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Le Royaume de la paix

Frédéric Moitel

juin 2004

(chapitres 23 à 27)

23. Exemples

C’est un homme de son temps, dont la morale s’est adaptée au monde dans lequel il vit ; c’est un homme fier et imprudent. Lorsqu’il réfléchit, il trouve la trace de sa morale dans ses actions les plus quotidiennes, les plus inattendues aussi : il regarde une personne et lui dit bonjour, il achète du pain et lui dit merci, au revoir ; il converse avec un ami sur ses préférences en matière d’ameublement, essayant ainsi de le connaître, et plus tard peut-être, de lui faire plaisir par un cadeau. Il a des rapports sociaux avec les étrangers que sont les hommes et les femmes qu’il croise tous les matins, le soir avant de rentrer chez lui ; il a des rapports anaux avec l’homme qui partage sa vie ; il a des rapports complices avec les personnes aimées qui composent sa famille.

C’est un homme en détresse ; il éprouve la qualité de sa morale dans les circonstances les plus fâcheuses, les plus dangereuses pour sa santé, son moral, la qualité de ses rapports quotidiens. Respectueux, gentil, affable, maniant l’humour avec mesure et habileté, prudent dans ses jugements et ses actions, il découvre sa morale comme l’une des plus parfaites et des plus controversées.


Un autre jour, une lâcheté qu’il sent fondamentale le retient d’aider trop ou d’aider simplement. Il éprouve la culpabilité d’avoir fléchi devant l’intempérance de son égoïsme. Une supériorité face aux gens de peu d’argent ou de peu d’intelligence l’entraîne sereinement dans le mépris et la bêtise qu’il ne verra qu’après coup. Il pourra agir contre le bien d’autrui, son bonheur immédiat et provoquer sa souffrance : ses péripéties amoureuses finissent pour ses partenaires sur un échafaud qu’ils découvrent sali par le sperme de ses dernières victimes. Il pourra, sous l’effet d’une absence totale de scrupules, tomber malade et mourir rapidement.

Rien n’arrête l’araignée, tissant sa toile dans toute la pièce si elle n’est pas habitée : rien ne l’arrête, homme vide de sens, ne sacrifiant jamais son plaisir.


Jeune encore, il séduit et renonce à aimer ; il ne sait pas aimer, il en éprouve toutes les difficultés, il se laisse guider par son absence de sentiments. Il lui suffit d’une douche, d’un sexe dans une main, du sperme sur les lèvres ou dans la main, de la mouillure vaginale ou bien ; des doigts volatilisés dans des trous. Il est naturel qu’il pense à cela, il ne se demande pas s’il est malsain d’y penser trop souvent. Il sait que par ce biais il peut asseoir une domination naturelle sur la femme ou des hommes très soumis, et assouvir ses pulsions sexuelles.


Néanmoins, il ne veut pas éluder l’importance de l’amour ; il comprend qu’un tel sentiment puisse avoir un grand retentissement dans son cœur comme dans celui des autres. Il se demande parfois si le monde n’en fait pas trop à ce sujet, s’il ne vaut pas mieux arrêter d’en parler, de le célébrer pour de l’argent, de le décrire et de l’analyser pour le faire mourir, il se demande s’il ne vaut pas mieux se refuser à le porter aux nues dans les discours et plus simplement, le porter dans son cœur comme dans celui des autres, en actes, volontés, charités.

Tous ces événements sont pour lui l’occasion de manifester sa faiblesse aux yeux des autres comme aux siens. Cet homme est limité dans ses pensées comme dans ses faits, le découragement et la luxure sont vissés à son corps.


Il adopte d’ailleurs les positions les plus immorales de la société : télé-réalité, exhibitionnisme en ligne, reproduction par clonage, esclavagisme domestique, corruption politique, injustice. Il adopte aussi les penchants les plus noirs de sa personnalité : égoïsme, avarice, dureté, arrogance, supériorité, luxure.

Il exerce sa lucidité et tente d’en découvrir l’origine. Il se place dans sa voie, dans sa vie entre la mort et la naissance, il sait qu’il y a la place pour une réflexion morale intense, dans le cadre d’une croyance ou d’une absence de foi. Il peut interroger sa morale face aux questionnements de la mort. Il se remet à sa place dans la douleur ; l’épreuve est difficile. Il est à sa place, dans le cimetière, devant la tombe ; il s’y était vu auparavant. Il marche en compagnie de ses amis et sa famille. Il revoit vivante la personne morte. Soudain il voit l’enfant qui saute à la corde dans le désert glacé. L’enfant joue mais l’enfant pleure. Les souvenirs de la personne qu’il vient de perdre se mêlent au rêve de l’enfant qu’il fait éveillé. Son pouls s’accélère. Il ressent une double douleur, il ne sait pas pourquoi. Il pleure abondamment cette perte irréparable. Il pleure, il le sait, pour la perte d’un proche qu’il fera prochainement.


La morale n’a pas de parole contre la douleur.


Il est l’Equilibre même. Le Bien et le Mal livrent en son cœur une bataille continuelle. Il est l’arme dont ils se servent tour à tour. Il mourra sous les coups de l’un ou de l’autre ou réussira à fusionner les énergies qu’ils développent en lui pour se révéler comme un être nouveau.


Vieux il serait seul et mourant dans une chambre d’hôpital ; sur ses genoux un chat près d’une cheminée ronronnante ; les yeux ouverts mais fatigués, bientôt fermés pour la nuit.

24. Le travail ne le libère pas

Le travail ne le libère pas, il est midi passé, il va bientôt manger. Se lever de son siège, quitter le bureau en se dirigeant vers la porte et en la traversant, parcourir le couloir bordé de bureaux vitrés et dissimulés aux regards par des lamelles de plastiques, longues, fines et parallèles. D’ailleurs il le fait, concrétisant ses pensées pour s’asseoir dans la réalité et l’avenir de celle-ci.

Il descend le premier escalier — ses souliers sont rapides et silencieux sur la moquette beige qui recouvre les marches. Il traverse un couloir puis descend le second escalier, qui le mène dans le hall de l’immeuble. La cantine est à l’extérieur, il faut traverser le parking et entrer par une double porte vitrée, pour avoir le droit de manger le midi. Il n’y a pas un seul restaurant à moins de vingt kilomètres.

Pour avoir le droit de manger, il faut montrer son badge à la caissière. Il faut avoir recouvert son plateau en plastique de choses comestibles avant de montrer son badge à la caissière. S’il oublie le badge, il devra suivre le gérant du restaurant dans son bureau où un piquet l’attend. Il devra subir l’humiliation et le mépris du gérant avant de rentrer dans son bureau le ventre vide.


Il ne comprend pas pourquoi l’humiliation du client est aussi le travail du gérant. Au bureau, il n’a jamais humilié personne. À part quelques femmes qui le méritent s’il est hétérosexuel.


Son badge, dans les mains de la caissière, glisse craintivement dans le lecteur. Un numéro s’affiche sur le petit écran gris qui regarde la caissière. D’un doigt elle tape sur le clavier, tenant le badge dans sa main. Il reconnaît dans cette situation la supériorité de la caissière, et le droit qu’elle a sur lui de l’humilier en appelant tout haut le gérant.

Une fois la peur de l’humiliation passée, le repas peut commencer.


On ne parlera pas du repas puisqu’on en a déjà parlé. Les choses sont égales à elles-mêmes, tous les jours. Le soleil brille dans la cantine ou la pluie fouette les vitres. Manger le distrait mais la nourriture l’ennuie. Il pose sa fourchette et regarde l’homme qui est en face de lui.

Il retrouve sa place à son bureau, dans sa voiture, dans son fauteuil, tous les jours. Un fleuve coule sous ses pieds.

25. Une route barrée vers l’enfance

Il ne sait pas nager, il a peur de l’eau. Quand il avait 5 ans, il est tombé dans l’eau. Ca s’est passé sur une plage du Sud. Il était en vacances avec ses parents, et faisait des pâtés de sable. Un enfant l’a poussé dans l’eau alors qu’il s’amusait à sauter au-dessus des vagues.

Il se souvient encore de la sensation de l’eau qui rentre dans ses oreilles, ses yeux ; sa vue brouillée, l’eau qu’il boit et l’empêche de respirer. Il se relève tant bien que mal, tousse, et pleure.


Depuis cet incident, il aime la mer lorsqu’il ne la touche pas, lorsqu’il n’est pas dedans. Il regarde les vagues, goûte de loin leur écume, écoute la mort et la naissance du ressac sur la plage. Il contemple cette masse d’eau qui le fascine ; le bleu changeant de cette eau en mouvement. Il marche sur ses bords, en évitant que l’eau ne mouille ses souliers. Il est tard sur la plage, le sable lourd s’accroche à ses semelles.


Il flotte dans son costume trop grand. Il rapetisse à mesure qu’il vieillit. Il sera nain le jour de sa mort. Sa voix sera inaudible, ses mains ne saisiront que des petits cailloux qu’il jettera dans l’eau en signe de protestation.


Il a peur de la mer, alors il s’en éloigne. Il ne l’avoue jamais, il dit qu’il aime la mer, et que ça lui fait du bien de la regarder de loin. Il est lâche, effrayé par le monde dont il ne comprend pas la violence, éternelle et spontanée.


Il se rétracte ; il dit qu’il ne peut faire face à la violence de la nature et des hommes. Il trouve facile d’éviter la violence quand on ne veut pas la voir ; il trouve plus difficile de s’avouer homme craintif, homme frustré par ce monde dont il ignore le langage, homme inadapté aux gens comme aux démons de son propre intérieur.


La nature de la violence est d’être partout, multiple, nue ou voilée. Les armes par lesquelles elle acquiert et conserve sa puissance sont essentiellement :

  • la parole,
  • le geste,
  • le regard.

Le regard et le geste accompagnent la parole qui exprime sa violence ; le regard et la parole soulignent l’usage du geste violent. La force physique est la puissance du lâche. L’homme violent manipule le cynisme et l’hypocrisie avec habileté. Il émeut alentour par ses spasmes comme des suffocations. Il trompe son monde tous les jours. Il halète avec férocité.


La violence s’exprime à la fois dans la bêtise et dans l’intelligence. Elle est instinctive et calculatrice. Elle élabore des stratagèmes et les applique selon les principes de sa nature. Inconsciente, elle brutalise, viole, torture. Intelligente, elle brutalise, viole, torture, éradique.


Il a vécu la violence des enfants lorsqu’il était enfant ; leur cruauté, les médisances et les insultes, en raison de son orientation sexuelle. Un enfant qui ne le laissait pas sortir de l’eau de la piscine où il voulait apprendre à nager. La violence qu’il perçoit autour de lui lorsqu’il voit les guerres à la télévision (Rwanda, Somalie, Koweït, Bosnie — il était adolescent ; Colombie, Libéria, Timor, Afghanistan, Irak — il est adulte) ou ses amis partir en vacances alors qu’il reste seul à la maison. Il voit aussi son père rentrer épuisé de l’usine, tous les jours.


Il vit encore dans la violence sourde des villes et du travail de bureau.


Il ne peut se projeter dans son passé d’enfant sans ressentir dans son corps la violence qu’il contient. Sa frustration est l’expression de sa peur face à elle. C’est un homme mal à l’aise dans son passé comme dans son présent, qui espère la venue d’un changement définitif.


Il imagine facilement la violence la plus terrible, celle liée à la guerre, à la voiture ou au sexe. Il conçoit des tortures comme elles se sont déjà exercées dans l’Histoire, et des viols comme des pères ont pu en commettre sur leurs propres enfants : écraser une main dans un étau ou pénétrer le vagin d’une fillette de 5 ans. Son imagination surpasse de loin celle des réalisateurs de films américains, tout comme l’imagination des automobilistes surpasse celle des statisticiens de la Sécurité Routière. Chaque année en juillet ou en août, des corps s’encastrent sans plaisir dans des tôles, des membres et des têtes roulent sur le bitume, des enfants pleurent d’avoir perdu leurs parents et vice versa. Il faut savoir que les gens aiment cette précipitation vers la mort, juste avant les vacances. Ils sont nombreux, ils aiment cela. Ils ont chacun, dans leur moteur et dans leurs mains, les foudres d’un éclair qu’ils utilisent pour se tuer avec élan.


Il n’a pas reçu, il en est heureux, cette éducation à la violence qui l’aurait rendu indifférent à la souffrance d’autrui. Il le sait : il aurait fini par désirer la violence, provoquer la douleur, s’en réjouir.


En tant que spectateur dans une salle de cinéma ou dans son canapé, assis devant son téléviseur, il assiste tous les jours à l’explosion de la violence réelle dans la rue ; et dans son entreprise, il la subit autant. Il ne sait pas comment réagir à cela, il n’a pas été préparé par ses parents.


Il a étudié seul, il était tellement doué ! Sa mère ne l’aidait jamais dans ses devoirs. Il restait à la table de la salle à manger, silencieux, penché sur ses cahiers. Il calculait, il dessinait, il apprenait, il faisait des phrases. Il allait ensuite jouer dehors avec ses voisins lorsqu’il ne faisait pas trop froid. La balle de tennis était en mousse, on ne l’entendait pas rebondir sur le bitume. Ensuite il allait jouer à la balançoire dans le jardin public ravagé de la ville.

Il avait des difficultés à l’école, alors il restait en étude après la fin des cours. Il écrivait très mal ses pleins et ses déliés. Il ne comprenait rien à la géométrie. C’est durant l’étude que plusieurs fois l’instituteur l’a touché.

Il regardait la violence des autres enfants comme un mal absolu. Il regardait leur bêtise et ne les comprenait pas. Il ne voyait pas comment on pouvait ne pas être gentil. D’ailleurs, il n’était pas considéré comme quelqu’un de fréquentable. C’était un garçon bien trop sage. Il se croyait beaucoup plus mature que les autres enfants.


Il a grandi, est devenu adolescent. Il a développé un fort sentiment d’exclusion, de non-appartenance au groupe des autres adolescents, sentiment qui ne l’a jamais plus quitté.

Il a vu l’étroitesse de son milieu, la pauvreté du foyer dans lequel il a été nourri. Il a compris qu’il appartenait à la classe ouvrière la plus dénuée. Il a commencé à se révolter.

Il avait accepté la sincérité de ses amis ; il leur avait accordé la confiance d’un frère. Il avait dans son cœur la chaleur de ses parents bien aimés. Mais rien ne lui suffisait. Il avait la pleine frustration du corps, de l’esprit, et de l’ambition. Dans ce cadre trop étroit, il se sentait exclu de toute possibilité.

Il a voulu quitter sa famille, ses parents qui l’avaient protégé de la faim et du froid. Il l’a quittée, peu après ses 18 ans.


Il était très fort en mathématiques, il se destinait à une carrière de médecin ; il se voyait déjà, les mains pleines de sang, transplantant un foie, ouvrant un pied, crevant l’abcès des sociétés. Il était trop faible en mathématiques, on l’a sommé de poursuivre des études de lettres qu’il a finalement bâclées.

Il est allé à l’université, puis dans un institut de formation des professeurs. Il a appris comment enseigner, éduquer les jeunes à la morale, la philosophie, les lettres, les beaux-arts. Il a perdu son temps.


L’inconscience de son destin semblait contrôler le moindre de ses actes.


Il adorait les sciences physiques — l’eau, son point d’ébullition, le champ électromagnétique, la pression des gaz, la décantation de la bêtise des élèves au fond d’un Becher — qui l’ont conduit à préférer les études d’ingénieur à la crasse des bancs d’une université-abîme, voulant jouir ainsi du pseudo-privilège d’être certifié cadre et bientôt chômeur, salarié, chômeur, esclave.


Il a suivi des études d’ingénieur pour avoir un certain statut social, c’est-à-dire gagner de l’argent tout en travaillant beaucoup. Il a rencontré des gens issus de milieux sociaux différents, qui sont devenus ses amis. Il se souvient d’un Noir, d’un Arabe, d’un Anglais ; il se souvient de plusieurs idiots, incultes et vaniteux, pénétrés par la certitude de leur réussite future, sûrs de leur supériorité de fils et filles de cadres supérieurs, étalant leurs manques, s’abîmant dans leur superficialité.

Dans ce vase clos, il a contracté quelques maladies de l’esprit, il s’est écorché aux aspérités du moule où il gonflait. Il s’est conformé aux modes de la jeunesse qu’il fréquentait. Il s’est virtuellement éloigné de la condition ouvrière de son père. Il s’est réellement éloigné de la compréhension de la souffrance de son père.


Il participait aux cours qui l’ennuyaient, il allait au cinéma le samedi après-midi. Le samedi soir, il s’ennuyait autour d’un verre, dans un bar gay.


C’est au sortir des études qu’il a pris conscience des spécificités de son cœur et de sa personnalité.


S’il s’est affranchi du fardeau social qu’il porte depuis sa naissance, c’est pour mieux reconnaître la violence lorsqu’il la voit — il la voit, elle est dans son passé, elle est dans son futur — et s’emparer d’elle dans son esprit, la maîtriser dans son corps. Etre adulte, en somme, dans le milieu où il a décidé de vivre, et y prendre beaucoup de liberté. Il n’en est rien, évidemment, puisqu’en gravissant l’échelle sociale il ne s’est affranchi de rien, sinon de la naïveté due à son inexpérience.

Il s’est libéré de la classe ouvrière dans laquelle il a consommé son enfance. Il a désiré la disparition progressive de ses racines, et subi la violence que cela a provoqué. Il est devenu employé-cadre grâce à la vivacité de son esprit et à son opiniâtreté. Il a découvert la violence, qui dans ce nouveau milieu s’assume telle.


Il est devenu professeur dans un lycée où la grande majorité des élèves ne connaissait que les stars de la chanson et du porno. Il a tenté de les éduquer à la culture traditionnelle du pays dans lequel ils vivaient. Il a très vite compris que c’était inutile : pour eux cette culture était morte. Il a tenté de les confronter à la violence, à la nécessité de sa compréhension. Il a tenté de leur faire accepter les valeurs morales traditionnelles. Il a tenté de développer en eux un embryon d’esprit critique. Il a dû renoncer dans bien des cas. Pour autant, il ne s’est pas résigné.


Il a cherché du travail et n’en a pas trouvé.


Il s’est évidemment plongé dans le piège social inévitable, celui d’un quelconque rassemblement d’hommes et de femmes abaissés à la fabrication et la vente d’un quelconque objet. Il s’est diminué avec eux à la maîtrise de la Technique — force d’une vie vaincue, nouvel objet culturel qui domine les principaux lieux de la communauté :

  • l’entreprise qui le fait vivre,
  • la maison dans laquelle il vit,
  • la rue, qui est le chemin de l’entreprise à la maison.

Il entre, bandé par l’enthousiasme, dans le corps immonde de la Technique, salope qui parle une autre langue lorsqu’il a le dos tourné, fée d’une absolue beauté lorsqu’il pense y jouir ; mais c’est un aveugle qui jouit et un mort qui se retire. Il se retrouve dans la position exacte de son père, jadis ouvrier, mais doté d’un salaire mensuel plus élevé, car le coût de la vie a augmenté. Les bureaux sont ainsi remplis de cadres accrochés non pas aux murs mais à leurs postes, comme autrefois les églises rassemblaient leurs ouailles, comme les usines exploitaient l’ouvrier crasseux et remplaçable, comme aujourd’hui les stades et les salles de cinéma et de télévision conditionnent la foule à la sortie des bureaux.


Il n’a pas trouvé de travail et a commencé à mendier dans les rues qu’il traversait quand il était étudiant. Il ne comprend pas pourquoi personne ne l’aide à trouver un travail, alors que ça a tant d’importance. Il ne comprend pas ; il culpabilise.

Il souffrirait moins s’il pouvait exprimer sa violence, seul comportement qui lui donnerait l’impression d’exister : il rugirait, il ferait du spectacle, il serait applaudi.


La violence puise sa force et sa constance dans l’instinct animal comme dans les puits de l’inconscient individuel. Elle s’exprime avec voix dans mille expériences collectives qu’il a observées : il serait hooligan, se nommerait Christopher Jones complètement bourré dans une tribune de Manchester ; braillant sa haine du camp adverse, seul dans sa crasse intellectuelle, universel dans son comportement même à jeun. Il aurait la honte liée au corps, le sang séché sur la bouteille, la fierté d’un homme dont les couilles doivent être vidées. Il serait manifestant, apprenti casseur encagoulé, une barramine à la main pour y arriver — dans le bonheur.

La violence est traditionnelle. On a élaboré des institutions pour elle. On a légitimé le recours à ses préceptes les plus radicaux. D’ailleurs, il applaudit lorsque l’État tue un assassin d’enfants, un violeur de fillette. Il se sent comme la pensée armée, le bras vengeur, il est fier d’appartenir à la société qui tue. Il applaudit à tout rompre, il hurle qu’il est satisfait, que ça ne lui rendra pas sa fille, mais qu’il est satisfait. La justice a parlé, dit-il.


Il se ment lorsqu’il pense qu’il ne se connaît pas ; c’est un homme assez lucide pour évaluer chez chaque personne qu’il rencontre la quantité de haine qui va le faire devenir un ami ; dans les événements du monde la couleur de la violence pour savoir comment agir lorsqu’il est confronté à elle.

26. Grandir est une affaire ratée

Il échoue dans toutes ses tentatives pour devenir adulte. Il n’entreprend que le corps lisse de la monotonie, qui ne se débat plus depuis longtemps.


Ses parents l’ont élevé dans le respect de certaines valeurs comme la politesse, la gentillesse, la non-violence. Il est conscient du bien qu’il possède, il survit à une époque difficile, il a de la chance d’être encore vivant.


Il sait pourtant que les gens qui assassinent agissent plus loin que lui. Il lui arrive d’envier leur volonté ; il ne saurait soumettre la réalité à ses désirs les plus vils.


Il sait aussi que les gens qui tuent agissent dans la folie du moment ou dans la folie permanente. Les gens qui tuent plongent leur corps et leur âme dans l’abîme. Les gens qui ont tué sont sortis de leurs obligations ; ils se sont aussi refusés tout accès à la connaissance d’eux-mêmes. Leurs actes ont dépassé leurs pensées. Les gens dont les pensées sont égales à leurs actes tueurs sont des monstres qu’il faut enterrer vivants.


Il est encore au bureau. Le soleil s’est abrité derrière une épaisse couche de nuages. Il contemple son écran d’ordinateur ; il oublie d’admirer la merveille technologique qu’il utilise quotidiennement pour son travail. Il se voit dans une forêt ou une rue sombre, il aperçoit un couteau dans sa main alors que son corps est dans la ville, la nuit. Il oublie l’air qu’il respire, il halète dans le dos d’un homme qu’il tient et qu’il vient d’égorger. L’homme est tombé, son sang coule sur le trottoir entre quelques déchets.


Penché sur son cadavre, le regard dans le regard fermé, il se souvient de ses modèles. Il interprète son geste à la lumière de leurs gestes anciens ; il suit la trace d’un mouvement dans l’Histoire, d’un désordre clairement assumé ; il perçoit l’éternité de son geste, la chaleur qui se répand dans le bras qui vient de frapper, le sourire qui s’en échappe.

Il est assis à son bureau, il regarde ses mains. Comme ce serait drôle ! On verrait sa photo à la télé ou son corps allongé sous une bâche blanche. On dirait de lui qu’il est un fou. On aurait l’impression de le connaître. Il serait célèbre.


Il n’a pas reçu cette éducation à la violence et il s’en félicite. Il n’a pas subi de traumatisme psychologique qui l’aurait malgré lui précipité dans l’indicible. Il est un être normal traversé de temps à autre de pulsions destructrices qui assainissent son état d’esprit.

Il n’a pas reçu la folie dans ses gènes et il a de la chance. Il a reçu de l’intelligence froide qui lui donne également les moyens de tuer ; de perpétrer le crime parfait, avec un peu de chance.

Il sait que s’il tue, il ne s’en remettra pas. Cet acte ne causerait pas sa folie, non, mais le sentiment invincible de la détestation de soi, l’effondrement de ses critères moraux, l’éclatement de sa personnalité.


Il est un homme trop rationnel pour considérer la folie comme la distinction suprême qu’un Dieu irréel accorderait à une race d’élus. Il est trop gentil pour considérer le meurtre comme une solution à ses problèmes ou comme une fin en soi. Il s’ennuie, mais non pas au point de désirer la mort d’autrui. Il préfère de loin aller voir au cinéma des vrais gens se faire descendre pour de faux.


Il est capable de voir les assassins comme des êtres tout à fait responsables et dignes d’attention ; des hommes à part entière qu’il faut punir pour leurs actes abominables ; des gens pour qui la loi et la morale de la communauté n’ont plus de sens. Des gens somme toute estimables, qui auraient une longueur d’avance sur le commun des mortels.


Depuis qu’il pense aux assassins, il les assimile à des amis qu’il voudrait aider. Il leur trouverait un travail dans son entreprise ; ils pourraient liquider quelques-uns de ses collègues qu’il déteste tout particulièrement.


Il n’ose imaginer leur culpabilité.


Il ne veut pas cependant ressentir de la pitié pour les criminels qu’il a pu, à un moment donné, côtoyer de plus près, soutenir dans leurs actes, supporter dans leurs pires égarements. Il n’éprouve plus cet étrange attachement pour les monstres. Un sentiment de gêne lui sert la gorge lorsqu’il se remémore les gestes d’amitié qu’il a pu commettre envers eux. Il se souvient de la tristesse qui lui serrait le cœur lorsqu’un ami assassin se faisait arrêter. Il ne conçoit plus aujourd’hui la pitié comme un baume sur le cœur du condamné, il conçoit la justice pour les êtres opprimés comme pour les oppresseurs.


Il ne veut tuer personne, ni enfants, ni assassins. Il s’estime loin de toute vengeance personnelle, malgré les coups du sort, les cauchemars. Il s’estime étranger aux mondes de la folie et du meurtre. Il espère simplement rentrer chez lui ce soir, sain et sauf.


Il comprend, dans cet accès, que l’éducation qu’il a reçue n’a pas réussi à combler les trous de sa connaissance de lui-même et d’autrui, qu’elle est dans l’incapacité de l’aider à faire face à la violence la plus naturelle comme la plus personnelle.


L’éducation des autres est un mystère et un miracle. Toutes les personnes qu’il croise ou connaît ont été élevées dans le principe apparent de quelques valeurs utiles à un instant donné. On a transmis à cette femme l’amour de la terre et le respect qu’on lui doit ; on a donné à cet homme les moyens de combattre ses démons par la prière. On a convaincu cet enfant que la seule issue pour lui était le suicide. On a dit à ces gens : « La vie éternelle vous attend sur Véga ! » et on les a tués. On a mis un fusil dans les mains de cet adolescent pour qu’il libère son peuple en mourant. D’autres ont eu le travail à 10 ans, la chance de la culture ou la télévision toute la journée. D’autres ont eu la drogue pour l’oubli, le crime pour la victoire, le sport pour vaincre le principe du doute en soi. Lui, il a eu l’inaction, l’ennui et ses venins. Eux, ils ont reçu l’amour et en ont fait un tabernacle. Toutes les personnes qu’il croise ou connaît ont grandi et découvert les principes et l’organisation du monde. Chacune d’entre elles a décidé de s’y faire une place, selon ses moyens, et sa lucidité. D’autres ont tué pour qu’on les comprenne, pour qu’on les délivre de leur ennui en les tuant.


Les gens ont fait leur éducation devant la télévision : l’ennui les a conduit sur le chemin de la consommation comme acte libérateur. Il s’estime quant à lui éduqué par l’ennui, dans l’ambition ultime de la création.


Il a grandi, découvert des choses, appréhendé de nouvelles idées et conceptions. Il a fait face à de nouveaux mystères, qu’il a réussi à élucider, concernant les autres et le monde. Il s’est attaché à grandir, en essayant d’être lucide le plus possible, il s’est attaché à lui de nouveaux sentiments, de nouvelles façons de voir ; de nouveaux amis qu’il a essayé de comprendre et d’aimer. Il est devenu plus adulte, mais il n’en est pas certain. Que doit-il faire pour s’en persuader ?

Il vieillira encore et fera peut-être un enfant. Il sera homosexuel, hétérosexuel, célibataire, concubin, marié, divorcé, séparé, jeune, vieux, près de mourir : il aura l’enfant qu’il désire si la loi l’autorise à le faire ou bien à l’adopter. Il aura le droit de l’éduquer si la loi l’autorise à devenir ce parent qu’il veut tant devenir. Il s’emparera de l’enfant et l’emmènera sur le chemin de la raison comme un dieu, de la morale comme un référent. Il fera de lui un être meilleur.

Qu’il fasse un enfant, c’est aussi un danger, un risque d’accoucher d’un assassin. Il en est conscient et se dit pourfendeur du hasard. Il s’appelle Espoir Existant, œuvre dans ses mains, Prométhée Reproducteur. Il a l’avenir pour lui-même, son corps et son désir envahisseur de son esprit, la volonté et le besoin de sentir dans ses bras un petit être qui vient de lui, son corps ou son désir.

Il se veut, par ses actes publics, éducateur d’autrui comme les gens vont au cinéma, lieu commun culturel, expression de l’ennui sous le masque du divertissement : il veut l’originalité de ses idées dans leurs esprits comme une banalité, l’évidence de ce désir de changement parvenue à la conscience la plus claire. Il se veut comme un achat compulsif, comme une liberté nouvelle qu’on achète les yeux fermés, la révélation d’une autre existence.

Il veut la réussite d’une entreprise qu’il est incapable de diriger seul, aujourd’hui comme demain, puisqu’il ne s’est pas attribué de moyens dans l’action véritable, la pratique de la morale qui le transporte.

27. Une fin provisoire

Il entend dans sa tête la cloche du lycée qui sonne la fin des cours. Il se lève le sourire aux lèvres. Il quitte son bureau, il est tard.


Il joue avec ses pensées qui balancent dans sa tête entre le présent et le passé. Il recule à grands pas vers un futur qu’il pressent compromis. Uniforme sur le dos, dans sa voiture il monte pour conduire un peu sa vie ; avec des roues, c’est plus facile. Il s’entoure les bras d’hommes et de femmes qui roulent aussi dans des cages, et le soleil se couche.

Il va rejoindre Paris la ville, campagne le désert et la tranquillité, pollution l’air et l’eau. Il va rejoindre son vertige prochain, le rêve aussi de l’enfant.


Les routes sont belles par endroit, les arbres secouent leurs plumes dans le vent froid. Des oiseaux tombent sur les toits des voitures, et dans les fils l’électricité plie sous son poids. Demain les branches des arbres morts seront sur le bitume, car toute la nuit le feu aura brûlé dans les cris des hommes transportés par les fils.

La nature semble avoir continué de vivre, travailleuse salariée, sous le regard cruel de l’homme enfermé dans sa propre nature.


La radio chante à l’oreille de l’homme enfermé dans sa voiture. L’homme à l’oreille collée tourne dans les virages, espérant voir le soleil, de l’autre côté.


Il y a dans cette tête penchée sur l’avenir comme un miroir une idée dépassée : il va passer une bonne soirée sans s’ennuyer, en regardant à la télé une émission de variétés présentée par un homme au regard hébété. Il y croit sans se retourner, il y pense encore quand il est arrivé, mais c’est en entrant dans son appartement qu’il prend conscience, regard perdu, de ses errements. Le soleil s’est couché.


Il ne peut pas, c’est impossible, passer une soirée agréable, le visage plongé dans la lumière d’un écran rempli d’images, d’idiots, de mots imbéciles qui remplissent ses oreilles de purin, de violence et de sexe, de couleurs vives enfin, qui l’hypnotisent. Il ne peut pas, c’est entendu, relever le défi d’éteindre le téléviseur, et d’aller lire un livre, sortir au loin dans la forêt se balader, aller danser, boire et rencontrer des gens pour parler, vivre une histoire qu’il écrirait. Il a déjà essayé, il n’y est pas arrivé. Il a trop le réflexe d’allumer la télé lorsqu’il s’ennuie. Il n’a pas le courage de faire autre chose. C’est l’une de ses quelques habitudes de vie. Et puis sans la télévision il s’ennuie. Il est comme les couples jeunes, vieux et hétérosexuels, normalisés par l’habitude de la vie en majorité : la télé ne mène à rien mais rien ne s’amène sans la télé. C’est un bel adage enseigné dans tous les foyers, à l’heure du journal télévisé. Il ne peut pas considérer comme réelle l’absolue reddition de toute capacité de réaction.


Il réfléchit aux diverses occupations qu’il pourra saisir — dans un élan vers un but — et trouve sa voiture arrêtée à un feu vert. Il semble l’avoir quittée, dans ses pensées sans cesse retournées vers le passé terrible qu’il vient d’affronter — une journée de travail — comme vers le futur qu’il pressent compromis. Il sait que son corps vient de supporter l’absence de son esprit ; il se doute qu’il vient d’éviter un vertige, une aisance de son cerveau hors de la poix où il baigne ordinairement. Il redémarre sous les hurlements des hommes entassés derrière lui.


Il sait qu’il s’arrête provisoirement de penser et qu’il vit le début de ce qui semble s’apparenter à une réaction physiologique, un arrêt brutal, une fin intervenue trop tôt.

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Dans sa première partie, ce texte évoque la journée d’un personnage paradigmatique, dans ce qu’elle a de plus concret en même temps que dans ses tenants et aboutissants socio-existentiels. La deuxième partie, rompant avec ce fil, est analytique et lyrique. Simplicité, pureté, sensibilité, hauteur.

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Paysage 105 : Tessin, Suisse (2006).