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Le Royaume de la paix

Frédéric Moitel

mai 2004

I. Dissolution (chapitres 1 à 4)

1. Prologue

Un jeune homme torse nu et malade secoue son corps de gauche à droite et de droite à gauche pour tenter d’en extraire la substance. L’effet qu’il donne est le sang qu’il répand et les dents qu’il perd en tournant. Il ouvre grand la bouche mais aucun son ne sort.


L’homme se réveille. Il est sept heures du matin, il doit aller travailler. Il n’est pas beau à voir, il a encore toutes ses dents. Dehors, il pleut.

2. Un début

Il se lève en étirant ses membres : ses bras, ses jambes, et aussi son dos. On imagine qu’il va toucher le plafond ; se désarticuler, se démembrer, et toucher le plafond. Il s’étire et se penche en avant pour mettre ses mains sur ses pieds. Il pousse un petit cri, mêlé d’un long soupir. Ce garçon est très souple, il doit faire beaucoup de sport.


Il se redresse. Il sent que le sang reflue dans son corps tout entier. Il redescend par son cou, vers son cœur, ses poumons, et ses autres organes. Il a eu trop de sang dans sa tête : un court instant, il a un vertige, et des étoiles dans les yeux.


Il se redresse et essaie de se souvenir de son rêve. Il voit un enfant qui fait du saut à la corde.


Il allume la radio. C’est un appareil en plastique noir, muni de deux baffles à chaque extrémité et qui doit faire dans sa longueur au moins 30 cm. On accède, par un couvercle qui s’ouvre en appuyant sur un bouton, à un creux situé au-dessus de l’appareil et qui sert à placer des disques qui possèdent de la musique enregistrée dans leur corps. Ce sont des disques que l’on peut écouter de très nombreuses fois, et le son qui sort de ces disques par les baffles est de très bonne définition.

Il aime écouter des disques, mais pas le matin. Il n’appuie pas sur le bouton, il pousse un autre bouton, lui aussi situé au-dessus de l’appareil mais plus à droite, et qui enclenche la fonction radio. Lorsqu’il pousse le bouton, un homme entre dans l’appartement en hurlant. Le journaliste vient réveiller son sens moral en lui annonçant le nombre de morts qu’il y a eu dans la nuit. Un vertige le reprend.


Il essaie de se souvenir de son rêve. Il voit du noir, et des éclairs de couleur qui forment des images. Il lui vient une sensation dans le cœur, qui lui rappelle un instant de repos et de calme absolu. Il se dit qu’il est temps d’aller prendre une douche.


Il se déshabille. Il enlève son T-shirt, il abaisse son pantalon de pyjama. Il jette ses vêtements sur son lit.

Le voilà nu, les pieds nus sur la moquette de sa chambre. Il bande un peu, il regarde son sexe, il le prend entre le pouce et l’index de la main gauche — il est gaucher — et le secoue dans tous les sens. Cela a pour effet de le faire bander plus, et le voilà nu, dans sa chambre, avec une belle érection, qui fait 17 cm.


Un frisson le traverse. Son corps tremble involontairement — c’est bien son corps qui a voulu trembler mais pas lui qui est à l’intérieur. Le froid le fait bondir jusqu’à la salle de bains, où l’attend l’eau chaude de la douche.

Il appuie sur l’interrupteur situé à droite sur le mur en entrant, à hauteur de poitrine. Ça s’allume. Il regarde : c’est une petite pièce où divers meubles et vasques en céramique sont accolés ou encastrés aux murs de son appartement. Il y a un panier rond en osier destiné à accueillir le linge sale dans son corps. Il y a la cuvette blanche des toilettes qu’il nettoie une fois par semaine, en général le week-end. À côté, il y a les produits ménagers dans un meuble en rotin : javel, lave-vitres, déboucheur, détartreur, des savons, dégivreur — non ! Nous ne sommes pas dans sa voiture. Ce sont des flacons de plastique de toutes les couleurs, fabriqués par quelques entreprises regroupées sur le même site industriel, à 5 km d’un centre-ville de province. Souvent, grâce au vent d’ouest, les fumées toxiques, crachées par les cheminées des usines, s’abattent sur les habitations, les commerces et la mairie de la ville.

Il achète ces produits pour entretenir son petit appartement. Il le faut bien : tout le monde veut un appartement propre et qui sent bon le pin des Landes. Il faut acheter de temps en temps ces produits pour vivre normalement.


Il fait aussi froid dans cette pièce que dans sa chambre : 12 degrés grand maximum et toujours en érection. Il fait glisser la porte coulissante de la douche et entre sous le regard sévère de son pommeau. À un peu plus de deux mètres au-dessus du sol, celui-ci est suspendu à un bras en inox attaché par des vis au mur qu’il partage avec le voisin de palier.

Il se rappelle, en entrant dans la douche, qu’il doit acheter des pièges contre les cafards : ils infestent la cuisine de son appartement.


D’autres produits moins toxiques sont posés sur les bords du lavabo en émail blanc. Il s’agit de produits d’hygiène et de beauté : savon sans savon pour peau sensible aux extraits de menthe fraîche, crème hydratante pour le visage (type de peau : « blond »), dentifrice anti-tartre au goût très frais, brosse à dents blanche et verte à poils souples, eau de toilette à l’essence de lavande, baume après-rasage vitaminé, déodorant sans alcool.

Il prend soin de son corps, de son visage, de ses dents. Il se parfume pour ne pas puer au milieu des gens. Il se rase toujours impeccablement. C’est un garçon très soigneux.


Il ouvre le robinet de la douche. Un peu d’eau froide jaillit du pommeau : il a un haut-le-corps. L’eau froide vient de toucher les centres froids de son épiderme, transmettant sa température aux centres nerveux de son cerveau. Celui-ci réagit en commandant aux muscles de soulever le diaphragme. Les poumons se bloquent, il croit entrer dans une mer gelée. Il pense qu’il préfère vraiment l’eau chaude, souvenir certain de la chaleur du liquide amniotique dans lequel il baignait, fœtus dans le ventre de sa mère, respirant le liquide, sa chaleur, son épaisseur.

L’eau chaude enfin parvient au pommeau de la douche et tombe sur ses cheveux. Il y a beaucoup de vapeur dans la petite pièce ; elle se condense sur le grand miroir accroché à deux clous au-dessus du lavabo. Avec elle se déposent les bactéries responsables de la fièvre de Pontiac. Il prend le savon et se savonne de la tête au pied. Il y a beaucoup de mousse partout sur son corps, il aime ça, sa main glisse. Son érection a faibli, il se frotte vigoureusement le sexe recouvert de mousse pour la réveiller. Il tombera malade dans quelques temps.


Il aime être propre. Il aime sentir bon. C’est important pour les relations, l’image que l’on donne de soi. Il faut prendre une douche par jour au minimum, même si cela coûte à la collectivité. Il aime se faire reconnaître et respecter.

Il n’aime pas les hommes qui sentent la sueur, il aime les aisselles bien lavées. Il aime aussi les poils bien disciplinés sous les aisselles. Il aime les hommes aux torses développés.


L’eau chaude va cesser de couler lorsqu’il aura tourné le robinet dans l’autre sens. Il va faire coulisser la porte de la douche. Il la fait coulisser. Il sort et son corps tout entier dégoutte. Il se plante devant son miroir, il passe sur le verre une main humide. Il extrait de la buée une image de son visage. Il aimerait se trouver beau, mais il n’y arrive pas. Il enfouit sa tête dans la serviette bleue qu’il a prise dans le meuble sous le lavabo.


Il aimerait se trouver beau et bien qu’il ne se l’avoue pas y arrive, parce qu’il prend soin de son corps. Il s’anime chaque matin d’une schizophrénie naturelle à son état et son époque qui lui demande de valoriser son apparence alors même qu’elle lui signifie qu’il n’est rien.


«  Imidazolonidyl Urea, Methylparaben, Propylparaben, Propylene Glycol, Polyacrylamide, Glycerin, Polyquaternium 10, Tocopheryl Linoleate  »

Son gel après-rasage contient des choses représentées par des mots qu’il ne connaît pas. Il ne comprend pas qu’on puisse mettre tout ça là-dedans, et qu’on puisse en mettre sur sa peau pour sentir bon. Il ne comprend pas pourquoi il faut acheter ça. Peut-être, se dit-il, qu’il ne faut pas forcément l’acheter ?

Il se dit qu’il ne faut pas avoir trop confiance dans ces produits chimiques, et qu’il faut éviter de mettre sa santé dans les mains d’un industriel principalement occupé par le profit de son entreprise. Il se dit en même temps que les industriels connaissent bien leur métier, et qu’ils se doivent de respecter leurs clients s’ils ne veulent pas fermer trop vite les portes de leur usine. Il se dit aussi qu’il n’a pas les moyens de vérifier si tel ou tel produit est bon ou mauvais pour sa peau. Il se dit que ce n’est pas son rôle dans la société. Il se regarde dans la glace et referme le flacon.


Il appliquera l’après-rasage sur sa peau lorsqu’il se sera rasé. D’abord, il se parfume. Sur une tablette en verre accrochée au mur entre le miroir et le lavabo, il a plusieurs flacons d’eau de toilette et de parfums de luxe. Il saisit d’une main maintenant sèche son objet préféré le matin : un flacon 100 ml d’un parfum pour homme au bois de santal, acheté chez Séphora. Le flacon est très joli, sa forme est élégante, le liquide contenu dans le flacon est d’une jolie couleur ocre. Lorsqu’il ouvre le flacon, il croit retrouver les odeurs des forêts tropicales ; cela est faux, bien entendu. Il aime sentir bon, il aime être propre : il disperse le parfum sur son cou, son torse et son ventre. Il est comme beaucoup de gens : il prête une excessive attention à sa personne. Il n’arrive pas à cultiver son esprit, sa personnalité, son sens moral. Il préfère s’occuper de son corps. Cela lui prend du temps mais lui apporte beaucoup de plaisir sur l’instant, et beaucoup de satisfaction ensuite, lorsque les gens, les hommes en particulier, posent sur lui leur regard. Il sent leur intérêt, leur plaisir de regarder un si bel homme ; parfois même leur désir.

Séphora est le supermarché du parfum. Le lieu où il faut acheter son parfum. Toutes les marques y sont représentées. Tous les couturiers, les chanteurs ont leur parfum dans les boutiques Séphora. Les vendeurs portent des costumes noirs qui leur donnent une allure sévère. Les vendeuses sont toujours bien coiffées et bien maquillées. Ils régissent le monde Séphora. Ils sont supérieurs à nous, ils possèdent les clés qui ouvrent les armoires où sont stockés les parfums et les caisses enregistreuses où est stockée la valeur des parfums. Ils décident, avec notre accord aveugle et entier, de nous faire acheter tel ou tel parfum. Leurs conseils ont sur nous un effet aussi puissant que celui de l’opium. Nous buvons leur parole, et nous boirions les parfums si nous en avions l’autorisation. Dans le monde Séphora, les vendeurs et les parfums sont protégés du monde extérieur par les vigiles. Ils sont grands, noirs et forts, ils sont beaux dans leurs costumes. Ils ne rient jamais et regardent votre corps en cherchant le mal qu’il pourrait cacher. Ils possèdent des talkies-walkies qui les maintiennent en relation constante avec les autorités suprêmes du monde Séphora : les chefs de la sécurité. Ce sont eux qui décident si nous pouvons entrer ou non dans le temple Séphora. Ce sont eux qui ont sur nous le droit de fouiller les sacs et autres bagages à main. Ils peuvent aussi décider de nous fouiller jusqu’à l’aine ou le soutien-gorge pour voir si nous ne dissimulons pas un cutter ou un bâton de dynamite susceptible de nuire à Céline Dion ou Jean-Paul Gaultier.

Avalisant ce monde par ses achats, il embrasse sur la bouche les vendeurs et les vigiles pour les remercier de ne pas le traiter d’égal à égal. Il se parfume de la tête aux pieds.


C’est terminé. Il peut maintenant passer au rasage. Il regarde son visage. Il s’est rasé hier, il se rend compte qu’il n’a pas besoin de se raser aujourd’hui. Il sent venir de son cerveau une légère déception. Il ne pourra pas utiliser son après-rasage aujourd’hui. D’un autre côté, il n’aurait pas eu le courage de se raser ce matin. De nombreuses molécules porteuses d’éléments anxiogènes ont avancé leur voyage vers son cerveau.


7h20, il est temps pour lui de s’habiller. Ayant perdu son érection depuis longtemps, il lui sera facile d’enfiler un caleçon ou un slip qu’il trouvera en pile dans une commode de sa chambre. Il quitte la salle de bain à regrets : la vapeur de la douche avait augmenté la température de la petite pièce. Il retrouve, à pieds nus, le contact froid de la moquette. Il se dirige en bâillant vers la commode. Il ouvre le tiroir du haut. Il voit un slip en haut de la pile qu’il prend sans réfléchir, ou il réagit à la vue de cette pièce de tissu en pensant que, oui, aujourd’hui ce sous-vêtement lui ira bien. Il aime ce slip. Il s’est toujours cru sexy dans ce slip. Il le prend et commence à l’enfiler. Son sexe se met en mouvement une seconde fois. Il aime voir son sexe recouvert d’un morceau de tissu qui l’enrobe. Le voilà à nouveau bandé dans son slip. Il le regarde en souriant.

De la même façon, il va chercher un pantalon et une chemise dans l’armoire située à gauche de la commode. Il choisit un pantalon de coton gris avec deux pinces sur le devant, et une chemise à carreaux bleus de marque italienne. Le bleu tirant sur le gris, la chemise s’accorde très bien au pantalon. C’est un homme qui a du goût. Il est toujours élégant. Dans son entreprise, les femmes veulent toutes coucher avec lui. Mais elles ne savent pas qu’il est homosexuel. Elles fantasment inutilement. À chaque rencontre, dans chaque conversation, elles boivent ses paroles et acquiescent au moindre de ses avis. Il dispose d’un ascendant dont il n’a pas conscience. Pour ne pas salir ses vêtements, il prendra son petit-déjeuner en slip, et se touchera de temps en temps.


Sur son torse repose un cobra accroché à une chaîne qu’il a autour du cou. Son torse est peu poilu, il a des pectoraux bien dessinés et ses abdominaux sont bien musclés. Il n’a pas de ventre et son slip est bien garni. Il a des jambes normalement poilues et musclées, il a des bras peu poilus mais musclés et un tatouage en haut du bras gauche : il s’agit d’une échelle enchevêtrée dans un lacet. Il a les cheveux courts, épais, secs et châtains. Il a les yeux bleu foncé. Il a la bouche pulpeuse et la lèvre inférieure un peu plus grosse que la lèvre supérieure. Il a le nez droit. Ses joues sont pleines mais pas bouffies. Son front est droit, son cou est de taille moyenne. Ses mains sont grandes, douces et belles. Ses ongles sont taillés en amande. Il n’a pas les pieds plats. Ses ongles de pied sont aussi taillés en amande. Il fait du 43, il mesure 1m83, pèse 72 kg. Il est grand, svelte, il est très beau.

Il va dans la cuisine, sort une casserole du placard qui se trouve en dessous de l’évier en grès ocre. C’est une casserole qu’il a achetée au BHV, une casserole à fond plat comme son cerveau sauf que toutes les casseroles sont à fond plat. Il se souvient encore du jour où il a acheté son principal ustensile ménager : le BHV, comme tous les samedis, était bondé d’homosexuels qui font leurs courses et de retraités du quartier. Il n’était pas venu draguer entre les rayons boxers et slips à poche, mais venu acheter une casserole. Et ce jour-là, il ne s’était rien passé de particulier. Il avait pris sa casserole, il avait dit bonjour à la caissière, avait payé en Carte Bleue. Il se souvient d’avoir croisé du monde en partant, dans le magasin, la rue, le métro, la rue de nouveau. Et puis il était rentré chez lui, avait enlevé l’étiquette de la casserole et l’avait jetée dans la poubelle qui se trouve sous la fenêtre de la cuisine. Il avait lavé la casserole avec du liquide vaisselle et l’avait essuyée. Ensuite il s’était assis, et n’avait pas réfléchi.


La casserole sortie du placard et posée sur la plus petite des deux plaques chauffantes sera remplie dans la seconde qui suit de lait demi-écrémé. Ayant sorti du réfrigérateur une boîte en carton contenant du lait, il remplit la casserole et prépare un bol de cacao en poudre. Il faut insister un peu pour refermer le réfrigérateur. Sur une étagère accrochée à deux clous il a divers paquets produits par l’industrie agroalimentaire de son pays : pâtes et semoule de blé, riz thaï, cacao en poudre. Il aime le cacao en poudre depuis qu’il est tout petit. Sa mère avait l’habitude de lui donner un bol de lait chocolaté tous les matins, avant de partir à l’école. Le cacao était bon pour lui. Il avait besoin d’énergie pour apprendre à compter l’argent qui lui permettrait d’acheter du cacao lorsqu’il serait plus grand. Il aime le riz thaï parce qu’il est parfumé. On dit qu’il est parfumé mais lui, personnellement, n’a jamais rien senti. Il aime aussi la semoule parce que cela lui fait penser au bon gâteau de semoule de la cantine du lycée où il se faisait agresser.

«  Rien ne se perd, tout se transforme.  »

Il est grand maintenant, à l’aube de la trentaine, bandant dans son slip et buvant tous les matins du lait chocolaté.


Il pose le bol de cacao sur la table de la cuisine. Il apporte près du bol en attente de la montée de lait dans son corps, le pot de confiture (pêches, oranges amères ou rhubarbe), le pot de chocolat à tartiner, et le pot de miel au romarin. C’est un garçon qui mange et boit sucré le matin. C’est une habitude continentale que partagent avec lui nombre de garçons et filles de sa génération, à la même heure. Il n’a pas perdu les bonnes habitudes. Il songe parfois à changer d’alimentation (thé, jus d’orange, pain, œufs), mais il n’a pas le courage de faire cuire des œufs le matin. Il se sait conditionné par les habitudes du passé, c’est-à-dire son éducation, et par les gestes du présent, c’est-à-dire sa paresse et sa précipitation.


Il se régale comme d’habitude en trempant ses tartines de pain beurrées et chocolatées dans le lait chaud au cacao. Il ne se régale pas parce qu’il n’a pas le temps de bien goûter aux tartines qu’il s’est préparées, parce que l’heure avance et qu’il est obligé de manger rapidement s’il ne veut pas être en retard au travail. La mastication du pain et la pensée du retard ont tué son érection.

Cet homme mange trop sucré, il aura des problèmes de santé. Il devra aller chez son médecin, pour qu’il pratique sur lui une prise de sang. Il devra se confronter ou non aux symptômes du diabète ou de toute autre maladie. Il devra faire face à de lourds traitements, à des complications. Il aura une maladie rare ou simplement un rhume. Il devra faire face aux regards des gens, il devra souffrir avec sa famille. Il devra prendre un congé-maladie ou souscrire à une assurance décès. Il ira voir son médecin, et celui-ci ouvrira la porte de son bureau en lui tendant la main, lui sourira et lui dira bonjour.


Il sourit aussi et lui serre la main. Il entre dans le bureau et sous ses pieds craquent quelques planches du parquet. Son médecin est un homme d’une quarantaine d’années, affable et sympathique, quoique assez incompétent. Son médecin a un look assez branché. Il pense que son médecin a un look trop branché pour un médecin. Ce n’est pas naturel. Il doit être homosexuel. Il n’en est pas sûr, mais en même temps, il aimerait que son médecin le drague. Il le regarde fixement ; il le dévisage. Il aimerait que son médecin lui fasse un massage. Ce n’est pas qu’il soit beau, mais il veut tellement vivre son fantasme qu’il se moque de la beauté de celui qui pourrait manipuler son sexe.


Il ne comprend pas cette mode qui pousse les hommes hétérosexuels à se confondre, sur le plan du vêtement, aux hommes homosexuels. Il est commun d’entendre dire que les homosexuels lancent la mode. Il est commun d’entendre dire que les hétérosexuels s’inspirent de la mode lancée par les homosexuels pour se singulariser en tant qu’homme viril et susceptible de séduire la première femme qui s’extasie devant leur corps transformé. Il pense que les industriels poussent les hommes, quelle que soit leur orientation sexuelle, à se différencier les uns des autres tout en achetant les mêmes produits dans les mêmes magasins.

L’information pour la consommation sort des égouts des radios, des télévisions et des cinémas, entre par les oreilles et les yeux rivés sur les écrans, les affiches et les vitrines ; ressort par la main sous la forme d’un billet donné au vendeur qui n’en peut plus de travailler autant. La consommation, relayée par le bouche à oreille, est prise en main par les spécialistes de l’information.

Les hommes veulent un petit pull très serré pour que leurs pectoraux soient bien visibles ; des tennis rouges pour frimer sans faire de sport dans la rue ; des pantalons en jean griffé pour avoir l’air riche et décontracté. Ils consentent à ce que l’on décide pour eux quels vêtements ils doivent porter, en fonction de leur revenu et de leur orientation sexuelle.

Ils accourent dans les magasins pour acheter le petit pull 25 % moins cher en période de soldes ; ils se bousculent dans les rayons bondés et s’insultent au-dessus des caleçons et des slips : ils le savent, il n’y en aura pas pour tout le monde, il faut se battre, la vie est difficile.

Ils se disent heureux de leur situation et pensent jouir de la seule liberté qui vaille ; ils n’ont pas tout à fait tort.


Il faudra qu’il cherche ailleurs la réalité de ses propres goûts en matière vestimentaire, s’il ne veut pas passer pour un mouton un peu plus bête que les autres, puisque lucide et obéissant.


Ayant payé ses honoraires, il se lève en même temps que son médecin. Celui-ci ouvre la porte et tend à son patient sa main réchauffée par l’action médicale sur le corps du patient. Il lui sert la main et lui dit dans ses yeux francs un au revoir qui signifie à bientôt. Ils se quittent avec courtoisie.


La vapeur provenant de la salle de bains a réchauffé la pièce dans laquelle il termine son petit-déjeuner. Il arrivera en retard à son travail mais ce n’est pas grave. Il doit entrer dans sa chambre, ouvrir sa commode en bois grossier, son armoire en chêne et son placard à souliers pour être prêt pour le travail ; pour être capable de sortir par ce froid ; pour être en mesure d’affronter :

  • la rue,
  • le regard des gens qui en quelques secondes se font une opinion de lui,
  • le métro avec ces mêmes gens assis ou debout à côté de lui,
  • ses collègues.

Une fois les tartines terminées, il se rend compte que la radio est toujours allumée, et qu’il n’a pas goûté une seule seconde aux paroles qu’elle a déversées. Il mange dans la pièce mais vit dans ses pensées. Il repense à son rêve, cet enfant qui fait du saut à la corde dans un désert glacé. Il pense à son médecin, puis il pense aux hommes. Il s’imagine dans les bras chauds d’un homme à la peau douce. Il sent de la tendresse dans cette pensée. Il essaie de visualiser le visage de cet homme qui semble l’aimer, mais n’y arrive pas. Il se dit qu’il ne doit pas exister. Il continue de caresser la nuque et le dos de cet homme, tout en lui donnant des petits baisers dans le cou. À cette image il associe volontiers une musique mélancolique, une voix murmurant un texte dépouillé. Il est question d’amour, de souffrance et de perte. L’image et la musique mêlent à leur douceur une réelle brutalité.

Il regarde le bol maintenant vide. Subsistent sur ses bords des marques de lèvres au lait et au chocolat. Il contemple les pots de confiture, de chocolat et de miel. Leur contenu se réchauffe au contact de l’air de la pièce. Il remet les couvercles sur les pots, il met le bol dans l’évier pour le laver ce soir lorsqu’il sera rentré.


Il se lève et débarrasse la table du petit-déjeuner. Il sort de la cuisine, traverse le salon et entre dans la chambre. Il s’y habille avec rapidité.

Il s’est habillé, il est d’une élégance remarquable.


La radio résonne encore dans l’appartement. Elle rappelle à ses auditeurs qu’il est bientôt huit heures et qu’il pleut ; il est temps d’aller travailler. Une voix féminine parle depuis quelques heures déjà, et informe ses auditeurs que le chômage repart à la hausse ce mois-ci.

Le contexte socio-économique ne s’est jamais remis de la crise de 1973. Une des conséquences les plus significatives de la crise est la présence constante d’environ trois millions de chômeurs sur notre sol depuis une trentaine d’années. Un passant averti peut remarquer quelques centaines de milliers de pauvres sous les porches ou dans les HLM. Dans les villes nouvelles ou les banlieues carrées, les immeubles les plus propres semblent abriter une misère éternelle. Né en 1974, 1975 ou 1976, il ne connaît pas d’autres villes.

D’une certaine façon il a de la chance, il a encore un travail. Bien qu’il n’ait pas aujourd’hui le courage d’aller travailler, il sortira de son appartement et se rendra à son bureau. Il lève les yeux et regarde le plafond blanc qui se fissure. En tendant le bras, il se rend compte qu’il ne lui manque que 30 cm pour toucher le plafond. Il toucherait presque le plafond.

3. La vie de famille

Il se réveille et sa femme à ses côtés dort encore. Il dort nu. Il a un beau corps sous les draps. Les draps sont chauds, réchauffés par son corps et celui de sa femme. Sa femme est belle. Elle a 28 ans, mesure 1m72, pèse 55 kg et a les cheveux châtains et longs. À cette époque, il en a 29. Sa femme a un très beau corps : des seins ronds et lourds, une peau très blanche. Elle rappelle par son teint les héroïnes des romans français du 19e siècle. Il est amoureux fou. Il bande en la regardant dormir ce matin. Hier soir, il a glissé son sexe entre ses seins. Ca l’a fait rire. Et lui, ça l’a fait jouir tout de suite.


Il se lève et dans le lit sa femme change de position. Elle est enceinte ; ils ont déjà un enfant. Il se demande si elle est vraiment enceinte. L’enfant dort dans la chambre à côté. Il n’est pas fier de son fils, il aurait aimé ne pas l’avoir mise enceinte la première fois. La seconde fois, il ne sait plus très bien quand c’est arrivé. Il pense qu’elle le trompe. Il pense que peut-être elle lui ment quand elle dit qu’elle est enceinte ou quand elle parle de son futur bébé.

Il ne sait plus quelle heure il est. Il entend la pluie tomber sur le toit. Il quitte à regret le lit chaud où le corps dénudé de sa femme dort encore.

Il ne se souvient pas de son rêve. Il ne se souvient jamais de ses rêves. Parfois, il lui arrive de rêvasser, le jour, au bureau, lorsque son regard est plongé dans la lumière de l’écran d’ordinateur. Il ne sait plus trop quoi faire, il regarde, il contemple, il s’hypnotise. Ses pensées reviennent sans cesse vers la chaleur du lit et le corps doux de sa femme. Les pulsations lumineuses de l’écran lui font mal aux yeux, mais ce n’est qu’à la fin de sa rêverie désespérée qu’il pense à les fermer. Peu lui importe la douleur.


Il se lève, il a froid, il est nu. Il sent une faiblesse parcourir son corps tout entier, entraînant avec elle tout le sang, toute la chair, toutes les pensées du matin. Il n’ira pas travailler avant de lui avoir demandé des explications ou avant de lui avoir fait l’amour. Il s’étire : son grand corps craque de tout côté. Malgré cela, la fatigue ne s’en va pas ; il sent la détresse l’emporter. La pluie frappe un peu plus fort, il craint que sa femme sous ces coups ne se réveille.

Il erre dans l’appartement. Il n’a pas chaussé ses pantoufles. Il a froid. Il va à la cuisine, il ouvre le robinet d’eau froide et remplit un verre. Il boit l’eau et grimace. L’eau a un mauvais goût ; pourquoi a-t-il bu à ce robinet ? Il savait que l’eau était traitée.

Il est à pieds nus dans la cuisine, il a froid, son sexe se rétrécit. Il a encore le goût du chlore dans sa bouche.


Sa femme est derrière lui. Il ne l’a pas entendue se lever. Il souhaite qu’en le regardant elle ait des pensées agréables. Elle ne sourit pas, et porte un châle sur ses épaules. Ses seins nus sont cachés par les plis du tissu. Il est nu et sent son sexe se tendre. Il retourne dans le salon et entre dans la salle de bains. Elle ne lui a pas dit bonjour. Elle regarde ses fesses musclées alors qu’il entre dans la salle de bains. Elle repart se coucher.


Il est excité aujourd’hui et malgré cela ses pensées sont de plus en plus noires. La douche qu’il prendra sera froide. Il a envie de tout quitter. Il sait que l’eau froide sur sa peau ne pourra pas couler longtemps, il sait que cette situation va les anéantir tous les trois. Ou quatre. Il refuse toute douleur, et ferme le robinet de la douche. C’est étonnant : il n’a pas froid.


Dans la chambre, sa femme ne dort plus et attend qu’il s’habille pour se lever. Elle ne veut pas le voir partir. Elle veut l’entendre partir, claquer la porte, ses pas glacés sur le parquet du corridor. Elle sait qu’il n’a pas embrassé son fils avant de partir. Elle n’est pas enceinte et ne veut plus d’enfant de lui. Elle ne l’aime plus, elle en aime un autre. Elle doit ce soir après son travail, rencontrer un avocat qui lui expliquera la procédure de divorce, et ce qu’elle doit faire pour garder l’enfant.


Il s’habille en lui tournant le dos, car elle a changé de position lorsqu’il est entré une serviette nouée autour de la taille, et s’est dirigé vers l’armoire, la commode et le placard à souliers. Il ne parle pas, ne siffle pas, ne bande plus, cherche ses vêtements, simplement. Il recule et s’assied sur le lit pour mettre des chaussettes. Ses chaussettes sont grises. Elles doivent être en accord de couleur avec le pantalon à pinces qu’il s’est choisi dans l’armoire. Le pantalon doit être en accord avec la chemise au ton bleu touchant le gris. L’adultère ne sera jamais prouvé. Il sera élégant et souriant jusqu’à la fin de la journée.

Il se relève et sort de la chambre, une paire de souliers noirs et cirés à la main gauche.


Il est gaucher. Les gens aiment regarder les gauchers écrire, ça leur paraît tellement bizarre. Ils se tiennent n’importe comment, ils tiennent leur crayon n’importe comment et mettent la feuille de biais. On croirait qu’ils veulent écrire mal, qu’ils veulent que la feuille tombe ou que leurs mots s’achèvent sur la table, sur le sol, de tout leur poids de gauchers écrasés par la différence et son poids.

4. Un couple

Se réveillant, jeune — à 25 ans et si beau — il embrasse son amie nue. À ses côtés, elle n’a pas froid, on croirait qu’elle est toujours en chaleur. Il ne s’en plaint pas et aime à lui faire l’amour deux à trois fois par jour. Pourtant ce matin son érection se calme vite et lorsqu’il entre dans la salle de bains, il prend une serviette propre et sèche dans le placard en contreplaqué de faux sapin, avant de la poser sur le rebord du lavabo en émail blanc sale parce qu’ils n’ont pas désinfecté le lavabo depuis trois semaines.

Il entre sous la douche et ouvre le robinet d’eau chaude. L’eau coule difficilement, il doit ouvrir le robinet à fond pour obtenir un jet tout juste convenable. Il faudra qu’il appelle un plombier. Il se savonne de la tête aux pieds. Il se rince. En sortant de la douche, il attrape la serviette et se frotte vigoureusement les cheveux, le torse, les bras, les organes génitaux, les jambes et les pieds. Puis, il saisit la serviette à deux mains et se frotte le dos, puis les fesses. En sortant de la douche, il entend sa bien-aimée d’une année préparer le petit-déjeuner qu’ils prendront ensemble à la table du salon parce qu’ils ont un petit appartement.

Il entre dans la chambre et se dirige vers la commode, l’armoire, et le placard à souliers. Il s’habille. Il adopte aujourd’hui un look passe-partout composé d’un T-shirt blanc sous un pull bleu marine à col rond et à boutons sur l’épaule gauche, et d’un jean artificiellement vieilli avant l’achat. C’est une grande mode aujourd’hui et peut-être encore demain, que de faire vieillir les choses avant qu’elles ne soient usées. Il se fait un honneur de suivre la mode ; il veut tellement être beau pour son plaisir. La coupe de son jean affirme intelligemment la puissance de ses cuisses de mâle chevauchant toutes les femelles de la Terre.


On pourrait l’observer de dos, dans son jean et son pull, bel homme aux membres développés ; on pourrait le voir de dos face à l’armoire sur laquelle un miroir est collé : on aurait aussi le loisir de l’observer de face, bel homme au visage harmonieux, et l’on se dirait certainement avec lui :

«  Tu es vraiment beau mec, toutes les filles te tombent dans les bras et tu les baises, ta nana tu la culbutes et elle aime ça. Regarde comme cette barbe de trois jours te va bien, t’es un vrai mec, un vrai homme fort.  »


Il s’applique sur sa peau, il se concentre pour parfaire la barbe qu’il veut exhiber. Il scrute l’apparition de sa beauté dans le miroir. À ses côtés, sa copine ne ressemble à rien de particulier ni rien de remarquable. Elle le regarde se rendre beau, elle l’envie et lui sourit. Elle vient d’enlacer d’un bras collant la taille de son ami.

Où est-elle maintenant ? Elle finit de préparer le petit-déjeuner. La voilà qui apporte sur un plateau les bols pleins de lait chocolaté et les tartines bientôt beurrées.


C’est un homme qui aime la chaleur de sa femme et la chaleur de l’été : le voilà qui couvre de ses mains le bol de lait fumant, pour se les réchauffer. Il est assis et commence à tartiner. Le silence est pesant. Ils se rendent compte qu’ils n’ont pas allumé la radio : d’un bond sa copine se lève et court, enfin trotte ou même trottine, parce qu’en escarpins usés le mouvement n’est pas facile, presser le bouton en plastique «  power  » qui déclenchera automatiquement l’ouverture des vannes fatidiques de l’information.

Le matin les vannes sont même fatales et personne ne rit, dans cet appartement, à l’évocation du nombre de cancers du sein en forte augmentation. Le visage de la femme se referme sur une bouchée de tartine beurrée, anxieusement avalée.


Quelques secondes plus tard, sous le regard oblique d’un homme au sexe gonflant, la femme exhibe un sein ; elle le palpe consciencieusement.

«  Fais gaffe ! Il va tomber dans le bol !  »

L’homme sur elle rappelle sa mainmise par cette remarque imbécile, qui déclenche fatalement le rire de la mijaurée. Il en profite, encouragé dans son intelligence, pour amener son nez au niveau des nénés, et ainsi assouvir son désir réveillé, énorme dans le slip. Goulûment il avale les bouts et sort d’une main libre et habile, le sexe rigide de son enveloppe cotonnée. Il commence un va-et-vient expert, manuel, outrancier, voulant toucher au fond le plaisir qu’il attend. Il avale goulûment les bouts, et se branle méchamment. Quelques secondes plus tard, sous la chaise en plastique bleu qui commence à grincer, un liquide blanchâtre et chaud s’étale sur le sol en traînées étoilées. Voilà l’homme satisfait et la femme pâmée.


Le sperme n’aura pas le temps de sécher sur le linoléum : la femme se lève, entre dans la cuisine, s’empare d’une éponge un peu sale et l’enduit de sperme frais pour ne laisser aucune trace de son plaisir. L’homme se relève, range son sexe épuisé dans son slip, embrasse sa femme sur le front et part travailler sans se laver les mains.


La lumière du soleil du matin vient frapper le visage de la femme debout, l’éponge à la main. Les vitres des fenêtres sont recouvertes de buée ; la lumière n’en est que plus douce. Elle ne peut pas voir que son copain entre dans la voiture et part travailler. Elle ne sait pas qu’il aura un accident ou qu’il arrivera sain et sauf à son bureau.

L’appartement est orienté à l’est. Il y a beaucoup de lumière le matin dans l’appartement et beaucoup de bruit aussi. L’appartement donne sur une rue très fréquentée. Ils l’ont choisi pour cela : tous les commerces sont à 5 minutes, ils sont au centre de la ville, ils croient vivre plus intensément, ils ne sont que plus fortement pollués. Ils font leurs achats très rapidement, cela leur laisse du temps pour faire d’autres achats, ailleurs, ou pour répandre de l’amour sur le linoléum. Il leur arrive en fin de semaine de regarder par la fenêtre le soleil se lever : enlacés, leurs yeux sont aveuglés et leurs sourires s’épanouissent. Il embrasse tendrement celle qu’il aime, il croit qu’il est heureux. Elle aussi.

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Dans sa première partie, ce texte évoque la journée d’un personnage paradigmatique, dans ce qu’elle a de plus concret en même temps que dans ses tenants et aboutissants socio-existentiels. La deuxième partie, rompant avec ce fil, est analytique et lyrique. Simplicité, pureté, sensibilité, hauteur.

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