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Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

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Papillon

Antoine Brea

octobre 2000

1

Cependant, le fleuve rompt quelquefois ses digues après les avoir minées, et les oiseaux viennent à bout de briser leurs chaînes, à force de se débattre.

Sun Tzu, L’art de la guerre


1

Il devait bien être 5 heures du mat’ et Dieu était mort. Enfin il n’était pas mort cette nuit ; cela faisait un certain temps maintenant.

L’aube n’avait pas encore point et il faisait pourtant déjà bon. Tiédeur de l’air… Bientôt, les explosions thermonucléaires continues qui défigurent le soleil écraseraient notre planète sous la chaleur de leur rayonnement, chaleur qui se répandrait en ondes concentriques et dont on verrait les vagues lourdes flotter nonchalamment sur la silice et le brai de pétrole des chaussées.

C’était l’été et nous autres, hominiens sans avenir à la peau délicate, devions l’accepter en attendant de voir s’éteindre notre race. La question qui se posait était la suivante : qui allait nous remplacer ? Vraisemblablement quelque insecte dangereux dont les mutations successives lui fourniraient finalement une enveloppe chitineuse assez sophistiquée pour résister à la fission de l’atome.

Pour le moment, il se trouvait que j’étais là ; que je rentrais d’un bar où j’avais mes habitudes sur le canal Saint-Martin.

J’avais pas mal éclusé. La vérité c’est que j’étais complètement raide, la gueule en vrac.

La soirée s’était pas mal passée. Il y avait eu une fête dans le bistrot avec de la musique (de la bonne funk primitive, un peu décalée), des lumières stroboscopiques, des fumigènes et tout et tout.

J’avais risqué une approche ; une petite pute de 19 ans aux grands yeux lilas. On avait gesticulé de manière débile, vidé un sacré nombre de verres et j’avais noté qu’elle riait complaisamment à mes bêtises. Elle avait même montré un certain intérêt lorsque je lui avais appris que j’étais doctorant en histoire de l’art et que ma thèse portait sur l’évolution du portrait à la fin du XIXe, avec l’apparition de la photographie et de la méthode anthropomorphique d’identification des criminels imaginée par Alphonse Bertillon. Preuve évidente que je ne lui étais pas complètement indifférent.

Moi, tout ce que je voulais, c’était connaître les heurs de la pénétration en sa compagnie. Ce projet, pour des raisons qui m’échappent et sur lesquelles il n’apparaît pas utile de gloser, elle ne le fit pas sien.

Du coup, quelque chose n’allait pas.

D’ordinaire, je le confesse, j’adore rentrer plein. Oui, c’est vrai, j’adore prendre ma caisse complètement défoncé, rouler à fond les vitres grand ouvertes, entendre le vent hurler à mes oreilles et sentir le parfum poétique d’une nuit finissante, recru d’alcool et de sommeil. Alors je me laisse aller, je me détends et je réfléchis (et j’emmerde la sécurité routière). De toute manière, je conduis beaucoup mieux bourré.

Bien entendu, je suis devenu ferré dans l’art d’éviter flics, alcootests et embûches en tous genres. Ainsi passé-je souvent, pour regagner les faubourgs, par les contre-allées désertes du bois de Vincennes.

Or justement, là, comme je le disais, quelque chose n’allait pas et gâtait mon plaisir. Quelque chose qui me tiraillait l’estomac, qui submergeait mon esprit : une furieuse envie de baiser.

Évidemment, les nombreux vans aux cockpits armés de chandelles prometteuses, alignés dans la forêt clairsemée, n’étaient pas étrangers à cet état de fait. C’est pourquoi, lorsque le dernier fut en vue, éclairé par mes phares, je me décidai à ralentir un peu.

En un éclair, j’aperçus l’image (floue) d’une vénus noire à sa vitre qui me dévisageait. Effrayé, je décidai de ne pas m’arrêter.

Je roulais donc, la tête prise dans un tourbillon d’idées contradictoires, de désirs impurs.

Qui plus est, 300 balles miraculeusement rescapés me brûlaient les cuisses, enfouis dans les poches de mon jean. Pour finir, je n’y tins plus et décidai de céder à ma pulsion. Je fis crisser les pneus de ma caisse et la forçai à virer lof pour lof en dérapant. Un léger détour par un chemin faiblement éclairé de façon à éviter une patrouille policière repérée en amont, et me voilà rangé devant la fourgonnette crasseuse et taguée ; tanière mise à nu empreinte d’animisme, frappée de peintures pariétales.

Comprenez-moi bien : je n’étais pas coutumier du fait… Pour tout dire, croyez-le ou non, c’était la première fois. Aussi fut-ce d’un air emprunté que je frappai à la vitre, m’enquis des tarifs en vigueur et grimpai dans le véhicule par la porte coulissante. Un grand CLAC retentit lorsqu’elle se referma.

Se tenait devant moi une beauté sombre à demi nue. On se salua et je lui demandai immédiatement si l’usage voulait que l’on payât avant de commencer. Ce faisant, je lui tendis un billet de 200 (ce qui signifiait que je voulais « l’amour »), qu’elle prit et glissa dans une cache.

Nous nous tenions donc à l’arrière de l’estafette ; réduit malpropre aménagé en alcôve et séparé de la cabine avancée par un épais rideau. On pouvait entendre une musique zouk chaleureuse et poivrée filtrer en provenance de l’autoradio à l’avant. Il faisait très chaud et on tenait à grand peine debout là-dedans. Une mauvaise couche, assez mince pour qu’on ne pût guère s’y allonger entièrement, était au fond du fourgon. Enfin, une bougie massive illuminait l’espace précaire et faisait luire la peau ambrée de la putain africaine. Je la détaillai des pieds à la tête. Elle était admirable : le port d’une antilope, les jambes légèrement écartées et les bras croisés sur de beaux seins ronds et noirs. Elle ôta son string. Mes yeux se posèrent instinctivement sur son sexe et je me mis à triquer.

La tête me tournait, je restais coi…

— Eh bien ché’i, qu’est-ce que tu attends ? me demanda-t-elle l’air amusé, et avec un fort accent que j’estimai congolais. Il faut te déshabiller, là !

Je sortis de mon hébétude et commençai à descendre pantalons et caleçon en m’excusant de ma maladresse.

— Vous savez, c’est la première fois que je viens voir une…

Je cherchais le mot.

— Une pute !… C’est ça que tu allais di’e, hein ché’i ? dit-elle en riant.

Elle attrapa un préservatif dans une coupelle d’osier, en enveloppa mon sexe, tomba à genoux et entreprit de me tailler une pipe. (Ça n’était pas le seul effet de sa bonté : l’usage voulait, à l’époque des faits, que la fellation fût comprise dans le prix payé pour « l’amour ».) Un bruit désagréable de succion se fit entendre. Pour tout dire, elle suçait mal ; trop vite et sans conviction.

Je lui demandai d’arrêter afin qu’on passât à l’essentiel des opérations. Elle acquiesça et voulut s’allonger sur la couchette. Je lui demandai s’il était possible que je la prisse en levrette. Elle me regarda et accepta en précisant :

— Aaaaaaah les hommes ! Toujou’s ils demandent la lev’ette ! C’est pa’ce qu’ils veulent voi’ les fesses !… Tu es long ché’i. No’malement, on n’accepte pas la lev’ette quand la queue elle est longue.

— Je suis long moi ? demandai-je surpris, en riant pour me décontracter. On ne m’avait jamais dit ça !

— Mais oui, pou’quoi ? On t’a dit le cont’ai’e ? Eh bien on t’a menti, ché’i, ca’ ta queue est longue, me répondit-elle avec l’air docte du médecin livrant son diagnostic. Une longue queue bien blanche de toubab…



Là-dessus, elle a posé ses coudes sur la couche, les jambes droites et le cul haut perché… Elle était grande la pute !

J’ai pris ses belles fesses noires et souples dans mes paumes. J’aurais voulu m’y arrêter un instant, prodiguer quelques caresses, mais je n’en eus guère le temps. Je la vis passer une main agile entre ses jambes, explorer rapidement, saisir mon sexe qui tressautait, impatient de lui fouiller l’entrecuisse, et le faire glisser lentement et profondément dans son ventre brûlant. J’entrepris alors de la besogner vigoureusement. Nom de Dieu j’allais la civiliser…

D’une voix monocorde, elle faisait mine de haleter et de gémir :

— Oh oui ché’i, oh oui ché’i, oh oui ché’i, oh oui ché’i, oh oui ché’i, oh oui ché’i, etc.

Pas très probant… Ça ne venait pas. Pas assez vite à son goût…

La fille, rusée, décida de donner un peu d’allant à la chose. Ses lèvres pressées et humides se crispèrent fortement autour de mon pénis. Cambrée jusqu’à se briser, elle se mit ensuite à donner des coups de reins fébriles pour accompagner et activer mon étreinte. Son cul, secoué furieusement comme une balle attachée à un élastique, venait cogner durement mes hanches dans un bruit de vagues démontées sur la coque d’un bateau.

En forme de leitmotiv, elle gueulait maintenant littéralement :

— VIENS CHÉ’I ! VIENS CHÉ’I ! VIENS CHÉ’I ! VIENS CHÉ’I ! VIENS CHÉ’I ! etc.

J’y mettais toute mon ardeur, bien disposé à lui obéir. Mais décidément, rien n’y faisait. Mon chronomètre avait beau égrener son rosaire de minutes, je ne désarmais pas.

Finalement, le front perlé de sueur et les jambes flageolantes, incapable de poursuivre la lutte, je décidai de m’arrêter.

— Bon écoute, lui dis-je essoufflé et pantelant… Là, moi, j’en peux plus… Et je sais pas ce qui se passe… Mais ça veut pas venir…

Elle se retourna et s’assit. Elle semblait plutôt heureuse que cela s’arrêtât, elle aussi.

— Tu ne voudrais pas me re-sucer pour que je finisse ?

— Ah non ! Ce n’est pas possible ça, ché’i ! cria-t-elle presque. Je ne peux pas te ’e-sucer !

— Ah bon, ben… Comment ça ?

— Mais oui ché’i ! La capote, elle est déjà passée dans ma chatte, maintenant. Je ne peux pas la ’emettre dans ma bouche. Tu te ’ends compte, dis, avec toutes les queues qui passent dans ma chatte, je peux pas fai’e ça, là…

Les arguments me semblaient spécieux. Je rétorquai :

— Ben, on n’a qu’à mettre une autre capote !

— Non, non, ça n’est pas possible. Ap’ès, le mac, il va voi’ qu’on a utilisé plusieu’s capotes pou’ un seul client ! Il va c’oi’e des t’ucs !

— Ah bon ? Parce qu’il compte les capotes ?

— Oui, oui, il compte !

— Bon… Et si je te refile 100 balles, est-ce que tu peux me re-sucer et est-ce qu’on peut re-baiser après ?

Elle réfléchit un instant, puis acquiesça. Comme quoi tout est négociable. Elle prit le billet que je lui tendais, mais cette fois-ci le cacha sous le matelas. Autrement dit, directement dans sa poche à elle, et non dans celle du souteneur… Maligne.

Elle me fit étendre. Elle posa son petit cul sur ma main, s’empara de ma queue et se mit à la sucer avec méthode.

— Touche mes couilles, s’il te plaît, exigeai-je.

— No’malement on touche pas les couilles des clients, elle dit. Mais toi, tu es p’op’e, ça va.

Elle me malaxa les bourses…

— Bien… On va rebaiser, hein ? Mais cette fois en position normale.

On se remit donc à baiser. En missionnaire. Classique. Je m’étais dit que ce serait plus prudent ainsi ; que j’avais été stupide de vouloir d’emblée me lancer dans des figures sexuelles extravagantes, compte tenu de mon état.

Nonobstant ce retour à la raison et à la simplicité, cela demeurait hyper inconfortable. Mes guiboles pendaient dans le vide, ce qui faisait que je n’arrêtais pas de glisser et risquais de me ramasser la gueule par terre à tout moment. Mes fringues me gênaient, il faisait chaud, ça empestait l’encaustique et la fumée. Je me sentais un peu comme un « bombyx transgénique élevé en orbite », soudain rapatrié sur Terre et soumis aux lois de la gravité.

À nouveau je me retirai.

— Bon, tu sais quoi, je crois que le mieux c’est que tu me finisses à la main à présent.

Ce qu’elle s’efforça de faire, avec acharnement.

Mais rien… Pas le moindre signe de défaillance. Une forme parfaite. Une vigueur de premier ordre. Et rien ne semblait devoir se passer.

Je me relaxai pleinement. Je fermai les yeux. La branlette de la pute me berçait mollement et je glissais dans une douce torpeur… Mince, je commençais à m’assoupir ! Je rouvris les yeux. J’avais envie de lui demander ce qu’elle pensait de l’influence de l’apparition de la photo et des méthodes anthropomorphiques d’identification des criminels sur l’art du portrait, fin XIXe… Surtout, rejoignait-elle Paul Klee quand il considérait, dans sa Théorie de l’art moderne, que la photographie, conçue comme simple voie optique et paradigme matérialiste, ne pouvait pas être aussi subtile, complexe, riche et disposer d’autant de latitude que la peinture ? Ou plutôt Picasso, qui voyait là un moyen de débarrasser la peinture de toute littérature, de l’anecdote et du sujet ? J’aurais voulu esquisser son visage aussi. Là, tout de suite, en plein exercice. La lumière sale, sirupeuse comme dans une toile de La Tour, révélant les secrets de son épiderme ambré ; son maintien, sa fierté en dépit du commerce auquel nous nous livrions, en dépit de la souillure de la chair… Je me demandai si j’avais mon portemine et mon carnet dans ma veste. Elle me ramena à la réalité.

— Tu as bu, m’affirma-t-elle d’un air ennuyé. C’est pou’ ça que tu ne veux pas joui’.

— Hein ?… Oui, je suis désolé, j’ai bu.

— Et pis tu es fatigué. C’est toujou’ comme ça quand on a bu et fatigué !

— Ben oui, je suis désolé…

Désolé ? Ce n’était pas le terme qui convient. Je m’étais naguère longuement entretenu avec d’éminents spécialistes sur l’habileté et le talent de ces filles. Ces dernières, m’avait-on soutenu avec force, connaissent si bien la façon dont vibrent les cordes de l’anatomie mâle que nul ne saurait résister que de courts instants entre leurs mains expertes. Aussi bien ma vanité se flattait-elle de ma ténacité. Et puis j’en avais pour mon argent.

Je devinais néanmoins que ma petite camarade de jeux, pour sa part, en avait soupé et n’allait plus tarder à me l’apprendre. Car elle, elle perdait son temps (et son blé). Il me fallait donc trouver une parade et au plus vite. J’essayai bien de me concentrer, mais sans succès. Du reste, je le sentais, j’aurais pu tenir des jours durant comme ça, j’aurais pu limer pendant 48 heures sans escale. Et pourtant c’était vrai : j’étais épuisé. Et surtout, je commençais à avoir la bite en feu.

— Allez ché’i ! Il faut joui’ maintenant, hein ! Ça fait plus de vingt-cinq minutes que tu es là… Mais pou’quoi tu ne veux pas joui’ toi, hein ?

— Ben, j’aimerais bien, figure-toi !

Elle continuait à branler. Sans rémission…

Soudain, elle s’arrêta. Elle détendit son bras, visiblement endolori, puis reprit son vigoureux mouvement de va-et-vient. Il n’y avait plus dans ses gestes une once d’érotisme ; restait la simple mise en branle d’une mécanique organique bien huilée.

Quelques minutes s’écoulèrent encore. Je rouvris les yeux constatant qu’elle avait de nouveau cessé de s’agiter. Elle massait son bras. Elle soupira longuement, baissant la tête et murmurant :

— Je suis fatiguée… Je suis fatiguée… Je n’en peux plus.

Je restais là à l’observer, sans mot dire.

Je décidai qu’il était temps de partir.

Elle me jeta un regard et secoua la tête, manifestement fâchée.

— Tu n’es pas satisfait… Je n’aime pas quand le client n’est pas satisfait.

— Bah ! c’est pas grave. Rassure-toi, tu as été très bien !… Vraiment, c’était OK.

— Tu ’epars insatisfait… Je n’aime pas ça, insista-t-elle la mine sincèrement contrite.

— T’inquiète pas pour ça, va… C’est ma faute. Je n’avais qu’à pas être saoul ! lui dis-je exhibant un sourire réconfortant.

J’étais là, complètement plein, le cul à l’air et la bite pelliculée, et voilà qu’il me fallait remonter le moral d’une pute nègre en pleine remise en question.

En définitive, j’arrivai à la faire rire. Elle retira ma capote et m’essuya, me faisant remarquer avec un sens aigu de l’à-propos combien mon sexe était rouge et irrité. On rigola bien, tous les deux, à la vue de cette chose maintenant informe et d’un incarnat lumineux. Grâce à Dieu, je ne m’étais pas pété le frein.

Ayant recouvré son sourire, elle m’aida à me rhabiller et à rejoindre la porte du J9 (assistance nécessaire car cette porte demeurait pour moi inexplicablement introuvable), puis elle me fit les recommandations d’usage, vu mon imprégnation alcoolique, concernant le chemin du retour. Au final, on se quitta bons amis. Je lui demandai son nom ; c’était Paula.

En partant, j’oubliai ma veste à l’intérieur.

Cette veste, j’y tenais infiniment. Non pas qu’elle eût une valeur pécuniaire considérable, mais enfin elle en imposait. C’était une modeste saharienne couleur sable, flanquée de multiples poches, et cependant elle vous donnait une allure de baroudeur, de spahi, qui ne le cédait en rien à la ligne d’un uniforme d’officier.

Je me mis donc en devoir de retrouver Paula coûte que coûte, et ma veste.

Le lendemain même, je sautai dans ma fidèle Super 5, la nuit tombée, et me dirigeai vers l’endroit où je me souvenais avoir, la veille, réalisé mes fredaines. Je remarquai que mon rythme cardiaque s’élevait sensiblement à mesure que j’approchais du but. Je notai aussi que j’étais anormalement tendu.

Je retrouvai bien la camionnette. C’était celle-ci ; aucun doute là-dessus. Mais de Paula à l’intérieur, point. Une autre fleur sombre occupait sa place…




2

Voilà ce à quoi je ne m’attendais pas. Assez embarrassé, je décidai quand même de me garer, de descendre de voiture et frapper à la vitre. Celle-ci ne tarda pas à s’abaisser et une jeune femme m’offrit un sourire radieux.

— Bonsoir, dis-je. Excusez-moi, je cherche Paula…

— Bonsoi’ ! Oui, c’est moi Paula mon ché’i ! gloussa-t-elle. Tu viens ?

— Non, non… Je suis sérieux. C’est la vraie Paula que je cherche. Où puis-je la trouver ?

— Il n’y a pas de Paula ici, ché’i ! Mais tu peux m’appeler comme ça ; ça me dé’ange pas ! Je suis sû’e que tu se’as t’ès content de moi si tu montes !

J’étais perplexe. Je voulais absolument retrouver ma veste, mais mon interlocutrice, bien qu’avenante, ne semblait pas en veine de coopérer gracieusement.

— Heu… C’est combien ? m’enquis-je.

— 100 f’ancs la pipe, 200 l’amou’.

Je montai…

La fille, quoique jolie, avait les hanches assez fortes, taillées pour la maternité. Cela me déplut d’abord. Elle souriait toujours et, après avoir attrapé mon argent, se colla à moi et se mit à danser en plaisantant. Un pauvre haut-parleur, bricolé et soudé à même la tôle, crépitait et crachotait des mélopées afro-caraïbes. Sa membrane jaunâtre et nue vibrait sous les secousses d’un zouk incendiaire et suave appelant dans un idiome allogène à la passion, au sacrifice de poulets et à la pratique du vaudou. Elle était très gaie, et d’une gaieté communicative. Je me déridai à mon tour et virevoltai maladroitement, la fille dans mes bras.

— Allez ché’i ! Maintenant, je vais te fai’e une bonne petite pipe !… Houlalalala ! siffla-t-elle en découvrant mon engin. Mais quelle longue et belle queue blanche tu as là, ché’i, dis-moi ! Mais mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, ça va jamais ’ent’er dans ma bouche tout ça !

Ben merde alors… J’y comprenais rien, moi. Qu’est-ce qu’elles avaient toutes avec ça ? Jusque là, ma bite m’avait plutôt semblé normale à moi…

Quoi qu’il en soit, et contrairement à ses prévisions, tout rentrait bien. Elle m’avait promis de bons petits pompiers : ce fut chose faite. Je lui demandai alors de se retourner.

Elle se releva. Afin de se débarrasser du goût rance et huileux du plastique, elle propulsa un crachat précis dans la corbeille débordante de capotes maculées et autres vieilles feuilles d’essuie-tout. Je m’attaquai à son gros cul.

Ce dernier se révéla en fait des plus agréables. J’étais bien. C’était chaud, satiné, confortable entre ces deux fesses pleines et charnues (quoique un peu flasques). En chuchotant, elle me complimenta sur ma manière de procéder :

— Oh c’est bon ! Tu fais ça bien, ché’i… Tu fais doucement… Tu es doux… Hmmmh…

Quand j’eus fini, elle me montra une boîte cartonnée posée sur un meuble fragile. Je lus l’inscription sur l’emballage : c’était des lingettes pour bébé. Je demeurai interdit, puis me décidai à lui demander :

— Mais qu’est-ce que je fais avec ça, moi ?

— Ouuuuuuh ! Mais mon Dieu, que tu es empoté, toi alo’s ! Ce sont des lingettes pou’ te nettoyer bien, ché’i. Ça ’eti’e toutes les odeu’s ! Comme ça, quand tu ’ent’es à la maison, la copine elle sait pas ce que tu as fait. C’est t’ès impo’tant les odeu’s ! Moi quand mon copain il a’ive, j’enlève son slip et je le sens tout de suite ! Et comme ça, je vois s’il a été avec les filles.

Je ne jugeai pas utile de signaler que personne chez moi n’attendait pour renifler mon entrejambe. Je m’exécutai, rangeai ma prétendue longue et blanche queue dans son écrin et pris congé.

Sur la route du retour, je me rappelai soudain avoir omis d’interroger ma conquête sur Paula. J’envisageai un instant de faire demi-tour… Et puis merde… On verrait ça demain.

Le lendemain soir, donc, je retournai sur les lieux. Là, le long des bois noirs, dès qu’apparurent les premières lueurs trouant la nuit, je sentis mon sang frémir…

Chaque fois que j’approchais de l’une d’elles, je ralentissais fermement. Le visage en feu, je me penchais et tentais de percer les secrets derrière les carreaux embués. Chaque fois aussi, l’impression d’une forte odeur de paraffine m’assaillait, jusqu’à me prendre à la gorge. Puis, si la silhouette fugitive ne correspondait pas à celle que je recherchais ou si la fille était absente (en service à l’arrière), je redémarrais pied au plancher vers la prochaine lueur.

Je cherchais Paula. En tous sens, mais je ne la trouvais pas.

Fatigué de ces vaines allées et venues, je m’arrêtai aux côtés de l’une des innombrables estafettes, semblable à toutes les autres, et allai me livrer derechef à de coupables entretiens.

Cette fois-ci, elle se prénommait Cindy. Elle était ravissante, brune de teint et fine comme une herbe sèche. Quand je frappai à sa vitre, elle leva les yeux du bouquin qui l’absorbait : L’art de la guerre de Sun Tzu.

Elle mit quelques instants avant de m’informer de son prix. Elle n’était pas trop chère.

Fait notable, elle n’avait pratiquement pas d’accent. Elle était très soignée et son intérieur, étrangement, lui ressemblait sur ce point. Une fois dedans, n’était la chaleur absurde qui y régnait, on oubliait la camionnette et l’on se sentait bien dans ce qui aurait pu être la chambre acidulée, mais sage, d’une adolescente virginale.

À part ça, elle fleurait bon l’huile de coco, elle était coiffée de longs cheveux châtains, soyeux, et portait de charmants dessous orangés. Enfin elle avait tout l’équipement, quoi…

Comme de bien entendu, je voulus la prendre par l’arrière. Ce qu’elle accepta avec quelques réticences après avoir jeté un regard anxieux sur mes proportions, et me réclamant les plus hautes précautions :

— Non, mais tu as vu le zizi, là, chéri ! Non, excuse-moi mais en levrette tu vas me faire mal, là ! C’est sûr…

Je la rassurai. Je promis d’être rapide et de faire bien attention.

Mais à peine avais-je fait glisser sa petite culotte que je devais découvrir la jolie chaîne d’argent qui étreignait ses hanches et venait caresser la naissance de ses admirables fesses pointues. Je ne répondis plus de rien. Je la pris violemment, la possédai sans retenue malgré mes promesses. Je lui cassai le cul.

Et de l’entendre geindre et piailler de sa voix légère ; cris chuchotés d’oiseau meurtri : « Aïe… Aïe… Ouille ! ouille ! ouille !… Oh tu me fais trop mal… Aïe… Aïe !… »

Et plus je l’entendais et plus je rageais. Plus je la défonçais. Je transpirais abondamment. La touffeur intolérable me rendait dingue. De même, les bruits sourds et graves de son crâne de piaf qui battait sèchement la mesure sur la tôle de la paroi. Et puis je sentais sa petite chatte se resserrer comme un étau sur ma queue tandis que cette dernière, follement turgescente et presque douloureuse, se congestionnait et forcissait dans son ventre. Son cul était tendu au maximum, ouvert bien à fond. La pauvre fille, quant à elle, était collée à moi, tétanisée, comme transpercée.

In cauda venenum, dit le proverbe… Dans la queue le poison.

Soudain, poussant un cri, elle se retira vivement. « Oh mon Dieu, tu me fais trop mal, vraiment ! » s’excusa-t-elle. Je la rattrapai par sa chaîne et essayai de me réintroduire sans ménagement, commettant à l’occasion une modeste erreur de navigation. « Non, non, je t’en prie, fais attention ! Pas dans le trou du cul ! » supplia-t-elle. Je la laissai me guider et m’enfonçai de nouveau en elle jusqu’à la garde.

Je la sentis partir…

Quand j’en eus fini avec elle, elle s’allongea sur le dos, soufflant silencieusement et n’ayant pas même la force de remonter sa culotte.

Je m’inquiétai de savoir si elle allait bien. « Oh non, ça va pas du tout !… » répliqua-t-elle en massant longuement son con à l’aide d’une crème apaisante. « Je n’aime pas cette position. Je ne suis pas habituée et ça me fait trop mal. Surtout que tu as été avec la force, toi et ta longue queue de blanc ! » Et sur ces mots tombant comme une sentence, elle me congédia et retourna se plonger dans les treize articles du maître de guerre de l’État de Tchi…

Et voilà que ça recommençait avec cette histoire… Merde à la fin, j’en avais assez de cette discrimination ! Et puis je savais très bien que mes dimensions étaient tout ce qu’il y a d’ordinaire. Alors de qui se moquait-on, non mais sans blague ?…

J’avais été avec la force… La Force avait été avec moi ? Moi et ma longue queue de blanc… Mais qu’est-ce que ça voulait dire au juste ?

Nom de Dieu ce qu’il faisait chaud…



Je revins le soir suivant, puis l’autre, et encore après. Comme un phalène ivre de lumière, j’étais irrésistiblement attiré par le scintillement des cabines ; brûlant de dévorer les fleurs misérables qui y reposaient, d’y décharger mes humeurs abdominales.

Très vite, je ne me préoccupai plus franchement de ma recherche initiale. J’aurais même tôt fait d’oublier absolument Paula et tout le reste. Dorénavant, seul comptait le besoin de satisfaire mes envies les plus frustes et les plus sauvages. Cannibales…

Je craignais ou bien de devenir fou ou bien de me jeter dans la débauche.

Personnellement, je croyais avoir clairement pris mon parti. Mais à adopter ainsi les mœurs les plus licencieuses, on en contracte vite les stigmates. Et bientôt en effet, de sérieux désordres parurent, dans mon corps et ma raison, induits par l’activité chimique grandissante de mon cerveau reptilien.

La vérité, c’est que je faisais l’expérience d’une forme intense de monomanie. J’étais obsédé par ces filles. Je ne pensais plus qu’à elles, fou de ces relations fugitives où contre quelques billets l’on échange d’ensorcelantes caresses. De sorte que j’en arrivais à me demander si ce n’était pas ça, au final, l’amour ; si l’amour n’était pas comme la psychanalyse : cela n’avait-il de sens que si l’on payait ?

Mon sommeil, lorsqu’il m’arrivait de m’étendre quelque heures, était sans cesse dérangé par le même cauchemar kafkaïen. Mon sexe, couleur de craie, voyait son volume croître considérablement jusqu’à m’interdire tout mouvement et m’écraser au sol sous un poids répugnant. Trempé de sueur, je me ranimais.

En réalité, c’est le jour, surtout, que ça n’allait pas très fort. De plus en plus fréquemment maintenant j’étais sujet à des fièvres nauséeuses. Fièvres syphilitiques ? Je ne sais pas…

Ce qui est sûr — maladie inavouable ou non — c’est que les marques tangibles d’un mal en moi enraciné étaient présentes. Les traits tirés, exsangue, des sueurs froides me parcouraient le dos pendant que mon front s’embrasait. Papillons dans l’estomac, papillons devant les yeux. Je crois aussi que j’éprouvais quelques difficultés pour uriner.

Mes idées étaient souvent confuses et, au reste, tournaient sans relâche autour d’un seul et unique objet, et mes forces m’abandonnaient dès lors qu’elles n’étaient pas tendues vers lui. Au terme de deux semaines, je me fis porter pâle au travail. Au bout de trois, j’étais mis à la porte. De toute façon, ce n’était qu’un petit boulot (de merde) de saisie informatique dans une banque, censé me permettre de survivre tandis que je poursuivais mes études.

Je ne disposais plus, de ce fait, d’aucun moyen de me procurer l’argent nécessaire à mes activités. Je rassemblai alors ce qu’il me restait d’économies et décidai de les administrer avec rigueur afin de pouvoir maintenir des visites régulières jusqu’à ce que je trouve une autre source de revenus.

Hélas, malgré ces attentions et bien que mon ordinaire ne se composât plus désormais que de café, de tabac et de kebabs, d’un peu d’eau-de-vie et d’essence, mes maigres moyens furent vite engloutis dans mes équipées nocturnes. J’étais décavé et déjeté.

Et cependant, l’idée de renoncer m’était odieuse. Je ne pouvais y consentir. Je continuais donc à attendre tout le jour le crépuscule, trépignant d’impatience, et à errer la nuit à travers une jungle angoissante ; me contentant maintenant le plus souvent de passer, de repasser, de contempler, mais sans pouvoir consommer de ces belles bubales dans leurs cages éblouissantes.

On sait (enfin, il paraît) que Jean-Jacques Rousseau eut la révélation de son Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes, dans lequel il s’efforce de rendre compte de la « dénaturation » progressive de l’être humain, au hasard d’une insolation sur la route du château de Vincennes. Ce parcours n’eut jamais dans mon âme de tels retentissements. Moi, je n’y obtenais que fantasmes décadents et sadiques ; je n’y existais qu’en qualité de système nerveux ambulatoire en alerte. Mais ces lieux étaient-ils déjà, au temps du Genevois, empreints de la même atmosphère de stupre ?…

Je me souviens qu’en regardant défiler toutes ces filles de couleur me revenaient en mémoire de vieilles images cinématographiques filmées en noir et blanc au commencement du XXe siècle. Des prises de vagues savants européens exilés volontaires en Afrique ; séides d’une ethnographie coloniale qui n’en était déjà plus tout à fait à ses balbutiements.

Ces images, je les voyais avec la netteté d’une hallucination : danses hypnotiques, rites tribaux et scènes de chasse de peuplades primitives y étaient montrés dans des plans muets et d’une longueur fastidieuse, mais considérée indispensable à l’observation scientifique.

Les desseins réels qui animaient ces chercheurs et les commanditaires de leurs travaux étaient cependant à peine dissimulés. On les devinait aisément tâchant de tirer avantage, caméra au poing, de la nudité sans malice des indigènes (qui se prêtaient au jeu par gentillesse ou par intérêt) ; soucieux en fait de se rincer l’œil et de laisser le bourgeois occidental faire de même. L’absence de couleurs et de sons sur ces vieilles pellicules rayées ajoutaient à l’impression d’ensemble : on lorgnait par un trou de serrure sur les charmes candides des Nègres.

C’est un peu le genre d’idées qui me venaient quand je déambulais de la sorte, assis derrière mon volant et traversant la brume spermeuse qui enveloppait les bois. C’est un peu le genre d’idée que je me faisais de moi-même. À la différence que j’avais le sentiment d’avoir poussé la logique très au-delà :

…Anatomique auparavant, le point de vue se fait maintenant plus physiologique.

J’avais mal au crâne et je grelottais…

D’autres sensations me venaient également lorsque je m’autorisais la dépense nécessaire à ce qu’une putain m’offrît ses faveurs. Après cet écart, une odeur âcre emplissait mes narines, comme de vernis pas encore sec. Un sentiment amer de salissure ravissait à mon esprit les quelques instants de plaisir à peine obtenus. J’allumais alors une cigarette pour chasser de solides relents sanguins. Portant la clope à ma bouche, je sentais mes doigts, toujours gras de lubrifiant, puer l’huile de coco, la sueur, le caoutchouc et le foutre. Je fonçais au plus vite chez moi prendre une douche. À la maison, parfois, je vomissais.

Dans l’ensemble, ces dérèglements étaient extrêmement pénibles, mais malgré tout, bien sûr, je revenais invariablement…

À ce stade, je voudrais apporter une précision. Je n’ai parlé jusqu’à présent que des filles de couleur. Cela tient sans doute à des dispositions plus marquées, chez moi, pour elles. Il me faut toutefois souligner, dans un souci d’exactitude, que les Africaines n’exercent pas seules le métier. En vérité je vous le dis, c’est une faune cosmopolite issue de toutes les nations asservies qui, à la brunante, vient hanter le bois mystérieux, s’offre et se vend. Ici, chaque continent habité possède ses dryades dispensatrices de jouissances dont l’intensité n’a d’égale que la fugacité ; qui née des épaisses forêts d’Amérique latine ou des terres fauves africaines, qui en des empires asiates égarés ou dans une Mitteleuropa hagarde et pâle.

C’est dire si, avec elles, j’ai regardé la misère du globe droit dans les yeux et l’ai baisée sans ciller.

Mais hier soir, tout a basculé…

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L’errance, notamment sexuelle, d’un jeune homme dans une mauvaise passe, faible et courageux à la fois.

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Paysage 181 : Affluent du lac de Sils, Grisons, Suisse (2006).