Littérature     Essais 

Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

Présentation    Textes    Livres    Presse    Archives    Proposer    Contact

Fil littérature : 

Fil littérature (RSS 2)

Petit gars

Bernard Saulnier

septembre 2000

Je pense à cette souffrante impression de déjà vu, comme un éclair où je vois se dérouler devant moi ce qui s’est passé, j’essaie de déjouer le diable et fais le contraire de ce que je vois. Je pleure en me disant que je recommencerai trois fois mon secondaire, on m’a donné des billets de baseball avec la signature de Bill Stoneham. Je veux juste un peu de foi pour pas me flamber. Je pense à Ham Nord à la limite de la Beauce et des Cantons de l’Est, ma virée de perdu à Acton Vale, à Sainte Marie d’Ely, à Upton au théâtre où deux inconnus sont entrés dans la grange, encore Young il est toujours là en sourdine. Je suis dans un appartement, devant dans la rue y’a un énorme trou qui menace de faire crouler l’édifice. Je sors rapidement y’a des ouvriers partout, reste que la façade ça prend feu. Dans les années soixante dix je trouvais pénible de me lever et d’entendre tous les matins tie a yellow ribbon around the old oak tree, la guerre était finie, je portais les cheveux longs une chemise de laine rouge à carreaux, je connaissais aucun principe j’étais révolté. L’été me rappelle les cabanes dans les arbres du boisé, cet arbre abattu qu’on appelait la bûche sacrée, les jeux de cache-cache. Les journées de pluie il ne reste rien de ça ou peut être d’autres enfants qui s’amusent. Tant que je l’ai dans la bouche ça va. Je suis dans l’aile des fous assis seul sur une chaise, j’ai peur, j’ai peur, peur qu’on m’empoisonne, un vieux bonhomme pisse par terre, dans la salle commune la télé est toute brouillée. J’ai chaud j’ouvre une fenêtre, un préposé la ferme. Je retourne dans ma chambre, fait froid, la fenêtre est ouverte. Ici, maintenant, y’a une odeur de chocolat comme si c’était Pâques. Je rêve de forêt, de lacs, de rivières y’a que le béton, une bonne volée de mouches noires remettrait les choses en place. J’ai appris que le froid brûlait en me collant la langue sur un poteau d’acier. L’enfance paraît si loin, l’adolescence un peu moins j’étais malheureux. J’aimais bien dormir dans une tente à la campagne loin de l’asphalte l’air était frais. J’ai souvenir d’une sorte de fièvre typhoïde. J’avais bu de l’eau contaminée au purin et aux substances chimiques qu’ils utilisent dans les champs. Une substance blanche une sorte de limon m’irritait les yeux, j’avais le souffle coupé, intoxiqué, empoisonné. Beaucoup plus tard j’ai rebu de l’eau d’un ruisseau au bord du chemin entre l’île Verte et Saint Paul de la Croix, l’eau était vive limpide fraîche j’ai vu quelques truites. J’ai trempé mes pieds fatigués de marcher sur la gravelle.

Enfant, j’ai toujours eu peur de faire réparer ma bicyclette chez le garagiste. Camelot pour un journal du matin je savais pas administrer. Je prenais l’argent pour acheter des cigarettes, mon père a payé pour les pots cassés. Je voulais fuir vers la ville mais suis retourné à la maison. Y’avait aussi les visites au petit jardin zoologique du parc Lafontaine. J’étais toujours agité j’ai brisé un carreau de la porte et me suis coupé le poignet mon père avait emmailloté tout ça. Mes difficultés scolaires c’était en math je pensais à l’écureuil de mon père sur le chantier dans le bois. Encore l’aile des fous, cette dame qui pleure parce qu’on la place en contention la garde dit que c’est pour son bien. En soixante douze j’avais seize ans je lisais les journaux me gavais de télé. J’aimais la pancarte Yankee go home ! Ma mère disait que je deviendrais éboueur, c’est un travail honorable. Je voulais devenir Batman. Le voisin recevait des cartes postales à la poche. On refait pas ses souvenirs on peut pas les réinventer. Dans une nouvelle école j’ai dit à un gars de m’attendre à quatre heures ça été la bagarre, le lendemain j’avais une bande sur le dos ils m’apprenaient à vivre. C’est une enfance ordinaire, j’allais au baseball. Je jouais très mal. Une fois ma mère m’a déguisé pour l’Halloween j’ai eu honte, c’est idiot ! Je plaçais les enceintes de chaque côté de ma tête couché sur le plancher du salon et me laissais envahir par la musique. Un jour j’ai découvert les plaisirs solitaires, je me suis dit si on devient sourd à faire ça je le serai. Je me frottais même en classe ça m’a valu une expulsion. À tous les soirs je me rendais au parc on fumait on buvait les soirs d’automne les plus froids on s’engouffrait dans le kiosque. Je me branlais, je me branlais ça m’apportait un soulagement, j’étais déjà tendu, parfois, je prenais l’autobus comme supporter de l’équipe de hockey municipale, au match, je gueulais à plein poumon. Moi je jouais que dans la rue. J’ai été confirmé j’ai eu un missel je l’ai jamais ouvert. Je me suis mis des idées bizarres dans la tête comme l’illusion d’être d’une famille noble. Une journée où j’étais seul j’ai essayé une robe, je me sentais comme un saucisson, j’étais ridicule je me branlais à la vue du moindre morceau de peau au bord de la piscine. L’enfance l’adolescence c’est mêlé. Quinze ans, l’accident, premier joint, premier buzz. Ma mère gueulait, le gazon était mal fait. Quand je me plongeais dans un livre elle me disait d’aller jouer dehors l’hiver fallait se lever tôt pour pelleter l’entrée. Tout ça… Tout ça… Quoi donc encore, les jeux de combat avec mes frères. Perdu à ma première sortie en métro en me rendant chez un oncle. Je préférais souvent être ailleurs que chez mes parents. J’allais chez les voisins le malaise était déjà là. Je rêvais à rien crachant sur tout ce que les vieux avaient bâti, vieux ! Je le suis et comprends ceux qui me crachent dessus. Mes idoles étaient mortes d’autodestruction. Je ratais tous les cours, préférais la taverne le vieux qui parlait au verre en face de lui, c’était le chemin débile. Mon père disait que nous étions une famille simple, j’y voyais rien, rien que ces journées dans des enfers d’usine. Pour faire mon smart je me disais agnostique. Je faisais des balades à bicyclette. J’en ai oublié, oublié des grands bouts. Je me rappelle avoir marché dans le courant de la rivière Saint François, pissé d’une chaloupe dans le lac Vert, des visites aux Chutes à l’Ours, à Val Jalbert, à Saint Félicien. À la maison j’assemblais des modèles réduits d’avions d’autos. Je me souviens aussi de Tadoussac, de Sault aux Moutons, l’automne le gris du ciel, le gris du fleuve j’arrivais à être bien qu’en roulant. Je me rappelle ce chapeau de paille qu’un oncle m’avait acheté pour une partie de pêche à la truite. Les bleuetières cet énorme cratère formé par un météorite. Quand mes parents étaient partis j’invitais mes amis, me saoulais pendant qu’eux s’amusaient la musique au fond. Les filles de Regina Asumpta aimaient les Rolling Stones moi je préférais les Beatles. Je trouve refuge dans la mémoire, ces journées à ramasser des déchets sur un terrain vague. Les danses, dancing party, j’étais pas à jeun jamais invité une fille, j’habitais un bungalow banal de banlieue. Je connaissais pas ma chance. Vient un temps où les petits bums se posent des questions. Mon père m’a souvent trouvé du boulot. Une fois sur des presses à métal j’ai eu peur de me couper les doigts, je lui ai dit j’ai passé l’été à glander. J’ai pleuré j’attendais mes parents assis dans la fenêtre du salon.

Si je reviens au présent y’a des types qui mangent une raclée à Saint Henri, un petit caïd qui fait ses gammes sur le dos du pauvre monde. J’ai des envies d’espace de mouches noires et d’épinettes. Au fond je me conte des mensonges, des rêves de petit gars de la campagne. Je me demande quand je vais cesser de jouer au fou, jamais probablement, parce que l’autre, cet autre inconnu me fait trop peur. J’ai de ces retours en arrière de vagues souvenirs de moments vécus. J’ai regardé une partie de football canadien ça m’a rappelé ces parties jouées dans un terrain ensablé je me ramassais tout sale les souliers pleins de sable. Adolescent j’étais ignorant ou romantique je sais pas. Quand je me retrouvais devant C. j’ouvrais grand les yeux et la fixais croyant qu’en la regardant comme ça elle sentirait mon béguin pour elle. Jusqu’au jour où elle en a eu marre et m’a demandé pourquoi j’ai été incapable de lui dire. À chaque retour de l’école j’admirais la Mustang Shelby G.T. du riche du coin. Parfois je plaçais un comic book dans un autre et payais que pour un. Un cousin et un voisin me crachaient dessus pour se défendre. Un gros plan du visage de Dolly Parton des cils de trois pouces, une perruque de cinq étages, du fard bleu ciel sur les paupières et des lèvres rouges c’était en mille neuf cent soixante dix sept. Debout à l’avant de la scène, saoul, je dansais dans la boue. Je me suis retrouvé allongé le long de la maison du docteur un gars m’a demandé si ça allait. J’étais sans connaissance. Les promenades en vélo jusqu’à la laiterie au bord de la rivière. Combien de souvenirs, combien de souvenirs, comme cette expulsion d’un collège privé. Mon père pleurait. J’étais assigné à domicile. C’est difficile de se rappeler tous ces petits moments, ces sautages de clôture, ces jeux de cow boy, de guerre, de cartes à l’effigie de sportifs. Les mauvais coups, un réveillon du jour de l’an deux sœurs m’avaient invité on a bu viré la maison à l’envers, elles faisaient du baby sitting. J’étais dans les vapes, elles voulaient baiser, faisait froid la fournaise fonctionnait plus. Je l’ai redémarrée y’avait plus d’huile brûlé le moteur. Une des filles a vomi dans le lit des propriétaires. Plus tard je me suis fait édenter une jolie jeune fille m’a invité à un party de fin de saison. Je la trouvais bien mais avec mes gencives pas guéries j’ai pas osé l’embrasser en la raccompagnant chez elle. Mon enfance… Mon adolescence… J’avais sur la poche arrière de mon jeans un écusson où la feuille d’érable avait été remplacée par une feuille de cannabis. C’est dans la lignée des psychopathes, pas de boulot, refermé sur moi. Étendu sur le gazon avec les copains je regardais les étoiles leur disais que dans mon appartement je ferais un party pour toute la gang. J’arrive pas à regarder les singeries de la télé, enfant je passais mon temps devant ça, cette boîte, je regardais tous les films. Gary Cooper, John Wayne, Audrey Murphy, Steve McQueen, Clark Gable et combien d’autres Marlyn Monroe, Zaza Gabor, Eva Gabor, Raquel Welch, Elizabeth Taylor, Sophia Loren, Shirley Temple, Ava Gardner et encore et encore ça m’intéresse plus. J’ai eu mon réveil sexuel devant la télé aussitôt qu’on montrait de la chair je m’empoignais le sexe. Ce que j’étais malheureux. À mon premier french kiss je me suis enfui j’ai eu peur. J’ai une de ces envies de parler, de me retrouver avec une femme, de tout lui confier, ma misère, ma peur, ma douleur, mon échec. J’ai l’âme pleine de trous fatiguée des bêtises. Combien de temps je vais vivre dans ces foutus souvenirs, la première fille que j’ai baisée à l’arrière d’une mustang soixante sept.

Ça donne froid dans le dos, deux jeunes tués, ils auront pas la chance de se fabriquer des souvenirs. La vie coupée là par un malade, malade ça convient pas, un criminel, un assassin. Je comprends pas, pourquoi s’en prendre à des innocents qui n’ont jamais fait la moitié du mal infligé. Je me levais pour passer le journal, les chiens jappaient, le soleil se levait sur la banlieue j’y voyais rien me sentais condamné au malheur. Je m’assoyais entre le marbre et le premier but attendait que Pete Rose du Cincinnati vienne au bâton, en forme, il frappait un circuit. La foule s’animait. On passait des soirées à jouer aux cartes dans le sous sol, on terminait en se faisant livrer un sous-marin parfois on écoutait du rock, des solos de guitare. J’imitais le guitariste en faisant des crises d’épilepsie sur une guitare imaginaire. Je m’entraînais tous les matins sur mon vélo. Cet été là j’ai fait deux longues excursions dans l’Outaouais. Je cherche des souvenirs, je montais sur le toit de la maison pour plonger dans la piscine. Y’a Louiseville et la laiterie Caillette, plus connus que Jacques Ferron, avec une énorme tête de vache de trois étages. Ma grand mère avait posé sur le plancher une bouteille format jumbo avec un éléphant en relief sur le verre. Je voulais toujours me promener dans l’allée de l’autobus quand nous allions chez grand mère c’était en soixante et un. Je préférais le cinéma à la messe du vendredi saint. Le samedi au Rio pour vingt cinq cents on avait droit à des concours, des spectacles, du cinéma, ça durait tout l’après midi. Quoi d’autre encore ? La visite dans une station de télévision pour assister à l’enregistrement d’une émission. La maîtresse qui m’avait fait apprendre cette chanson folklorique idiote. On croyait parler anglais disait guédayer pour get out of here. J’ai perdu des univers, des univers de mots. Jamais été amoureux de la Sainte Vierge pas de chapelet que des viarges ! En me cognant sur les doigts pour bâtir ma cabane où j’ai jamais joué au docteur. Y’a cette crise que j’avais tapée à propos de raquettes il me les fallait tout de suite, j’ai pleuré, chigné, sauté, crié, ma mère a appelé mon père à son travail pour finalement me donner l’argent. J’étais un vrai monstre qui connaissait pas la valeur de l’argent, le pire, je m’en suis servi qu’une ou deux fois. Y’avait toujours cette musique rock, Deep Purple, Gran Funk, Santana, Ten Years After, Johnny Winter, David Bowie, Led Zeppelin, Traffic, Mountain, E.L.O, et ce Tubular Bell que j’écoutais après l’école dans un demi sommeil assommé par le grass. C’était des idoles ma chambre était tapissée de posters bon marché trouvés dans des revues. On meurt à ses souvenirs comme la vague sur la falaise ça part et ça revient dans des espaces habités par de foutus beaux mensonges racontés sans emprise sur le réel. Dans ma chambre un matin le plancher était envahi de fourmis. Je passais tout l’été dans le kiosque sous les érables centenaires parfois je partais en virée dans les villes autour. Je poussais jusque dans le bas du fleuve sur la monotone route vingt y’avait rien à voir j’étais déjà dans le désespoir. Une fois la voiture a fait des tonneaux au bord d’un rang je m’en suis sorti sans blessure. Je me rappelle peu de choses des villes que j’ai vues, la McDonald à Drummondville, la passe à saumon de Matane et ces moulins à papier un peu partout en province. Dans nos jeux nous descendions vers la rivière à la base du pont et là on se glissait sur une bande de ciment de douze centimètres jusque sous le pont, on se faisait croire à de grands malheurs si jamais on tombait dans la vase deux mètres plus bas. J’ai aussi joué dans de grosses canalisations d’acier qu’ils installaient pour finir une route. En classe je qualifiais les machines agricoles d’instruments aratoires. Un prof nous faisait écrire pendant tout le cours et nous lisait des extraits de libre enfant de Summerhill. Au primaire la médaille de bonne tenue, les petits chinois achetés. Un bas cul c’est peut être le pendant masculin d’un bas bleu. J’avais hâte d’être grand pour manger des bonbons tout mon saoul me goinfrer de pizza et boire du soda à en vomir. J’ai des regrets comme d’avoir acheté ces souliers à semelles compensées, de m’être fait déchirer les talons de billets par un commis francophobe. Très tôt j’ai voulu refaire le monde plus je voulais le refaire plus il se défaisait, ça s’écroulait je tombais avec. Je restais couché devant la télé à me remplir de rêves empruntés. Des mots de Leonard Cohen First we take Manhattan then we take Berlin. Je connais que les usines de Montréal, elles ne veulent plus de moi. Y’a toujours ce manque de mémoire l’idée que par les mêmes moyens on arrive au même résultat. C’est la rentrée scolaire j’aimais bien les copains qui racontent leur été. Moi, je dirais pas que j’ai eu mon réveil sexuel et que je me masturbais dans des sacs de plastique. Un gars m’a donné une collection de Playboy et m’a mis dans l’embarras parce que ma mère les a trouvés. J’en achetais de nouveau et les entrais en les cachant dans ma veste et mes pantalons. Quand je partais de la maison je pognais la chiasse à m’en beurrer les culottes. Quoi d’autre encore dans cette adolescence, enfance, les jouets Johnny West, Billy Blastoff et compagnie, les jeux d’assemblage futuriste. Dans l’adolescence un oncle qui veut m’inscrire en éducation spécialisée mon père n’a pas apprécié. Les soirées dans les hôtels du vieux Montréal. Le retour du H. B. en fauchant les poteaux de signalisation. Le remontage d’une maison de pièces j’étais plus dans l’adolescence à ce moment dans mon appartement toutes les nuits quelque chose claquait à répétition pendant des heures. J’étais déprimé, seul, mélancolique, neurasthénique. Y’a ces yeux, ces yeux qu’elle a qui vous découpent avant d’avoir dit un mot elle vous pèse pas je suis qu’un salaud de plus a qui en faire baver. J’ai quoi comme souvenirs… Mes revolvers jouets avec l’étui en cuir. C’était quoi l’avenir le nez dans un comic book. Je suis loin des voyages d’autobus à dix cents, les flos gueulent. Sécher les cours j’appelle ça foxer, je foxais dans les corridors de l’école assis sur le plancher au tapis tout brûlé, y’en a qui jouaient de la guitare moi je chantais. Un traumatisme y’en a eu un, c’est fini, faut composer dans tous les sens. Mon départ de la maison paternelle combien de fois j’ai été mis dehors, comment, incapable de vivre emprisonné par la peur je suis revenu. Un jour y’a ben fallu que je quitte. Qu’est ce qu’il y avait dans ces jours sombres où même le soleil le plus radieux me plongeait dans un désespoir sans fond. J’avais peur de plonger du haut du tremplin je préférais admirer les jambes de la lifeguard. Y’a aussi un pique nique au bord de la route gravelée entre Val D’Or et Chibougamau, des nuages de moustiques. Je faisais dans le désespoir d’un enfant gâté. J’ai frappé une petite fille ma mère l’a appris et averti de ne plus jamais toucher aux petites filles. Je me promenais sur une moto miniature Triumph rouge. La Triumph s’est transformée en lit pour bébé. J’attendais un copain commis aux fruits et légumes pour lui je devais être un légume de plus. Je vous ai pas parlé de mes dents que j’ai usées en mâchant du bubble gum des bonbons et en buvant du café sucré comme un sirop. J’avais mal, j’avais mal je les brossais pas, j’avais peur du dentiste. J’ai passé de longues nuits blanches à faire les cent pas, à souffrir. Quand j’en avais assez je m’assommais avec de la codéine et du whisky. L’épicier me donnait du madame j’avais que huit ans et j’étais déjà révolté. Comme n’importe quel petit gars je voulais laisser une trace, une espèce d’artefact archéologique pour le futur, mon père avait fait du ciment s’était débarrassé de ce qui restait dans un trou sur un terrain vague derrière la maison j’y ai jeté une pièce de cinq cents en nickel. Je cherche de nouveaux jeux mais y’en a pas tout au bout c’est du pareil au même. Un colporteur est entré chez nous pour vendre un détecteur de fumée à un prix faramineux. Il montrait des photos d’enfants brûlés à ma mère. J’étais au courant du prix d’un détecteur je l’ai engueulé c’était une façon de m’affirmer, il a quitté sans rien vendre. Y’a cette fois où dans un parking une voiture avait le réservoir qui fuyait, j’ai jeté une allumette dans l’essence tombée sur l’asphalte je me suis retrouvé à sauter dans les flammes j’ai réussi à éteindre, une autre fois j’ai laissé un sac de couchage sur une fournaise il a pris feu la fumée a envahi la maison j’ai ouvert toutes les portes en plein hiver j’ai couché sur le plancher j’ai tellement gelé que je me suis retrouvé avec une pneumonie. Quand j’allais au restaurant fallait que je fasse comme du monde, moi, du monde j’ai jamais su ce que c’était. Je me taisais le bla bla était irréel, les livres, mes livres parlaient beaucoup mieux. Adolescent j’étais pas très beau j’avais la coupe au rasoir que ma mère me faisait, ça mettait en évidence mes oreilles que je trouvais énormes. Elle a fini par accepter que je porte les cheveux longs. Je les faisais gonfler en les brossant à rebrousse poil avec mes dents ébréchées et mes lunettes de grand-père station wagon ça faisait dur. Le samedi matin ma mère faisait des galettes à la mélasse elle prenait une moitié de la table pour les faire refroidir. Moi, j’étendais le journal sur l’autre moitié et en lisant me goinfrais de biscuits chauds. En même temps j’achetais des livres illustrés américains sur les motards. J’étais fasciné mais on apprend pas tout dans les livres, quelques mois plus tard pas très loin de la maison deux motards se faisaient assassiner. J’ai commencé à avoir peur, plus tôt, j’avais vu un biker avec une winchester sur sa moto. J’écoute un scherzo de Chopin. Vanité, vanité.

Je suis pas un génie jamais réussi à passer les examens de troisième secondaire, j’y allais pas, au printemps je préférais être dehors que trimer sur des questionnaires objectifs. La messe du vendredi saint était interminable pour le petit gars que j’étais, à genoux, debout, assis on rigolait pas beaucoup, je revenais à la maison et mangeais maigre, tout ce que j’ai retenu de ça c’est mon vocabulaire parsemé de sacre de juron bien sentis, cet éternel ’stie qui me lâche jamais. Je sais que je suis comme le Guillaume de Lemelin, la tête perdue dans les livres au milieu d’un océan balayé par la tempête. Mon père arrosait la cour pour faire une patinoire mais dans des patins j’ai toujours eu mal aux pieds plus tard ç’a été l’étang du terrain vague mais on jouait au hockey bottines. La maison était entourée de marécages c’était le royaume des maringouins et du DDT. Je pense aux files d’attente, I was not mister Goodbar. Je me suis fait assommer dans un show rock je gueulais trop fort après les dealers. J’essaie de me recueillir de retrouver ma foi d’enfant confirmé avec le soufflet, on m’a donné un chapelet que dans mes aspirations prolétariennes j’ai changé pour le petit livre rouge de Mao, vite brûlé aussi. Petit gars j’avais honte de mes parents je sais pas pourquoi. J’aidais mes camarades en classe tout était si facile plus tard ça c’est gâté j’étais pas habitué à l’effort. On m’a enfermé dans la chambre suis sorti par la fenêtre. J’aimais l’odeur du papier, du cuir cartonné de mon sac d’école. Y’avait ma duomatic modifiée siège banane poignée mustang. Je m’attaque à mes souvenirs comme à la poubelle que j’oubliais de sortir à mon lit que je laissais défait à ces vêtements qui traînaient. Y’a pas d’aventure là juste un petit gars la peur dans l’estomac. Ils m’appelaient beaver à cause de mes grandes dents et le malheur que j’avais eu de traduire castor. Le surnom m’est resté. Beaver ! L’animal emblématique du Canada laborieux à construire des digues que les hommes font sauter. L’écriture c’est une espèce de digue ça retient un bout de temps on force en la bâtissant mais non ! Les familles de castors… Tiens l’anus des castors sert comme antispasmodique et stimulant.

Y’a eu cette crise j’avais six ans le souffle coupé parce que je ne pouvais aller à l’école, on m’a prescrit une de ces pompes, un médicament, d’après le médecin c’était de l’asthme. J’ai l’impression d’être un « habitant » un gars qui vient de la campagne. J’en faisais pas des châteaux de sable je faisais des routes des ponts des digues et des barrages que je démolissais à coups de pied pour les rebâtir aussitôt. Une autre impression d’être perdu comme dans ces pavillons de l’Expo visités à l’envers. Une tante m’avait suggéré de me faire faire une coupe Afro. Je me suis fait défriser, une bonne idée ! Ça brûlait ! Pomme de terre, saucisse de Toulouse, petits pois et carottes avec du pain et de la margarine, frugal. J’aimais pas le poulet du dimanche, dans une crise impardonnable j’avais violemment renversé mon assiette sur la table. Je me vois encore dans la barboteuse la balle de golf que je reçois sur la tête. Je pleurais un bourdon m’a piqué sur un bras j’ai eu peur, j’ai encore peur suis encore gauche comme un petit gars qui a les choses trop loin de sa portée et qui s’étire en renversant tout. Y’avait aussi ma wâgine comme on disait, de wagon, un petit chariot à quatre roues où je mettais un genou et poussais avec l’autre pied en tenant le guidon. Je donnerais je ne sais quoi pour retourner jouer avec ma wâgine au lieu de pitonner les soixante seize chaînes de télévision. Criss qu’on avait du plaisir à table ! À s’agacer, à s’étriver, on se fixait, moi assis à la gauche de mon père du côté de la main où il lui manque des doigts. J’ai brisé ma guitare et ma télévision dans une crise de rage j’ai lancé tout ça sur les murs. Cette mémoire comme des trous dans un mur de carton pour voir un bout de sein. Je me vois dans le bus de l’équipe de hockey, les gars pelotent les filles les embrassent à pleine bouche moi je les envie. Station d’essence British Petroleum lettre jaune sur bannière verte, je faisais pompiste, une revue porno dans le tiroir du bureau je me rinçais l’œil et oubliais de replacer les bouchons de réservoir. Le samedi longtemps j’ai été plongé dans Pilote, Tintin, Spirou et de mauvais photo romans italiens. Je crois que j’ai trop rêvé. Une seule chose mérite le respect quelqu’un qui s’élève au dessus de sa souffrance pour faire le bien. Soudain je pleure en écoutant un solo de guitare réussi. Je demande à Dieu pourquoi tant de souffrance, j’imagine que c’est pour rendre les gens meilleurs. Je faisais le ménage dans le cabanon du bungalow familial parfois j’astiquais la voiture de mon père plus tard y’a eu les chaînes, des chaînes pour supporter les bottins dans les cabines téléphoniques, je voyais l’enchaînement à la routine je voulais pas. Je passais une gaine de vinyle et à une extrémité un crochet à l’autre un écrou c’était d’un débile avancé mais ça mettait du beurre sur la table. Je me perçois toujours comme un petit gars avec des ennuis d’adulte. J’achète des « bonbons à cennes » chez le dépanneur. Y’avait cette cachette un trou dans la terre on y mettait les cigarettes volées à nos parents. Je laissais le journal dans un bar où était inscrit dans la porte army navy. C’était climatisé le barman me recevait comme un grand en m’offrant un verre de liqueur douce. Tu sais ce que c’est une pellastine, c’est une pelle à steam ou un tracteur à vapeur ça vient de la bouche d’un enfant y’a rien de meilleur pour pelleter des nuages qu’une pellastine. Plus tard quelqu’un m’a mis une expression détestable dans la bouche, à un moment donné, à un moment donné par ci par là, le moment on te le donne jamais faut parfois payer très cher. Tout ça c’est de la nostalgie du jeu, du jeu parfois cruel comme ce gars qui m’avait lancé un sac de merde c’était pas si grave mais quand il s’est mis à faire tomber des billots du haut de la falaise c’était autre chose. Sur la patinoire je gardais le puck jusqu’à ce qu’ils me disent de le passer. Le dimanche et les messes dans l’auditorium de l’école, l’orchestre était mauvais, j’ai abandonné l’office pour l’écoute sérieuse du rock, du jazz et du blues des messes plutôt obscures aux oreilles puritaines. J’oubliais, j’oubliais le chien Micky, qui trottinait sur trois pattes en me suivant parfois il partait seul je ne sais où. Le soir je sortais sur le balcon et criais Micky ! Micky ! Micky ! Il revenait. C’était un petit bâtard mort très vieux. Ma mère disait qu’il rêvait un jour je suis arrivé à la maison il était parti. J’aimais bien me cacher dans une sorte de boîte à bois de chauffage, j’ai toujours eu tendance à m’isoler parfois je m’enfermais dans une penderie. Regretter cette enfance perdue est inutile it ain’t over till it’s over. Le seul enfant que j’ai vraiment connu c’est moi toujours parti dans des rêves et curieux de savoir le pourquoi et le comment des choses. Comme un enfant je m’amuse avec mes bébelles, j’ai pas le sérieux d’un enfant pour imaginer des mondes de guerre, de conquête, de désastre où il intervient pour briser le cours des choses. De l’école à chez moi j’avais qu’à traverser la rue pour aller dîner ça sentait bon la soupe, la radio jouait les joyeux troubadours.

J’attends toujours le père Noël, j’attendais fébrile, je ne dormais pas j’imaginais plein de choses, de cadeaux. Je voulais avoir une guitare, je l’avais dit à personne j’ai eu un jeu de dards, ingrat, j’ai fait une crise en reprochant à mes parents d’avoir acheté tout cet alcool plutôt que la guitare. Je suis comme ces enfants qui s’ennuient et qui disent maman j’ai hâte d’être grand, on devient grand bien assez tôt, tout nous trahit on peut plus voir la vie, on voit que son existence, remplit sa vie de n’importe quoi pour pas voir l’horreur, l’horreur de ne pas choisir de venir au monde. Écrire la joie c’est comme attendre qu’un ange passe. Je me vois sur la terrasse chez mon père en costume de baseball tu peux pas être plus triste que ça courir après une balle pendant que tes coéquipiers disent qu’ils ont pissé dans la bouteille d’eau. Nous autres les crève la faim on sert à ce que tu te trouves plus beau plus smart parce que tu travailles. Tu montes le mur, brique à brique qui servira à t’enfermer dans ta vanité. Je suis un petit gars qui a peur, peur des chiens sales qui font leur beurre avec ma misère. Je me vois avec ma mère dans le supermarché, l’allée des céréales, toutes ces boîtes colorées qui vous promettent le plus beau joujou, qui font paraître attrayant le plus fade des déjeuners. Je la suppliais d’acheter celle ci où celle là avec un stupide modèle réduit au fond de la boite ou la photo « autographiée » d’un sportif. J’entends Ferland chanter God is an American. Je sais pas où il est Dieu, je l’ai pas trouvé en assistant aux vêpres dans mon enfance. Je pense encore à mourir comme l’enfant gâté que je suis faut que j’affronte l’adversité avec tout ce qui me reste de tête. Dans le bottin téléphonique le nom d’un psychanalyste me saute au visage. Si je pouvais en finir avec mon autoanalyse qui me donne de la face de chien. I once was lost et le suis toujours parti ignorant dans cette absurde folie où je me maintiens. Que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au dessus de vous mêmes. Moi, les plus grands les plus vieux m’ont toujours attiré, cet air décontracté qu’ils se donnaient, ça faisait de moi une victime facile. Chez nous ils élevaient les enfants comme on élève les animaux avec quelques règles de bienséance en plus comme de toujours laisser le passage aux dames. Je cherche quelque chose de différent à faire comme quand j’étais enfant lassé d’un jeu en cherchant un autre. J’ai plus qu’un souvenir un tournoi de pétanque au terrain de camping c’était pas le midi de la France les boules étaient lourdes. Je trouve pas eau de jouvence dans le dictionnaire je confonds avec eau-de-vie. Ma mère faisait parfois de la pâte à modeler avec de la farine et d’autres ingrédients. Paraît qu’il faut accepter de se faire jouer dans les entrailles, se faire déstabiliser, remettre tout en question. Je retourne à l’enfance, la fois où nous avions amené des arbres en classe. R. me tirait dessus avec son fusil à plomb il riait. Ouais ! Je peux pas dire que je laisse Dieu écrire à ma place. Je suis vaniteux, va pour l’enfance, je la laisse là.

Lexique

biker : motard
bums : voyous
buzz : effet planant de la prise de drogue
cennes : sous
chigner : pleurnicher
criss : juron
étriver : taquiner, agacer
Ferland, Jean-Pierre : auteur, compositeur, chansonnier québécois (né en 1940)
Ferron, Jacques : médecin et écrivain (1921-1985)
flos : ados, petits jeunes
gang, la : bande d’amis
Lemelin, Roger : écrivain québécois (né en 1919)
pogner (la chiasse) : attraper (la chiasse)
puck : palet (la « balle » du hockey)
rebu : bu à nouveau
’stie : juron (ostie)
taper (une crise) : piquer (une crise)

du même auteur chez Hache:
précédent | suivant

Long texte émouvant entièrement consacré à des souvenirs d’enfance.

Imprimer ce texte

PDF à imprimer

 

© Hache et les auteurs sauf mention contraire - Flux RSS : Littérature | Essais
Paysage 162 : Grisons, Suisse (2006).