avec un fort accent hispanique, me laisse lui allumer et me fait la politesse de s’asseoir à mes côtés pour la fumer. Nous discutons prudemment de la température de la mer de ce côté-ci de l’océan, ce qui me permet de préciser que je suis français. Elle est enchantée. Elle secoue ma main, elle s’appelle Miss Acapulco et vient du Mexique. Puis elle écrase sa cigarette dans le sable. Elle a des ongles peints aux couleurs du drapeau américain. Elle me dit qu’elle me laisse tranquille et se lève. Elle a des vergetures très discrètes sur le haut des cuisses mais je trouve ça justifiable. Elle s’en va vers sa serviette. Ses fesses sont très hautes, un peu molles, sans doute très élastiques et en s’étirant lentement, ma bite emporte douloureusement un bouquet de poils. En y mettant bon ordre, je me dis sans y penser que je proposerais bien à Miss Acapulco de l’enculer. L’idée me passe mais laisse sans aucun doute des marques quelque part dans une de mes terminaisons nerveuses.

J’ai du mal à m’endormir. Je me suis couché tôt en pensant que le jet-lag devait être vaincu par des manières fortes, autoritaires et disciplinées. Mais j’ai trop dormi dans l’avion et le bruit de la climatisation est trop irrégulier pour me bercer. Je sors et tombe en pleine sarabande du dimanche soir sur Ocean Drive. Le peuple cubain est là, déversé dans la rue par le redoux, collé aux lumières des réverbères comme des phalènes. Des Miss Acapulco dans tous les coins, des garçons qui portent des plaques abdominales comme des tuxedo, des vieux parcheminés, des vieilles refaites, des Dodges à vitres fumées qui passent en hurlant du rap font concurrence aux terrasses de restaurants outrancières qui hurlent des tubes de 1983, des Américains en costards clairs manches retroussées et t-shirt voyant hantent les lieux comme les fantômes indétrônables des lieutenants Tubbs et Crockett, des filles très peu vêtues se frottent à la foule, deux en short moulants et pièces de tissu sur les seins sifflent deux noirs en Harley qui s’arrêtent et se laissent photographier, les filles sur leurs genoux, une main dans la ceinture, l’autre sur la poignée des gaz des deux temps, une quinqua défraîchie me laisse caresser l’iguane qu’elle porte comme un bébé et tente de m’extorquer 5 $, comme la bête pose sur moi un regard lapidaire, je sors derechef un Lincoln de ma poche qui disparaît dans celle de la maquerelle. Je suffoque, fonds dans mon short et dans mes baskets, arrose ma chemise d’une brume diffuse et permanente de sueur inodore, pleure des oreilles et mes poils se collent à ma peau comme s’il fallait ramper pour se rafraîchir. Je décide de m’arrêter à la première terrasse calme. Ca paraît inconcevable. Pourtant ça existe.

Le Tide’s. Hôtel frontal, mausolée blanc et sobre, architecture art déco minimaliste et terrasse imprenable et effrayante : le large escalier aux vastes marches qui mènent au chasseur qui poussera peut-être la porte tambour du Tide’s, sert, le soir, de terrasse au restaurant du Tide’s. Dix tables à nappes blanches éclairées à la bougie, disposées en quinconce pour que toute la foule des gueux puisse voir qui dîne mais personne pour les occuper. Une carte absolument prohibitive. Une hôtesse d’accueil anale-compulsive. Je suis placé sur la dernière marche. Je commande du lobster grillé avec filet de citron vert. Un cabernet sauvignon frais. Un boule de glace à la vanille. Et j’aperçois Miss Acapulco qui m’aperçoit mais se fait cueillir par l’anale-compulsive à l’entrée des marches du Tide’s qu’elle pensait accueillantes.

Dans la chambre 14 du Penguin, nous pratiquons dans le noir et Miss Acapulco m’appelle Dick, ce qui la fait rire puis jouir avec force vocalises. Mais je suis relativement dérangé par la texture turbulente de l’alaise en plastique. Nous y transpirons abondamment et bientôt une odeur âcre s’élève au-dessus de nous comme un nuage nauséabond. Je vire le drap, arrache l’alaise, remets le drap et quand Miss Acapulco sort des toilettes, je la prends contre le mur et tente de la retourner. Miss Acapulco se tend, me résiste et puis me gifle quand j’insiste. Je lui demande s’il te plaît mais elle me répond par une bordée d’injures qui m’incitent à la débauche. Je crois qu’elle veut me soumettre mais cinq minutes plus tard, elle claque ma porte et me laisse par terre à vomir une purée de lobster au cabernet et à prier pour qu’elle ait au moins épargné un de mes testicules. Le lendemain, je check-out.

Je décide de sortir de Miami. Je fais trois fois Collins, Washington et Ocean Drive, vois dix-huit limousines de 9 mètres chacune, n’ai ni envie d’aller chez Benetton m’acheter un pull, ni chez Foot Locker m’équiper en jogger. Je fonce donc chez Avis louer une voiture et fais un détour par un 7-eleven pour acheter une carte routière et quatorze litres d’eau fraîche. Et je tombe sur Miss Acapulco en train de se faire savater par trois Latinos barbus et exagérément musclés. Le caissier ne s’en occupe pas, il me demande même si je désire quelque chose de précis. Miss Acapulco est couchée par terre entre le distributeur de Coca et les congélateurs à sorbets, la tête dans les bras, couinant dès qu’un pied l’atteint. J’ai d’abord reconnu sa chaussure gauche qui traîne, arrachée, au milieu de l’entrée du magasin. Elle porte des Charles Jourdan jaunes, détail notable pour un fétichiste. J’attaque les trois Latinos de front en m’aidant d’un portant de cartes postales. Ils sont de dos et ne me voient pas arriver. Je soulève donc l’arme imposante à bout de bras et l’abat de toutes mes forces sur le premier à ma portée, qui est aussi le plus monumental. Il s’effondre et j’ai l’impression de l’avoir effleuré. Les deux autres me considèrent très peu de temps avant de réagir. L’un sort un glock et je prends peur. La peur me guide et m’oblige à faire un nouveau geste violent et inconsidéré : j’envoie le pointu de mon 43,5 le plus fort que je peux au centre de son entrejambe. Il calanche sans avoir émis la moindre protestation. Le troisième, qui est aussi le plus malingre, se sauve. Je relève Miss Acapulco qui a un sein à l’air et une cuisse vaguement ensanglantée. Elle ne pleure pas, ne grimace pas, un bleu pousse sur sa pommette droite et je lui trouve un vague air masculin. Elle semble verrouillée de l’intérieur. Je la guide jusqu’à la voiture et je passe en position D.

J’avais dans l’idée d’aller visiter Cap Canaveral puis Epcot et finir par Orlando parce que j’aime le clinquant et les nouvelles technologies. Je lui propose. Elle voudrait prendre une douche d’abord. Je lui apprends que j’ai quitté le Penguin. Elle me demande de trouver un endroit calme où on puisse s’arrêter quelques minutes pour faire des saloperies. Elle dit ça sans desserrer les mâchoires, sans sourire, sans avoir l’air de vouloir faire quelque saloperie que ce soit. Je ne trouve pas d’endroit tranquille à Miami Beach. Elle me guide jusqu’à un parking sur Washington avenue qui de l’extérieur ressemble à une forêt vierge encagée dans du béton. Au troisième niveau, entre deux rondes de l’homme au chien, nous partageons un moment vachard qui se termine en douceur dans une poignée de kleenex. Et quand je vais démarrer, Miss Acapulco enfonce sa langue dans ma bouche et replonge sa main dans mon pantalon.



Emmène-moi à Key West. S’il te plaît.



Miss Acapulco se détend quand on pose les pneus sur la US One, en passant sous le panneau de direction Turnpike South-Key Largo-Key West. Il est 5 h 00. À la radio, c’est spécial filles en B : Banarama, Belles Girls, Bangles. En longeant la côte est des Everglades, on croise un losange jaune sur lequel est inscrit « Crocodiles Crossing » et j’ouvre trois fois ma vitre pour faire sortir le même moustique. Key Largo ressemble à une grande banlieue de Miami : stations service, motels, fast-foods, magasins de meubles, de bateaux, hangars-réservoirs pour hypermarchés, motels et stations service. Une forêt de panneaux publicitaires pour vanter le tout.



Tiens ! Le Jules Undersea Lounge.

C’est quoi ?

Un hôtel sous la flotte. J’ai vu ça à la télé, à Acapulco.

Tu veux qu’on s’arrête ?

J’humidifie pas sous l’eau. File !



De toute façon, on passe là-dessus sans avoir l’impression de pouvoir quitter la quatre voies qui nous tient et on avance dans Tavernier en entrevoyant la mer derrière les hangars en tôle.

L’économie de parole. Voilà le maître-mot de ma profession. Le discount est une chose. Ne pas faire d’erreur sur la clientèle en est une autre. Un homme vient vous voir parce qu’il n’en peut plus, ses horizons sont aussi bouchés que ses sinus, ses rêves sont devenus des cauchemars qu’il vit éveillé et il n’a plus de désirs mais des obligations. Il vous déballe tout ça comme il aurait vomi jusqu’à la bile un plat froid et puis il en vient à la conclusion. Sa femme. Comment pourrait-on faire pour que ce soit discret, que ça n’ait pas l’air de ce que c’est et qu’on puisse être là, sans remords, aux obsèques, à côté de monsieur le curé ? À ce point, cet homme est encore dans l’hésitation. Il n’a pas prononcé le mot meurtre, pas même l’éventualité d’un tragique accident domestique ou automobile, tout est dans le « ça » dégoûté, tremblant et finalement peu viable. À ce point, je n’interviens pas. J’ai mon client entre quatre yeux et il repartira avec ou sans mes services en main mais je n’irai pas à sa place alourdir la fréquentation carcérale. Généralement, cet homme me comprend et décide qu’il doit avoir peur de moi et de ce que je représente parce que je le représente. Soit il franchit cette épreuve et nous discutons honoraires, soit il s’excuse pour le dérangement et ma porte se referme tout doucement comme s’il ne voulait pas être vu du voisinage. Les femmes sont beaucoup plus déterminées. Passer la porte de mon bureau, c’est déjà avoir décidé d’agir. Rares sont celles qui fondent en larmes sur le verre sablé de ma table basse en me suppliant de ne plus me souvenir d’elles. Elles payent comptant et ne demandent pas de preuves. Les hommes discutent toujours pour payer en chèque et veulent voir le cœur de la victime dans un mouchoir de soie. Quand une femme s’ouvre à vous, c’est le désir qui la pousse. Moi, je suis le récipiendaire de ces désirs.



Je suis née à Mexico, le 18 juin 1975. Mon père est mort dans un accident de la route en venant voir ma mère à la maternité. Je ne me suis jamais raconté qu’il m’avait manqué un père. Mon père n’aurait pas fait mieux que les autres : il serait rentré de l’usine, aurait bu son résineux et aurait tabassé ma mère avant de ressortir voir les putes. J’ai très tôt détesté les hommes. À quinze ans, je deviens clavadista : du haut des rochers de la Quebrada, c’est moi qui plonge du point le plus haut : 34 mètres droit dans la septième vague. Les touristes américains nous payent un dollar pour ça, moi j’en prend cinq pour un saut de l’ange. Ils sont tous dingues de moi. Statistiquement, on prévoit ma mort trois fois par semaine, mais je nourris ma famille et on me reconnaît dans la rue. À seize ans je rentre dans l’Acapulco High Diving Show, une revue de plongeurs kamikazes qui fait des tournées et vit sur le roulement naturel de survie et d’accident de ses employés. La première année, l’entraîneur m’économise. Je fais les petits bassins, les triples sauts périlleux à dix mètres et le bouquet final. Et puis, ils m’ouvrent à l’international un soir qu’il me voit sauter du plongeoir le plus haut de la revue : trente mètres vers un bassin de réception d’à peine huit de large. La saison suivante, on part faire les capitales d’Europe. Je triomphe. Je suis dans un tel état d’autosatisfaction que j’enchaîne les risques et les actes irresponsables. Le 3 août 1995, au Holiday Park de Hassloch en Allemagne, je dérape sur le strap du plongeoir des trente mètres et j’entraîne avec moi la sirène de la revue, Salma, fille unique du producteur. J’entre dans le bassin à plus de quatre-vingt-dix kilomètres/heure et je n’ai pas le temps de rétablir avant le fond. Salma n’atteint même pas le bassin : elle se fracasse sur les premiers rangs, tue trois enfants et une mère de famille. Tu ne poses jamais de question à personne, Dick ?



Miss Acapulco observe passagèrement mon manque de réaction. Elle maugrée un vague insulte hispanisante, déchausse ses talons jaunes et escalade sa banquette pour passer sur celle de derrière quand Elton John enquille I’m still standing sur une station mise au hasard.



La suite t’intéresse ?

C’est du même acabit ?

Passe-moi les cigarettes.



Je lui passe le paquet. Ses ongles Union Jack l’empêchent de se servir facilement, elle s’agace un peu puis davantage et je résous le problème moi-même. Je lui tends une cigarette allumée qu’elle fume en silence pendant quelques secondes.



Dick ?

Oui ?

Est-ce que tu me trouves belle ?



Je ne sais pas répondre à ces questions de midinettes dépassées. Ca me perturbe. J’ai toujours peur d’avoir la gorge trop serrée. Je manque d’entraînement, j’ai perdu l’habitude. On me demande juste d’éliminer des maris et des épouses qui ne savent plus y répondre ou qui ne cessent plus de demander. Je suis la main qui arrête les roues libres.



À l’hôpital, en Allemagne, le médecin qui s’occupe de moi, me parle tout de suite franchement. Je ne pourrai plus faire d’enfants. Le choc à la surface de l’eau a anéanti mon appareil reproducteur. Je demande comment va Salma. Il m’apprend qu’elle est morte, elle, la mère et les gamins et qu’une enquête va être ouverte. C’est un très bel homme, teutonnant mais puissant et honnête, avec des mains incroyables, comme un teuton quoi. Plus tard le producteur du show vient me voir pour me dire qu’il n’y aura pas de poursuite contre nous mais que la revue rentre au Mexique le lendemain et qu’il a retardé mon retour pour que je prenne le temps de guérir. Et puis une fois rentré, on s’occupera de moi, parce que les choses doivent reprendre un ordre apparent et que je ne peux pas avoir tué sa fille comme ça sans croquer un peu de l’addition finale. Il me dit de me reposer, de profiter un peu du paysage et qu’on verra tout ça à mon retour. Il ne pleure pas, c’est un monologue de latin à latin, plein du protocole latin, référencé, respectant le pacte de non-agression mais mettant des points là où il en faut.



Elle jette le mégot de sa cigarette par ma fenêtre pendant l’introduction de When doves cry. En rentrant, son avant bras frôle ma joue puis sa main passe dans ma nuque et joue un temps avec mes petits cheveux mouillés par la sueur. Nous sortons d’Islamorada et montons sur le premier des ponts de l’oversea highway. D’un côté l’Atlantique, de l’autre le Golf du Mexique.



C’est dans mon lit d’hôpital que je décide de faire les choses dans l’ordre. On est en Europe. Je pense qu’on y fait les choses dans l’ordre aussi, sans brusquerie, qu’on peut en parler, entre adultes. Enfin, que les adultes peuvent entendre des histoires de post adolescents et les écouter avec un peu d’attention. Le Mexique c’est bien, mais des post adolescents, y en a tellement à écouter qu’ils finissent par parler tout seuls et ranger leurs désirs dans leur maillot de bain et aller faire des conneries sur les bords de mer, comme moi. Y’a cette histoire au fond de moi, depuis toujours, cette envie d’abandonner la partie gênante de ma vie et de recommencer à ma façon.



Elle prend une nouvelle cigarette à l’entrée de Layton. Depuis Islamorada, les îles ont perdu en urbain. Toujours autant de motels le long du ruban mais on voit le paysage derrière. La fumée de sa première bouffée passe dans mon cou et s’éjecte dehors.



Un matin, j’en parle au toubib. Le lendemain, j’ai un entretien avec un psychologue de l’hôpital. Il m’explique que ma demande ne peut pas être prise en considération par les services de l’hôpital parce qu’il apparaît clairement que je suis encore en état de choc et que, étant responsable de la mort de quatre personnes mais n’ayant pas été jugé coupable, je fais une sorte de réaction compensatoire qui m’amène à vouloir m’autoflageller. J’insiste bruyamment et puis je me rends compte qu’il a peut-être raison. Je ne peux pas avoir envie de bouleverser ma vie à ce point. Le toubib revient me voir le lendemain et me demande si j’ai repensé à tout ça avec sérénité. Je lui dis que oui mais qu’en fin de compte, j’ai ça au fond de moi et que je ne sais pas trop, peut-être que je suis en état de choc, tout ce que je sais c’est que je pense surtout à moi, énormément à moi et exclusivement à moi. Alors on commence à parler tous les deux. Ca prend une bonne semaine de parler comme ça. Il me vide totalement de ma substance, il met tout ça dans un petit magnétophone et il me propose d’en reparler plus tard.



Dans Marathon, un losange rose posé à même la chaussée nous demande de ralentir parce que les prisonniers du conté font des travaux sur le macadam. Nous passons la zone mais il n’y a personne, pas un bagnard en tenue rayée avec une pioche à la main. Marathon redevient une zone de transit au paysage urbain. De temps à autre, des décrochements de la côte nous laissent entrevoir au loin des résidences les pieds dans l’eau, des marinas hérissées d’antennes de yachts et de cannes à pêche. Pendant que Miss Acapulco pille le paquet de Silk Cut oublié à bord par le précédent locataire, je me demande sur quoi va déboucher cette longue tirade périphérique. Sur pas grand-chose sans doute, complainte de femme jamais écoutée, une histoire qui sort de l’ordinaire de sa vie. Les gens qui me parlent se révèlent de piètres conteurs alors qu’ils pensaient détenir le dernier récit des aventures de la vie moderne. Nous montons sur le pont de sept miles. Onze kilomètres à venir, suspendus au-dessus de la flotte.



Je reste en analyse pendant deux ans. En Allemagne. Et puis, le toubib me met entre les mains d’un endocrinologue pour ce qu’ils appellent la phase d’hormonothérapie réversible. On te file des anti-androgènes pendant six mois et tu perds totalement ta libido. J’étais déjà pas un four mais là. Bref, au bout de six mois, ils me refont un bilan psy pour tester ma détermination et on attaque la phase d’hormonothérapie féminisante.



Je ne cille d’abord pas. Le pont est une ligne absolue, bordée de murets qui empêchent une rencontre latérale déviante avec les eaux salées du Golfe. Je suis sur un rail, rien ne peut m’atterrer. Rien. Je suis Richard Lapelouse. Infaillible individu du sexe masculin, tueur réfléchi.



On ajoute à ton traitement des œstrogènes et de la progestérone et c’est là que le corps se met à bosser. Le visage s’affine, toutes les graisses partent vers le cul et les hanches et tes nichons commencent à pousser. Les sensations tactiles deviennent brutalement plus sensibles. Pour le reste, c’est la régression. Tes érections cessent, même ta bite commence à rétrécir. Tes couilles s’atrophient, ta prostate part en capilotade. Mais tu dors mieux, tu commences à devenir frileux, tes cheveux s’épaississent, tes débuts de calvities se repeuplent, tes ongles deviennent plus fins, du coup tu les casses plus facilement, ta transpiration sent moins fort. Et tu apprends chaque jour quelque chose de nouveau.



Miss Acapulco s’accoude à ma banquette et je sais qu’elle guette mes réactions, mes yeux vissés à la perspective italienne du rectiligne Sevenmile Bridge. Mon échine est glacée, sans doute l’air climatisé. Les gouttes de sueur qui glissent dans mon dos et atteignent la bande élastique de mon caleçon sont gelées. Je dois couver un début de grippe ou une merde floridienne quelconque. Le palu-moustique des Everglades aura réussi à m’avoir.



Tu savais ça ? La première opération a été faite en 1953, par un Danois du nom de Docteur Hamburger. C’est drôle, non ? Le mien s’appelait Hummel. C’était un Suisse. Il m’explique tout avant de m’endormir mais je sais déjà tout. Tu t’intéresses très rapidement à la médecine à certains moments de ta vie. D’abord ce joli nom : orchidectomie. L’intervention commence par là. C’est l’ablation des testicules ou de ce qu’il en reste. Puis, c’est la vaginoplastie. Ils créent ce qu’ils appellent très pudiquement un néovagin avec la peau et les terminaisons nerveuses de ton pénis et, merveille des merveilles, un clitoris en utilisant ton gland dont ils sauvegardent la sensibilité comme on branche une armoire électrique. Et pour finir, une petite labiaplastie avant le réveil : ils créent les grandes et les petites lèvres de ton nouveau vagin avec ce qu’il reste de la peau de tes couilles.



Ma chemise est détrempée, j’aperçois devant nous, loin, très loin, les côtes de Little Duck Key et j’ai plus l’impression de nager que de rouler.



Je te passe les détails de la cicatrisation pour laquelle il faut s’enfoncer un gode dans le trou six fois par jour, la bite qui gratte mais qui n’est plus là, l’hygiène de vie qui te ramène à la très petite enfance, avec couches, lingettes et bain de siège parce que c’est rien à côté du retour au pays. J’atterris à Mexico le 1er janvier 1999 avec un passeport Mexicain au nom de Margarida (le prénom de ma mère) LaPaz (le nom de mon père). Je suis fière de moi. Je passe des heures devant la glace, à jouer avec mes seins. Je rentre à Acapulco en me disant que je vais tous les sécher sur place. Je suis tellement belle qu’ils vont me pardonner ce que j’ai fait de l’homme. Je descends du bus sur la Costera Miguel Aleman et je me mets à déambuler à travers la ville avec ma petite valise. Les hommes se retournent sur mon passage comme ils font avec les filles. J’aurais eu encore ma bite tout le monde aurait pu voir comment j’étais heureuse. La première semaine, je traîne dans mon ancien quartier à la recherche des regards de mon enfance. Je sors avec des garçons qui faisaient le coup de feu américain avec moi sur les rochers. Ils me touchent à pleine main, je sens leur sexe contre mon ventre et puis je fais ma rosière. Je me comporte comme une vierge. Et je vois ma mère. De loin. Sortant de l’épicerie qui fait l’angle en face de la maison. Je décide de devenir quelqu’un de bien. Je fais des concours de beauté pour me faire un peu d’argent en me disant que je vais ouvrir une clinique pour les gens qui ont des envies irréversibles comme la mienne, un paradis des nouvelles vierges, avec des gens pour parler, des docteurs pointus pour écouter. Là-dessus, j’entre aux éliminatoires de Miss Acapulco. Je passe l’épreuve du maillot comme une formalité et paf ! Le jury me couronne. Mariachi et soirée de gala ! Et la télévision me diffuse : interview, gros plans. Des gens informés me reconnaissent, la rumeur enfle et dans les trois jours on parle de régler ça à la Mexicaine. Les premiers m’atteignent dans mon parking. Deux types. Je les connais. Des gosses du quartier qui y ont vieilli — les pires sont ceux qui restent. Le premier arrache ma robe et fait mine de se branler en suçant sa langue. Il prend mon pied dans les couilles et se casse toute les dents en tombant sur le béton et en essayant de hurler en même temps. En refermant la portière de ma voiture, je coince les doigts de la main droite du second et je pars avec sans m’en rendre compte. Le type court d’abord à côté de moi, je panique et j’accélère, il ne peut pas suivre, je lui arrache la main sans le savoir. J’ai pas franchi les limites de la ville que ma tête est déjà mise à prix. J’ai envie de me baigner, je suis trempée. C’est pas une plage ça ?



A Bahia Honda, je sors de la route et entre, moyennant 5 $, dans le State Park.

Je m’extirpe de la voiture comme après une bouteille trop fraîche d’un mauvais Côtes-de-Provence. Ma tête bourdonne, mon estomac remonte lentement vers mon tube digestif et je me sens pâle. Miss Acapulco passe à côté de moi et vient observer la courte plage de sable blanc et l’eau turquoise autour desquelles s’égayent une poignée d’Américains bruyants et un couple de pélicans dérangés. On reste comme ça un moment, chacun regardant ce qu’il pense devoir regarder pour temporiser. Enfin Miss Acapulco se retourne, commence une phrase en espagnol en me regardant dans les yeux avec ses lunettes de soleil à revers miroir. Elle s’interrompt comme si elle s’était trompée d’interlocuteur et reprend en anglais et je sais très bien que sa confusion lui a servi à changer de sujet.



Je vais aller à Cuba. Tu connais Cuba ?

Non.

Tout le monde dit qu’il faut y aller maintenant parce que demain ce sera trop tard. Tu me prends dans tes bras ?



Je m’approche et je pose mes mains sur ses hanches, comme si c’était ma petite cousine. Elle prend mes mains et passe mes bras autour de son corps. Son ventre transpire. J’ai très peur pendant cinq secondes et puis elle reprend la parole.



Si la plaque continentale américaine était en bois, les Cubains qui font le coin du bois en Floride en attendant la mort de Castro la feraient gîter dangereusement vers l’Atlantique. Tu me prêtes un t-shirt.



Je reste sur ma serviette pendant que Miss Acapulco se baigne. Je mets du temps avant de la regarder de nouveau. Je m’attarde sur le paysage, le pont de chemin de fer qui passe au-dessus de nous et s’interrompt, brisé en deux, avant de repartir vers Key West et s’interrompre de nouveau, un mile à peine plus loin, définitivement ; les pélicans qui plongent à tour de rôle ; les gosses et les adultes obèses ou sculptés qui circulent avec leurs masques et leurs tubas, de l’eau à mi-mollet, en poussant des cris d’orfraie quand un poisson passe à côté d’eux. Et Miss Acapulco se laisse porter par les vaguelettes jusqu’au bord de la plage où elle languit comme la naïade pornoïde de cette vieille publicité pour téléviseur dont on tira un slow français au titre inoubliable Eden is a magic world. Parce que je suis censé réagir comment quand à 30 ans, jeune chef d’entreprise ambitieux, j’apprends, en vacances à l’étranger, que la pulpeuse Latino-américaine que je tente de sodomiser depuis quarante-huit heures est un transsexuel bien fait poursuivi par la mafia mexicaine ? L’initiation ne finit-elle jamais ? demandé-je au créateur en levant sans me méfier un œil vers le ciel où un misérable nuage achève de s’évaporer.



Tu crois qu’on refera l’amour ?

Je ne sais pas. C’est un peu compliqué. Pour moi… Enfin, je veux dire…



Elle porte une main à mon short mais le contact sur mon sexe me fait l’effet d’une douche écossaise. Est-on si peu de chose ? Comme je ne dis rien pour ne pas paraître ni gêné, ni brusque, Miss Acapulco pousse l’investigation et sors ma chose. L’équilibre est précaire. Nous avons repris la route depuis quelques minutes et jusqu’ici, je prenais notre silence pour une trêve qui allait déboucher sur un total changement de sujet. J’en étais considérablement soulagé, je préparais d’ailleurs à cet effet une diversion à base d’informations compulsées sur Cuba et Castro ou comment le barbu magnifique avait si bien su maintenir le cap face à une Amérique très imaginative en manœuvres belliqueuses.

D’abord je lutte. C’est très intestin. Il s’agit de donner le change, en apparence, de soulager mon esprit rendu malade par mes récents abus. Mais la chair ! Bon sang, la chair. Mon sexe se déploie dans la bouche de Miss Acapulco qui, je le sens sur ma peau, sourit de son immense pouvoir. Quant à jouir, après avoir tenté de passer en revue par le menu tout ce qui dans cette femme est encore un homme, j’ai usé tous mes prétextes.



Nous entrons dans Key West de nuit. Je trouve un motel à vingt-trois heures après avoir fait le tour de l’aéroport. Miss Acapulco dort sur la banquette arrière. Je fume une longue cigarette devant la réception avant d’y entrer. Face à mon passeport, la préposée à l’accueil commente joyeusement ma francitude. Elle me raconte qu’elle est slovaque. Elle est jolie, avec des yeux verts et une très petite poitrine dont on voit à peine la naissance aux angles de son haut à bretelles.

Pour 95 $, la chambre est fréquentable peu de temps. Pendant que Miss Acapulco se dessale sous la douche, j’ouvre la baie vitrée et fait quelques pas à l’aveuglette sur une micro plage qui borde une sorte de marigot au bout duquel tournoie le fanal prétentieux d’un sémaphore. Je fume à nouveau sur les événements de la journée. Derrière moi, j’entends Miss Acapulco sortir, tenter une approche puis repartir. Je reste longtemps dehors à me demander si je suis une tante et puis je rentre. La lumière est éteinte, nous avons deux lits et Miss Acapulco ronfle.

Je rêve que Miss Acapulco et moi sommes pris d’assaut par une armée de zombies, que nous nous réfugions dans la maison de mes parents et que l’imparable solution que je trouve pour vaincre les morts-vivants est d’installer à la place de toutes les poignées, des boutons de portes en arguant que les zombies sont littéralement obsédés par les boutons de porte et qu’immanquablement ils y seront attirés, laissant ainsi les fenêtres libres d’accès, nous permettant de fuir. Hélas ! Nous sommes pris de vitesse par la redoutable et perfide intelligence des monstres qui font appel à Max, le zombie spécialiste du bouton de porte et tout est à recommencer. Fatigué de ne pouvoir trouver une autre brillante solution, je mets fin au rêve et me lève pour aller pisser. Assis sur la cuvette Brigg de cette salle de bain ramassée, bercé par le vol stationnaire et désordonné d’un moustique qui hésite à s’approcher de mon épiderme trop sucré, je fais un point qui doit stabiliser mes perturbations. C’est une tâche à laquelle je m’astreins avec une grande précision dans mon métier, j’y trouve la plupart du temps des solutions viables. Il n’y a donc pas de raison que dans cette situation, qui toute ardue qu’elle soit, n’en est pas moins une situation, je ne trouve pas de quoi conclure la transaction avec intelligence.



Je check-out à 10 h 00 pendant que Miss Acapulco sort de sa douche et se rhabille. Je nous dépose au centre-ville et nous déambulons pendant une heure dans les rues bordées de maisons coloniales et de lieux de pèlerinage pour touristes argentés, à la recherche d’un maillot de bain une pièce pour Miss Acapulco. J’offre le maillot de bain avec une relative impatience quand nous entrons dans la huitième boutique et qu’elle semble en accord avec l’objet de son quinzième essayage, un classique jaune canari. Quand nous sortons de la boutique, Miss Acapulco me retourne et m’embrasse un peu violemment. Elle sent que je ne peux pas faire semblant d’aimer ça alors elle se dégage et me sourit faiblement, quelque chose comme « je comprends, excuse-moi », nous nous remettons en marche, elle glisse sa main dans la mienne qui se trempe aussitôt et nous entrons dans Duval Street puis au Sloppy Joe’s Bar et nous asseyons au milieu de personne et des serveurs qui préparent le service de midi. Miss Acapulco exprime sa faim par une intraduisible expression hispanique qu’on pourrait rapprocher du fameux cul de vache français. Elle commande avec le sourire et la bave aux lèvres un Grilled « Black Angus » Burger avec suppléments. Je commande la Caesar small size et cesse de parler juste après. Miss Acapulco qui a senti le vent tourner aussi. Elle pioche une cigarette, moi aussi et nous fumons en regardant la déco, en déployant une énergie considérable pour ne pas que nos regards se croisent et puis n’y tenant plus Miss Acapulco fouille nerveusement dans son sac à main pour sortir sa paire de lunettes de soleil et les enfile en manquant de très peu son œil droit.



Pourquoi tu ne me parles pas, Dick ? Pourquoi tu me dis pas tous les trucs auxquels t’as pensé cette nuit sur la cuvette Brigg en écoutant tourner le moustique qui t’as piqué le genou ? Pourquoi le seul type à peu près normal qui me ramasse pour m’emmener à destination est un Français taciturne ?

Je… Je suis désolé, Miss Acapulco. Il faut que tu comprennes… Ma situation… Je suis marié… deux gamins… C’est pas tant ma femme… Mais, les gosses sont encore jeunes…

Qu’est-ce que tu fous en Floride tout seul à faire le touriste en pleine année scolaire, Richard Lapelouse ?



Les assiettes sont posées devant nous. Face à son Black Angus grillé, Miss Acapulco rebondit avec le sourire sur des histoires de pêche au gros au large des côtes mexicaines mais garde ses lunettes revers miroir. Je me force à sourire et l’épisode du déjeuner est expédié en trois quarts d’heure. Je me dirige vers la voiture sans trop savoir quoi projeter d’autre pour le reste de la journée que mon lent retour vers Miami.



Qu’est-ce qu’on fait ?

Je pensais reprendre la voiture.

J’ai envie de me baigner, j’ai chaud.



Miss Acapulco ne me regarde plus. Je me dis qu’il faut trouver une plage, vite, prendre le bon temps qu’on me demande comme une chance de ne pas parler du reste. Soudain, toute la tristesse de cette petite histoire me grimpe sur l’épaule et parle à mon oreille, lui dit des mots définitifs, me commande de sortir moi aussi une paire de verres noirs.

J’arrête un allogène en short et panama à qui je demande l’accès aux plages. Le retraité grimace qu’il y a en fait assez peu de plages à Key West. Il y en a même une seule et elle est la propriété de l’armée américaine. Miss Acapulco doute comme moi de la possibilité qu’une île ne possède qu’une plage. Nous nous mettons en route et faisons le tour de la côte pour constater que c’est une côte sans plage à part des bouts de terrains engazonnés qui finissent abruptement dans une eau rocailleuse peu propice à l’amusement aquatique.

Au sud de la ville, une énorme borne a été posée dans un virage donnant sur la mer. C’est une sorte d’ogive portant une inscription et un nombre conséquent de graffiti. Nous avons posé la voiture en amont et tombons sur cette pièce alors que nous avions décidé de poursuivre nos investigations à pied. L’endroit indique que nous sommes au point le plus au sud de Key West et que nous sommes ici à précisément 91 miles de La Havane. Je finis de lire en même temps que Miss Acapulco qui propose immédiatement de nous baigner ici.

Nous entrons dans l’eau à quelques mètres de la borne. Sa température avoisine les 27o. Miss Acapulco nage déjà, devant moi, alors que je barbote, prends de l’eau dans ma bouche et la recrache en jet en gonflant les joues comme s’il y avait des gosses à distraire dans le voisinage, fais la planche, prends ces instants comme du bonheur suspensif et me retourne vers La Havane en me disant que 91 miles, ça n’a l’air de rien comme ça mais bon, c’est pas une demie brasse coulée qui nous y porterait. De Miss Acapulco à ce moment là, je ne vois plus que les bras qui émergent de l’eau l’un après l’autre, au rythme d’un crawl que sur le coup, je trouve gracieux mais bien empressé. Au coup d’œil suivant, j’aperçois l’éclat canari de son maillot une pièce gros comme une pièce de cinq centimes neuve et je comprends qu’elle est en train de s’en aller. Alors, je hurle. Comme un dingue. Comme si je ne pouvais rien faire d’autre. Après je me jette dans la course, je commence à remuer la mer autour de moi, mes bras tentent de coordonner quelques mouvements qui puissent me véhiculer jusqu’à elle et me laisser assez de force pour nous ramener tous les deux devant l’ogive. Derrière, mes pieds battent l’eau comme la pale rouillée d’un moteur d’épave. Je fais plus de bruits sous-marins qu’un jet ski, ce qui me fait penser en un éclair que c’est ça qui alerte les requins, que les requins viennent voir systématiquement d’où proviennent les bruits sous-marins et que c’est là la principale cause d’agression. Je suspends ma nage et fait le bouchon le temps de reprendre mon souffle. Quand j’arrive à tenir des inspirations de plus de deux secondes j’appelle Miss Acapulco par son prénom. Plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’un dernier cris m’emporte les cordes vocales. Là-bas, vers La Havane, les éclaboussures du crawl de Miss Acapulco ont presque disparu.

De retour à l’ogive, je tombe sur une voiture de patrouille qui prend lentement le virage. Les deux officiers descendent comme un seul homme du véhicule Ford et me regardent de côté pendant que je leur raconte l’histoire de la femme au large. Le conducteur baragouine quelque chose en chewing-gum à son collègue qui sort une paire de jumelles de la boîte à gants, s’approche de la borne et regarde en direction des côtes rouges. Il fait l’essuie-glace sur la ligne d’horizon en répondant monosyllabiquement aux questions de l’autre policier puis avec une moue dubitative, il baisse sa garde et se propose d’envoyer les gardes-côtes.



Le type assis en face de moi pleure toutes les larmes de son corps. À l’heure qu’il est, je ne peux plus rien pour lui. Nous avons atterri dans les nuages, plafond bas sur Paris, le 737 a soulevé des gerbes de flotte en touchant le tarmac et mon taxi sans clim a mis une heure trente à rejoindre le centre. À peine ouverte la porte de l’officine, les affaires ont repris. Ce type est entré avec sa tête de lundi éternel et il s’est mis à me parler de sa belle-mère. J’ai ouvert mon coffre et j’ai ressorti mon .45 mais il m’a commandé la manière faible, un truc manuel. J’ai parlé du corps après mais il a opté pour un financement sans option. J’ai proposé le décor cambriolage, il m’a dit



Faites ce que vous voulez pourvu que ça ait l’air naturel.



Parfois, j’ai l’impression qu’ils s’adressent déjà à l’embaumeur quand ils me parlent. J’ai réglé l’affaire le soir même et je suis rentré chez moi. Devant ma télé, j’ai noyé mon chagrin dans un vieux Columbo de l’époque où le lieutenant pointait encore chez Cassavetes. Les gardes-côtes ont repêché le corps de Miss Acapulco à la limite des eaux territoriales américaines. J’ai répété huit fois notre histoire à deux agents dont un de l’immigration que tout cela semblait mettre en éveil. Et puis les deux hommes ont été appelés et on m’a laissé mariner dans cette pièce aux meubles vissés et à la glace sans tain qu’on a vu cent fois. Quand ils sont revenus, ils ont essayé de me faire parler sur ma réelle relation avec Miss Acapulco. C’est là que j’ai compris qu’ils l’avaient autopsiée, qu’ils avaient ouvert cette boite en deux pour regarder dedans et qu’ils avaient laissé échapper son secret. J’ai pleuré lentement comme jamais je n’ai pleuré. C’est la seule réponse que j’ai pu leur donner. Et ils m’ont laissé partir. Dehors, un flamboyant m’a aveuglé. C’est la dernière image que je garde de Key West.

Le type en face de moi me demande une dernière fois s’il n’y a vraiment aucun moyen, si le processus est vraiment aussi irréversible que je lui ai affirmé. Pour la première fois de ma carrière, je viens de commettre une erreur d’appréciation.

Note

« Le feu est une invention de gonzesse, les vrais hommes vivent dans le noir » : citation de Wolinski

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