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Le Gars et Bobonne

Bernard Saulnier

février 2000

Le gars est un foutu menteur il raconte la réalité seulement de son point de vue, il tient le rôle de l’opprimé, il oublie l’autre côté des choses. Saloperie ! Ses yeux ont baissé quand il a fait le mensonge. Je me suis défilé le couple m’emmerdait. Je suis entré, un tuyau à la main, dans un drôle d’endroit, c’était pour une peine de huit fins de semaine, assis à côté d’un jeune garçon qui me donne une vis un œillet et un écrou, de vieux hommes aidés par des coach s’entraînent sur des machines de torture. J’aide à laver la vaisselle avec du personnel habillé en blanc soudain je me retrouve dans un magnifique jardin intérieur, j’entends un violoncelle un cheval galope dans une allée. Je joue avec un chien, une vieille dame part aussitôt, le cheval prend le champ suivi d’une personne blonde. Bobonne s’enduit les yeux de préparation H (onguent pour les hémorroïdes) pour faire disparaître les poches. Le marchand de sapin est là. Bobonne dit comment le pardon est important. Le gars raconte que les S.S. portaient leur uniforme avec fierté et qu’ils avaient le sens de l’humour. Un salaud tous des salauds. Ça court, ça jappe, ça crie, ça insulte, ça dévore. Bobonne rêve d’un partenaire de danse sociale mais c’est pas ça. Ce soir y’a eu sa paye il a remboursé chichement ses créanciers le reste s’envole en boucane et autres substances qui altèrent le comportement. Mes deux souffrants salauds me quittent pas. Le gars est rentré chez Bobonne bourré à l’os. Il a passé la nuit à la taverne des desperados. Bobonne est à l’urgence de l’hôpital assise avec tout le désespoir du monde elle veut en finir. Sale pute ! Christ de folle ! Ostie de niaiseuse ! Sacrament de sans dessein ! Elle psalmodie ça entre deux crises de larmes. Le gars se promène dans les corridors du building en se raclant la gorge comme si il était pour cracher au visage du premier venu. Ils m’arrachent mon air mon souffle. Bobonne est en contention elle gueule. Saloperie de menteries ! Saloperie de mensonges ! Bobonne je la connais pas. Je la vois passer devant chez moi, lui ai jamais dit un mot, j’ai peur, peur de lui parler des fois qu’elle m’amènerait dans son monde. Bobonne a parfois des montées de militantisme elle veut sauver la veuve et l’orphelin. Le gars y s’en kalisse, veut refaire sa vie mais sait pas comment en attendant il s’accote sur Bobonne. Je pense à Chopin à Liszt enterré par la death music.

Hier j’étais la proie d’une crise de susceptibilité paranoïaque. Le gars a été très gentil de pas me mettre son poing sur la gueule. Bobonne sort que la fin de semaine, le gars s’amuse avec des « flûtes » des seringues. Il s’en met aussi plein le nez c’est un introverti qui n’a jamais réussi à se faire remarquer. Bobonne est prise dans la haine de soi. Je suis en vélo dans un immense centre commercial y’a un gérant de bar qui distrait la compagnie, deux filles me demandent de la crème glacée. Je suis allé en chercher au supermarché ai choisi un gallon à l’érable et aux noix, y’a comme une île une arête d’édifice, des mots illisibles. Je suis dans une pièce sombre et feutrée garnie de boiserie. Y’a un couple, un vieux avec une longue barbe tous habillés à la façon « glitter ». J’essaie de meubler le tumulte que j’ai entre les deux oreilles. Le gars dit de Bobonne qu’elle a le cordon du cœur trop long et qu’il traîne dans la merde. Je suis passé par plusieurs apocalypses. Un bateau file à toute allure la coque percée remplie de styrofoam. L’équipage répare. Ils se parlent par micro et casque d’écoute la cabine est grande deux banquettes. Le gars « scène » devant le building il fait semblant d’attendre l’autobus impose le règne de terreur à Bobonne. Le gars est toujours là, y’a rien à faire, j’ai appelé les policiers il peut se promener tant qu’il veut. Le gars c’est une sale tête de veau. J’ai failli signaler un vol de cuillère à soupe à la police. Le gars a acheté un revolver et une épée pour le fils de Bobonne. Je suis fébrile la radio joue une rhapsodie. Un dimanche je suis sur une rue bordée de petites maisons et de restaurants. J’entre par une porte ouverte, c’est l’été. Je demande si il y a un spécial du jour la serveuse me dit non et continue à discuter avec un type au comptoir. Je sors d’une voiture et me retrouve devant le parterre d’une maison y’a un policier de la G.R.C. qui entre par la droite sur la gauche y’a un quartier général un type discute au téléphone cellulaire et se change en femme. Le gars a cogné à ma porte il harcèle toujours. Dans mon enfance le jeudi on appelait ça le jour des « fifs ». Les satyres recevaient leur paye et donnaient des bonbons et de l’argent en échange de faveurs sexuelles. Y’avait aussi « Cornencul » le désaxé. Le gars se promène avec son sac vert il niaise dans un abribus, veut pas coucher dehors, y’a qu’à se trouver un petit trou chez Bobonne en criant des je t’aime et deux trois baffes en option. Le gars se voit à soixante dix ans avec les cheveux longs et une Harley. Image enfantine des cheveux de Samson et de la moto des rebelles hors-la-loi. Dans le mail le gars se prend l’entrejambe avec vigueur ça ressemble à une masturbation sous la table. J’ai passé la nuit à l’hôpital les policiers sont venus me chercher vers minuit. Au fond je suis lâche, j’essaie de ne pas fuir. Bobonne a perdu la garde de son enfant, lui donnait des coups en disant « c’est quoi ta vie, c’est rien que du niaisage ». Il comprend rien il veut jouer il a que sept ans. Bobonne quand on lui en parle, elle se referme ne veut pas en discuter. Je perds, j’en perds des bouts. I’m a loser baby so why don’t you kill me. Une femme à la dentition maganée me demandait comment boire nous étions assis sur une terrasse pas loin d’un four mon frère enfilait une combinaison et entrait dans le four moi j’expliquais à la femme qu’elle devait prendre l’apéro, le vin et ensuite le digestif. Y’avait des sandwiches empilés dans l’armoire. Un tir de mitraillette me couperait en deux. Au fond comme dit un ami y’a beaucoup plus de bons pères de famille qui changent les couches que d’atrocités. Le gars a une clé maîtresse Bobonne a fait changer le baril de sa serrure. La veille de Noël le gars a pris un petit comprimé pourpre à la brasserie. Il s’est ramassé plus « down » que le fond de la rivière. Il a lancé sa bouteille de bière. La malédiction, mal et diction. Le gars était assis des femmes faisaient des discours soudain il aperçoit un « ami » d’adolescence. Y’a une pub de bière avec un taureau comme symbole ça se passe comme dans un western, Expressvu, First Choice et tutti quanti. Un intérieur style victorien une porte à carreaux de verre me sépare d’un corridor ma sœur est entrée ça fait des années que je l’ai vue elle était accompagnée d’une autre femme. Je l’ai serrée dans mes bras. Le gars est devant une vidéo poker il joue sa vie son corps est ravagé ses intonations éraillées et douloureuses. Je sais pas qui a dit « c’est bien de lire des livres mais encore faut il que ce soit les bons ». L’angoisse me piquaille. Le gars travaille peut être fait la « gaffe » comme on dit, prostitué, mâle. Probable qu’il veut une cellule pour l’hiver. Se les gèle. Le gars il court les institutions depuis qu’il a dix ans, volait tout ce qui traînait des vélos des piles, se bagarrait. Il est entré par la grande porte à la petite école du crime. Il veut son diplôme de la grande « Y crairont pas ça ». Le gars attend Bobonne qui veut sortir de son emprise. La solitude lui fait faire bien des choses comme attendre, attendre très longtemps au même endroit dans le froid. On attend et on rêve d’un petit endroit bien à soi où on sera heureux si seulement elle voulait. La réalité est différente, la misère pèse comme une tonne de gravier on la traîne perd quelques gravelas et tout ça devient aussi pesant qu’avant. Encore croisé le gars dans le corridor il a eu plus peur que moi il a le visage ravagé. J’entends des pas dans l’escalier me lève pour voir si c’est pas le gars. Faut que je… Faut que je… Le gars a maille à partir avec le chiot de Bobonne. Il rêve de démolir le supermarché avec une batte de baseball faire voler les allées casser les pots de moutarde de confiture de marinade de battre la viande casser les boîtes de biscuits défoncer les céréales, rêve de faire un « ravage » tout un « ravage ». Ils sont tous les deux amochés dehors par moins trente le gars lui fait un « shotgun » il lui souffle la fumée. Bobonne a pas été invitée dans sa famille le gars a dit « c’est peut être mieux de même ». Elle a dit que c’était « mongol » comme réponse sans faire allusion à son déchirement émotif. Le gars harcèle Bobonne à coup de téléphone. Je suis allé à l’église j’ai cru apercevoir une ombre de moine bouddhiste il portait une tiare courbée. Le gars gueule je l’entends vomir à s’en arracher le cœur. Il a sonné à ma porte pour dormir chez Bobonne. Personne veut se les geler dehors cherchent tous un abri. Le gars est vérolé hépatite et chie bang. Il a peur très peur sa vie est un fil noir décousu les pièces s’arrachent une à une ça se défait. Bobonne répond pas, il grimpe sur la passerelle et cogne dans la vitre Bobonne ouvre il bloque la porte et dis envoèye ! Avoir rien c’est impossible on a au moins une vie si chienne soit elle. Y’a un siffleux dans la place pourquoi ne se terre-t-il pas. Bobonne est « gelée » elle me demande l’heure et la journée, j’hésite, « vous savez pas vous non plus ». Elle crache des glaires. Maigreur anorexique, rimmel coulant, permanente défaite et une démarche particulière. Rien de nouveau. Le gars est étendu sur un plancher souillé dans un demi-coma d’intoxiqué. Il a commencé sa course folle dans la nuit à coup de taxi et de seringue « pus une cenne » les shylocks sont voraces. Le gars fait faire sa lessive par Bobonne il grimpe l’escalier avec la fausse assurance que lui donne la peur. Le gars a confondu le St-Laurent frappé, un verre d’eau glacé, avec le bar du même nom. Il a « spotté » un petit local où les « weirdos » du building se rendent. On lui a dit qu’il y a du fric que c’est assez sombre pour ne pas se faire prendre. Y’a qu’à briser deux fenêtres et hop ! La chaîne stéréo, le four micro ondes, la petite caisse. Ce « cash » là ça dure pas trois quatre quarts de poudre et ça y est faut recommencer. Trois gars se colletaillent à l’arrêt d’autobus « il l’a eu son break » suivi d’une bonne poussée « il l’attend ».

Le gars s’en fout de l’an deux mille c’est une journée comme une autre avec son lot de misère. Il est quand même heureux d’avoir survécu au foyer d’accueil à la prison à la rue. Aujourd’hui ce sera pas des sandwiches un bon gros steak de seize onces bien grillé la viande ça le rend affable. Une fois par année c’est pas de trop fini les biscuits soda et le beurre de peanuts. On sera heureux. Il fait de longues déclarations d’amour à Bobonne. Comment fait on des enfants ? Ovule spermatozoïdes ? C’est bien ça ? Le gars revient des courses avec Bobonne il marche les fesse serrées m’a menacé avec un couteau de boucherie. Bobonne le suit quinze pas derrière. Le gars il balançait des poches de cinquante kilos en piles de dix il disait le travail ça te fait voir du monde comme à la légion. Le seul que tu vois il te montre son cul en pilant devant toi. Le gars traîne sa maîtresse le surveille sur le trottoir, elle l’attend au cas où, elle veut lui donner une bonne volée, elle pèse cent cinquante kilos. Je suis une de ces ruines assis au bar je ressasse mes malheurs mon visage se reflète dans le miroir. Je me regarde prendre une gorgée je cherche de l’amour de l’affection tout ce qui sort de ma bouche c’est des jurons et envoèye un double de plus on va finir ça là intoxiqué d’une longue agonie psychotique. Je regarde mon visage se défaire. Narcisse est idiot il ne parle qu’à moi vide des doubles scotch il pètera le verre le long du comptoir et se taillera la gorge. Je suis devant une église y’a une enseigne de Ben-Gay des ouvriers réinstallent les portes. Une jeune fille chante en s’accompagnant d’une guitare transparente. Un animateur de télévision noir fait son numéro. Un homme au visage jaune rond et ridé comme une lune sort de l’église derrière lui y’a des monseigneurs au visage blanc et aux mêmes traits. Y’a un enseignant qui disait « les faiseux de trouble comme le gars on les envoèye on a pas besoin de ça ». Belle pédagogie ! Le gars a versé de la peinture dans le corridor. Il s’en va dans une loge miteuse avec trois ou quatre autres danseurs. Il se masturbe pour faire grossir son sexe en prévision du spectacle, ça pue, ça sent le sperme et la sueur y’a des miroirs cassés le tapis est brûlé sur une table basse des sachets vides traînent plus tard les danseurs sodomisent le gars. But the show must go on ! Le gars a essayé de soigner ses condylomes avec du peroxyde il s’est brûlé l’anus. Le gars a peur il se sent traqué il s’enferme seul dans l’appart il est sous tension il garde une photo d’un ancien amant dans le fond d’un tiroir, il nie ça, a toujours nié préfère les aventures avec les femmes. Il a reçu une main sur la gueule, le revers, les jointures ont claqué sur sa bouche y’a un filet de sang. La pute noire qui l’enfourchait a dit « your teeth are bleeding ». Il est venu a payé et est parti. Le gars se lève en sueur fébrile il a fait des cauchemars son sommeil est léger il dort à côté de Bobonne sous une grosse couette qui le rend fou. La fenêtre est ouverte à moins vingt c’est intenable il passe de la chaleur au froid le plus cru. Il s’est trouvé une bicyclette il attend avec son sac sur le dos. Les pneus de sa bécane laissent des traces dans la neige. Les pigeons dorment encore il sort du resto aux serveuses sexy et se tient l’entrejambe « J’ai le goût de chialer à matin quand tu veux chialer tu pognes le premier et tu lui balances ton tas de merde ». Il s’est battu ils étaient six dessus à coups de cap d’acier, ils ont bûché défoncé, violé, la raison est sans importance comme sa vie. Ils appellent ça un carencé affectif. Le gars a plus de clé pour entrer chez Bobonne. Entre deux opérations un chirurgien est parti se chercher deux pizza « all dressed » à moins que ce soit les restes d’une tumeur cancéreuse. La musique tonnait c’était bourré de monde, ils se « parkaient » dans l’allée comme du bétail parfois un corps une main le frôlaient c’était comme ça plusieurs nuits. Il se souvient du bécotage en écoutant Led Zeppelin à répétition avec sa première blonde ces jeux de soûleries où ils se plaçaient assis face à face un bouchon à l’envers sur une bière entre leurs jambes écartées ils devaient faire tomber le bouchon en jetant un autre bouchon, le premier avait droit à une rasade. Bobonne parle seule assise sur le quai du métro elle engueule quelqu’un qui n’est pas là. Le gars a des pensées homicides, ça dort mal, il essaie de les chasser. Il attend la phase Karposie de sa maladie c’est la finale on lui a arraché toutes ses dents. Il est toujours dans la nuit mentale. Le gars sent l’ail il dit que ça chasse la maladie. Des âmes volent dans la nuit. Le gars s’en sacre de la littérature il lit Archie. Une autre soirée débile à faire la vadrouille de bar en bar. Bobonne ne voulait plus le voir il la poursuivait dans la rue en criant des je t’aime, un de ses « amis » avais tenté de lui parler, il menaçait de s’étendre au milieu de la rue. Il disait « elle peut faire ce qu’elle veut de son corps ». Il était en larmes, elle ne lui appartenait plus, ne lui avait jamais appartenu. Un homme au visage rimbaldien debout au coin ajuste ses écouteurs. Dans une vitrine un mannequin porte une robe translucide couleur queue de paon. À zéro degré Celsius le gars se promène en t-shirt il a connu les froidures de la terre de Baffin. Calvaire ! Y’é temps que je revienne à terre pis que je lâche les bibliothécaires. Comme tous les grands dadais il collait son chewing gum sous son pupitre ou sous le siège devait y en avoir des milliers de chiques sucrées. Le gars c’était un petit dur qui tapait avant de parler il crachait au visage du malheureux insouciant qui faisait pas attention. Il fume de l’huile on lui a dit que c’est de la résine de haschisch ça ressemble plus à de la Quaker State qui a fait cinq cent mille kilomètres. Le gars marche il rencontre un de ses créanciers « justement j’allais chez vous » tout faux mais pas moyen de l’éviter il était là au coin de la rue « je vais chez… ». Un gars qui deale de la dope et lève le coude. Le gars lance des balles de neige au visage des vieux ça gueule fort. Avec sa veste aux couleurs américaines ses joues creuses ses poches sous les yeux il erre dans la ville à la recherche d’argent. Deux gars ont fait une pancarte qu’ils exposent sur le bord du trottoir y est inscrit « Institut d’étude libertaire sur le pot ». J’ai vendu ma rédemption au gris de l’hiver j’ai envie d’aller à la chasse aux mots les miens sont pris comme des étrons sur un lac gelé. Le gars est parti jeune de chez sa mère les services sociaux l’avaient sorti de là parce qu’elle se gelait tout l’argent y passait. Le gars dès qu’on touche à ses émotions se retire dans une sorte de cogitation cérébrale il devient fermé comme une huître, muet. Ça mène à rien tout ça il cherche ses mots pour dire la répétition monotone des heures. Comment, lui, si assoiffé d’extraordinaire nage dans une vie banale un peu comme les porcs qu’on engraisse sans effort. De la banlieue ils entraient à Montréal par le pont Pie neuf. Le gars disait « Nous v’là en ville » émoustillé par le contraste que faisait l’éclairage des lampadaires et la noirceur de l’autoroute. Ma face de cochon ! Ma face de chien ! Le gars se promène en ambulance dans ses états « post-trip ». Il répète et répète « j’ai manqué mon coup » comme ça sans savoir. Il a manqué sa vie, s’était trop débattu c’était une débâcle, il est un billot à l’écorce ramollie pris dans le courant va s’arrêter dans un tourbillon pour tourner et caler plus profondément il s’accrochera entre deux pierres et restera dans l’abîme. Damné ! Maudit ! Le gars courait comme bien d’autres devant le rouleau compresseur plusieurs trébuchaient écrasés on en parlait plus pas le temps fallait courir plus on courrait plus on se fatiguait plus le rouleau prenait de la vitesse personne pensait à se jeter sur le côté mieux vaut la course à mort que le fossé de toute façon du bord de la route on se chargeait très bien de vous y renvoyer, le fossé c’est les limbes il courrait trop bien pour ça. Je cherche dans mon âme où est le gars dans ce matin froid j’espère qu’il a pas passé la nuit dehors à marcher pour ne pas tomber en hypothermie. Le vent brûle le visage les membres s’engourdissent vient un temps où on a chaud on crève nu à moins trente. Y’a pas de vie sans histoire la mienne comme celle du gars sont de longues dérives pourtant je m’accroche je m’accroche à la vie à sa beauté qui perce à travers une œuvre de Schumann. L’hiver fait des âmes de glaçons figées dans des débuts de prières jamais achevées. On damne plus qu’on prie. Damné pays ! J’irai « tramper » dans le bas de la ville avec ce gars à la veste de cuir et au lobe de l’oreille clouté. Une fête un concours Miss Amérique du sud Montréal tout le monde a ses plus beaux habits. Nous, habillés comme « la chienne à Jacques » on se fait discret. Lypsinc, pas de danse. It’s across the borderline. For everything the north gave it exact the price in return. Nous les gringos on sait pas comment la vie est dure au sud. Le gars peut jamais s’empêcher de penser à une île déserte où ils vivraient seuls tous les deux avec le chien une mer bleue remplie de fruits une source à portée de main et sa femme gentille, dévouée, tendre, respectueuse, aimante et hardie. Il lui a quand même foutu son poing sur la gueule. Le gars se bat personne veut plus le voir. Le gars est un maniaque du juke box il veut régler la chorégraphie des soûlards quand y’a pas de machine il donne sa cassette. L’ambiance c’est important pourtant cette musique là adoucit pas les mœurs. Bobonne ! Qu’est ce qu’elle a Bobonne, elle gueule et gueule au bout de sa caisse de vingt quatre aux bouteilles qui s’entrechoquent. Une sonnerie qui appelle le fidèle soiffard à la célébration solitaire. Les petits malfrats je les ai connus les bras tatoués, un vol par-ci, une fraude par-là, ça gigotait dans les gargotes ressemblaient à des gargouilles au gosier grêlé. Le gars dit « j’ai le bat au vif » à force de se branler mutuellement lui et son « copain » étaient épuisés, ça gémissait dans la cabane ça pleurait aussi si Bobonne savait. Les compagnons virils lui plaisaient, l’odeur surtout, l’after shave cheap mêlé à la sueur. Le gars a « pawné » sa guitare pour de la dope tremble trop peut plus jouer peut pas faire un sans l’autre. I can’t quit you babe. He says « she’s my pride and joy ». Le gars disait ça qu’il en était fier, fier de quoi ? De cette bouche aux relents d’ail de cigarettes et d’alcool de cette façon qu’elle avait de faire calciner le steak. De flamber l’argent au casino au fond il s’en crissait ça lui faisait un toit un matelas.

Il est entré avec un fusil, rempli de jalousie. Elle est restée muette. Kesse tu faisais ! Oussque t’étais partie ! T’es une ostie de chienne ! M’en va te montrer ! Y’en aura pus de niaisage ! Il démolissait l’appart à coups de pied. T’en verras pus d’autre ! Tu verras pus rien ! On va partir toé deux ! Tu me laisseras pus tout seul ! C’est fini cette affaire là ma tabarnak ! Il la tirait par les cheveux au milieu de la pièce. Tu voé ce que tu m’as faitte ! Je coucherai pus une christ de nuitte dehors ! Pis toé tu fourreras pus avec n’importe qui ! Il a placé le fusil sur sa gorge, c’était fini, elle se sentait seule, si seule plus de voisins plus d’amis elle a fait une prière. Après le gars a accoté la crosse sur le plancher s’est assis sur une chaise en plaçant le canon sous son menton c’était fini pour lui aussi. Ne restait plus que deux cadavres dans un appartement rempli du silence de la mort.

Lexique

Baffin (terre de) : île de l’archipel arctique canadien
cap d’acier : bout renforcé des bottes
cenne : centième partie du dollar
christ : juron
coletailler, se : se chamailler, se battre
envoèye ! : allez !
faiseux : faiseur
fif : homosexuel
geler (se) : se droguer
magané : abîmé
mail : centre commercial (américain « mall »)
ostie : juron
piler : faire des piles (ici, avec les « poches »)
poche : sac
sacrament : juron (sacrement)
shylock : usurier
spotter : apercevoir, identifier
tabarnak : juron (tabernacle)
weirdos : gens bizarres

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Paysage 831 : Balagne, Corse (2009).