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Bain prolongé

Jean-François Magre

avril 2004

Chapitre 4 : Lettre à Christine

Quelques événements se sont enchaînés pour aboutir à cette lettre. Je suis allé prendre mon dîner dans un café de mon quartier. J’ai traversé le square, l’itinéraire jusqu’à la gare s’est affiché dans ma tête lorsque je suis passé près du banc où nous avons quelquefois posé des paquets qui menaçaient de s’échapper de mes bras pour souffler quelques instants avant de reprendre le chemin vers l’arrêt de bus, puis il s’est éteint, laissant la place aux ténèbres, leur texture est loin d’être uniforme et lisse, toujours mouvante, se pliant sur elle-même, une sorte de mur de pâte feuilletée réfractaire aux reflets et aux jeux d’ombre et de lumière, un mur qui ne voit jamais le jour puisque n’appartenant pas au même monde que lui mais nourrissant sur sa surface insaisissable d’innombrables images, au milieu d’objets partiellement méconnaissables apparurent les mines tour à tour ahuries et désabusées des animaux du zoo, pourquoi penser à eux, peut-être parce qu’ils ont été soustraits à leur existence et déposés dans une cage, le monde est composé d’éléments qu’on a retranchés de leur environnement et déplacés ailleurs, de préférence n’importe où, comme les arbres implantés en pleine ville dans l’enceinte grillée du square, ou comme ce vieux couple que j’ai aperçu assis sur le banc. Ces deux-là faisaient-ils partie du voyage avec les lions, avec les arbres peut-être. En voilà encore qui se disent que c’est mieux ailleurs ou que c’était mieux avant. S’ils regardaient de plus près leur petit jardin si paisible et harmonieux, ils verraient sous la charpente lourde et grasse du gazon les punaises mortes gisant comme des carcasses de voiture sur les grandes avenues défoncées du commerce des fourmis, ils verraient que rien n’est différent, ni ailleurs ni avant, ni dans le vide interstellaire ni dans l’infiniment petit. Mon mépris cachait mal ma jalousie, j’ai pensé qu’on ne leur ressemblera jamais, je ne suis pas d’ici mais de l’ici-bas de l’enfer, tu le sais. Je n’ai finalement rien mangé, je m’étais pris pour un homme avec de l’appétit, ils me font croire ce qu’ils veulent, peut-être avaient-ils besoin de m’éloigner une heure ou deux de mon appartement, je ne cherche pas plus loin, on a consenti avec beaucoup de réticence à m’apporter un café, du moins c’est ce que j’ai cru sentir, je crains toujours de manquer de savoir-vivre. J’ai vécu une petite expérience, un clochard que je n’avais pas vu rentrer s’est fait reconduire par le gérant d’un ton ferme sans jamais basculer dans l’agressivité, son air d’être dans son droit et d’user de son autorité m’a révolté mais cette sensation s’est diluée presque aussitôt, entièrement endiguée, contrée par un antidote car il est évident que cette amorce d’indignation mettait en danger l’organisation qui gère mon existence, elle s’est donc sagement diluée comme les quelques gouttes de lait que j’avais versées dans mon café, le nuage est passé sans se fixer, certes, je redécouvre par moment ma patience car ses limites sont agacées mais je me reconnais bien lorsqu’une fois dépassées il ne se passe absolument rien. Le clochard a gueulé les injustices d’usage et s’est retrouvé dehors sans avoir fini. Il a rejoint son copain planté sur le trottoir d’en face et ils ont brandi le poing de concert en tortillant leur bouche jetant l’opprobre sur tout le restaurant, ils ont effectué d’autres mouvements violents qui ont manqué de leur faire perdre l’équilibre, l’épais vitrage nous empêchait de les entendre, j’étais à l’intérieur avec ces gens comme si l’on avait quelque chose en commun, manger les mêmes plats ou boire un café en silence et être la cible des injures des deux clochards dehors. Je les vois souvent de ma fenêtre arpenter le quartier, ils gueulent en claudiquant bras dessus bras dessous, ils gueulent couchés sur un carrefour ou devant un magasin, une administration, ils tanguent et gueulent à la tête des gens qui les croisent, manquent de se faire écraser par les voitures ce qui redouble leurs braillements puis se taisent un moment, brûlants sans être soulagés. Le plus costaud a le regard mangé par les bouffissures de son visage et le plus malingre a des béquilles. Quand le plus costaud s’énerve trop et que son visage semble prêt à éclater, le plus malingre est là pour le calmer et lorsque le plus malingre souffre de sa jambe, le plus costaud est là pour le soutenir, il a un regain de rancœur et se met à gueuler mais son ébriété et son épaisse moustache brouillent la plupart de ses phrases. Je suis resté encore un moment dans le café, ils étaient toujours là, de l’autre côté de la vitre, ils brassaient l’air, comiques car muets alors qu’ils s’époumonaient, prodigues en invectives, une sorte d’impression de cinéma, impression inoffensive celle-ci, donc autorisée. Je crois, vois-tu, que j’ai accepté en mon âme et conscience cette situation, mais, bien sûr, cette affirmation te paraîtra un peu prétentieuse puisqu’on m’a privé du sens de ces deux mots, pire, on les a retournés contre moi, leurs qualités sont au service du poids qui les dirige pour m’imposer son climat nocif comme le ciel, et non le soleil, nous afflige de canicule et de lumière aveuglante. Puis je suis rentré chez moi pour voir le soleil fondre de lui-même au ras des toits, pas vraiment à l’horizon, juste à quelques quartiers de là, dans le centre ville, au-dessus de chez toi, il m’attendait, j’étais en retard, je l’ai regardé s’écorcher lentement sur les arêtes, les clochers, les antennes, couler sur la tuile puis sur les vitres, de gouttières en caniveaux, d’égouts en rivières souterraines, de ruisseaux en canaux et du fleuve à la mer d’où il se relèvera, lui, demain matin. Des lumières apparaissaient en harmonie avec le noir de la nuit qui imbibait le ciel, elle a dû tomber sur les deux clochards qui n’ont pas dû interrompre leurs gesticulations vindicatives, personne ne peut sans doute plus les distinguer maintenant, ils se débattent peut-être dans une couche de la pâte feuilletée alors que moi, dans une autre, je me laisse engluer dans la mollesse de mon canapé. Si aucune bête ne me saute dessus je vais immanquablement m’endormir, rejeter mes idées en arrière, celles du fond qui baignent, appuyer ma tête sur le dossier, la laisser verser du côté où elle voudra, je vais refroidir, raidir, respirer la bouche ouverte, m’enfoncer dans la déréliction s’il est encore un tréfonds que je n’ai pas atteint, je sais que lorsque je me réveillerai j’aurai l’impression de me surprendre à l’agonie, certainement avec une main morte, banquise bientôt grignotée par les fourmis. Alors voilà, je te dis tout, ce n’est pas une bête que je voudrais voir sauter sur moi ce soir, mais toi. Une autre horloge règle ma vie, je suis plein, j’ai des phases comme la lune, j’influence les marées, tout me submerge, c’est une crue d’émotions, je ne tiens plus, je ne pense qu’à te revoir, je commence par t’écrire, rien ne m’en empêchera, on s’est quitté cet après-midi mais en cinq minutes je suis retombé dans mon trou noir, alors d’ici demain j’ai le temps d’y rôtir, d’y geler, de me craqueler encore un peu plus, je sais bien qu’il y a ce trou dans tout le monde, tu me l’as assez répété, il est plus ou moins profond, béant, évasé, je te l’avoue, hier j’étais dans mon jour où je voyais toutes ces têtes, ces gens avec leurs trous noirs, chaque tête un centre de gravité, l’air un tissu très souple déformé en de multiples endroits, le tout un océan houleux, les forces m’enceignent, elles m’épuisent, je suis résolu à ce qu’elles m’immobilisent mais elles pressent, je ne peux pas rompre avec elles, elles veulent rentrer, tout posséder, tout conquérir, les corps velléitaires comme le mien, alors je cède, les trous noirs s’attirent les uns les autres mais parfois, lorsque je pourrais en tirer un peu profit, je reste hors de cette attraction, hors la loi, condamné à l’immobilité en me demandant même si la Terre tourne avec quelqu’un comme moi dessus, c’est infiniment compliqué entre les gens, l’océan est démonté, suivant l’humeur, savoir lequel naît de l’autre, hier je sais, c’est le jour qui a fait l’humeur, je me suis réveillé dans des cauchemars, un vrai poison, tout l’esprit avait bu, une gueule de bois infernale, je savais qu’il me faudrait une journée pour les drainer, je me suis réveillé pour subir le supplice quotidien de retrouver ma conscience, je te le disais, un instrument de torture du poids, de me retrouver dans mon corps, cet âne mort, ce corps étranger, j’ai l’esprit sous influence, pas d’une bonne vieille démence, non, mais de ces forces indétectables, je n’ai pu me secouer, rien n’émousse ma lucidité, je me suis encore vu exposé à mon absence de courage et avoir mal, puis, après un intervalle de temps que je ne peux évaluer, je me suis extirpé du lit, nu, flasque, gris, je ne me décide pas homme, ça ne veut pas, le poison, le corps, organisme comme organisation, secrète bien sûr, toutes ces choses, tu vois, après j’ai déambulé, sur le parquet, sur le tapis, sur le carrelage, c’étaient les seules informations que je comprenais, mort-vivant me diras-tu, même pas, ni l’un ni l’autre te répondrai-je, j’ai déambulé les bras ballants, les cheveux poisseux, plaqués sur ma tête, rien d’étonnant après une telle crue, tu m’aurais vu. Mais tu ne m’as pas vu, j’étais nu pour rien, je n’étais rien hier, il y avait juste ce petit son de mes pieds nus sur le carrelage, ce son à la fois mouillé et sec, parfois cela suffit à tout recomposer, et puis ces maudits rêves. Pour en finir, rien, de toute la journée. Je me disais bien qu’il y aurait une fin, le chapelet est infini mais chaque journée a une fin, lorsque je me suis levé je me suis senti sale, mon lit sali par ce qui avait suinté de mon corps à mon insu, la chaleur encore dedans, dans les creux, l’odeur dans toute la pièce, des éléments dissociés, le début de la décomposition, dissociation et association contre nature, tabac froid, eau croupie des fleurs. Il y a quelques jours je m’étais réveillé très correctement, la tête toute embuée de plaisir, j’avais fait un beau rêve, je planais au-dessus de la mer, j’allais très vite, j’avais envie de rire, il faisait très beau, grand ciel bleu, l’immensité me procurait une vive émotion, il y avait aussi une plage dorée, chaude et mon amour dans les terres, toi, ta présence en moi, incrustée à équidistance de mes deux poumons, je l’ai fait ce rêve, il m’a fait me sentir bien au réveil. Je te dis tout, ce jour-là j’ai pris le bus pour revenir vers toi puisque les voitures s’enlisent dans ta rue, je ne m’étais jamais rendu compte que ce trajet traversait un quartier délabré, ainsi m’avais-tu insufflé assez de vie pour m’émouvoir de nouveau, des gens misérables se relayaient au fil des arrêts, toutefois il en descendait moins qu’il n’en montait, tous ces gens dans cet espace réduit. Je suis arrivé à m’asseoir et je me suis détourné de cette petite foule compacte pour exercer, le nez sur la vitre, mon activité passive de spectateur de la vie se déroulant indéfiniment et elle m’a renvoyé mon haleine, elle était mauvaise, piégée par ce miroir inattendu, j’eus alors peur de te voir, mon élan fut coupé net, alors que j’eusse volontiers encouragé une minute plus tôt le chauffeur à accélérer l’allure de son bus je me pris tout d’un coup à le freiner dans ma tête de toutes mes forces, il ne m’entraînait plus que dans le supplice moral d’avoir à te présenter mon corps si lamentable, cet âne bâté qui m’étourdit d’une langue étrangère. Derrière moi les voix parlaient toutes de ces lieux où se fourrent les ténèbres, je me retrouvai une fois de plus immobilisé par les vents contraires, laissé pour compte de forces qui s’annulent, laissé pour mort en proie à la seule qui reste, le poids. Je t’écris pour te dire que je suis là, amoureux, non pas radieux mais clandestinement luminescent, émettant un rayon unique qui tourne en rond dans sa cage, tu as agité ma mer septentrionale, tout au long de ses rivages pâles et lisses les villages de pêcheurs croulent sous les cellules malades qu’ils remontent des profondeurs, je suis un phare baignant dans la nuit, une brindille avec une braise au bout, une paille plus brillante dans le vent froid, dans le néant, avec la chance que j’ai le cancer ne se trompera pas de corps, il laissera en paix celui de l’obscurité liante sous-cutanée et s’attaquera à ma pauvre enveloppe charnelle. Tu as fait bouillir mes lacs gelés après le passage du poids, j’offre l’hospitalité à d’autres rêves plus doux, je t’écris, le silence et la pénombre écoutent mon souffle chaud, je t’écris pour oublier l’eau tapie dans les tuyaux dissimulés dans les plinthes qui quadrillent mon appartement, la confusion règne, j’entends la terre se refermer, amour éperdu, j’ai peur d’en parler comme les agnostiques parlent de Dieu, mais je le fais quand même, j’ai le sourire, je t’écris, je te dis tout, cela me fait chaud au cœur et puis froid dans le dos juste après. Vivre c’est être en première ligne, tout prendre sur la gueule et ne jamais mourir, souffrir et être contraint d’oublier l’arrière qui s’éloigne toujours un peu plus et vers lequel on ne retournera jamais. Le corps c’est être en première ligne, il n’y a rien plus avant. Je voudrais être une ville, m’étendre sur la terre et avoir un fleuve qui me traverse, éclairer le chemin des passants et être connu pour ma douceur de vivre, être une ville et avoir une jolie maison et une chambre où je pourrais te prendre par la main un soir de pluie, je voudrais être une ville comme la nôtre. Il n’y a encore pas si longtemps il m’arrivait d’ouvrir la fenêtre après minuit dans un moment de fraîcheur quelle que soit la saison, une heure tardive où la céphalée relâchait quelque peu l’intensité de son champ magnétique et où l’atmosphère consentait à diminuer sa pression, allongé sur mon lit, à mon étage élevé, bien au-dessus des cimes de la ville, je contemplais les étoiles depuis cette douillette jetée en plein ciel, parfois je me levais pour me pencher au balcon étroit, recouvert de bulles de rouille crevées et tranchantes, cela m’importait peu à cette heure, je me tenais à lui et me présentais secrètement à la ville qui s’étalait en contrebas, je voyais les rangées d’immeubles éteints assombrir de languettes bien découpées le noir plus clair du ciel, la bande d’arbres sombres signaler le fleuve qui serpente en-dessous et, au loin, les ponts et les passerelles croiser leur fer, le combat était figé dans cette posture, je pouvais distinguer la petite vermine courir dessus, phares allumés, ces points lointains dotaient ce grand tableau nocturne de quelques rares mouvements avec l’intermittence de l’éclairage public balayé par des feuillages invisibles, les minuscules tressaillements de la ville en plein rêve, j’osais me montrer au balcon parce que je savais qu’elle ne pouvait me voir, nous ne rêvons pas au même moment. Je me retrouve souvent dans une ville dans mes rêves, une ville complète dont je n’ignore pas l’envergure de capitale malgré la mesquinerie de mes parcours en son sein, sans doute toujours la même, jamais le même quartier, les rues me jouent des tours, il leur prend de basculer sans prévenir, les murs deviennent les trottoirs et les fenêtres les bouches d’égout, les badauds devenus horizontaux se muent alors en d’inquiétantes gargouilles. Il n’y a encore pas si longtemps, en rentrant du boulot, toujours tard, un peu dans le crépuscule en été, sinon la nuit, je m’écartais du parcours habituel pour visiter un corridor, regarder derrière un muret, surprendre un coin de jardin, rentrer dans la chair de mon quartier au lieu de me profiler au fil de l’os, déflorer ce qui est latent derrière chaque aller-retour abruti, entretenir l’espoir de déloger un désert, ce même désert qui est aussi le mirage. Il n’y a encore pas si longtemps je pouvais observer les moindres aspects de notre ville et de n’importe quelle autre ville comme ces curieux repères de nivellement insérés dans les murs des maisons dont tu avais toi aussi noté l’existence. Peut-être aurai-je grâce à toi de nouveau le courage de sortir vraiment, de rompre le lien avec cet élastique invisible qui me restitue d’autant plus violemment dans mon appartement que j’ai eu l’audace d’essayer de m’en éloigner, c’est une autre de leurs machines infernales, je ne m’étalerai pas sur ce sujet, j’ai peur de t’ennuyer. Quelque chose nous rapproche, ce n’est pas le sang, je pense que nous sommes peut-être liés à l’eau, nous sommes un peu plus proches de cet élément que des autres, évidemment il ne s’agit pas de l’eau dans laquelle on plonge et on nage, dans laquelle on se sent comme un poisson, celle où l’on passe la main et où l’on trempe les pieds, certes, elle a quelques bienveillances pour nous mais elle sait aussi être distante, juste après vient la pierre, les deux ensemble c’est le sommeil profond, la proximité des rêves, loups réclamant des caresses, on ne peut refuser sans risquer de se faire mordre, c’est de ce côté-là que s’élève toute une puissante chaîne de montagnes aux pics acérés, la rencontre de deux corps à nous qui n’ont rien de physique et dont nous ne soupçonnons pas le travail, peut-être le rempart le plus efficace qui puisse s’ériger contre le poids. Songe que j’en suis à relever un défi aussi dérisoire et absurde que de sortir à l’air toujours plus vif poster cette lettre. Je descends donc les escaliers, improvisant une escapade, vais-je savoir retrouver la boîte aux lettres la plus proche, en pleine nuit de surcroît, le soleil a probablement deviné mes doutes, la lune ne pouvant prétendre être qu’un dispositif réfléchissant il s’en sert donc pour me guider comme un allié enverrait un message codé au moyen d’un morceau de miroir, personne de toutes façons, no man’s land assuré à cette heure où les maisons n’ont plus rien de créations humaines, c’est probablement à cause de la disparition momentanée de certains détails qui grèvent la vie diurne que j’ai l’impression grisante de courir très vite, coins de rues en virages secs, la topographie me revient enthousiaste, à deux pas de là, je vois la boîte, gardée par deux formes bestiales, je ne tarde pas à les reconnaître, les deux clochards du quartier, j’approche, prêt à me battre à poings nus, ils enragent, gonflent comme des crapauds, sifflent comme des serpents et tentent de me mordre comme des rêves, je me suis donc endormi, mes membres s’étirent jusqu’à se perdre ne me laissant aucun moyen de défense contre eux, leurs membres et même leurs têtes s’étirent aussi et se mettent à claquer comme des fouets, je tombe sous une avalanche de coups cinglants, ma lettre s’échappe et passe à travers la clôture d’un jardin et tombe dans les griffes d’une haie de ronces, le soleil, toujours déguisé en lune, ne m’est pas d’un grand secours, il m’envoie tout de même un dernier reflet et démasque tout à fait les deux monstres, El Pomponetto de Tramagmar et Anselmo Guttierez Dande font leur tour de ronde ensemble sur la crête de mes angoisses, mon ancien compagnon d’enfance ne s’ennuie pas en sa compagnie, il goûte ses fables ineptes et chasse ses pensées morbides, s’émerveille du spectacle de ses métamorphoses, sangsue gantée, araignée en fourrure, écorché véritable, chimère irrésistible ou virus mortel, et me dérouille avec zèle. Je tente une riposte, ils esquivent, je ne réussis à cogner que le mur et m’effondre les poings en sang, j’ânonne un appel au secours dans un langue abâtardie, elle ici, muette et incandescente, émue par tant de violence, vous avez donc quitté Pomponetto de Tramagmar, je sens votre joue contre la mienne, poudrée et glacée, idéale pour apaiser une rage de dent ou le picotement que laissent les gifles.

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Doux, douloureux.

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