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La Peur Fenêtre

Stephane Ilinski

juin 2000

6

Plan de carrière et putch les fourmis à genoux cocotiers plus verts que dollars expressément oncle gris-gris d’Amérique vingt-deux nous v’là ! Ca vient jusque dans les gencives le succès qui nous accompagne : des jours sans mais là c’est la gloire qui pointe fière et bourgeonne usant d’nos veines comme un réseau de voies sacrées… L’air est en mouvement et fait danser les plus géniaux sens vers les plus nobles idées — un amour de beau temps de quoi respirer les sommets purs en babouches avec lauriers sous l’coude… Une brave fine et forte dijonnaise aurait moins chatouillé les naseaux ! La rue ondule les façades gondolent et font la révérence : on avance tout triomphe mâchoire sèche le front en proue paré pour un bronzage céleste — tiens vaincue la banque que peut goupiller le jour ? Les fenêtres le tralala des planches tout ça à nos pieds à l’œil dans l’instant eh sourcillant à peine… Serait l’heure d’allumer un havane d’aller titiller l’orteil dans un brin bleu d’lagon clair — psst chef un Bloody Mary pour le transat douze avec masseuse c’est pour l’as du négoce fraîchement affranchi d’la zone… qu’ça sue qu’ça brille y nous signera peut être une carte postale !

Deux heures avant et l’horizon professionnel cognait au mur de toutes ses options mirobolantes : les dettes d’un coup en deuil la veuve du loyer qui ressuscite après six mois de silence clinique puis le sommeil tout sourire et l’soleil goguenard dedans l’réfrigérateur… Bref on était fins pour descendre au diable au charbon sous haut patronage bancaire. Ô tristesse ô malheureux coup d’revolver ! un rien on l’aurait fait et pas seulement pour le geste ! Mais voilà c’était sans compter sur le bon sens populaire — c’lui-là vanté par l’établissement même qui tient l’œil sur nos valeurs trébuchantes : faute avouée (…) pardonnée ! Au bas mot qu’on l’applique l’histoire et de l’état de pardonné après vingt mètres au dehors ben on s’engage à pas s’faire engager et on oriente les talons vers le parc floral du coin en gladiateur qu’a rondement réglé ses comptes et s’en va cuver sous les palmes et baigner dans la meilleure huile. Au diable les rendez-vous les affaires à pourvoir les postes en offre les secrétaires avec plumes et cafetières… Rédacteur rédigeant ça s’voit sans arrêt à part le sieur banquier encore en fin de mois ça rassure personne. Va pour la verdure publique on est si bien convaincus d’avoir mouché l’ordinaire en quête d’emploi qu’on plonge droit dans la pause ensoleillée toutes sortes de merveilles oisives en place de la conscience et tiens libérés oh tiens des canards gratis racoleurs d’embauches par mégarde oubliés entre trois plans de recouvrement chez le conseiller de clientèle.



*



Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Les dents ricanent seules ruminant la scène poussiéreuse imagerie poétisante tandis que cloués sur un banc visant une voie ferrée on s’amuse au jeu des sept différences. Un clin de ciel bleu et hop ça entre en printemps ! En myriades soliloquantes les ancêtres investissent les lieux et s’en viennent traîner sous les marronniers où ils s’effritent semblant livrer leur corps à la volaille — titititi mes mignonnes z’êtes en pleine force de l’âge tout duvet tout volage tout libre… v’là pour toi Nina et pour toi Aurore ah vite volez avant qu’le vilain sexe arrive vous picorer la fleur mes fifilles… Authentiquement presque un cimetière le parc ! Une stèle par banc gâterie zozotante en sus encore honteusement seule pour parfaire le sentiment de folie qui attaque le crâne passée la soixantaine. Livrée assise cette peste polluante se décline en plusieurs modèles : mémère enchâlée mouillant ses croutons entre trois souvenirs dentaires pour sa marmaille volatile — plastiques et sachet journal de rigueur — papa autrefois biberon bibine qu’a gardé son cher imper puis qui s’plaît à chérir les bacs à sables depuis les bosquets et royale perle de ces bois presque sans sexe tant il en a vu d’autres le mystérieux grabataire trimballant ses mystères d’allées en allées cherchant à se satisfaire d’on sait pas trop quoi. Zoli le parc ! pas à dire sans les fleurs et la poignée minoritaire de boutonneux qu’échangent clopes bave et sobriquets en rivalisant d’originalités pour croire se plaire bah on s’croirait tombés en réa dans la très estimable maison de repos de Claray-les-Bruyères !

Comme y fait pas tiède après avoir compté cinq RER on galope vers le kiosque central avec dessein de s’hydrater et d’écarter le peu de remords persistants qui nous rappellent à notre situation buissonnière. Vert dans l’œil écume en coin vise qu’on est en territoire marmots et compagnie : la baudruche matrone de l’unique buvette qui nous refuse ses dessous de bar lésinant pas sur la respectabilité de son comptoir type colonial — quand même le sable au seuil est transformé en espèce de litière que certaines tierces âgées d’individus exhibent leurs ossuaires aux bambins baby-sités et qu’la seule jeunesse à la ronde apprécie l’herbe locale emballée de feuilles OCB ben nan elle veut pas en démordre — ici ’sieur on a que des gauffres des graines à pigeons du soda… c’t’un lieu familial pour gens comme il faut z’avez qu’a fréquenter les bistros fff ! Trois pas arrière une fois pas coutume partis pleins de soifs on s’en retourne sans ivresse et l’agacement bien seul à étourdir nous jette pile dans les cannes d’un coquin d’habitué probablement à cours de friandises pour apâter la nouvelle chair — eh l’entrain de môssieur à déguerpir en dit long sur sa conscience ! z’êtes pas là pour le théâtre à marionnettes ni la ballade à dos d’âne ça z’ai jamais croisé sûr en douze ans d’baroud dans les plates bandes… Pas l’temps d’retrousser les lèvres pour rire au nez de grand-père que l’autre a déjà commandé sa Fernande et qu’on s’retrouve en coulisses du kiosque autour d’une table en ferraille version jardin vieillot avec deux anisettes plus hautes que les godets. Mine de rien vert ou pas un zinc reste un zinc et suffit d’avoir la bonne clé. On s’dit quand même qu’on était barrés pour une bière et que l’apéro d’une heure risque de sonner tout drôle. Fernande elle œuvre aux gaufres d’un coup douce et miel servant des nuées chiardes entrecoupées de fantômes fripés qu’ont plus dent à mettre nulle part et elle passe le reste de ses instants à trouver des noms d’oiseaux exotiques pour les énergumènes en quête d’un paquet de brunes ou d’une brave mousse.

Dans l’arrière boutique ça s’organise tout seul : grand-père trônant entre ses béquilles ben il est ici capitaine et seul pasteur qui dit c’qu’est bon ou pas dans les parages — à cette heure et pour raison saisonnière on va pas s’la faire au houblon la causerie nan m’sieur Marseille a beau être au large et la sorcière verte planquée dans quelque maquis montagnard ici on guérit au Ricard ou rien ! Les yeux en têtes d’épingles noyé dans une descente vertigineuse le vieillard avait pas pris peine pour les présentations et ne se formalisait de rien sinon de l’alignement des ballons verdâtres ingurgités à la chaîne se mouchant par quintes de toux successives dans un torchon d’écharpe. Après deux rudes rasades l’anis acheva de dissiper le caractère insolite de la beuverie et on vit plus clair au fond du rade : tassé dans sa barbe le vieux par allure relevait un tantinet de la cloche fringues râpées poches amplement délestées la joue striée au gros rouge et l’œil quoique gredin soigneusement imbibé. L’aurait pu sortir droit dessous du Pont des Arts timbale en l’air gueulant sur son litron vide et sans faire sensation… Mais là y bronchait pas concentré sur sa cadence levait le coude avec une aise élégante ironisant secrètement sans doute sur le troisième pastaga qu’on avait pas encore entamé : Y vous faudrait peut-être un p’tit crème et un croissant vérole de vérole ! pas vu ça qu’on vous invite à si fine enseigne encore en salon privé pour qu’ça rechigne blanc bec sur le breuvage… ’dieu z’allez m’suivre sur le coup ! Ben c’est pas qu’on aime pas s’rafraîchir en neuve compagnie puis Fernande les gaufres toute la clique en pleine verdure c’est plutôt délassant mais voyez ’sieur faut pas qu’la cérémonie apéritive gomme de trop l’appel du labeur… C’est qu’on a prévu de s’entretenir dans l’après-midi avec d’la belle pointure à propos de gros cash et de fameuses promotions… pas tout dans c’te vie le soleil gazouillant dessus les moineaux et les fleurs à sentir s’agit parfois d’rêver sérieux pour pas mal finir… Tenez on était justement dans l’bon rythme y’a encore un quart d’heure vlan on croise le jardin on s’dit qu’on attrapera l’métro à l’autre bout et qu’ça sera pas mauvais pour la mine pour les nerfs avec une mousse au milieu puis les mouflets qui mumusent alentour. Bon bah épatant pastis z’êtes un aimable luron qui sait accueillir avec les manières sûr qu’on s’en souviendra mais z’avez au moins comme nous à faire sinon à boire ailleurs un grand baiser grand-père puis prenez soin ! Là comme on va décamper tout frappés d’anisette et de raison suite au beau discours auquel on finit par chiper quelque vérité le vieux siffle et Fernande sans prévenir verrouille sans rire la porte de la cahute. Manifestement y reste à causer et un peu d’bouteille…



*



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Petit roman moderne fortement ouvragé racontant le difficile et quelque peu inextricable cheminement d’un jeune homme qui aspire à devenir Rédacteur, quelque part derrière un beau et honnête bureau. Le style est énergique, argotique, recherché ; les phrases, de taille variable mais pauvres en virgules, tendues comme des ressorts. Drôle, difficile, flamboyant, sans pareil.

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