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Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

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Papillon

Antoine Brea

octobre 2000

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3

Hier, on était dimanche.

J’ai toujours haï les dimanches ; jours sinistres irradiés de mort. Une mort dérisoire, lente et inexorable comme un coucher de soleil.

Je m’étais levé en milieu d’après-midi afin d’écourter si possible un jour de calvaire et je rôdais en fumant clopes sur clopes dans l’attente obsédante du soir. D’un peu de fraîcheur… J’étais anéanti. Tenaillé par un sentiment d’anesthésie et même de crucifixion : rien à faire, personne à qui parler. Sortir de ces appartements sordides lovés dans l’arête d’une tour granitique, délabrée et monochrome ? Et pour aller où et quoi y fabriquer ?… Peut-être se laver ? Mais à quoi bon ?…

M’est avis que, dans le tiroir du chasseur de lépidoptères, le papillon rare qui bat encore des ailes, l’abdomen percé d’une épingle, ne doit pas se sentir tout à fait autrement…

Non, vraiment, mieux valait ne pas bouger. Attendre. Surtout ne pas regarder par la fenêtre. (Septième étage, vue imprenable sur les champs de ciment sillonnés d’asphalte ; sur les cieux violacés de plomb, craquelés de gaz… Altitude idoine pour sauter et ne pas se rater.) Attendre…

Et de rester dans cette pièce sombre et sale, recroquevillé dans un vieux fauteuil en velours… Avec un peu de patience, sur le coup de 17 heures, on pouvait me surprendre, époussetant nerveusement d’un revers de patte mon épaule pesante, chargée de poussières lacrymogènes… Un peu plus tard, un coude sur l’accoudoir et les doigts armés d’une cigarette, je regardais la cendre blanche chuter à travers le vide intersidéral séparant ma main en suspension du cendrier posé sur le parquet…

Ce qui m’a occupé une bonne partie de la journée.

Vers 23 heures 30, j’ai allumé mon poste de télévision. M6, comme chaque dimanche soir, diffusait un film licencieux à l’intention des lycéens nubiles qui n’ont pas le privilège d’être abonnés à Canal +. Ce soir-là, la chaîne avait choisi de nous présenter Joy à Hong-Kong, interprété par une Zara White en grande forme.

Dans ce nouvel épisode de ses aventures, Joy prenait beaucoup de douches. Elle aurait pu les prendre ailleurs, mais elle avait décidé que ce serait à Hong-Kong… Sans doute l’eau y était-elle moins calcaire.

À cette trame de fond déjà complexe s’attachaient de stupéfiants rebondissements, induits par l’apparition de personnages variés (groom de l’hôtel de Hong-Kong, ninjas, photographe américain, copine gouine de Joy, etc.) ; tous esthètes sincères venus prier Joy de bien vouloir leur enseigner le noble art de se doucher.

En vérité en vérité je vous le dis, il n’en fallait pas davantage pour me tourmenter intolérablement. Bien sûr je savais qu’il n’était pas raisonnable de regarder. Je savais que ces minces stimuli visuels allaient percuter de plein fouet mes nerfs optiques, inonder mon complexe hypothalamo-hypophysaire et de là, grâce à quelques protéines, provoquer une série de réactions neurochimiques en chaîne : déversement de sécrétions gonadotropes, activation de la médullosurrénale, palpitations cardiaques, afflux sanguins, hyperthermie corporelle, sudations et humeurs en tous genres. Je le savais, seulement voilà je l’ai fait quand même. Pas pu m’empêcher. Du coup, après ça, je me retrouvais dans le tube, submergé par la vague biochimique.

Mais j’étais bien décidé à me battre cette fois, à ne pas céder aussi aisément. On a beau être un déchet, une âme mauvaise, altérée et percluse de solitude, on n’en garde pas moins quelques restes d’humanité. Entre Joy et moi, c’était une affaire d’honneur à présent. Une affaire personnelle. Voilà pourquoi j’ai tâché de parer immédiatement à la crise dont je flairais l’assaut.

Pour commencer, j’ai entrepris de me branler. Tout en sachant que ça ne servirait probablement à rien. Peine perdue en effet : l’affaire, bien que rondement menée, n’a guère réglé le problème. Joy prenait le dessus, cette salope ruisselante de gel-douche…

J’ai frotté mes yeux, frotté la peau verte sur ma mâchoire — verte à force d’être semée de grains noirs et durs. Rien à faire décidément, il fallait que j’y aille. Je m’en rendais bien compte. Mes tempes battaient et me faisaient mal. Influx nerveux, saccades synaptiques corrodaient peu à peu l’acuité de mon appareil sensitif général. Une force invisible semblait fermement me tenir et me tracter par les couilles… Bien. Plan B : arme de dissuasion massive. Je suis allé tirer ma farouche camarade polonaise — cette chère Zubrowska — des frimas sibériens du congélateur et je me suis enfilé ce qu’il restait de la bouteille zinguée et duveteuse de givre.

Nouvelle erreur : c’était oublier que l’alcool rend lucide. Qu’il déchaîne la bête esclave qui hurle de douleur parfois en nous et se lance alors et déchiquette furieusement la conscience, grossière infirmité interdisant à l’homme de contempler sa nature indomptée et primale. Oui, la boisson vient en aide à qui veut se faire animal pour échapper à la souffrance d’être né homme. J’ai gerbé dans le lavabo et tout est soudain devenu très clair : laissant là les luttes secrètes et les vaines protestations de ma raison, j’ai essuyé le filet de bave épais et visqueux qui pendait de mes lèvres, j’ai remis du désordre dans ma coupe de cheveux et je suis sorti. Avant cela, j’ai pris le temps d’attraper mon vieil appareil photo. Une pellicule était engagée et avait à peine été entamée, le flash était inséré. L’envie de les photographier, d’aller plus loin.

Je ne me suis pas arrêté à la banque, où je n’aurais rien obtenu. J’étais raide. J’arrivai donc sans un rond, et il allait falloir improviser. Je n’étais pas très fier d’être de retour, en plus.

L’air frais du bois chassait peu à peu les papillons noirs de ma tête. Je suivais le cortège, serré à cette heure, des automobilistes mus par des intentions identiques aux miennes, chacun entretenant la plus profonde indifférence à l’égard de ses congénères et semblant s’attacher minutieusement à ne pas rompre le calme de la forêt sous la lune. Car il est curieux de voir combien les comportements développés dans les ténèbres, sur ces routes, n’ont rien de commun avec ceux que l’on rencontre d’ordinaire sous les radiations solaires. Ici, nul éclat, nulle provocation. Pour rien au monde l’on ne ferait retentir un avertisseur et, plus encore, l’on a bien garde de surprendre un regard inquiet, dissimulé derrière un pare-brise opaque et étranger.

Par ailleurs, croyez-moi, il serait tout à fait illusoire de chercher à déceler une quelconque fraternité ou même, plus simplement, quelque sympathie que ce soit entre les prédateurs faméliques qui écument ces pistes. Semblables à des insectes, ils se contentent de grouiller, de papillonner en silence et ne se risquent pas à s’adresser la parole.

Ici, on est pauvre et sale. Ici, on a honte, alors ici on se tait…

Ne pas se faire remarquer, respecter la quiétude de l’endroit et de ses usagers. D’ailleurs cette étiquette n’était pas faite pour me déplaire. Ainsi me souviens-je d’une nuit où, le client qui me précédait dans une fourgonnette s’étant un peu attardé à l’intérieur du véhicule, nous nous étions retrouvés nez à nez lorsqu’il en était sorti. Nous nous étions dévisagés et, pour dissiper une gêne évidente, il s’était autorisé un sourire qui se voulait engageant et complice. Ce rictus, je l’avais jugé parfaitement obscène et déplacé, pour ma part. Je l’avais alors toisé, le foutre comme caillé dans les couilles, débordant de mépris et de rage, puis je m’étais interrogé sur l’opportunité de lui dessouder la gueule sur le champ. Projet que j’aurais peut être mis à exécution si la catin ne m’avait pas, à cet instant, commandé de me hisser dans son repaire de métal…

Une fois de plus, le vent sifflait, morne, et j’étais là à regarder défiler les réverbères blafards le long de la route, quand tout à coup… Par les Dents du Christ ressuscité !… Qui vois-je s’extirper de sa flambante Safrane métallisée garée sur le bas-côté, traverser en courant devant mes feux et frapper au carreau derrière lequel s’abritait une Négresse ?… Monsieur le directeur de la banque !… Je veux dire de l’agence dans laquelle j’avais fait un peu de saisie informatique, jusqu’à ce que je fusse remercié.

Le « patron », comme on avait coutume de l’appeler entre nous et comme il aimait à se surnommer lui-même… En réalité : un laquais fraîchement arraché des cuisines, suffisant et satisfait de sa personne. Voilà à peu près ce que j’en pensais. Un minable dictateur de bureau frappant le linoléum de ses talons pour contrefaire les bruits de bottes, spécialiste de troisième zone du système financier et des places de marché.

Qui plus est, ses traits sévères et quadratiques m’étaient insupportables. Tout chez lui paraissait carré : son front, sa coupe de cheveux, ses lunettes, même ses yeux et jusqu’à ses membres.

En revanche, le trouver là me paraissait surprenant : il aimait se donner des allures de dévot, probe et charitable, et faisait grand cas de la moralité de ses subordonnés. Ainsi, chaque dimanche matin, il allait psalmodier à l’office afin de remercier Dieu. Il était très reconnaissant à Dieu d’avoir bien voulu se tuer pour faire plaisir aux hommes.

Mais en y réfléchissant bien, qu’y avait-il d’étonnant à croiser ici son brushing de droite grisonnant, mèche au front, et son méchant complet-veston patronal, appareil qui ne jurait pas avec son discours apostolique — rigoureux, honnête, un peu paternaliste, un peu raciste aussi « mais après tout on est encore chez nous, merde ! » — ni avec les menus sévices quotidiens infligés à certains employés ? Exemple : il fallait le voir, ce petit bourgeois courtaud, bien-pensant et autocrate rigoler en enfonçant accidentellement son doigt dans l’anus de Mme ** — traitement de faveur occasionnel qui lui était réservé en sa qualité de secrétaire de direction — lorsque la pauvre vieille se baissait pour allumer la cafetière ou ramasser un formulaire qui traînait dans son bureau. Il fallait le voir, avant qu’elle n’ait pu protester, exhiber ses dents blanches et luisantes de salive et lui hurler de se remuer un peu parce que le travail n’attendait pas. Il fallait aussi l’entendre se tordre de rire en répétant mille et une fois la même formule, quand il la jugeait bien spirituelle ; formule du genre « Ca y est mes enfants ! Le marché se retourne !… C’est le moment de l’enculer ! »

Putain ce qu’on pouvait se marrer avec ce type, je vous raconte pas. Quelles poilades…

Seulement voilà, roquet aboyeur : ni les principes gravés dans ton Livre, ni les succès dans ta carrière, dans ta famille (ton dogue allemand, ta femme replète et silencieuse et tes deux beaux enfants cons comme leur mère) ne t’auront sauvé, toi non plus. Et apparemment nous voici tous deux, toi l’icône brillante de ce monde et moi l’image déchirée de son tumulte, logés à la même enseigne, fouissant la boue de ces bois pour y déterrer un peu de réconfort.

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de mes paroles toutefois : m’être fait mettre à la porte de cette latrine puante qu’était l’agence ** de la Banque ** ne m’avait pas particulièrement peiné et je ne nourrissais aucune rancœur, à cet égard, envers son administrateur. Pas de malédictions, de gémissements ou de plaintes. Ca n’est donc nullement par esprit de vengeance que je suis venu troubler, en ce jour du Seigneur, sa petite partie fine. Penser cela serait, je le répète, se méprendre.

Je me suis à mon tour rangé sur le côté. J’ai éteint mes phares, coupé le contact du moteur et j’ai attendu qu’il monte dans la roulotte de la pute. Ce dépravé prenait son temps : il avait le culot de négocier ferme le prix de son apaisement.

Enfin il est grimpé.

Je me suis d’abord approché de son automobile. Ce qui s’appelle une putain de chance : il avait négligé d’en verrouiller les portes. Je me suis glissé à l’intérieur et après avoir examiné l’habitacle, j’ai ouvert la boîte à gants. Mais de la merde si je m’attendais à y trouver ça !… Au beau milieu des cartes routières et des cassettes (chants grégoriens et opéras de Wagner) reposait un 357 magnum noir à canon court…

Je l’ai soupesé un moment… Contact de l’acier froid et lisse sur ma paume, étranges sensations… J’ai vérifié qu’il était chargé ; et il l’était. La crosse trapue de bakélite s’est logée d’elle-même dans mon poing et j’ai braqué le calibre vers une cible indéfinie, les jointures blanchies par l’étreinte. Bonne prise en main. Impression de pesanteur et de puissance contenue dans le barillet en biseau.

Puis, l’index tendu sur la détente, j’ai imaginé un instant les projectiles en alliage robuste, distribués en cercle dans le corps de l’arme, hurler et bondir de sa bouche comme des léopards. Un souffle gelé et humide a coulé le long de ma colonne, raidissant mes vertèbres.

J’ai vissé le feu dans ma ceinture, et je suis sorti.



J’ai d’abord récupéré l’appareil photo dans ma caisse et me suis passé la courroie autour du cou. Puis, rapidement, je me suis retrouvé devant la camionnette. J’ai hésité un instant. Brusque accélération cardiaque, augmentation sensible de la température… N’importe qui pouvait s’arrêter, deviner ma silhouette vacillante dans l’obscurité chassée par la lueur des bougies. Quant au souteneur sanguinaire susceptible de passer par ici et qui, rendu fou par les drogues et me voyant prendre d’assaut sa baraque à baise, ne penserait plus alors qu’à me poignarder sauvagement, je prenais soin d’en chasser l’idée à la hâte…

Je me suis enhardi. C’était facile en réalité : la glace entr’ouverte, il suffisait de glisser le bras dans l’embrasure et de lever le loquet qui assujettissait la portière. Celle-ci a un peu grincé, mais pas trop, et je suis monté. Touffeur, musique forte des Antilles. Trois lumignons rouges diffusaient de légers halos qui sautillaient en rythme. Tout de suite je les ai éteintes ces petites flammes délatrices. J’ai essuyé mon front d’un revers nerveux ; ma main était baignée de transpiration. Et j’ai commencé à faire attention au bruit à l’arrière…

Je me suis rapproché. Lentement, j’ai soulevé le rideau vert de nitrile acrylique polymérisé qui tenait lieu de cloison. Bien doucement, juste assez pour voir. Je suis resté pétrifié. Le spectacle était saisissant et monstrueux : un sas venait de s’ouvrir qui menait droit vers les bas-fonds chthoniens.

Le « patron » était à quatre pattes sur le lit. Nu, court, suant et glabre. La tête enfouie dans des draps douteux, il étouffait d’horribles petits grognements pendant qu’une grosse putain au teint bistre et au sexe indéterminé lui ramonait férocement le cul à l’aide d’un phallus en celluloïd. Sous son ventre, un linge de coton gris était étalé de telle sorte que l’animal, aveuglé par le contentement, puisse se masturber sans avoir à se soucier de se répandre proprement.

Par tous les saints de l’Enfer, c’était à dégueuler…

J’ai saisi mon appareil photo, armé le flash et mitraillé… Presque instantanément, image ralentie qui tressaute de mauvais porno italien, j’ai vu les deux têtes se tourner vers moi — mouvements synchrones — et me regarder sans comprendre, figées dans de drôles d’expressions… Pas d’autre écho. J’ai encore appuyé sur le déclencheur de l’appareil. La radio continuait à jouer.

Puis temps et espace se sont de nouveau distordus, retrouvant leur configuration initiale. L’hydre bicéphale s’est réveillée et ses deux éléments terrifiés ont voulu s’arracher vivement l’un de l’autre. Brusquement, la pute s’est repliée pour chercher quelque chose derrière le matelas et s’est relevée une lame menaçante serrée entre les doigts. Quant à Monsieur le directeur, auquel on n’avait pas même pris le temps de retirer le godemiché qui encombrait son rectum, il a perdu cet air désespéré de duègne surprise en train de chier, pour se jeter vers moi bras en avant, la bouche tordue de colère. Hélas, empêtré dans ses pantalons comme dans la toile adhésive d’une araignée, le pauvre homme n’avait pas fait un pas qu’il s’écrasait au sol dans un bruit sourd, l’œil effaré et le cul à l’air. L’étrange appendice de plastique toujours planté entre ses deux miches molles et velues se dressait, lui, abrupt et triomphant sur son corps inerte.

En ce qui me concerne, détendu et réprimant même un sourire, j’observais les trajectoires désordonnées de ces deux organismes pris de panique, étant entendu que je tenais déjà solidement le 357 magnum braqué dans leur direction et que j’en faisais osciller le canon calmement, ajustant l’un et l’autre tour à tour, ce qui a eu vite fait de tranquilliser tout le monde.

La scène prenait un tour surnaturel. J’ai laissé passer quelques halètements d’horloge. Silence abîmé par les respirations tendues et la musique… D’elle-même la putain a lâché son poignard. Sans me consulter et comme pour me rappeler à l’ordre. Effectivement, je me suis avisé que je manquais de professionnalisme et je me suis résolu à interpréter mon rôle convenablement.

« Messieurs, veuillez lever les mains en l’air ! » ai-je adopté comme formule. À ce stade, il apparaissait clairement en effet que l’occupant premier des lieux ne présentait pas les traits physiologiques essentiels qui caractérisent le sexe féminin.

J’ai enjoint le vieux sac qui gisait à terre de se lever, de se rajuster et de sortir avec dignité (et en silence) lorsque je me suis aperçu qu’il sanglotait dans ses mains. J’en ai profité pour lui dire ce que je pensais de sa mère.

J’ai obligé ce qu’il fallait bien appeler « mon otage » à se presser un brin, le flingue sur la nuque. Je ne tenais pas spécialement à voir rappliquer le protecteur de la « demoiselle », que nous venions, chacun à notre façon, de chahuter un peu. En fait, en ce qui concerne notre ami banquier, c’est surtout lui qui s’était fait bousculer. Il éprouvait d’ailleurs quelques difficultés pour marcher droit.

Nous sommes montés dans son auto et je lui ai ordonné de démarrer le moteur. Ce qu’il a fait en séchant ses larmes, pendant que j’insérais le Tannhaüser de Wagner dans le poste et que je poussais le volume au-delà du raisonnable… La voiture était lancée. D’une voix blanche et partiellement recouverte par l’opéra germanique hard-rock, il m’a demandé où nous allions. J’ai baissé le son pour répondre sans effort et lui ai dit de ne pas s’en préoccuper. Puis j’ai de nouveau relevé le niveau sonore… Je l’ai regardé. Ce n’était plus de la honte ou de la colère que je lisais en lui. Ses yeux fixes et rouges exprimaient une peur croissante. J’ai imperceptiblement augmenté la pression de mes doigts moites sur le revolver et j’ai vu l’espace d’un instant sa tête explosée sur la vitre — amas de cheveux collés, de viandes et d’os brisés… J’ai coupé la musique et j’ai tâché de calmer les flashs aveuglants qui déchiraient ma rétine.

— Gare-toi là, ai-je fait.

— Où ça, là ?…

— LÀ ! LÀ ! N’IMPORTE ! j’ai hurlé.

Ca n’allait pas très fort. Quelqu’un était en train de forer mon crâne à la perceuse électrique et toujours ces stroboscopes blancs et éclatés qui percutaient ma cornée en saccades. Je suais à grosses gouttes et mes dents claquaient malgré la chaleur insupportable. La Safrane a grimpé le trottoir sablonneux sans ralentir et est venue mourir à la lisière du bois en faisant crier les graviers. Je me suis concentré quelques secondes pour ne pas gerber.

Plus rien. Le décor avait cessé de se mouvoir. J’ai longuement expiré en clignant des yeux, les lèvres sèches, et je me suis tourné vers mon « hôte ». Immobile, il fixait le pare-brise sans conviction. Son visage blême sous ses cheveux gris lui donnait un air cadavérique. Visiblement, il se rendait compte de l’état dans lequel j’étais et ne savait pas trop quoi en penser. Était-ce favorable ou non à sa survie ? On devinait une intense activité cérébrale derrière les larges lunettes d’acier et les traits durs et froids.

J’ai rompu le silence :

— OK… Aboule le fric.

C’est sorti comme ça, sans y penser. J’avais besoin de maille, voilà tout… Il a extrait son portefeuille de sa veste, sans dire un mot. Il me l’a tendu. Je l’ai remercié et j’ai pris ce qu’il contenait d’argent liquide : 500 francs. En les tirant de leur emplacement, une photo d’identité est venue avec, tourbillonnant sur elle-même et voletant vers mes genoux comme un papillon lactescent. Je l’ai retournée quand elle a atterri. Une femme. Sa femme…

Re-silence de mort dans l’intérieur cuir.

La vérité, c’est que je ne savais pas trop quoi faire. Étais-je censé le buter maintenant ? Je n’arrivais vraiment pas à décider. En attendant, je scrutais son visage décomposé…

Puis il a semblé se ranimer, reprendre quelques couleurs, progressivement. Finalement il s’est lancé :

— Écoutez mon ami, a-t-il balbutié entre ses lèvres tremblantes. Si vous me disiez ce que vous voulez de moi… Si c’est plus d’argent, vous l’aurez… Je vous en supplie, laissez-moi partir… Vous-même, vous n’avez pas l’air bien… Au bout du rouleau… Peut-être que nous devrions tous deux rentrer chez nous reposer nos nerfs…

Il m’a rendu fou de rage. J’ai fait un effort monumental pour me contrôler, pour ne pas lui écraser mon flingue sur la bouche. Je me suis vu, un instant, faire le geste… Ses lèvres éclater, biffant ma main de longs filets rouges ; ses dents se briser comme de la porcelaine à travers la chair molle. Lui, hurler et s’affaisser en se tenant le visage…

J’ai essuyé le pistolet sur mon jean pour qu’il soit bien propre, bien luisant, j’ai fait sortir le barillet pour lui montrer que chaque balle était à sa place, j’ai fait rouler le barillet sous mes doigts, j’ai refermé, ajusté le pare-brise, relevé le chien — j’ai aimé le chuintement du métal — et j’ai tiré. Deux fois. La paroi transparente s’est écroulée sur nos genoux, dans un fracas de verre et d’explosion.

Mon ancien patron est resté là, cloué.

Ensuite, j’ai couru, longtemps, jusqu’à ma voiture. J’ai démarré en trombe et j’ai jeté le calibre par la fenêtre dans un étang. L’eau semblait huileuse et noire dans la nuit. Comme une âme.

Demain, si mon créateur me prête vie jusque là, je me suis dit, j’irais en personne remettre des tirages des photographies les plus expressives que j’ai de lui à sa femme et à chacun de ses rejetons.

En attendant, pareil à une comète de Madagascar en quête de nourriture, bouleversant les abscisses et les ordonnées, je suis reparti en chasse…




4

Virevoltant, voltigeant au travers de zones hautement dépressionnaires, un prodige a fini par se réaliser. On n’est jamais à l’abri d’un miracle.

J’ai retrouvé Paula.

Bien sûr, au départ, je ne l’ai pas reconnue…

Un vieux J9, anciennement propriété d’EDF tel que l’indiquaient ses peintures, avait atterri et s’était rangé sur une place au revêtement ocre faiblement éclairée par la lune pleine, rousse, et par une poignée de lampadaires aux globes couleur de carcasse, embrumés et satellisés par des nuées d’insectes ; agrégats denses de déchets spatiaux gravitant autour de petites planètes marmoréennes, glacées et artificielles.

Je me suis approché et garé à côté, en moulinant sur le lève-glaces pour avoir un peu d’air et surtout pour mieux discerner. L’air était chaud, soufflait comme un asthmatique, et sa langue humide me léchait la peau du visage. Un grand Black, barbu et en chapeau, se tenait debout contre la portière du van et se renseignait sur les tarifs pratiqués avec nonchalance. Il découvrait de grandes dents blanches et paradait, faisait beaucoup de bruit. Pauvre type, ai-je pensé. Parler. Sans danger. Se rassurer…

— 300 la pipe et l’amou’, répétait la voix étouffée depuis le cockpit.

L’autre s’étranglait :

— 300 ? Tu peux pas le fai’e à 200 ? Les aut’es c’est 200, no’malement !

— Non. C’est 300.

— Allez, tu pou’ais fai’e un effo’t pou’ un frè’e, là !

— Non. 300.

Rien à faire : même pour un frère, c’était 300. Le Black est parti en agitant un doigt et en gueulant que c’était trop cher, qu’il était sûr que pour les Blancs elle le faisait à 200 et que c’était « de la concu’ence déloyale et de la disc’imination ’aciale ca’acté’isée au t’oisième deg’é ! »

J’ai attendu qu’il soit loin et je me suis à mon tour approché, à pas de loup, la tête rentrée dans les épaules et le menton enfoncé dans le col. Un peu sur la défensive…

— Bonsoir, c’est combien ? me suis-je entendu dire d’une voix grise et incisive, sans même prendre la peine de regarder mon interlocutrice.

— … On s’est déjà vu, non ? m’a répondu la fille, sur un ton goguenard.

J’ai levé les yeux… Je voyais pas trop. En même temps, vu la fréquence de mes rondes dans le coin, c’était pas impossible.

— Ben je crois pas, non.

— Si, si, on s’est déjà vu !… Je suis Paula !

— … Oh !… Paula… D’accord…

Et voilà. J’avais retrouvé Paula… En fait, je ne la reconnaissais pas vraiment, même maintenant qu’elle me le disait. Je ne savais pas trop quoi dire, en plus. Étais-je censé prendre un air de sincère contentement, demander des nouvelles, lui proposer un verre pour fêter nos retrouvailles ? Ce qui me surprenait, par ailleurs, c’était qu’elle se souvînt de moi. Quoi qu’il en soit, ça commençait à m’agacer un peu de discuter dehors. Je dansais d’un pied sur l’autre. Elle s’en est aperçu et, après m’avoir gratifié d’un large sourire, m’a dit que c’était 200 la pipe et l’amou’ et que je n’avais qu’à monter. Sur ce, elle a disparu à l’arrière et, une fraction de seconde plus tard, la porte a semblé s’arracher de sa glissière, laissant apparaître Paula ; reine de Saba nue et fière (encore qu’elle m’avait quand même semblé vachement plus belle la première fois, du temps que j’étais ivre mort), avec une étonnante combinaison rouge clinquant.

Je ne suis pas un frère, mais je ne paierai que 200, me suis-je dit. Décidément, les voies du Marché sont impénétrables. Je me sentais égaré, comme touché par la Grâce…

Je me suis baissé pour pénétrer dans la camionnette. Puis, naturellement, je me suis relevé. Sauf que là, je me suis fracassé le crâne contre le faux-plafond, faisant trembler les parois et produisant un GONG ! sonore.

— AÏE ! MERDE ! ai-je bramé à voix basse.

Je me suis pris la tête entre les mains… Le camion n’était plus le même : beaucoup plus bas.

Paula pleurait presque de rire.

— Fais attention ! m’a-t-elle prévenu en retard, tâchant de camoufler sa bonne humeur… C’est pou’ ça que je me souviens de toi ! Je suis une fille qui ado’e ’igoler moi, tu sais ! Avec toi c’était ma’ant l’aut’e fois. Je m’en ’appelle.

J’ai sorti mon argent et payé…

Antre inondée de feux obscurs, four au mobilier rare, stérile et diminué. Sur un petit poêle à gaz dansent des flammèches bleutées dans un bruit de réchaud ou mieux, de fer à souder. En me déshabillant, je fais remarquer qu’on étouffe de chaleur là-dedans. Je demande pourquoi elle fait marcher le radiateur. Elle ne répond pas…

Elle ne perd pas de temps, descend sa culotte et commence par enfiler un préservatif sur ma queue avec sa bouche. Elle tète mon gland, qu’elle humecte d’une salive abondante, entre ses lèvres épaisses et mouillées. Puis, elle m’avale profondément. Longtemps… S’attardant sur la membrane fine et sensible qui relie le chef au corps de mon sexe, elle donne d’improbables et rapides coups de langue ; battements d’ailes de papillon cadencés, vifs et volatiles. Cette membrane, désignée comme le « frein », n’a du reste de frein que le nom : on lui prêterait plutôt des vertus accélératrices. Je manque de venir…

Je me rassemble, attends qu’elle se place en doggie style, à la suite de quoi, je l’empale ; long et brusque. Elle gémit et se touche, subit mes assauts répétés… C’est imminent. Putain… Cette fois, c’est trop expéditif. Mon sexe, raide et courbé comme un cimeterre dans sa chatte, devient le vecteur d’ondes fulgurantes, de lames qui se répandent et parcourent mon échine en soubresauts électriques. Je laisse mes mains la pétrir, la voir et la connaître. À un moment, elle agrippe mes doigts et m’arrête : elle refuse que je touche ses seins : « non, non, défend-elle… Pas ça… Pa’ce que j’attends un bébé… »

Ma queue se glace et je manque de débander. Qu’est-ce qu’elle vient de dire ? Elle est enceinte ?… J’essaie douloureusement de chasser ces mots dévastateurs qu’elle a prononcés. La camionnette brinquebale. Je touche son ventre et je la baise…

Ca sent bizarre tout à coup. Odeur de brûlé. De la fumée. On se retourne instinctivement, de concert. Un tapis de vapeur filtre sous le rideau qui nous dissimule la cabine de pilotage, le pare-brise, le bois, le maelström du dehors, le monde, les autres…

— Me’de, y a un t’uc qui b’ûle !

Elle se détache subitement et passe à l’avant, nue. Les bougies signalant son office se sont renversées et sont en train de foutre le feu au plancher. Elle éteint l’incendie naissant à l’aide d’une couverture. Étrangement, tout ça la fait sourire. Je me sens un peu con à la regarder faire, le froc sur les chevilles, la pine gênée aux entournures dans sa cuirasse de caoutchouc.

— J’te ju’e, on a failli c’amer comme des phacochè’es ! Y avait le feu, j’te ju’e !

Tout rentre peu à peu en ordre. Je décide de reprendre.

— Bon, on en était où ? je ricane sottement, en attrapant son cul.

— On en était que tu allais joui’ en moi.

Toujours très pro…

Je me rhabille sans un mot, vite. Le silence est infect. Un goût doucereux investit ma bouche. Mon haleine me semble sentir un peu le pourri. Je renifle la mort, surette ; je flaire des exhalaisons de myrte et j’ai nettement l’impression d’avoir goûté un cadavre.

— J’te ju’e, je ’igole bien à chaque fois avec toi, hein ? tranche-t-elle avec un rire forcé.

Je ne réponds pas, finis de me rajuster en évitant de croiser son regard.

— Bon, ben… Merci et à la prochaine…

— Oh, attends une minute s’il te plaît ! me coupe-t-elle, manifestement apeurée. Je voud’ais attend’e qu’ils pa’tent, ceux-là, deho’s… Ils ont des têtes de gangste’s.

Je jette un œil derrière le rideau. Une Alfa Romeo noire, immatriculée à l’étranger, patiente tous feux éteints que la place se libère. À l’intérieur, je distingue effectivement quatre sales gueules casquettées et instables, en survêtement, les yeux hantés, piqués de testostérone et d’héroïne coupée au plâtre.

Après quelques instants, les phares se rallument et le bolide s’ébroue, démarre. Ils s’en vont.

Visiblement, Paula n’est pas tranquille.

— Ils vont reveni’… Je n’aime pas ces types. Toujou’s ils font des p’oblèmes. Ils disent qu’ils ne sont pas contents et ap’ès ils veulent que tu les ’embou’ses. Et des fois ils ont des couteaux. Ils sont des ba’ba’es…

Je reste sans rien dire. Nouveau silence. J’essaie d’occuper mes yeux. Je sens les siens braqués sur moi ; elle m’étudie.

— Pou’quoi tu es là, toi ? m’assène-t-elle brusquement.

— Pardon ?… susurré-je.

— Tu es beau. C’est v’ai, tu es beau. Tu as de beaux yeux de fille… Et puis tu n’es pas comme les aut’es qui viennent… Pou’quoi tu es là ? Pou’quoi tu es t’iste ? Est-ce que tu es malade ?… Tu es si pâle…

— Je… Je ne sais pas… fais-je dans un murmure. Pourquoi tu demandes ça ?… C’est difficile de souffrir… Il n’y a qu’avec les filles comme toi que…

— Les putes !… Dis les putes ! Pou’quoi tu veux pas di’e le nom ? Tu as honte d’êt’e là ? C’est pou’ ça que tu chuchotes tout le temps ?

— … Sûrement, oui…

— On ne doit pas avoi’ honte de sa douleu’, tu sais.

— Je sais… Mais c’est aussi que je ne suis plus habitué qu’à me parler à moi-même, depuis quelques temps…

On discute… Jusqu’à présent, j’étais plutôt convaincu que plus la parole est rare, plus elle porte. Ca me fait bizarre de sentir tous ces mots, tout à coup, qui glissent entre mes dents, sous ma langue, contre mon palais, dans un souffle intangible. Un flot de diphtongues, de labiales, de dentales qui sort de ma gorge et s’affiche dans mon esprit comme sur un écran. Mes maxillaires qui s’activent, douloureuses.

J’écoute ma voix, légèrement rocailleuse, qui glisse un peu, parfois, et dérape. Combien de temps que je n’avais échangé plus de trois phrases avec quelqu’un ? Cela me rappelle que moi aussi, je suis quelqu’un.

Quelque chose passe, peu à peu. Je cesse de m’écouter parler pour dire vraiment… Je me laisse aller. Je raconte…

Elle m’écoute. Je me dis qu’on se comprend tous les deux ; nous pour qui le monde nourrit tant d’indifférence, qu’on ne peut pas lui rendre. Puis c’est elle qui raconte… Elle raconte tout : la vie impossible en Afrique au village, le départ pour la ville, ensuite le miroitement de l’Europe et d’un travail de serveuse au Portugal, les économies dissipées pour le voyage à fond de cale avec les autres filles. Puis la désillusion, la panique… La séquestration par les types qui étaient censés la recueillir et lui venir en aide à l’arrivée, le viol trois fois par jour en même temps que la drogue injectée de force dans les veines… La défonce et enfin la résignation, l’oubli… Le rachat par cette ordure de proxénète fou, dangereux… Jusqu’à aujourd’hui… Tout ça, et tout le reste.

Je lui dis qu’elle a souffert beaucoup. Que je ne souffrirai peut-être jamais autant, que j’admire son courage et son ardeur. Elle me sourit, mais ses yeux pleurent… Elle m’explique que bientôt, c’est sûr, tout ira bien. Que le maquereau lui a fait une proposition : qu’elle est en train de racheter le camion, qu’elle lui rembourse les « frais » qu’il a eus pour elle, avec des intérêts, et qu’ensuite il lui rendra sa liberté. Elle se mettra à son compte, pour commencer, puis elle pourra rentrer chez elle et vivre tranquillement. Tout devrait aller très vite.

À l’évidence non, je pense. Mais je ne dis rien…

Elle m’apprend que c’est de lui qu’elle est enceinte. Que parfois, il exige ça d’elle ; d’avoir des relations. Elle le laisse faire. Elle s’en fout. De toutes manières, ça fait bien longtemps que son corps n’est plus à elle. Ca l’embête seulement qu’il ne se protège pas.

Mais celui-ci, elle veut le garder. Il lui en a déjà fait passer un à coups de poing dans le ventre, un jour qu’il était en colère… Pour l’instant, elle n’a rien dit. Dans quelques mois, elle sera libre avec son enfant. Elle ne sait pas trop comment elle va faire avec les clients : cela va bientôt se voir. Mais elle veut le garder, ça c’est certain…

Je sens qu’elle voudrait vraiment se laisser aller. Je ne sais pas si elle croit réellement à ce qu’elle dit, à ses espérances, mais cela semble l’apaiser, la laver.

Elle nourrit la conversation, écrase maladroitement une larme. Elle ne veut pas que je m’en aille… Pour elle aussi, ça fait des semaines, peut-être des années, qu’elle ne s’est pas ouverte à quelqu’un. À un homme.

Je me sens de plus en plus mal. Supporter… Je n’y suis plus vraiment accoutumé. Je voudrais la serrer dans mes bras, l’emmener… Je n’en ai guère la force. Je n’ai pas l’habitude des sentiments… De toutes façons, ce n’est pas ce qu’elle demande.

C’est soudain : on ne trouve plus rien à se dire. On se regarde dans les yeux.

Elle s’excuse de tout ça. Le défaut de sons pénètre le milieu, envahit l’espace.

Je lui dis que je dois partir maintenant. Je m’en veux de me sauver comme ça… Je lui murmure au revoir… Elle me laisse l’abandonner en silence. La porte claque.



Je ne suis qu’un gros papillon de nuit hypersensible, au thorax hispide, à la voilure chargée de pollens irritants. Je ne dois vivre qu’une vie éphémère, alors autant se brûler au feu criard d’une ampoule électrique. 60 watts de soleil fictif…

Au-dehors, il fait très chaud aussi. D’une poche, je sors un linge grisâtre et éponge mon front. On se croirait dans une forge et j’ai des étourdissements. L’air est irrespirable. Je crache un peu de vie par terre et au creux de mon mouchoir de batiste.

J’enfonce la clé dans la serrure de ma portière. Au même moment, je suis ébloui par des phares. Je cligne des yeux et grimace. Une auto vient se ranger à mes côtés. C’est l’Alfa noire de tout à l’heure. Ils ont fait le tour et je semble être l’objet de leurs railleries maintenant. Ils sont saouls ou défoncés, on dirait. Ils veulent savoir comment c’était, si je l’ai enculée, et d’autres choses du même genre. Ils rient très fort et leurs yeux sont vides.

Je regrette d’avoir balancé le pistolet dans la flotte. Ces types manquent curieusement de tact, je trouve. Je m’approche de la fenêtre passager. Elle est grand ouverte.

— Non, je ne l’ai pas enculée. À la vérité, jeunes gens, ça coûte un peu trop cher de sodomiser une prostituée. Il n’y a que vos mères qui ont la délicatesse de faire ça à l’œil.

Les bouches restent ouvertes, les yeux se dessillent.

Sur ce, j’envoie mon poing — et je mets tout ce qu’il me reste de forces — à travers le faciès taillé au couteau qui me fait face. Il n’a pas le temps d’être interloqué. Je le touche au nez, dont les ailes s’affaissent mollement et le cartilage craque en secret. C’est étrange le bruit des heurts de la chair, dans la réalité. Pas du tout comme dans les films de kung-fu. Les clappements sont plus subtils, organiques. Plus sourds aussi, comme une pomme blette qui s’aplatit…

Le temps qu’ils se remettent de leur surprise, du sang qui pisse du visage tuméfié de leur camarade, je me suis déjà enfoncé dans les bois et je cours. Instinct de survie. Je cours, trébuchant dans le noir, le visage griffé par les branches, mordu par les tiges ligneuses et coupantes, à perdre haleine, aveugle. Je cours et je ris de bon cœur…

Puis je m’accroupis sur la terre sèche au pied d’un arbre penché, les tempes battant la mesure dans l’obscurité, et reste ainsi je ne sais pas combien de temps. Suffisamment pour être assuré qu’une battue n’a pas été organisée, visant à me retrouver et m’égorger. Sur quoi je me rappelle que j’ai laissé ma voiture, ma pauvre rossinante bleu PTT, sans protection. Le danger partiellement écarté, je décide de voler à son secours. Non pas que j’y tienne spécialement, mais je commence à en avoir marre de semer mes affaires aux quatre vents, et puis il est probable que l’envie me vienne prochainement d’aller me coucher.

Sans aucun instrument fiable de navigation, je mets encore à peu près autant de temps pour revenir sur mes pas…

Enfin, la placette est en vue. Je reste à l’orée du bois, et j’essaie d’inspecter minutieusement la situation malgré le manque de visibilité. L’Alfa s’en est allée, l’estafette aussi, mais ma Super 5 est toujours là… ou plutôt ce qu’il en reste : les glaces et les feux sont par terre, en myriades de petits éclats acérés qui resplendissent de lueurs adamantines sous la lune, les essuie-glaces arrachés jonchent le sol, eux-aussi, en compagnie de mes rétroviseurs, les portières sont abattues, les pneus crevés, et je ne tiens pas à prendre connaissance du reste des avaries. Qu’il suffise de dire qu’elle est dévastée. Je me rapproche lentement, à découvert, la peur au ventre.

Paula… Au moins, ils auront oublié de lui passer dessus cinq à la suite…

Je marche sur le verre, qui produit de sinistres craquements. Mes effets personnels ont disparu, évidemment. Plus d’appareil photo… Je m’empare des quelques objets qui ont été laissés dans le vide-poches. Un tournevis à pointe cruciforme, une lampe électrique de faible portée, une fiole de whisky à moitié vide, et un paquet mou de cigarettes tordues. Mon existence ne prend plus que très peu de place…

Finalement, j’ai changé d’avis : ce n’est pas ce soir que j’irai me coucher. Je jette les papiers sur le siège conducteur et, armé du tournevis, je grave sur le capot en lettres énormes, gauches et mal ajustées : à emporter.

Je délace mes chaussures, les ôte, les laisse à la lisière et m’engage dans la forêt décharnée.

Je ne vais pas trop loin. Je m’installe au milieu des fougères, sous le feuillage d’un marronnier, de façon à être capable de surveiller la route. Elle va revenir, c’est sûr…

J’allume la lampe de poche, posée au sol, qui projette une lumière falote. Le terrain apparaît, mouvant et humide.

Un gros papillon nocturne se précipite sur cette source lumineuse. Je sursaute avec un glapissement. Ses ailes vibrent dans un vacarme épouvantable contre le carreau qui le sépare de l’électrochoc, du contact avec l’ampoule cuisante. Je suis terrorisé à l’idée qu’il puisse me toucher ; je ne tolèrerais pas ses frôlements. Cependant, je ne tente pas de le chasser : je l’observe, j’écoute le bruissement rapide et écœurant de ses balanciers de velours. Je suis ses mouvements désordonnés, syncopés ; l’instabilité aérienne du lépidoptère me fascine, en même temps qu’elle m’irrite.

Je tâche de l’identifier : c’est un grand sphinx crépusculaire, au dos tatoué d’un crâne. Il s’acharne à frapper la lampe, de manière répétitive, dans un bruit sourd et répugnant. Ce genre d’hétérocères ne se rencontrent guère sous nos latitudes, en principe. Ses exigences climatiques et botaniques ne le lui permettent pas. Qu’est-ce qu’il fout ici ?

Et puis soudainement, il n’est plus qu’une grosseur ignoble sous mon pied nu, que j’abats sur lui. Mouvements semi-circulaires du talon : j’écrase avec application.

Je me baisse et braque la lumière sur ses restes. Un liquide jaunâtre s’échappe de son abdomen enfoncé, secoué de spasmes réguliers. Un dernier battement de ses ailes flétries, une poudre mordorée qui s’élève et rechute dans le faisceau d’éclairage annoncent la mort du papillon…

La camionnette finit par arriver. Elle est suivie par une BMW noire, rutilante comme un corbillard, les vitres fumées. Les deux véhicules stoppent à même hauteur. Les glaces descendent et quelques mots sont échangés. Puis, le J9 se gare, loin de son emplacement initial. La BM 325 i, quant à elle, se pose un peu à l’écart, auprès de ma caisse.

Il en sort un Noir. Je ne vois pas très bien de loin, en fait, et tout ce que je vois c’est qu’il est noir. Et qu’il tient un téléphone cellulaire collé à son oreille, en agitant sa main restée libre. L’ombre glisse en claquant sa portière. Elle s’approche de ma voiture, inspecte l’intérieur. Voir s’il ne reste pas quelque chose à prendre, peut-être…

Oh si ! une chose que l’on peut préciser : la veste beige du Noir, qui tranche avec les dominantes sombres, ne m’est pas totalement inconnue ; même à cette distance, et en dépit de l’obscurité, il me semble bien reconnaître ma veste !

La splendide BMW, la vareuse que j’avais laissée dans la camionnette l’autre jour, les gestes et l’allure générale de la silhouette qui se meut avec aisance dans la pénombre : tout semble indiquer qu’il s’agit là du protecteur de Paula.

Il est probable que c’est cette dernière elle-même qui est partie le chercher, lorsque les types de l’Alfa se sont attaqués à ma voiture, courroucés par mon assaut-éclair kamikaze et désarmés par une fuite tout aussi soudaine. Peut-être même ont-ils fait mine de s’en prendre à elle, l’ont-ils menacée… Elle se sera donc échappée à son tour, aura été trouver cette ordure de maquereau et ce dernier aura jugé bon de la raccompagner sur son lieu d’exercice, afin de voir qui tentait d’esquinter sa chose et l’empêchait de travailler convenablement. Il ne fait guère de doute non plus que les vandales, une fois leur forfait accompli, ont dû déguerpir sans demander leur reste, peu enclins à attendre de voir débarquer les flics ou le souteneur de cette pauvre fille terrorisée par leurs gesticulations.

Le souteneur… Le voilà donc, ce misérable qui passe ses nuits sur le cuir fauve des sièges de son aérolithe ; ce frelon noir, vipérin, qui tourne, vérifie, maintient l’ordre dans son sérail, frappe quand nécessaire et fait s’écouler le mauvais sang ; relève les compteurs…

Il est 6 heures du mat’. Décidément, je n’ai pas vu le temps passer, ce soir.

Un client se pointe, discutaille une poignée de secondes et grimpe avec l’Africaine. C’est le moment…

Ne pas faire de la belle peinture ; ne plus être ce pur impressionniste abstrait ; s’écarter de toute cette pureté et redescendre d’un cran abyssal dans le réel… Comme Philip Guston, se désenchanter… Je sors du bois… Je m’avance tranquillement vers lui, vers le prédateur noir, le prends à revers. Il n’entend rien venir… Je le distingue de mieux en mieux, au fur et à mesure que je me rapproche. Il est plutôt grand et semble taillé dans un baobab. Ses muscles saillent au travers de sa veste, de ma veste, visiblement trop petite, les coutures prêtes à craquer… Il fume une cigarette, accoudé au toit de son automobile. Moi aussi je me sens prêt à exploser, au bord de l’éruption ; je suis volcanisme et je suis ensauvagement… Tout près maintenant… Deux mètres… Un… Il n’entend rien venir… Mes pieds saignent et me font mal. Ne pas geindre. Ne pas faire de bruit. Je plonge ma main dans une poche de mes pantalons. J’en extrais le tournevis qui brille d’une lueur assassine… Le geste est sûr, précis. Il n’a aucune chance. La pointe effilée s’enfonce dans les plis épais de la nuque, trouant peau, muscles et vertèbres ; déchirant la moelle épinière. Je frappe trois fois.

Ceci, c’est l’intériorisation visible, soit à l’aide du simple couteau tranchant, soit au moyen d’instruments plus délicats capables de révéler clairement la structure ou la fonction matérielle de la chose.

La mort est immédiate. Pas un cri, pas d’esclandre. Il expire, pris de soubresauts discrets. J’arrache l’outil de son logement et laisse ma victime tomber comme une pierre sur le dos. Une flaque de sang noir se répand, auréole rapidement la tête. Je découvre des yeux sauriens, jaunes et injectés, béants.

Ma vareuse coloniale est irrécupérable, trempée du liquide chaud et poisseux qui trisse de son cou de buffle. Je m’étonne que ça coule tellement, avec un si petit trou.

De toute façon, elle lui va bien cette veste. Qu’il la garde. Elle lui donne des allures de Kabila, de petit dictateur militaire nègre et facétieux. Je lui fais les poches, le dépouille de toutes ses valeurs et m’en vais glisser le tout par la vitre entrouverte de la roulotte de Paula : chronographe d’or rehaussé de diamants (le gros lot certainement), anneaux surmontés de pierres, chaîne, gourmettes de métaux précieux, argent liquide (7 000 francs).

Je m’éloigne doucement, la pointe d’acier rougie entre les doigts, et marche au milieu de la route…

Est-ce que j’y vois clair dans mon esprit, maintenant ? Est-ce de cela que j’avais besoin ?

L’art doit être vécu à plein poumons et porté à son comble, jusqu’à ses points de cassure extrêmes. Je suis libre à présent, ayant franchi toutes les frontières, et je ne saurais aller plus loin tant que je serai comprimé, que mes pas seront entravés par cette lourde enveloppe corporelle. Mais pour l’instant, quoiqu’il en soit, je suis toujours là, sans réponse et sans voix. Un peu plus calme, peut-être…

Le soleil vient de se lever et jette une lumière peroxydée sur les espaces environnants. Des ombres violentes et nettes dégouttent des arbres et fissurent le sol terreux, en lignes brisées. Les ombres ne sont que des restes, des dépouilles de nuit. Moi-même, je ne suis qu’une ombre blanche, métallique et insomniaque, venue faire un peu de tapage et laisser quelques traces dont je ne doute pas qu’elles seront bien vites effacées, nettoyées.

J’ai mal aux yeux. L’herbe bleuie par les chocs atmosphériques se courbe, amollie par la moiteur de l’air et les émanations d’hydrogène sulfuré.

Je pose ma main en visière sur mes sourcils et plante mon regard droit dans celui du disque inaltéré, qui flotte haut dans le ciel. Une toile noire se tend, secouée de flashs, et investit tout mon champ de vision. La douleur est intense.

Je hurle.

Et maintenant… Qu’est-ce que je vais faire, putain ?…

Notes

Comme un bombyx transgénique… : Maurice G. Dantec, Là où tombent les anges.
Je craignais ou bien de devenir fou… : Pouchkine, La fille du capitaine.
Anatomique auparavant… : Paul Klee, Théorie de l’art moderne.
Ceci, c’est l’intériorisation visible… : ibid.

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L’errance, notamment sexuelle, d’un jeune homme dans une mauvaise passe, faible et courageux à la fois.

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