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Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

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Entretien avec l'éditeur

Entretien accordé par l'éditeur en 2004 à l'agence de communication parisienne Talents et compagnie, pour le site web de son Institut de la qualité de l'expression

Jacques Du Pasquier, vous dirigez les éditions Hache que vous avez créées en janvier 1996. Pourriez-vous nous exposer votre projet de départ et les spécificités de votre travail ?

Je finissais mes études, le web fut, et j'ai vu que le web était bon...

De l'autre côté il y avait la littérature, comme intérêt personnel majeur. Le projet de départ a donc été d'établir sur le web un foyer de création littéraire, libre et ambitieux.

J'ai vu dans le web l'occasion de travailler d'autant plus sérieusement qu'on serait débarrassés des à-côtés inessentiels (sociaux, matériels, financiers) qui pèsent traditionnellement sur les initiatives d'édition, petites et grandes.

C'est un peu comme une armée qu'on formerait à la faveur d'un progrès décisif dans la technologie de l'armement. Hache avance sur autant de fronts qu'il y a d'auteurs, et mon travail est de sélectionner les projets, de les soutenir, d'être parfois un interlocuteur utile dans leur achèvement, et de les réunir pour les proposer aux lecteurs sous une marque reconnaissable.

À ce jour, Hache a publié 24 auteurs et 140 textes en accès libre sur le web, certains des textes ayant également été publiés sous forme de livres, et certains des livres ayant fait l'objet d'attentions critiques chez des médias nationaux spécialisés comme Chronicart, France-culture ou Nova Mag.

Quelles sont vos orientations littéraires ?

Hache publie de la littérature contemporaine que malgré le lieu commun je vais décrire comme « originale », au sens où chaque auteur approfondit un travail qui lui est propre, avec liberté et ambition.

Quelques formules employées par des critiques à notre sujet : « une littérature curieuse, intrigante, innovante et exigeante », « des petits bijoux qui illustrent une volonté de prendre tous les risques mais sans jamais sacrifier la rigueur d'un fil conducteur », « un laboratoire de littérature contemporaine qui refuse le jeu de massacre ».

Si je regarde autour de moi les initiatives littéraires qu'on pourrait apparenter à Hache, je les vois naviguer entre deux écueils : la séduction superficielle et l'exigence figée. Dans le premier cas, on perd son temps par manque d'ambition. Dans le second, on a une bonne intention (être sérieux), mais le manque de lucidité conduit vers la complication systématique, le laborieux voire l'illisible, et du sérieux il ne reste plus que la pose.

La notion de « qualité littéraire » est un piège. Même quand on prétend, comme Hache, faire régner le critère littéraire sur toute autre considération, il est difficile en pratique de mettre le doigt sur ce qui fait la valeur littéraire. À chaque fois qu'un groupe se met d'accord à ce sujet, et associe des éléments facilement reconnaissables à cette valeur, il se fourvoie.

Rien n'est acquis. Il n'y a pas de raccourci. C'est une aventure, et il faut s'aventurer.

Quelle est l'originalité de Hache par rapport aux autres intervenants éditeurs traditionnels et acteurs de l'Internet ?

Par rapport à d'autres sites à vocation éditoriale, Hache n'est ni une vitrine pour vendre des livres, ni une machine à mettre en ligne, mais un éditeur exigeant qui publie en accès libre. Hache est à ma connaissance la seule initiative publiant des textes littéraires de format livre en accès libre à s'attirer l'attention de médias nationaux spécialisés.

Hache n'aspire pas à quitter le prolétariat du web pour s'intégrer à la bourgeoisie de la culture légitimée : Hache assume librement sur le web son penchant aristocratique, et se dit qu'un espace infini est ce qui lui faut pour pouvoir grandir tranquille.

Hache n'a rien contre la dimension commerciale, pourvu qu'elle ne prenne pas le pas sur l'essentiel. Hache, en revanche, est anti-subventions. Hache n'est pas de gauche (ni de droite). Hache ne publie pas de « poésie ».

Vous semblez aujourd'hui orienter plus votre activité vers l'édition classique. A terme, que restera-t-il de la "webédition" ? Est-ce seulement une voie transitoire ou un pôle d'activité à part entière ?

Récemment, certains des textes que nous publions sur le web ont en effet donné lieu à des livres. Le but est de commencer à exister aussi un peu hors du web, dans le circuit traditionnel.

Cela répond à l'attente de certains auteurs, et ça permet aussi de mieux faire connaître notre initiative, notamment auprès de nouveaux auteurs ambitieux dans leur travail.

Bien sûr, ce qui compte le plus est notre développement « intérieur », littéraire, et c'est particulièrement vrai à ce stade, où trop de volontarisme dans les dimensions secondes (commerce, reconnaissance) me semblerait prématuré en fonction de notre projet et de son potentiel. Pire encore serait que de telles préoccupations viennent faire dérailler maintenant notre projet.

Voici un exemple concret de déraillement. Pour travailler avec un diffuseur, il faut s'engager à des publications périodiques. Que fait-on quand, après avoir publié 8 livres, rien ne s'impose pour le 9e ? Eh bien on publie quelque chose qui ne s'impose pas, pour honorer le contrat. Une dimension seconde a pris le pas sur la dimension littéraire.

Si je me suis emparé du web, c'est justement pour pouvoir préserver l'intégrité du développement. Pas comme une « sympathique intégrité des débuts ». Comme la réalité définitive de notre initiative. L'horizon est la réussite artistique, pas l'établissement d'une épicerie. La dimension commerciale est bienvenue, mais il faut qu'elle se tienne à sa place, c'est-à-dire qu'elle ne prétende pas orienter l'ensemble, qui répond à d'autres repères et d'autres enjeux plus profonds et plus importants.

Quelle est la place de l'oral chez les auteurs de Hache ?

Dans la tradition littéraire que nous poursuivons, l'écrit me semble essentiellement une notation de l'oral (ce qui évidemment n'est pas exclusif du travail littéraire). D'ailleurs on sait que les premiers grands textes européens (comme l'Iliade) reprennent des poèmes ou des chants qui n'existaient que sous forme orale...

Les textes publiés par Hache se prêtent donc bien à la lecture. Certains s'y sont essayés, et on peut entendre plusieurs dizaines de lectures audio sur le site. Des lectures publiques ont également été et seront à nouveau réalisées.

Quel public est touché par les éditions Hache ? S'agit-il nécessairement d'un public jeune ? Quel vous semble être son niveau du point de vue littéraire et de la maîtrise de la langue ?

Pour autant que je puisse dire, le public est très divers.

Pour ce qui est des auteurs, là aussi c'est très variable. Le dernier auteur publié à cette heure (Jean Figerou) a près de 60 ans. Pas mal ont entre 25 et 30 ans. Leur maîtrise de la langue est nécessairement exceptionnelle.

Que pensez-vous de l'influence des nouvelles technologies sur la façon d'écrire, sur la qualité de l'expression en général ?

Pour la littérature qui m'intéresse, cette influence est à mon avis pratiquement nulle. Beaucoup écrivent d'ailleurs la première version à la main. Les textes que nous publions sont suffisamment importants, pensés, pesés pour que le fait de pouvoir les écrire un peu plus vite ne change rien à l'affaire.

Pour le reste, je ne saurais dire...

Pour finir, quels sont d'après vous les rapports entretenus par les mondes de la communication, de l'entreprise, avec la littérature ? La littérature est-elle imprégnée de ces mondes ? Et vous paraît-elle avoir un rôle à jouer dans ces nouveaux espaces ?

Concernant la dernière question, on connaît la récupération par la publicité de postures et de prises de liberté qui ont été inaugurées dans l'art, notamment la littérature et la musique. Exemple : le « trash », qui est vraisemblablement apparu d'abord dans des contextes artistique ou para-artistiques, et qui est aujourd'hui devenu un lieu commun publicitaire.

C'est un cas particulier de quelque chose de plus général, qui est que la publicité peut tout récupérer, et le fait, parce qu'elle fonctionne par parasitage de choses qui importent aux gens, quelles qu'elles soient.

Je pense que le travail d'un auteur peut dans une certaine mesure être du même ordre que celui de certains concepteurs publicitaires.

La différence essentielle est le contexte dans lequel la création s'inscrit : en littérature, celui qui écrit poursuit l'aventure de sa vie (voire d'une civilisation entière), tandis qu'en publicité, il se rend utile à son employeur et essaie de contribuer à la vente d'un produit.

Dans une vision un peu cynique de la littérature, on pourrait objecter que l'auteur littéraire ne cherche en réalité qu'à se vendre (ou à se faire aimer) lui-même. Mais même si on sympathise avec ce point de vue iconoclaste, on peut répondre qu'en essayant de se vendre ou de se faire aimer, il se dépasse d'une façon plus complète, plus intéressante et plus utile que le publicitaire. La publicité a une ambition très limitée, et réalise en général une série de petits coups sans suite ni cohérence ; elle ne va nulle part en particulier. Certains auteurs vont quelque part, surtout quand ils ne savent pas où.

 

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Paysage 178 : Lac de Sils, Grisons, Suisse (2006).