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La Nuit du chômeur — Une histoire dont vous êtes le héros

Paul Kodama

novembre 2004

A. Suivez un petit chemin de terre puis traversez les allées de béton éclairées faiblement par des lampadaires grésillants. Songez à l’école, quand vêtu d’un short kaki et de grosses chaussures inusables, vous jouiez au ballon dans la cour en bitume. Comme gardien de but, vous étiez plutôt médiocre, non ?

C’est l’hiver. Une aube glaciale s’abat sur le monde. Les bagnoles mugissent et l’odeur morte envahit la ville. Vous tombez sur une bâtisse sombre avec deux portes entrouvertes qui couinent quand on les pousse. Dès l’entrée, vous êtes caressé par la chaleur monotone des radiateurs. Remplissez avec attention quelques formulaires… Parcourez du regard les annonces affichées… Puis, installez-vous dans le fauteuil en skaï près de la fenêtre… Flottez à l’abri dans cet air vicié. Vous appréciez les nuages… la pluie… la boue… tout ce qui se décompose… D’où provient ce goût malsain, hein ? Souvent de la chair humaine en charpie dégouline de vos rêveries…

Allez en B ou directement en C.



B. Retournez bien vite dans votre antre. Immeuble Jorge Luis Borges, 2e étage, porte 33. Étendez-vous sur le lit qui vous sert de tombe.

Sombrez en C.



C. Réveil au crépuscule avec un petit creux dans le bide. Vous vous jetez sur un morceau de steak qui traîne sur le rebord de l’évier. Ça apaise votre faim. Puis, vous buvez l’eau du robinet… Mais ce liquide insipide ne rafraîchit pas votre palais asséché. Y a bien ce Bordeaux un peu vert… abandonné sur la table de la cuisine… Il en reste un fond, non ?… Vous buvez directement au goulot. Le vin n’est plus très bon mais vos vertiges disparaissent peu à peu.

Électrocutez-vous en branchant la cafetière ou sortez en D.



D. Le soir, vous aimez traîner dans les rues. Les vitrines des magasins excitent votre convoitise. Tous ces objets sont à votre portée ou presque… Peut-être bien que vous pourriez changer l’ampoule du salon ou acheter du café moulu d’importation ?…Les prix ont baissé, non ?… Vous regardez combien ça coûte mais merde… les étiquettes sont pas mises… Non… Ce n’est pas très grave…

Rêvassez encore un peu en D ou reprenez-vous en E.



E. À force de marcher, vous vous êtes enfoncé en pleine zone. Ça caille dur. Sur le périphe, les semi-remorques pleins de bouffe quittent la ville. L’univers est plutôt hostile. Pour retourner dans le centre, vous prenez la première à gauche, puis vous tournez à droite après la porte cochère… Ensuite vous continuez tout droit sur 500 mètres à peu près… C’est l’heure où les derniers bars ferment. Quelques types imbibés sortent, qui causent à voix haute… Des petits groupes se forment sur le trottoir. Vous empruntez un parking désert pour les éviter. Et vous ne le voyez pas ! Le clochard déjanté qui dort sur l’asphalte… PAF ! Vous lui donnez un coup de pied, sans le vouloir ! Vous pourriez faire attention quand même ! Le mec râle faiblement. Encore un beau phénomène de réinsertion sociale ! Penchez-vous sur lui. On sait jamais. Il est si blanc… Ouvrez-lui un œil… L’iris est écarlate… Dégrafez son anorak et posez une oreille contre sa poitrine. Entendez-vous des battements de cœur ? Non… Est-il… ? Soudain, il pousse un cri inhumain. « GROUARRRRR » et vous mord violemment à la nuque ! HARGN ! Vous vous dégagez rapidement. « Viens ici que je te suce ! » qu’il gueule à présent, plein de haine… Brrr… C’est quoi, cette chose ? Vous êtes dans de beaux draps. Tirez-vous avant qu’il se relève ! Vous courez pour traverser le passage clouté de l’avenue Saint Sébastien. Une voiture de flics qui roule trop vite vous renverse.

Mourez sur place d’une hémorragie interne, un léger filet de sang dégoulinant de votre truffe humide ou bien réfugiez-vous en F.



F. Vous vous retrouvez allongé dans votre pieu glacé. Comment avez-vous atterri là, déjà ? Vous ne vous rappelez pas… Et la chaudière qui marche plus ! Vous vous réchauffez en vous couvrant d’un pull en laine noire et d’un bonnet de marin. Malgré tout, il fait froid. Ne restez pas immobile à regarder le plafond. Épluchez donc quelques petites annonces ou le courrier des lecteurs du magazine télé… Voilà qui occupera votre attente du film porno à 4h20 sur Canal.

Vous êtes déçu par ces sexes hésitants qui se mélangent dans un bruit de poissons frits.

Endormez-vous en G ou retournez en A.



G. Une main se saisit d’un couteau doré qui glisse sur une motte de beurre. Il se forme sur la tranche une noisette qu’elle dépose lentement dans la poêle. Vous tombez amoureux. Réveillez-vous en H.



H. Une figure pâle à l’extrême traverse soudain votre mémoire malade. Un maigrelet vous avait ouvert la porte un matin à la Poste, l’air malheureux comme tout. Vous vous étiez demandé ce qu’il foutait dehors alors qu’il gelait… Il passait son temps à bouffer des yeux les gens, comme si leur présence pouvait le guérir d’un mal incurable. Et il jaugeait leurs portefeuilles, attendant quelques pièces.

Retournez en B, C, D, E, F, G une dizaine de fois avant de rencontrer l’amour et de perdre définitivement la mémoire en I.



I. Vous feuilletez un dossier sur les reconversions proposées par l’État : aide-soignant, infirmier, maçon, etc. Rien ne vous intéresse à première vue… Quand une page attire votre attention : « Pour suivre un stage en thanatopraxie, il suffit : 1) d’avoir le permis de conduire, 2) d’être solide sur le plan psychologique, 3) de supporter la fréquentation quotidienne des cadavres, 4) de savoir les découper au besoin pour aider le médecin légiste. » Ça vaut peut-être le coup de se lancer… C’est assez bien rémunéré : « 1200 euros/mois au début. 1500 euros/mois en milieu de carrière ». Vous êtes encore jeune. Vous pourriez essayer… ça coûte rien. Vous notez l’adresse du centre de formation sur un petit carnet d’écolier. L’idée d’un salaire substantiel vous réconforte… Vous rêvassez un moment quand vous remarquez une jolie femme derrière le panneau d’affichage réservé aux entreprises. Elle est absorbée dans la lecture de l’annonce 4586/B qui propose un job d’aide-ménagère. Il faut s’occuper de trois personnes âgées et d’un handicapé moteur. Plein temps (35 heures par semaine).

— Ça vous intéresse ? que vous lui demandez carrément.

— Pas vraiment qu’elle répond en grimaçant. Le vieux, c’est trop ingrat.

Une bretelle de soutif dépasse de son col. Les déchirures du jean laissent deviner un corps émacié par plusieurs mois de régime. Vous bandez .

— Est-ce que ça vous dirait de prendre un café ? J’ai trouvé une formation sympa et j’aimerais bien fêter ça avec quelqu’un…

Elle vous examine en tirant dur sur une John Player Special puis hoche la tête d’un air froid.

— Je suis super pressée. OK ?

Vous allez lui répondre quelques banalités incendiaires, du genre « Ah bon !…Comme c’est dommage… » mais elle vous tourne le dos et disparaît. Il ne reste plus à vos pieds que le mégot blond écrasé. Vous vous sentez soudain très fatigué quand vous remarquez qu’elle a perdu sa carte de demandeur d’emploi. Le document traîne sur le carrelage sale avec sa photo et son adresse… Ramassez-le bien vite avant qu’un autre s’en empare. Elle s’appelle Véronique et habite rue Pasteur.

Rentrez chez vous avant que le jour se lève et allez vous coucher en J.



J. Les taches d’humidité qui s’épanouissent sur les murs vous laissent de marbre. Le sang s’écoule lentement du plafond. Vous le buvez avidement, la bouche grande ouverte. Tout est maculé de rouge. « Ma mortadelle, je t’aime beaucoup… » murmurez-vous doucement.

Vous vous réveillez en K.



K. Téléphonez d’abord à l’institut médico-légal. Une voix rauque vous répond. C’est le gardien, un type bien affable. Il vous passe le directeur qui vous renseigne sur les différentes étapes de votre formation :

— Vous commencez comme stagiaire. Pendant un mois, vous ramassez les cadavres… À la fin, vous êtes noté par un collègue qui vérifie si votre travail est bien fait… si vous n’en profitez pas, par exemple, pour piquer les couronnes en or… Le deuxième mois, vous suivez une formation pratique sur l’autopsie. On vous inculque quelques notions d’anatomie… Ensuite vous apprenez à quoi servent les instruments qu’utilise le médecin-légiste. Vous apprenez les méthodes d’incision et de dissection autorisées. Puis vous passez un examen pratique sur un macchabée. Si tout se passe bien, vous êtes admis par le jury comme thanatopracteur. Voilà ! C’est dur au début, après on s’y fait. Si ça vous intéresse, envoyez-nous un CV et une lettre de motivation.

— D’accord, merci beaucoup monsieur pour toutes ces précieuses informations.

— De rien, mon garçon !

Le mec au téléphone vous a paru drôlement sympathique. S’ils sont tous comme ça dans cette boîte, ça devrait le faire !

Allez retrouver celle que vous aimez en L.



L. — Huuuuuuummmmallô !… Qui c’est ?

— Allô ? C’est moi, le type de ce matin… Le mec de l’Agence… Un grand sympathique qui voulait t’offrir un café ! Chais pas si tu te souviens ? dites-vous, haletant.

— Hein ?.. Comment t’as eu mon numéro ?

Vous vous esclaffez.

— T’es partie tellement vite… Tu as laissé tomber ta carte de demandeur d’emploi de ton sac. Je l’ai ramassée forcément. Faut faire gaffe à ce genre de truc ! On sait jamais ! Enfin, voilà quoi ! Je pensais passer chez toi pour te la rendre…

— Ah, non ce soir, c’est pas possible… je… je vais à une fête !

— Ben, tant pis… peut-être qu’on pourrait se voir un autre jour…

— Fais chier, putain ! Écoute… Laisse tomber, je vais en refaire une…

— C’est idiot enfin ! Pourquoi t’as pas confiance en moi ? Je cherche juste à rendre service… Un peu de solidarité voilà tout ! Merde ! Faudrait qu’on soit davantage solidaire, qu’on se serre les coudes entre chômeurs ! J’ai pas du tout l’intention de te draguer. Je veux juste t’aider, c’est tout !…

— OK ! OK ! T’as qu’à venir demain soir !

— C’est promis… sinon il y a un truc que je voulais savoir. Euh… c’est quoi ton signe astrologique ?

Merde ! Elle a raccroché. Elle est pas vraiment facile comme gonzesse…

Enfin, si vous n’êtes pas content, vous pouvez rester en L, sinon allez à la morgue en M pour y déposer votre CV et une lettre de motivation.



M. Vous avez causé cinq minutes avec le gardien. Un gros avec une moustache et une blouse bleue :

— Au début, c’est dur. Faut s’accrocher puis ensuite on s’habitue… On s’habitue à tout même à la mort ! Surtout quand c’est bien payé !

Il a trouvé que vous aviez l’air sérieux

— Vous correspondez tout à fait au profil. À coup sûr, vous allez être pris pour suivre la formation.

L’institut vous a plu. De grands néons peuplent les plafonds et les longs couloirs très propres donnent envie d’engager la conversation…

De retour chez vous, vous avez l’esprit beaucoup plus léger. Vous pensez sans cesse à Véronique. Comme il aurait été charmant de l’avoir à votre bras, ce soir ! Couchez-vous après avoir absorbé une Bloody Mary glacée.

Revivez deux fois M avant de vous endormir puis partez pour N.



N. Vous vous êtes reposé dans votre chambre froide toute la journée. Cet après-midi, on a passé l’aspirateur dans le couloir. L’énorme ronflement de la machine vous a scié les nerfs. Vous avez pensé tuer la femme de ménage à mains nues mais impossible de vous lever….Vous vous êtes senti horriblement faible jusqu’au crépuscule. Pour reprendre des forces vous vous êtes tapé une boîte froide de cassoulet… La sauce avait des relents plutôt fades et les haricots n’étaient pas fameux. À présent que vous êtes repu, lavez-vous les canines avec un dentifrice à la menthe. Ce soir, vous avez rendez-vous avec Véronique. Peut-être bien que vous allez l’embrasser sur la bouche. Relevez un peu votre pantalon ainsi que votre chemise qui dépasse sans arrêt.

Partez avec vos cernes livides au rendez-vous qui se trouve en O.



O. L’endroit est désert. Aucun piéton ne s’y promène… Il passe juste quelques bagnoles et des péniches. Il fait froid. Les lucarnes opaques des tours s’allument une à une. Ce sont les gens qui rentrent chez eux. Dans l’eau noire du fleuve, de gros poissons rouges bouffent les têtards… Vous arrivez devant une baraque en brique où luit l’écran bleuté de la téloche. Vous sonnez. Elle vous ouvre tout de suite. Ça doit faire un moment qu’elle vous attend… Dans l’obscurité de la nuit, son visage est plus pâle que jamais. Elle retrousse ses lèvres blêmes dans un sourire maladroit et vous fait la bise. Smack !

— Je te fais pas rentrer. Je vais chez une copine.

Avec le regard malade d’un myopathe, elle prend la carte que vous lui tendez et la glisse dans la poche de son blouson. Et puis, elle ferme la porte et sort sur le trottoir. Vous sautez sur l’occasion.

— Ha, tu vas par là ?… C’est ma route aussi, je t’accompagne !

— Comme tu veux…

Vous marchez tous deux, côte à côte… La conversation stagne. Alors vous lui posez une question conne :

— Et qu’est-ce tu comptes faire dans la vie ?

— Pour l’instant, je cherche un job dans la restauration ou la chaussure… Et toi ?

— Je vais peut-être suivre un stage de thanatopracteur. Je sais pas trop ce que ça vaut.

Elle vous sourit avec une indifférence cruelle comme si vous racontiez n’importe quoi.

— Et ça consiste en quoi ?…

— Tu ramasses des cadavres toute la nuit… ceux qui crèvent on sait pas comment… Tu les transportes à la morgue et puis tu aides le médecin pendant l’autopsie…

Soudain, elle a l’air super excitée par vos explications. Ses yeux scintillent dans la nuit.

— Ah ben, je suis bien tombée.

Est-ce sincère ou ironique ? Après avoir passé l’écluse, elle s’arrête devant une maison en briques, identique à la sienne.

— Je vais te laisser là. Merci d’être venu, c’est sympa d’avoir fait tout ce chemin pour moi.

Ses cheveux en pagaille se balancent dans la bise glaciale et caressent votre joue droite. Silence… Votre main froide, fragile comme un oiseau vient se poser sur sa nuque. Elle penche la tête… vous vous embrassez… vos mains glissent sous son blouson… sa peau est si douce et… Ho ! Vous mordillez ses lèvres écarlates ! Elle happe avidement votre langue fouineuse. Il vous prend comme un vertige… impression de tournis… voyage… Un jet de sperme brûle soudain votre cuisse droite !… Elle se débat, échappe à votre étreinte puis vous regarde en riant :

— Y a ton bus qu’arrive. Je te laisse sinon tu vas le louper. Salut !

Puis, elle se détourne et s’enfuit, vous laissant seul sur le trottoir, enragé encore d’un désir innommable. Vous êtes lourd comme une huître. Enfoncez-vous en P.



P. Le téléphone sonne. C’est la Morgue. Ils vous apprennent que vous êtes admis pour le stage de thanatopraxie… Félicitations !

Vous commencez demain soir en Q mais si vous avez la flemme de bosser immédiatement reposez-vous encore un peu en G ou en J.



Q. A 23 heures, une ambulance débarque le premier mort. Il s’agit d’un jeune garçon de 28 ans, costaud, cheveux rasés, yeux bleus, plutôt mignon…. Il sourit malgré son crâne défoncé. L’ambulancier vous explique en détail l’accident. Un énorme chien au milieu de la quatre voies… le petit jeune en Clio veut l’éviter en déviant vers la gauche et il se prend un camion de plein fouet… Une vraie bouillie de sang, et d’acier !

Vous déposez le corps sur un chariot pour le transporter en vitesse au bloc opératoire. Les organes qui commencent à peine à se décomposer empoisonnent déjà l’air. Michou, le type avec qui vous travaillez vous prévient : « Ça schlingue dur ! ». Le parfum de la mort est étrange. Les cadavres ne puent pas comme du fumier ou des poubelles. Leur odeur est semblable à l’haleine d’un fumeur de Gauloises… Ils ont ouvert en vous un appétit mystérieux.

À présent, sous la lumière crue du bloc, Michou vous explique les formalités à accomplir à chaque arrivée :

— Première chose : déshabiller le cadavre…Attention, hein !… Les fringues sont utiles pour identifier les clients… Et faut surtout pas prendre le fric que tu trouves sinon t’auras de sérieuses emmerdes avec la direction.

Vous dénouez les lacets et tirez sur les mocassins. Détail cocasse : ses chaussettes sont trouées et le gros orteil du pied droit dépasse d’une façon obscène. Vous vous marrez doucement. Michou prend un ton blasé :

— Ça… t’en verras souvent. Il y a des types très bien habillés qui ont des dessous dans un état ! Les gens sont pas tout à fait comme ils s’habillent. La plupart sont franchement négligés. Le nombre de bourgeois qui ont des slips dégueulasses, c’est incroyable !…

Après avoir plié soigneusement la chemise du jeune mort, vous la mettez dans un sac en plastique transparent étiqueté.

— Alors détail essentiel, à ne jamais oublier : la prise de sang ! C’est très important en cas d’accident… pour savoir qui est responsable…Tout en causant, Michou sort de sa blouse une grosse seringue. Il ouvre le bras du petit gars et nettoie avec un coton imbibé d’alcool le pli du coude.

— Comme il n’y a plus de pression artérielle, un garrot ne servirait à rien. Bon… c’est plus difficile à faire mais tu peux t’y prendre à deux fois, le mec va rien sentir de toute façon, hein ?

Il se marre et enfonce l’aiguille dans l’avant-bras. Le sang monte directement dans la seringue. On sent que c’est un pro, Michou.

— Ensuite tu relèves les empreintes. C’est très important pour les flics. Avec ça et l’hémogramme, ils ont vite fait de retrouver l’identité du macchabée. L’autre truc à faire, c’est d’injecter une grosse dose de Lupocaïne dans les artères du patient afin que les grimaces mortuaires disparaissent. Sinon, les familles ont du mal à reconnaître leurs morts…

Michou injecte un produit blanchâtre dans la carotide du jeune homme. Les muscles du visage se détendent peu à peu. Le sourire un peu forcé s’efface… On croirait qu’il pionce. Il ne reste plus alors qu’à ranger le mort au frais dans un casier. Pour l’autopsie, le toubib doit attendre l’autorisation du Procureur de la République.

Vous passez le reste de la nuit à nettoyer les cadavres. Michou vous félicite de votre indifférence. « T’es fait pour ce boulot, mon gars. Moi, la première fois que j’ai toiletté un mort, je suis allé gerber tout de suite après. »

Vous rentrez chez vous serein. D’où vous vient cette étrange plénitude ? Du travail sûrement.

Couchez-vous tout habillé.

Vous vous réveillez en R pour repartir bosser. Ça va vous changer de vie !



R. Le crépuscule vous réveille. Vous téléphonez à Véronique. Elle ricane lorsqu’elle reconnaît votre voix. Vous lui racontez chaque événement de votre nuit en détails. Elle aimerait bien voir ça de ses propres yeux. « Je ne sais pas si ça conviendrait à une jeune fille sensible comme toi » que vous lui dites. Vous profitez de son intérêt pour l’inviter à dîner chez vous.

Essayez de bouffer un peu de bacon avec des œufs ; ça ne passe pas. Votre nouveau travail vous obsède…

Attendez S en regardant la téloche.



S. Cette fois-ci, Michou déclare qu’on va passer aux choses sérieuses. Il vous colle dans les mains une seringue. « À ton tour, mon gars ! »

Sur le billard, repose une noyée bleu pétrole. On l’a retrouvée dans le fleuve. Son thorax est couvert d’hématomes. Vous avez bien du mal à trouver l’artère… Vos mains tremblent… Le sang gicle ! Michou garde son calme. Vous vous y reprenez quatre fois avant de remplir la piquouse… Dans l’ensemble, Michou paraît satisfait de votre travail. Il vous trouve sérieux. Vous respectez ses « clients »… Vous semblez un peu froid, c’est sûr… On lui dirait que vous voulez lui piquer sa place que ça ne l’étonnerait qu’à moitié. Quand même… il est fier de vous avoir initié à ce job. Avouez que vous vous sentez furieusement à l’aise dans cette morgue. Ses couloirs verdâtres, ses salles glacées vous rassurent… Le monde extérieur vous révulse. Et l’idée de quitter l’institut vous fend le cœur.

Allez quand même confirmer votre vocation en T.



T. Cette fois-ci, vous craquez. Pour quelque raison obscure, Michou est parti au « labo », vous laissant seul avec un électrocuté. Un accident selon les flics. L’homme est d’origine africaine. Vous lui enlevez ses vêtements trempés. Vu son corps famélique et l’état de ses mains, c’est sûrement un manœuvre. Allez vers l’étagère. Déchirez l’enveloppe d’une seringue… « La ponction veineuse » reste pour vous un exercice délicat. À l’aide d’un coton répandez de l’antiseptique sur l’avant-bras… Enfoncez l’aiguille d’un coup sec… Sans hésiter surtout ! Ho bon sang ! Raté ! Mince ! Voilà qu’il saigne à présent ! Au lieu de gâcher ce liquide précieux, aspirez-le avec votre bouche. Ça soulage, non ? Absorbez le sang jusqu’à étancher votre soif… Prenez votre temps… Videz-le complètement. Mais vous entendez la porte qui s’ouvre. C’est Michou qui débarque… Faites comme si de rien n’était. Plantez une deuxième fois l’aiguille… Pas une goutte ne sort… Michou s’étonne. Il essaie à son tour. Nouvel échec.

— C’est curieux, on croirait qu’il a eu une hémorragie interne…

— Peut-être bien, répondez-vous d’un ton rêveur.

Évitez de retrousser vos lèvres. Vos dents à cette heure sont toutes tachées.

Michou fait une deuxième tentative… Il remplit 10 ml de sang. Tout de même ! L’incident est clos et la nuit si merveilleuse ! Vous la passez tranquille à nettoyer les morts, l’âme repue… depuis le temps que vous vous rongiez les sangs devant un avenir professionnel plutôt sombre… Vous connaissez enfin le but précis de votre existence. Une profonde satisfaction vous envahit.

Gardez vos illusions et passez en U.



U. Putain ! L’appartement est d’un propre ! Engloutie la poussière ! Écrasées les araignées !… Au vide-ordures, les cadavres de bouteille ! Vous avez lavé la montagne de vaisselle à l’eau bouillante. Plusieurs bâtons d’encens senteur « opium » ont effacé l’odeur âcre qui régnait… Tout est si clean ! L’électrophone diffuse la musique craquelante de votre seul disque de classique. La vodka est à reposer dans le frigo. Les bouteilles de vin capiteux trônent sur la table en Formica. Le pourceau au caramel d’Andalousie acheté à Leader Price rôtit gentiment dans le four. Vous avez découpé le fromage… disposé les morceaux sur des feuilles de salade… Une vraie fée du logis !

DRUUUUNG ! DRUUUUNG ! La sonnette retentit ! Vous découvrez par le judas le visage mélancolique de Véronique. Elle entre en observant l’endroit avec une certaine réserve. Elle attendait sans doute une chambre d’étudiant misérable pas un appartement de cette classe ! Elle enlève son blouson. Vos regards se croisent. Elle sourit et tombe dans le canapé. « Tu m’offres l’apéro ? » qu’elle vous lance, tout en promenant ses doigts tendres sur l’accoudoir verni.

Payez-lui une rincette en V.



V. Vous sortez du frigo la bouteille de vodka. Malheureusement, vous êtes un peu trop nerveux. Au moment de verser l’alcool, vous brisez un verre. CRASH ! PLING ! Le liquide se répand sur la moquette. Décidément… Véronique consternée par votre maladresse, scrute votre visage crispé. Vous lui tendez un autre verre.

— Fatigué ? qu’elle demande pour rompre la glace.

— Un peu… J’ai beaucoup travaillé. Et ça me fait drôle d’avoir congé…

Parler boulot vous apaise… Vous évoquez les nuits tièdes de l’institut, le silence qui règne, la beauté des fleurs en plastique… Véronique vous écoute avec attention. La vodka lui fait un peu d’effet. Ses joues sont rouges. Elle est bien appétissante, ma foi. Vous êtes à genoux, à dix centimètres d’elle. Profitez-en pour vous jeter sur elle !… Frappez son crâne à coups de poing ! Maintenant qu’elle est par terre, mordez son cou. Hargn ! Merde ! Elle hurle. Mettez-lui la main sur la bouche. Et étranglez-la avec vos mains poisseuses ! Grouillez-vous ! Appuyez sur la trachée ! plus fort, bon Dieu ! Voilà… comme ça… C’est bon… elle dit plus rien maintenant. Elle se laisse carrément faire… Léchez donc la nappe de sang qui s’échappe de la morsure. Ses grands yeux blancs fixent le plafond. Comme elle est belle ! Finissez-la dans votre chambre. La moquette est un peu tachée, mais peu importe vous passez une sacrée soirée…

Vous énervez pas trop quand même car demain à la même heure vous irez bosser en W.



W. La vache ! Vous avez une de ces migraines ! C’est l’horreur ! Vous n’auriez pas du boire comme ça l’autre soir !… Pas la forme aujourd’hui… Vous êtes tout pâle. Michou vous a laissé en tête-à-tête avec une vieille qu’on a ramassée sur le trottoir. Infarctus à tous les coups. « Tu la nettoies et quand t’as fini, tu viens me chercher, OK ? » Une fois tout seul avec la vieille, c’est plus fort que vous. Vous ne pouvez pas vous empêcher de lui faire le coup de la prise de sang. Vous vous retrouvez collé à son bras, avalant goulûment ce breuvage délicieux qui vous rend si énergique. La porte du bloc s’ouvre. Vous redressez bien vite la tête. Trop tard… Vos lèvres sont maculées de sang. Michou n’est pas dupe. Il comprend à quel point vous êtes dangereux.

Allez vous prendre un savon chez le directeur en X.



X. — Vous aimez le sang humain ?… Je n’ai rien contre mais vous comprendrez que nous pouvons difficilement vous garder. L’institut ne peut pas fournir aux membres du personnel deux litres de sang par nuit ! C’est hors de question ! Je serais obligé de fermer la boutique, moi !. Vous avez commis une faute professionnelle très grave… un acte répugnant qui déshonore l’institut… J’espère que vous vous en rendez compte ! Vous savez aussi bien que moi que lorsqu’on a goûté une fois du sang humain, il est très difficile de s’en passer ensuite… Mais je vous préviens, hein ? Si je vous vois encore traîner par ici, j’avertis aussitôt les autorités concernées. Et ils ne vous feront pas de cadeau… Est-ce que c’est clair ? Bien ! Je vous laisse. J’ai du travail. Michel, vous voulez bien raccompagner le jeune homme ?

Michou vous agrippe par le bras gauche et vous traîne jusqu’à la sortie. Il ne vous lâche que sur le trottoir. « Casse-toi charogne », qu’il vous lance d’un air mauvais. « Et reviens plus jamais dans le secteur ou je te fais ta fête ! »

Vous restez à pleurer sous la pluie de décembre.

Une fois de plus vous êtes sans boulot, une fois de plus, vous allez vous perdre dans la nuit.

Selon votre humeur, choisissez Y ou Z.



Y. L’immortalité vous fait peur. Vous craignez qu’à force de vivre ensemble, Véronique découvre à quel point vous êtes mesquin. Vous ne vous sentez pas prêts. À quoi bon multiplier les êtres maléfiques dans la ville ? Et puis, traîner des nuits entières dehors vous déprime. Tout cela est si vain.

Trouvez un moyen de vous en sortir. Retournez à l’agence en A.



Z. Enroulez le corps exsangue de Véronique dans un vieux matelas que vous déposerez dans votre garage au sous-sol… L’immense parking vous protégera de l’atroce lumière du soleil. Vous attendrez qu’elle se réveille pour lui avouer votre amour maudit.

Désormais unis par le lien le plus doux, vous dormirez le jour et sortirez la nuit étancher votre soif. Choisissez plutôt des victimes bien nourries. Une pharmacienne, par exemple, un avocat ou un moniteur d’auto-école. Puis, lorsque tous les deux vous serez repus, vous vous promènerez dans les banlieues silencieuses. Comme avant. Vous discuterez longuement des petits riens qui tourmentent toujours des amants… Comme vous serez maladroits ! Toujours à vous chamailler, à vous griffer et à vous mordre.

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