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Manifeste GNU (The GNU Manifesto)

Richard Stallman

1984

Texte original : http://www.gnu.org/gnu/manifesto.html
Traduction franaise : Hache 1999 (rvise en 2002 et 2008)

Le Manifeste GNU a t crit par Richard Stallman au commencement du projet GNU et faisait office d’appel la participation. Dans les quelques annes qui ont suivi sa rdaction, des petites mises jour ont t effectues afin de rendre compte de l’avancement du projet. Aujourd’hui, cependant, il semble prfrable de le donner en l’tat, tel que l’ont dcouvert la plupart de ses lecteurs.

Depuis la publication initiale, nous nous sommes rendus compte que le texte ici ou l prtait des malentendus que des formulations diffrentes permettraient sans doute d’viter. Des notes de bas de page ajoutes en 1993 aident prciser le sens de ces passages.

Pour connatre les logiciels GNU actuellement disponibles, consultez notre site web et notamment notre liste de logiciels. Pour savoir comment apporter votre contribution au projet, consultez http://www.gnu.org/help/help.fr.html.

Qu’est-ce que GNU ? GNU n’est pas Unix !

« GNU », qui est l’acronyme de « GNU’s Not Unix » (GNU n’est pas Unix), est le nom du systme d’exploitation complet et compatible Unix que je suis en train de dvelopper pour pouvoir le donner gratuitement quiconque en aurait l’usage.(1) Plusieurs personnes, bnvoles comme moi, m’aident dans cette tche. Nous avons grand besoin de contributions sous la forme de temps, d’argent, de programmes et d’quipement.

Pour l’instant, nous disposons d’un diteur de texte Emacs programmable en Lisp, d’un dbogueur symbolique, d’un gnrateur d’analyseurs syntaxiques compatible avec Yacc, d’un diteur de liens et d’environ trente-cinq utilitaires. Un interprteur de commandes est presque termin. Un nouveau compilateur C portable et optimiseur s’est compil lui-mme et pourrait tre disponible ds cette anne. Un noyau initial existe mais de nombreuses autres fonctions doivent y tre ajoutes pour muler Unix. Lorsque le noyau et le compilateur seront termins, il sera possible de distribuer un systme GNU permettant le dveloppement de logiciel. Notre logiciel de composition sera TeX, mais un Nroff est aussi en chantier. Nous utiliserons galement le systme libre et portable X Window. Par la suite, nous ajouterons un interprteur portable Common Lisp, une version du jeu Empire, un tableur et des centaines d’autres choses, ainsi qu’une documentation en ligne. terme, nous esprons fournir tous les lments utiles normalement inclus dans un systme Unix, et plus encore.

GNU permettra d’excuter des logiciels Unix, sans pour autant tre identique Unix. Nous tirerons profit de notre exprience d’autres systmes d’exploitation pour apporter toutes les amliorations qui sembleront souhaitables. En particulier, nous prvoyons d’utiliser des noms de fichier plus longs, des numros de version de fichier, un systme de fichiers tolrant aux pannes, le compltement automatique des noms de fichiers (peut-tre), la gestion d’affichage indpendante du terminal, et peut-tre, finalement, un systme de fentrage fond sur Lisp grce auquel plusieurs programmes Lisp ou autres logiciels Unix pourront partager un mme cran. C et Lisp pourront tous deux tre utiliss comme langages de programmation systme. Nous tcherons de prendre en charge les protocoles de communication UUCP, Chaosnet et Internet.

Dans un premier temps, GNU est destin aux ordinateurs 68000/16000 avec mmoire virtuelle, parce que ce sont les ordinateurs sur lesquels il sera le plus facile de le faire fonctionner. L’effort supplmentaire ncessaire son dploiement sur de plus petits ordinateurs pourra tre fait par quelqu’un qui souhaite l’utiliser sur les ordinateurs concerns.

Pour viter des confusions malheureuses, merci de prononcer le « G » dans le mot « GNU » quand il s’agit du nom de ce projet. (N.d.T. : En anglais, le nom commun « gnu », qui dsigne le gnou, se prononce comme le franais « noue ».)

Pourquoi je dois crire GNU

mon sens, la rgle de rciprocit exige que je partage les programmes que j’apprcie avec les personnes qui apprcient ces mmes programmes. Les diteurs de logiciels, cherchant diviser pour rgner, obtiennent des utilisateurs qu’ils renoncent tout partage. Je refuse de rompre de cette manire la solidarit qui me lie aux autres utilisateurs. Je me sentirais coupable de signer un accord de non-divulgation ou un accord de licence. Pendant des annes, j’ai uvr au sein de l’Artificial Intelligence Lab (N.d.T. : du MIT) pour rsister de telles tendances et d’autres attitudes dplaisantes, mais ils ont fini par dpasser les bornes, et il ne m’tait plus possible de demeurer dans une institution o de telles choses taient faites pour moi contre ma volont.

Afin de pouvoir continuer utiliser des ordinateurs sans dshonneur, j’ai dcid de constituer un ensemble de logiciels libres suffisant pour que je puisse me passer de tout logiciel non libre. J’ai dmissionn du Laboratoire d’IA afin de priver le MIT de tout prtexte lgal pour m’empcher d’offrir GNU gratuitement.

Pourquoi GNU sera compatible avec Unix

Je ne considre pas Unix comme un systme idal, mais ce n’est pas non plus un trop mauvais systme. Les fonctions essentielles d’Unix sont bonnes, et je pense pouvoir ajouter ce qui manque Unix sans les gter. De plus, adopter un systme compatible avec Unix serait commode pour de nombreuses personnes.

Conditions sous lesquelles GNU sera offert

GNU n’est pas dans le domaine public. Chacun sera autoris modifier et reproposer GNU, mais les personnes qui l’offrent ne seront pas autorises limiter la faon dont il peut tre repropos. En d’autres termes, des modifications propritaires ne seront pas autorises. Je veux garantir que toutes les versions de GNU restent libres.

Pourquoi de nombreux autres programmeurs souhaitent participer ce projet

J’ai trouv de nombreux autres programmeurs intresss par GNU et dsireux d’apporter leur aide.

Beaucoup de programmeurs sont mcontents de la commercialisation des logiciels systme. Il est possible que cette commercialisation leur permette de gagner plus d’argent, mais elle les met dans une relation de conflit plutt que de camaraderie avec les autres programmeurs. L’amiti entre programmeurs se manifeste essentiellement dans le partage de programmes ; les accords commerciaux gnralement utiliss aujourd’hui interdisent donc aux programmeurs de se traiter mutuellement en amis. L’acheteur du logiciel doit choisir entre l’amiti et le respect de la loi. Naturellement, beaucoup dcident que l’amiti est plus importante. Mais ceux qui prennent la loi au srieux se sentent souvent mal l’aise face ce choix. Ils deviennent cyniques et pensent que programmer n’est qu’une faon comme une autre de gagner de l’argent.

En dveloppant et en utilisant GNU plutt que des logiciels propritaires, nous pouvons conserver une attitude amicale envers chacun tout en respectant la loi. De plus, GNU sert d’inspiration et de point de ralliement pour tous ceux qui voudraient nous rejoindre dans cette attitude de partage. Nous pouvons en tirer un sentiment d’harmonie qu’exclurait l’utilisation de logiciels non libres. Pour peu prs la moiti des programmeurs que je rencontre, il s’agit d’une satisfaction importante que l’argent ne peut pas remplacer.

Comment vous pouvez participer au projet

(Aujourd’hui, pour connatre les tches de dveloppement auxquelles vous pouvez participer, consultez la liste des tches GNU. Pour connatre d’autres faons de participer au projet GNU, consultez http://www.gnu.org/help/help.fr.html.)

Je demande aux fabricants d’ordinateurs de faire don de machines et d’argent. Je demande aux individus de faire don de programmes et de travail.

Une des consquences auxquelles vous pouvez vous attendre si vous faites don d’ordinateurs est que GNU fonctionnera trs bientt sur ceux-ci. Les ordinateurs doivent tre complets, prts l’emploi, adapts l’utilisation en zone rsidentielle, et ne pas ncessiter de systmes de refroidissement ou d’alimentation sophistiqus.

J’ai trouv quantit de programmeurs enthousiastes l’ide de travailler temps partiel dans le cadre du projet GNU. Pour la plupart des projets, il serait trs difficile de coordonner ce type de contributions dcentralises et temps partiel : les diffrents morceaux produits sparment ne creraient pas un tout cohrent. Mais dans le cas particulier de la tche consistant remplacer Unix, le problme ne se pose pas. Un systme Unix complet contient des centaines d’utilitaires, et chacun d’entre eux a sa propre documentation. La plupart des spcifications d’interface sont dfinies par la compatibilit avec Unix. Si chaque participant peut crer une version de remplacement compatible d’un seul utilitaire Unix, et la faire fonctionner correctement la place de la version originale au sein d’un systme Unix, alors les utilitaires crs fonctionneront correctement lorsqu’ils seront assembls. Mme en admettant, loi de Murphy oblige, quelques problmes inattendus, l’assemblage de ces composants restera une tche ralisable. (Le noyau quant lui exigera une communication plus troite et sera confi un petit groupe soud.)

Si je reois des dons financiers, je serai peut-tre en mesure d’employer quelques personnes temps plein ou temps partiel. Le salaire sera peu lev par rapport au march, mais je recherche des personnes pour qui l’esprit de communaut est aussi important que les gains matriels. Il s’agit de permettre des personnes dvoues de consacrer toute leur nergie au projet GNU en leur vitant d’avoir gagner leur vie par d’autres moyens.

Pourquoi tous les utilisateurs d’ordinateur en profiteront

Une fois que GNU aura t cr, de bons logiciels systme seront accessibles tous gratuitement, comme l’air que nous respirons.(2)

L’enjeu dpasse de beaucoup la simple conomie du prix d’une licence Unix. Il s’agit aussi d’viter de rpter inutilement le travail de programmation systme. Tout le travail peut alors se porter directement sur le progrs du systme.

Le code source complet du systme sera accessible tous. Du coup, un utilisateur qui aurait besoin d’une version modifie du systme aura toujours la libert de raliser lui-mme les modifications ou d’engager n’importe quel programmeur ou socit disponible dans ce but. Les utilisateurs ne seront plus la merci d’une personne ou d’une socit possdant le code source et seule pouvoir apporter des modifications.

Les coles pourront offrir un environnement d’une plus grande valeur ducative en encourageant les tudiants tudier et amliorer le code du systme. Le laboratoire informatique de Harvard avait pour politique de n’installer aucun logiciel sur le systme si son code source n’tait pas publiquement disponible, et appliquait cette politique en refusant effectivement l’installation de certains logiciels. Cela m’a beaucoup inspir.

Enfin, les cots consacrs dterminer la proprit du logiciel systme et les limites de son utilisation seront supprims.

Les dispositions visant faire payer les gens pour l’utilisation d’un logiciel, y compris l’octroi de licences pour l’utilisation de copies du logiciel, reprsentent un cot social norme cause de la difficult qu’il y a dterminer quelle partie (c’est--dire quels programmes) une personne doit payer. De plus, seul un tat policier serait en mesure de forcer tout le monde les respecter. Imaginez une station spatiale o la production de l’air est trs coteuse : faire payer chaque personne par litre d’air respir peut sembler justifi, mais porter jour et nuit un masque mesurant l’air respir n’est pas tolrable mme si on a les moyens de payer la facture. Et les camras de surveillance installes partout afin de vrifier que personne n’te jamais son masque ne sont pas tolrables non plus. Mieux vaut financer la centrale d’air par une taxe personnelle et renoncer aux masques.

Pour un programmeur, copier tout ou partie d’un logiciel est aussi naturel que de respirer, et aussi productif. Il devrait pouvoir le faire aussi librement.

Quelques objections facilement rfutables au projet GNU

« Si le logiciel est gratuit, personne n’en voudra, parce que l’on ne pourra compter sur aucun service. »

« Il est ncessaire de faire payer le logiciel pour financer le service. »

Si les gens prfrent payer pour obtenir GNU avec un service plutt que de recevoir GNU gratuitement sans service, alors une entreprise qui fournirait uniquement le service des personnes ayant obtenu GNU gratuitement devrait tre rentable.(3)

Il faut distinguer entre, d’une part, le service qui prend la forme d’un rel travail de programmation et, d’autre part, le service qui consiste en un simple accompagnement. Pour le travail rel, il est impossible de se fier un fournisseur. Si votre problme ne se pose pas un nombre suffisant de personnes, le fournisseur vous enverra patre.

Si votre entreprise a besoin d’un service fiable, la seule solution est de disposer de tous les fichiers sources et de tous les outils ncessaires. Vous pouvez alors engager toute personne disponible pour rsoudre votre problme, et n’tes pas la merci d’un individu quelconque. Avec Unix, le prix des fichiers sources interdit cette approche la plupart des entreprises. Avec GNU, ce ne sera pas un problme. Il peut toujours arriver qu’aucune personne qualifie ne soit disponible, mais ce problme n’est pas imputable aux modalits selon lesquelles le logiciel est offert. GNU ne rsout pas tous les problmes du monde, seulement certains d’entre eux.

Pendant ce temps, les utilisateurs non spcialistes ont besoin qu’on les accompagne et qu’on fasse pour eux des choses qu’ils pourraient en principe facilement faire eux-mmes s’ils savaient comment s’y prendre.

De tels services pourraient tre fournis par des prestataires spcialiss dans les services d’accompagnement et de dpannage. Si effectivement les utilisateurs prfrent payer une certaine somme pour obtenir un logiciel avec un service aprs-vente, alors ils seront d’accord d’acheter le service aprs avoir reu le logiciel gratuitement. Les prestataires de service rivaliseront entre eux pour offrir la meilleure qualit au prix le plus bas et les utilisateurs ne seront pas captifs. Pendant ce temps, ceux d’entre nous qui n’ont pas besoin de service pourront utiliser le logiciel sans avoir payer pour ce service.

« Il est impossible de toucher beaucoup de gens sans publicit, et il est ncessaire de vendre le logiciel pour financer la publicit. »

« Il est absurde de faire de la publicit pour un logiciel auquel les gens ont librement accs. »

Diffrentes formes de publicit gratuite ou trs bon march peuvent tre utilises pour informer un certain public d’un projet comme GNU. Il est cependant possible, en effet, que l’on puisse atteindre davantage d’utilisateurs de micro-ordinateurs par le biais de publicit traditionnelle. Dans ce cas, une entreprise qui fait de la publicit pour le service consistant copier et envoyer GNU contre une certaine somme d’argent devrait avoir assez de succs pour payer, notamment, sa publicit. De cette faon, seuls les utilisateurs qui profitent de la publicit paient pour celle-ci.

En revanche, si beaucoup obtiennent GNU de leurs amis, et que de telles entreprises n’ont pas de succs, cela montrera que la publicit n’tait pas rellement ncessaire pour diffuser GNU. Pourquoi les promoteurs de l’conomie de march ne veulent-ils pas laisser le march en dcider ?(4)

« Ma socit compte sur un systme d’exploitation propritaire pour lui donner un avantage concurrentiel. »

GNU retirera le systme d’exploitation du champ de la concurrence. Vous ne pourrez pas avoir d’avantage concurrentiel dans ce domaine, mais vos concurrents non plus. Vous rivaliserez dans d’autres domaines, tandis que vous vous rendrez mutuellement service dans celui-ci. Si votre activit consiste vendre un systme d’exploitation, pas de chance : vous n’aimerez pas GNU. Si votre activit est diffrente, GNU peut vous viter de vous retrouver dans le monde coteux du commerce de systmes d’exploitation.

J’aimerais que le dveloppement de GNU soit soutenu par les dons de nombreux constructeurs et utilisateurs, rduisant ainsi le cot support par chacun.(5)

« Les programmeurs ne mritent-ils pas d’tre rtribus pour leur crativit ? »

S’il y a une chose qui mrite rtribution, c’est bien le fait de donner quelque chose la socit. La crativit peut tre un don pour la socit, mais seulement dans la mesure o la socit est libre d’utiliser ce qui est cr. Si les programmeurs mritent d’tre rcompenss parce qu’ils crent des logiciels innovants, alors ils mritent, pour la mme raison, d’tre punis s’ils limitent l’utilisation de ces logiciels.

« Un programmeur ne peut-il pas demander une rtribution pour sa crativit ? »

Il n’y a rien de mal vouloir tre pay pour son travail, ni chercher augmenter ses revenus, pour autant que l’on n’utilise pas de moyens destructeurs. Or aujourd’hui, les moyens que l’on utilise dans le domaine du logiciel reposent sur une destruction.

Tirer de l’argent des utilisateurs d’un logiciel en limitant l’utilisation qui peut en tre faite est destructeur, parce que cela rduit la quantit et les modalits d’utilisation du logiciel. Cela rduit la richesse que l’humanit tire du logiciel. Lorsque le choix de limiter est dlibr, les consquences dommageables qui en rsultent relvent d’une destruction dlibre.

La raison pour laquelle un bon citoyen n’utilise pas de moyens destructeurs pour s’enrichir est que, si cette faon de faire se gnralisait, nous serions tous appauvris par cette destruction mutuelle. C’est la morale kantienne, ou rgle de rciprocit. Parce que je n’apprcie pas les consquences qu’aurait une rtention gnrale de l’information, je suis forc de considrer comme immoral un tel comportement. Dans le cas qui nous occupe, le dsir d’tre rtribu pour sa crativit ne justifie pas de priver le monde en gnral de tout ou partie de cette crativit.

« Les programmeurs ne vont-ils pas mourir de faim ? »

Je pourrais rpondre que personne n’est forc tre un programmeur. La plupart d’entre nous serions incapables de gagner de l’argent comme clown de rue. Mais nous ne sommes pas, pour autant, condamns passer notre vie dans la rue faire des grimaces et mourir de faim. Nous faisons autre chose.

Cette rponse, cela dit, n’est pas satisfaisante, parce qu’elle admet l’hypothse implicite selon laquelle les programmeurs, si l’on abolit la proprit dans le domaine des logiciels, ne pourront plus recevoir le moindre centime. On fait comme si c’tait tout ou rien.

La vraie raison pour laquelle les programmeurs ne mourront pas de faim, c’est qu’il sera toujours possible d’tre pay pour programmer ; simplement, pas autant que maintenant.

Limiter les copies n’est pas le seul modle conomique utilisable dans l’industrie du logiciel. C’est le modle le plus courant parce que c’est celui qui rapporte le plus d’argent. Si ce modle tait interdit, ou rejet par le client, l’industrie se tournerait vers des modles conomiques diffrents, moins utiliss aujourd’hui. Il existe toujours de nombreuses faons d’organiser un domaine d’activit donn.

Il est probable que la programmation ne sera pas aussi lucrative dans le nouveau modle qu’elle l’est aujourd’hui. Mais l’on ne saurait en tirer un argument contre le changement. On ne considre pas comme injuste que les commerciaux aient le salaire qu’ils ont aujourd’hui. Si les programmeurs avaient un salaire similaire, il n’y aurait pas l non plus d’injustice. (En pratique, ils gagneraient tout de mme considrablement plus.)

« N’a-t-on pas le droit de matriser l’utilisation qui est faite de sa crativit ? »

« Matriser l’utilisation qui est faite de ses ides » revient en ralit matriser la vie des autres ; et cela sert gnralement leur rendre la vie plus difficile.

Les personnes qui ont tudi avec attention les questions de proprit intellectuelle(6) (les avocats, par exemple) vous diront qu’il n’existe pas de droit naturel de proprit intellectuelle. Les soi-disant droits de proprit intellectuelle reconnus par le gouvernement ont t crs par des lois particulires dans des buts particuliers.

Ainsi, le systme des brevets a t mis en place pour encourager les inventeurs divulguer les dtails de leurs inventions. Son but tait d’aider la socit plutt que d’aider les inventeurs. l’poque, la dure de vie d’un brevet, savoir 17 ans, tait une dure brve compare la cadence du progrs technique. Comme les brevets ne sont un problme que chez les constructeurs, pour qui les cots et les efforts associs aux accords de licence sont peu importants par rapport ceux de la production, les brevets sont gnralement peu nuisibles. Il ne gnent pas la plupart des individus qui utilisent des produits brevets.

L’ide de droit d’auteur n’existait pas dans l’Antiquit, o les auteurs copiaient frquemment de longs passages d’autres auteurs. Il s’agissait alors d’une pratique trs utile, sans laquelle les œuvres de nombreux auteurs n’auraient pas survcu. Le systme du droit d’auteur a t cr expressment dans le but d’encourager les auteurs. Dans le domaine pour lequel il a t invent — les livres, qui ne pouvaient tre copis de faon conomique que dans une imprimerie —, il tait peu dommageable et ne gnait pas la plupart des individus lisant des livres.

Tous les droits de proprit intellectuelle ne sont que des autorisations accordes par la socit dans l’ide, juste ou fausse, que la socit dans son ensemble en bnficierait. Mais dans chaque situation particulire, nous devons nous poser la question : est-il vraiment souhaitable d’accorder une telle autorisation ? Quel type d’acte donnons-nous quelqu’un l’autorisation de raliser ?

Le cas des logiciels aujourd’hui est trs diffrent de celui des livres il y a un sicle. Le fait que le moyen le plus facile de copier un programme est l’change entre voisins, le fait qu’un programme a la fois un code source et un code objet distincts l’un de l’autre, et enfin le fait qu’un programme est utilis plutt que lu et apprci, tout cela concourt crer une situation dans laquelle une personne qui fait respecter un copyright lse la socit dans son ensemble, matriellement et spirituellement ; et dans laquelle personne ne devrait se conduire ainsi, que la loi l’y autorise ou non.

« La concurrence conduit de meilleures ralisations. »

Le modle de la concurrence est la course : en rcompensant le vainqueur, on encourage tout le monde courir plus vite. Lorsque le capitalisme fonctionne rellement de cette manire, il remplit sa fonction ; mais ses promoteurs se trompent en supposant qu’il fonctionne toujours de cette manire. Si les coureurs oublient pourquoi la rcompense est offerte et recherchent la victoire tout prix, ils risquent de trouver d’autres stratgies, comme d’agresser les autres concurrents. Si les coureurs se mettent se battre, ils seront tous retards.

Le logiciel propritaire et secret est l’quivalent moral des coureurs qui se battent. Hlas, le seul arbitre dont nous disposions ne semble pas trouver d’inconvnients aux combats, et se contente de les rguler (« Tous les dix mtres, vous avez droit un coup de feu »). En ralit il devrait les sparer et punir les coureurs qui essaient de se battre.

« Les programmeurs ne vont-ils pas cesser de programmer sans incitation financire ? »

En fait, beaucoup de personnes sont prtes programmer sans la moindre incitation financire. La programmation a une fascination irrsistible pour certaines personnes, gnralement les plus doues. On ne manque pas de musiciens professionnels qui, mme s’ils n’ont aucun espoir de gagner leur vie de cette faon, continuent jouer.

Mais en ralit cette question, bien qu’elle soit frquemment pose, ne correspond pas la situation. Le salaire des programmeurs sera rduit, mais ne sera pas rduit nant. La vraie question est donc : trouvera-t-on encore des programmeurs si l’incitation financire est moindre ? D’aprs mon exprience, oui.

Pendant plus de dix ans, beaucoup des meilleurs programmeurs du monde ont travaill au Laboratoire d’intelligence artificielle pour un salaire bien infrieur celui qu’ils auraient touch ailleurs. Ils ont obtenu diffrents types de rtributions non financires : notorit et considration, notamment. Et la crativit est aussi un plaisir, une rtribution en elle-mme.

Ensuite, la plupart sont partis pour faire ailleurs le mme travail avec une rmunration importante.

L’exprience nous montre que l’argent n’est pas ce qui motive les programmeurs ; mais que si on leur donne l’occasion d’en gagner beaucoup, ils finissent par s’y attendre et l’exiger. Les organismes qui paient peu ont du mal rivaliser avec ceux qui paient beaucoup, mais il y n’a pas de raison que leurs difficults persistent une fois que ceux qui paient beaucoup ont t exclus.

« Nous avons dsesprment besoin des programmeurs. S’ils exigent que nous cessions d’aider nos voisins, nous sommes forcs de leur obir. »

Le dsespoir n’est jamais si grand qu’il faille obir ce genre d’exigence. Rappelez-vous : « Des millions pour la dfense, mais pas un cent de tribut ! »

« Les programmeurs doivent bien gagner leur vie d’une faon ou d’une autre. »

court terme, c’est exact. Cependant, les programmeurs peuvent gagner leur vie de toutes sortes de faons, sans vendre le droit d’utiliser un programme. Cette faon de faire s’est impose parce qu’elle est la plus lucrative pour les programmeurs et les hommes d’affaires, pas parce que c’est la seule faon de gagner sa vie. Il est facile de trouver d’autres solutions si on souhaite les trouver. Voici quelques exemples.

Un fabricant introduisant sur le march un nouvel ordinateur paiera pour le portage de systmes d’exploitation sur le nouveau matriel.

Les programmeurs peuvent galement se consacrer aux services de formation, d’accompagnement et de maintenance.

Les personnes qui ont des ides originales peuvent distribuer leurs programmes gratuitement(7), demandant des dons aux utilisateurs satisfaits ou vendant des services d’accompagnement. J’ai rencontr des gens qui font cela.

Des utilisateurs ayant des besoins similaires peuvent former des groupes et payer des cotisations. Un groupe de ce genre pourrait signer un contrat avec un prestataire pour le dveloppement des programmes que le groupe souhaite utiliser.

Toutes sortes de dveloppements pourraient, par ailleurs, tre financs par une taxe sur le logiciel.

Supposons que chaque personne achetant un ordinateur ait payer un certain pourcentage du prix au titre de la taxe sur le logiciel. Le gouvernement confierait cette somme un organisme comme la National Science Foundation pour qu’il finance le dveloppement de logiciel.

Si l’acheteur de l’ordinateur fait lui-mme un don un projet de dveloppement, il reoit un crdit valoir sur la taxe. Il peut choisir le projet auquel il adresse son don, son choix s’orientant gnralement vers un projet dont il attend une utilit pour lui. Il peut recevoir un crdit concurrence de la taxe totale qu’il doit.

Le taux de la taxe pourrait tre dtermin par un vote de toutes les personnes qui la paient, pondr par le montant sur lequel ils vont tre taxs.

Consquences :

  • La communaut des utilisateurs d’ordinateurs soutient le dveloppement de logiciel.
  • Cette communaut dcide du niveau de soutien ncessaire.
  • Les utilisateurs qui se soucient de savoir quels projets est attribue leur part peuvent les choisir eux-mmes.

long terme, la libration des programmes est un pas vers le monde d’aprs pnurie, o personne ne devra travailler dur juste pour gagner sa vie. Les gens seront libres de se consacrer des activits plaisantes, comme la programmation, aprs avoir consacr les ncessaires dix heures par semaine aux tches indispensables comme la lgislation, le conseil aux familles, la rparation des robots et la recherche d’astrodes. Il ne sera plus ncessaire de gagner sa vie en programmant.

Nous avons dj beaucoup rduit la quantit de travail que la socit dans son ensemble doit raliser par rapport sa production, mais seule une petite partie de cette rduction s’est traduite en loisirs pour les personnes actives, parce qu’une importante activit non productive est ncessaire pour accompagner l’activit productive. Les causes principales en sont la bureaucratie et la lutte isomtrique contre les concurrents. Le logiciel libre rduira notablement ces nuisances dans le domaine de la production de logiciel. C’est une tape ncessaire pour que les gains techniques en productivit se traduisent en rduction du travail.

(1) La formulation utilise dans ce passage tait peu rigoureuse. L’ide tait que personne n’aurait payer pour l’autorisation d’utiliser le systme GNU. Mais la formulation n’est pas claire, et on interprte souvent le passage comme disant que les copies de GNU devraient toujours tre distribues gratuitement ou presque. L’intention n’a jamais t celle-l ; plus bas, le manifeste mentionne la possibilit que des socits proposent le service de distribution de faon rentable. J’ai appris depuis bien distinguer entre « free » dans le sens de « libre » et « free » dans le sens de « gratuit ». Un logiciel libre est un logiciel que les utilisateurs peuvent offrir et modifier librement. Certains utilisateurs peuvent obtenir des copies gratuitement, tandis que d’autres paieront ; si l’argent collect sert amliorer le logiciel, tant mieux. Le point important est que toute personne disposant d’une copie peut librement cooprer avec les autres en utilisant cette copie.

(2) L aussi, je n’ai pas bien distingu entre les deux sens de « free » (N.d.T. : « libre » et « gratuit »). La phrase telle que je l’ai crite n’est pas fausse : vous pouvez en effet obtenir gratuitement les logiciels GNU, par vos amis ou par l’Internet. Mais l’ide qu’elle suggre n’est pas la bonne.

(3) Il existe aujourd’hui plusieurs socits de ce type.

(4) Pendant 10 ans, la Free Software Foundation a tir la plupart de son financement d’un service de distribution, bien que ce soit une fondation plutt qu’une entreprise. Vous pouvez commander diffrents articles auprs de la FSF.

(5) Un groupe de socits informatiques ont runi des fonds vers 1991 pour financer la maintenance du compilateur C de GNU.

(6) Dans les annes 80, je n’avais pas encore ralis quel point voquer « le problme » de « la proprit intellectuelle » pouvait tre source de confusion. Ce terme est l’vidence tendancieux, et un problme plus subtil est qu’il amalgame des lois diverses et donnant lieu des problmes trs diffrents. Aujourd’hui, je propose de rejeter compltement le terme de « proprit intellectuelle », pour viter de suggrer qu’il s’agit d’un ensemble cohrent de lois. Pour s’exprimer clairement, il faut parler sparment de brevets, de copyright ou de marques dposes. Vous pouvez lire des explications plus dtailles sur la faon dont ce terme suscite la confusion et le parti-pris.

(7) Nous avons par la suite appris distinguer entre le « logiciel libre » et « logiciel gratuit ». Le terme « logiciel gratuit » (N.d.T. : « freeware ») dsigne un logiciel qui peut tre librement offert, mais que l’on n’est gnralement pas libre d’tudier et dont on ne peut pas librement modifier le code source, de sorte que la plupart du temps il ne s’agit pas de logiciel libre. Vous trouverez une explication plus dtaille la page Termes prtant confusion, que vous devriez viter.



© 1985, 1993 Free Software Foundation, Inc.
© Trad. franaise 1999, 2002, 2008 d. Hache

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