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Balades porno la conscience tranquille

Stephane Ilinski

janvier 2001

Balade 2

Le froid du conspirateur très loin en fond de rétine, un rictus mièvre et presque baveur en coin : la star fait son entrée et je l’accueille. C’est moi qu’elle vient visiter, en quelque sorte pour affaires, un rendez-vous professionnel comme on dit, sauf que jamais je n’ai jusque là versé dans la comédie ni dans les arts. Mais pour elle tout va, elle en a vu d’autres et c’est cul qui s’amène voir chemise, prendre des nouvelles depuis le temps, quand même on se connaît pas et que, vérité, je n’ai jamais croisé sa pomme ni sur les planches ni à l’écran ni dans le poste… Pourtant il paraît, on m’a soufflé que… c’est bien une star que j’attends et qui se pointe fichuement en retard et sur un trente-et-un des plus discutables. Ça se raconte, les comédiens sont des artistes et les stars des comédiens qui subliment l’art et font au passage un sacré raffut auprès d’une audience demandeuse ainsi que le bonheur irréfutable de quelques paires de banquiers. On dit aussi qu’une star qui se permet tout un tas de caprices, d’impolitesses et de mufleries est en fait proie à l’excentricité, cinglante qualité ne touchant que la crème de l’humanité. De fait, c’est pour le moins excentrique que la star m’est apparue, deux heures après l’heure dont nous avions convenu et accoutrée très court pour la soixantaine approximative affichée par son curriculum vitae.

Elle est en fin de vol et va bientôt, si ce n’est déjà fait, finir derrière un guichet. Visiblement, elle ne veut pas y croire, même de très loin et c’est assez dommage parce qu’un décolleté transparent sur les restes douteux d’une renommée de naguère, ça ne donne pas franchement envie de se mettre à l’archéologie. Mais c’est pour affaires qu’elle vient et je n’œuvre pas au sein d’une clinique spécialisée. On s’embrasse ? sans doute une manière toute personnelle d’entrer en matière, du tout bout des lèvres, les miennes nicotinées tant pis pour elle, les siennes striées et sèches à loisir, transpirant une fausse et insupportable bonne humeur de toutes circonstances tant pis pour moi… Elle rentre, presque suffoquée par une série de petits rires que je ne peux m’empêcher, en dedans, d’associer à une perte de gaz répétitive et involontaire que cause l’âge à un paquet de malchanceux retraités. Tombée de cape, chapeau bas, direction les toilettes pour dames, histoire de se refaire, permettez Cher Monsieur, qu’on se poudre à l’aise avant de revenir vous voir et causer. Les toilettes, d’ailleurs unisexe, jouxtent le bureau et les parois qui les en séparent sont fines. Concert de besoins pressants, impitoyable rappel à l’ordre des choses de la nature : star ou pas, la vieillesse venue laisse peu de place à la retenue et, ironie du sort, l’excentricité se porte jusque dedans les water closed. Sur le coup, pas très sûr de ma surdité, j’ai l’irrésistible envie d’aller mettre en marche le transistor, parce qu’après tout, une vieille dame ça se soigne autant que la note d’honoraires qui l’accompagne virtuellement. Mais le temps de me lever pour agir, la star est déjà sortie toute pimpante et se tient dans l’encadrement des chiottes, le poignet cassé contre sa hanche en posture d’attente et à peu près coiffée, ce qui suppose qu’elle a doublement opéré dans un même temps. Cher Monsieur, vous êtes des plus aimables, un chou ! bon, on va pouvoir commencer, non ?

Ma gentille trentaine de printemps a d’un coup du plomb dans l’aile en face de cette mamie de pacotille. Dilemme dont on a pas traité, cruel constat, à l’école de commerce : où les faiblesses personnelles doivent rester au vestiaire et l’efficacité, peau neuve professionnelle, rentrer sur scène… Je rame avant même d’avoir ouvert le bec, l’œil atrocement aiguillé vers le pigeonnier qui n’est plus de son âge, contraint par son affriolant apparat à considérer l’antiquité siégeant en mon bureau comme s’il s’agissait d’un trophée possible. Le dégoût lui-même rougirait en mon âme et place à cette heure, mais mamie la star ne cille pas pour un sou et croise et décroise les cuisses et tortille sans honte collier et croupion, apparemment peu décidée à sagement tenir la pose requise par une sérieuse conversation. C’est mieux fripé qu’une taie d’oreiller de chez moi, mais ça tient tête ! Au lieu de songer pâtisseries et bonbons, ça s’obstine fermement et sans rire à vouloir tâter du sunlight, impressionner du 35 mm, croire en la possibilité de faire la une en posant — pourquoi non — à poil sur un divan ou en révélant qu’on couche pour parvenir et qu’on est surtout pas en fin de carrière… Seulement voilà, qui veut ses coordonnées n’a plus besoin de se palucher sur l’idée seule et n’a qu’à demander aux renseignements téléphoniques : la liste rouge, c’était Byzance.

Une mouche passe plutôt qu’un ange. Elle rit toujours, montre encore sa dentition poreuse qui a mal accusé l’excès de grands crus classés et le poids des fume-cigarette hollywoodiens. Dire qu’il faut causer affaires ! qu’il faut donc passer par un laborieux passage en revue, pénible coup d’œil en arrière, supposé révéler un bilan de compétences ou quelque chose de la sorte. Faire comprendre ça à la star… avec tact, courtoisie, sans erreur de jugement, avec une patience de fer et un putain de sourire bien calé en coin. Au début, elle nous aide un brin : qu’elle est l’épouse de feu Machin trépassé depuis dix ans et qui était Directeur d’un fameux Théâtre. Pas de relation causale s’entend. Immaculée, elle débarque en ville plus pure qu’une oie blanche et désire si bien faire la comédie qu’elle s’éprend justement du bonhomme en temps et en heure, pile poil pour user les meilleures planches du moment. Les méchantes langues s’arrêteront sur les fringues affriolantes, les dîners palpitants, les caisses mirobolantes dans lesquelles elle circule flûte en main et bulles au crâne, l’astronomie des moyens qui passent son train d’existence, ses verres fumés à la teinte admirable, sa légendaire insouciance à l’affiche des plus grands festivals… Rouge velours et or, pas du toc ! Les bons, eux, s’entendront malgré eux dire, à regret, comment la donzelle était peu douée pour dire des vers, comment son seul talent pour la tragédie s’illustrait en fins de cocktails plutôt dessous les nappes et que l’unique protagoniste dramatique de l’histoire, s’il en est, était son époux qui, de vingt ans son aîné, fermait les yeux à tous bouts de champs… Bref, elle avait une façon finalement très commune de brûler les planches et, à en croire certains, gâcha brillamment les quelques beaux rôles obtenus grâce à la vénérable réputation de son mari et aux amitiés qu’il entretenait dans le show-business. Un jour, le vieux passa l’arme à gauche, laissant sa mignonne avec tout plein de millions en poche au milieu d’une immense demeure et d’un désert presque aussi vaste sur un plan professionnel : les amis qui s’étaient d’abord escrimés à lui coudre des rôles sur mesure s’étaient très vite convaincus qu’un profond décolleté suffisait à merveille et que plantée dans un coin de pièce ou un angle de bobine, la star en question remplissait amplement ses fonctions.

Puis, grisaille est arrivée succédant à la gloire pour le moins relative et pas si éloignée de ce jour : les fans de province les samedi soir, les salles des fêtes en grande pompe munies de quatre planches et trois spots pour faire recette dans les patelins. Parfois, c’était fanfare et majorettes, tantôt Monsieur le Maire et le Conseil Municipal au grand complet et en rang d’oignons pour mettre en bouche avant le lever de rideau. Hé ! lalala… mauvais côté de la pente avec Molière et la clique qui attendent tout en bas de la descente, un public plutôt marbre et sapin, sûr qu’on t’enverra des fleurs ! On déroule encore un peu le mauvais film et elle se retrouve… là, dans le bureau, à me faire des ronds de jambes de fausse vampe, à tenter sérieusement d’expliquer que la ménopause est encore devant et que le moindre de ses sourires devrait me faire signer pour une sacrée partie couchée dans le plus proche hôtel que son statut de star exige… Champagne en sus, bon ben, à la limite sur le bureau ou dans les toilettes, elle est pas si regardante non plus… on peut s’arranger au doigt et à l’œil, il suffit d’y mettre beaucoup d’envie et de jolies formes… Oui. Oui, sauf que là, Chère Madame, on est dans les affaires et qu’en matière de désir, j’ai plutôt envie de m’en tenir aux rapports de paperasse et des chèques qui en découlent ! Elle aguiche, mais franchement pas terrible et même en fin de saison, je ne m’y risquerais pas quand même les honoraires seraient ajustés en proportion.

La mouche de tout à l’heure repasse. La star a mine grise en dépit des tartines fond de teintées qui lui beurrent les joues basses. Une minute vient de s’écouler depuis qu’elle s’est assise en face de moi. Soixante secondes et des poussières et une charrette de pleines pauses suppliantes, d’œillades voulues préliminaires, d’accents bourrés jusqu’à la gueule des plus honteuses suggestions. Moulé dans mon fauteuil, je décide à ce stade de lui passer la galanterie et m’allume un clope sans me soucier du bon vouloir de ses narines ; j’observe et calcule, chiffrant les secondes écoulées en monnaie unique, écartant par une attitude claire toute tentative de sa part visant à régler la consultation autrement qu’en sonnant trébuchant. La racine de sa tignasse qu’elle conserve risiblement longue est grise ; je ne vois plus la teinture. Les rides sont larmoyantes, la poitrine incroyablement mise en vitrine et sans doute plusieurs fois refaite fait une moue molle, l’habit semble mité d’avoir trop fréquenté le placard.

Elle rit, ne peut pas faire sans. La star. La tête d’affiche, mais en bas à gauche, entre parenthèses, en caractères maigres et quatrième rôle voire figuration. Sur le carreau, gesticulant encore de l’hymen comme un triste ver de terre. Et moi qui fume et qui compte et qui la refuse. Moi qui m’en vais lui tailler un putain de bilan de carrière et lui dire ses compétences et ce qu’elle peut en attendre. Moi que la star vient brancher et qui suis pas de province. Moi qui professionnellement parviens sans coucher. Moi qui du haut de ma trentaine ne donne ni dans la comédie ni dans les arts, suis toujours à l’heure et emmerde l’excentricité.

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Des pensées sexuelles envahissant un homme qui attend que le feu passe au vert pour traverser la route, une ex-demi-célébrité qui tente de séduire un jeune homme, une soirée privée où les couples se recombinent provisoirement dans un rituel un peu naze mais qui a sa luxuriance propre : des textes indépendants cernant une même chose, dans un style original et sophistiqué.

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