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Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

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Fauv

Antoine Brea

mai 2001

1

1Au commencement étaient l’atome et la théorie des hypercourbes. 2Mais là n’est pas la question. 3Ce qu’il sied de souligner, c’est qu’il a toujours été comme ça : un humour à froid, très 0-absolu, un humour jaune mêlé de zwanze yiddish, un penchant maladif pour les plaisanteries grinçantes, impénétrables, douteuses. 4Alors évidemment, ça passe ou ça passe pas. 5Mais qu’est-ce que vous voulez, la solitude engendre l’ennui, l’ennui engendre l’aigreur et l’aigreur la licence. 6En même temps c’est pas toujours marrant non plus, faut comprendre, savez c’que c’est ; les vieux désœuvrés ils cherchent qu’à attirer l’attention en quelque sorte, juste pour qu’on s’occupe d’eux, qu’on voie qu’un mince filet de vie, certes diminué, continue de circuler dans leurs artères bleutées sous leurs peaux parcheminées, transparentes ; qu’on entende qu’ils ont besoin d’un peu de temps en rab pour s’habituer au goût de racine des pissenlits. 7Alors ils commencent à remâcher des conneries sur la bataille des Ardennes, à oublier d’aller à la selle avant de sortir, à baver, à mâchonner leurs gencives stériles, et si on renâcle pour les laisser regarder leur feuilleton ou pour pousser leurs fauteuils à pneus lisses en ballade au parc sur les chemins de terre, si on les contrarie un brin, et ben ils nous emmerdent et ils feraient n’importe quoi pour se faire remarquer.

2Dieu aime beaucoup l’humour donc ; il aime tout ce qui fait se gondoler en général, tout ce qui est drôle. 2Et puis il a commencé à partir en vrille Dieu, à merder. 3Il était là à survoler la face des eaux, lumières éteintes sous les vents solaires, dégazant son kérosène en flux tendu et plein de rêves anthropomorphes et puis ça l’a pris comme une envie de pisser, il s’était dit : tiens j’en ai une bien bonne qui va les faire flipper un max on va bien s’fend’ la gueule pis ça va les faire chier, et il se tapait les cuisses en franchissant des nébuleuses d’antimatière sous un déluge d’ondes ultracourtes. 4Dieu a tenté de se supprimer. 5Et puis quand ça a été trop loin, il était déjà trop tard. 6Il a commencé à se vider de son sang sur le carrelage en éclaboussant les chromos tourmentés aux murs et il a bien vu que ça partait en couille. 7Merde putain j’ai déconné grave qu’il s’est dit Dieu, j’ai déconné plein pot et ça va se voir… et ça s’est vu. 8Le soir se fit, le matin se fit, — huitième jour.

3Vu d’en bas c’est un reptile aquatique qui digère, se meut et glisse ses reflets sur le toit des immeubles de verre. 2Le métro aérien fuse dans la pénombre comme un aérolithe, happe son monorail, et m’étonne toujours de voir ces nouveaux plastiques thermorésistants se mouvoir, s’incurver et reprendre leur forme initiale au gré des trajectoires. 3Je jette un œil par le hublot vers les étoiles lointaines qui brillent et irisent le nuage géostationnaire des déchets spatiaux, par-delà l’atmosphère. 4Sommes en avril et il bruine une petite neige acide et collante, entre deux arcs électriques. 5Une voix numérisée, un peu détraquée, indique qu’il est 6 heures p.m. et la ville est belle vue d’en haut : jardin hypnotique de lumière digitale et d’antiparticules. 6Le rapide de la Kobayashi Transport Cie est propre, l’air circule frais et constamment renouvelé. 7Règne un calme sidéral et les vitres au dehors sont couvertes d’un halo de glace quoique la température interne soit maintenue à 19 degrés Celsius. 8Prochain arrêt, quartier privé de la Renraku Technology. 9Voyage agréable mais je garde une certaine nostalgie pour les trains de banlieue de ma jeunesse, sales, lourds, les sièges craquelés, les roues rivées au sol et tagués. 10On dit qu’il reste des trains comme ça en Italie, des trains de suie et de métal qui roulent à terre sur des lignes à haute tension. 11J’aimerais bien revoir l’Italie. 12Vécu un an. 13C’était avant les hostilités, il y a quelques années, avant qu’ils se décident à tourner la clé et appuyer sur la commande. 14Avant la lente progression vers la terminaison graduelle de notre race sublunaire.

4En 2020, j’ai 45 ans et je me sens comme un vieillard chargé de jours, monolithique. 2De corps et de tempérament. 3Chaussures propres et cirées (l’hygiène est un principe vital et j’attache une importance décisive au soin qu’un homme porte à ses chaussures), costume sombres et cravates en kevlar ; indémodable. 4Consommation sans doute excessive de vins et de viandes depuis que je m’occupe moi-même du manger, donc faire attention aux triglycérides malgré la cuisine aux oléagineux sans additifs première pression à froid. 5Des implants invisibles et je suis docteur en causes honorables, professeur agrégé des facultés de Paris ; spécialiste en droit de l’espace, en droit des investissements spatiaux et par ailleurs en droit des conflits armés. 6Mes travaux en rapport avec cette spécialisation qui m’ont valu quelques contrariétés pendant la guerre dite « des civilisations » en 12-13 : prises de positions anti-occidentales dans les Proceedings de l’American Society of International Law, un article dans le Deutsche Zeitschrift für öffentliches Recht und Völkerrecht, mise à pied exigée par le Quai d’Orsay et sans doute à l’instigation du secrétariat de l’U.E.O., radiation du barreau de New York aussi. 7La totale… 8Enfin non : malgré tout réussi à conserver mon poste à la direction juridique de l’Agence Spatiale. 9Mais tout ça c’est de l’histoire ancienne. 10Une autre époque. 11Aujourd’hui, pour l’essentiel, existence solitaire et confortable. 12Les planètes persistent à tourner infatigables, la paix est momentanément revenue et ma vie relève désormais de ces enfers lisses et insupportables sur lesquels le temps stellaire passe froidement. 13On s’habitue à tout finalement, c’est étrange, aux desquamations, au détournement des connaissances, des moyens de communication et à l’affinement des techniques oppressives, à la radioactivité, au retrait régulier de son espèce, aux défoliants biochimiques, aux anéantissements précis évitant les infrastructures et aux relèvements successifs qui font suite ; car c’est de cette farine qu’est fait l’homme, tant il est con, programmé d’instinct : le sel des larmes bien vite ne prend plus, il compte ses morts et reprend courage. 14Il s’adapte. 15Pour l’heure, comme tout le monde, suis divorcé. 16Fait pas très longtemps. 17Faut dire que je ne sais pas bien si j’aimais encore ma femme. 18L’ai-je jamais aimée ?… 19En tous cas j’aime mon fils, c’est un fait qui ne se discute pas. 20Mon fils qui m’oubliera et dont on ne sera d’ailleurs jamais assuré qu’il est bien de moi. 21Va pas très fort en ce moment. 22Naviguer dans des eaux troubles, s’arrêter devant une vitrine et commencer à regarder ; laisser tomber le high-tech, le titane inusable, étanche, se préférer une bonne vieille caisse en sapin cousu main avec doublures en dentelles et plaque de phonolithe, du conçu pour durer du travail de charpentier pure-laine que c’est pas du made in Taiwan tant pis on y mettra le prix faut pas être regardant en la matière c’est bien d’y songer c’est des choses qu’il faut prévoir je me prendrais bien une petite pilule là maintenant… 22Un versant vertigineux.

5Suis assis dans un grand fauteuil en cuir capitonné qui bascule mollement sur des tubes de chrome. 2Design industriel et allemand. 3Bauhaus. 4Dehors : les sirènes et les gyrophares des aéroglisseurs de surveillance ou les olifants de quelques cavaliers de la Ruhr ; la neige fine et verdâtre sur un écran dépoli. 5En face : un vieillard comme moi, chenu, la quarantaine sonnée, m’observe de derrière ses bio-lentilles qui lui donnent des expressions vaguement ichtyoïdes, le cheveu frisé et la barbe soignée. 6Une pipe en fibre de verre traité fume calmement dans le cendrier d’une chaleur délayée à côté d’une pendule holographique. 7Une lampe ancienne vraisemblablement art-déco éclaire le vaste bureau ; intérieur clair, moderne, ça sent le pin bleu et l’ambiance austère rappelle celle d’un cabinet de cancérologue. 8Un drone-vidéo miniature flotte dans l’air, traverse devant une affiche d’un mur de Tapiés, se déplace lentement et filme. 9Vrombissement imperceptible mais régulier occasionné par le refroidissement des circuits à forte impédance. 10Un œilleton rouge s’allume et l’obturation du diaphragme se modifie. 11« Désolé mais c’est la loi… La loi exige que toute pratique médicale et paramédicale soit filmée et archivée pendant deux années. » 12Oui bien sûr c’est normal. 13Si c’est pareil chez les gynécologues il serait intéressant de visionner les bandes… 14Wittgenstein précise que la diffusion et l’utilisation commerciale des images sans l’accord des personnes intéressées sont évidemment prohibées. 14J’attendais ce rendez-vous avec une certaine inquiétude. 15Première fois que je viens consulter et en tous cas suis content que ce ne soit pas une femme.

6Me suis renseigné avant de venir. 2Relu les Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie et Die Traumdeutung de Freud, histoire de pas dire trop de conneries, de faire un peu le point. 3Suis curieux, du reste. 4Ma secrétaire qui m’a indiqué l’adresse : un eeeeeeeexcellent thérapeute y avait qu’à voir les diplômes accrochés partout aux murs et très comme il faut avec ça extrêmement laid mais beaucoup d’charme du goût très drôle la phrase ponctuée d’hébreu parfois ce qui ne manque pas de donner un lustre assez vieille Europe… 5Je reconnais, c’est vrai, qu’elle semble aller mieux depuis qu’elle est en analyse : toujours aussi inefficace, mais d’une inefficacité… radieuse. 6Et puis elle ne pleure plus après que l’on a couché ensemble de temps à autre.

7À 18 ans ma conscience nette de l’injustice sociale et de l’aliénation de l’homme par l’homme organisée en masse dans les couloirs de Babylone m’interdisent toute compromission ; je ne me fais pas recenser et m’en vais par un beau matin d’automne sous les arbres émondés passer mes « trois-jours » au fort de Vincennes (que pendant cette période difficile mes camarades de fortune et moi-même prendrons le parti d’appeler la Kommandantur). 2Examens médicaux et tests d’aptitude physique générale : on nous demande de pisser dans un récipient qui ne m’a pas l’air d’avoir été lavé depuis son précédent remplissage et le sergent Leguennec précise qu’il s’agit de pisser dans le flacon et pas de chier dans le flacon, vu que c’est déjà arrivé… 3Le bétail, on le fait mettre à poil, on le pèse, on lui prend la tension, on lui sonde les entrailles mais de l’extérieur et finalement, au vu de mon état de santé, on me file un papier et un coup de tampon déclarant que je suis en principe parfaitement indiqué pour les manœuvres militaires et le port du béret. 4Reste à passer devant l’expert psychiatre. 5Pièce vide, médicale, d’une propreté névrotique et un jeune médecin S.S. feuillète ses notes en blouse blanche quand je frappe à la porte. 6Il lève les yeux : azzeyez-fous ! 7Une chaise d’écolier est posée à l’écart. 8Je la rapproche, elle racle le sol et je m’assieds face à lui. 9Je ne sais pas quoi faire de mes mains tandis que le docteur Mengele griffonne de nouveau, silencieux comme un livre, dérangé nerveusement par les bruissements froids et obscènes de la climatisation. 10Je ne veux pas faire l’armée. 11Pas des masses envie d’aller prendre le frais hydrothérapique sur les côtes serbes, je ne tiens pas à m’esquinter la santé dans les hamadas pétrolifères mésopotamiens et je suis pour qu’on laisse le viêt-minh bronzer tranquille dans ses rizières de napalm. 12L’État français n’a jamais rien fait pour moi et je saisis pas très bien cette histoire que je devrais m’acquitter de ma dette en allant me déguiser en arbre, apprendre à monter-démonter un famas et me faire enfiler dans les douches par des caporalistes. 13Cet homme est ma dernière chance et il en est parfaitement conscient. 14Pour autant, ayant bien analysé la situation et constaté le peu de réussite de mes coreligionnaires dans leurs tentatives de simulation de maladies tant physiques que mentales, j’opte pour une autre stratégie. 15Mon piètre talent pour la comédie et la dissimulation finissent de me convaincre de la méthode à adopter. 16Pour échapper à mes obligations, donc, je décide de jouer la carte sincérité. 17Aux questions, je répondrai par la vérité la plus stricte. 18Enfin à quelque chose près… 19Et ça marche. 20Comme sur des roulettes. 21Dans les coursives de la psychiatrie militaire, on juge mon évidente normalité par trop subversive pour le bon ordre des rangs ; la machinerie étatique relâche son étreinte. 23En sortant je vais prendre un café en terrasse et pour me récompenser je passe la nuit dans un peep-show malodorant de la rue Saint-Denis en compagnie de drôles de créatures asiatiques extrêmement vicieuses qui boivent beaucoup de champagne, même mauvais. 24Je rentre pauvre, mais libre.

8Essaie de me détendre. 2Dites-moi Docteur hin hin hin à quel moment de mon analyse suis-je censé avoir envie de vous connaître sexuellement si je veux réaliser correctement mon transfert ? 3Élie Wittgenstein est un petit homme affable, sait mettre les gens à l’aise mais surtout il ne s’en laisse pas compter, se démonte pas : hahaha… Seriez-vous cynique Professeur ? Rassurez-vous ça ne me gêne pas. D’ailleurs la plupart de mes patients sont cyniques et plus caustiques que la soude. C’est une saine catharsis parfois… Toutefois souvenez-vous, Professeur, que le cynisme c’est le rire aux éclats du désespéré, c’est le buveur de poison qui à son tour paie sa tournée, c’est le pendu qui a la trique et surprend la mort en lui pinçant les fesses… 4Je reste perplexe et m’interroge sur les capacités de mes fonctions sémiotiques. 5M’excuse et lui dis que je suis un peu nerveux. 6L’incident est clos. 7Sors le papier signé par le greffe du tribunal m’interdisant de voir Gabriel, mon petit bonhomme, sauf à suivre une psychothérapie sous contrôle judiciaire. 8Gabriel… seul moyen comprenez toubib… 9Wittgenstein comprend. 10M’annonce qu’étant donné ma position ses honoraires s’élèveront à 100 euros par séance à raison d’une séance par semaine pour commencer. 11J’accuse le coup. 12Z’êtes cynique Docteur… 13Wittgenstein lucide et nullement gêné par ma réaction explique que je dois m’investir profondément dans mon analyse y compris financièrement. 14Me d’mande où ils vont chercher tout ça ces ashkénazes. 15Me d’mande surtout c’que j’vais lui raconter. 16Par où commencer ? 17À l’armée on est traités comme des débiles légers (mais la plupart le sont ou ne tarderont pas à le devenir faut reconnaître) alors c’est facile et puis les questions défilent dans l’ordre : èzke fous faîtes tu zport, za fa les sétudes, z’avez tes amis, fous paisez un peu de temps sen temps…

9Wittgenstein pose pas trop de questions lui. 2Méthode moins soviétique. 3Pianote rapidement sur son écran digital et me demande imezrat achem de quoi je veux l’entretenir au juste. 4Je sais pas évidemment. 5Il m’oriente. 6D’abord lui parler de ma jeunesse, ça oui ça l’intéresse ma jeunesse. 7Pas mon enfance étrangement. 8Ma jeunesse, dans le temps… 9Il passe dans mon dos et je me demande ce qu’il fabrique. 10Racontez-moi une histoire, parlez-moi de choses insignifiantes, de détails… 11Mais de détails y en a pas et toute chose a un sens… 12Vous faisiez du sport quand vous étiez jeune ? 13Ben oui j’ai fait du sport. 14À temps perdu et pas longtemps parce que je me faisais du mal et puis j’avais des amis aussi et oui je tirais un coup de temps à autre. 15L’a déjà commencé le travail ? 16Pas tranquille, un peu anxieux à l’idée qu’on se mette à déterrer je ne sais quels moches lambeaux de mémoire, choses nauséabondes et ensevelies depuis longtemps, reléguées au placard de l’inconscient précisément en vertu d’une nécessité biologique, vitale. 17Je suis prêt, ça va, sais pas bien pourquoi. 18Enfin pas prêt à tout déballer quand même. 19Un peu rassuré à l’idée que malgré les avancées scientifiques majeures dans les domaines génétiques, neurobiologiques et pharmaceutiques de ce début du XXIesiècle, les abysses du cerveau humain restent et demeurent insondables.

Certes, ceci est mon secret ; il est scellé dans mes archives.

20Parler de la cocaïne ? 21Non peut-être pas la cocaïne… 22D’un autre côté il a accès à mon dossier médical et saura vite pour les mesures collatérales ordonnées par le tribunal : le traitement et la désintoxication douce à la clinique. 23Toutes manières doit avoir l’habitude…

10En sortant, passe chez l’avocate pour qu’elle numérise et faxe au juge l’ordonnance et le mot du psy justifiant de ma première visite. 2Croise Perrine mon ex-femme qui sort du cabinet. 3Dio t’manda ’na sajetta ! — on fait semblant de pas se voir.



1On fait semblant de pas se voir, chacun dans son coin sautille d’un pied sur l’autre. 2On essaye bien de prendre des airs féroces, carnassiers, mais ça nous donne surtout l’air con. 3Moi, esquissant passements de jambes, directs dans l’air histoire de m’occuper, de délier le geste, les bras déjà lourds rien qu’après l’échauffement dispensé par Jean-Claude, champion de Paris 1960 et ancien instructeur militaire que je soupçonne fortement d’avoir manié de l’évier en inox en Algérie et de s’être attaché à l’étude de l’impact de ces matériaux sur la dentition humaine. 4Pour éviter de croiser le fer niveau regards, je fais mine de m’intéresser aux vieilles affiches de rencontres collées aux murs. 5Grosses lettres et instantanés de boxeurs tirés des fichiers d’identification de l’anti-gang. 6Mon tee-shirt et mes cheveux sont trempés de sueur qui dégoutte dedans mes yeux. 7Mon rythme cardiaque me semble pas bien conforme. 8Je pense à l’odeur de mes pieds et le ring est un rien petit tout à coup. 9L’étau se resserre. 10L’autre au contraire : plutôt grand. 11Un jeune Algérois, dix-sept ou dix-huit ans pas plus, très sec. 12Assez beau, peau mate, front noble et haut, des yeux qui manquent un peu de vie. 13Qu’est-ce qui peut bien se dire derrière ces deux billes noiraudes, presque enfantines, pas encore trop diluées par les particules de plomb qui gazent les barres et les tours du quartier ? 14L’a l’air plutôt détendu en fait ce p’tit con. 15Je me sens profondément ridicule même si personne ne regarde vraiment au-delà des cordes. 16Juste quelques types fatigués, habitués.

2Plus moyen de se planquer maintenant. 2L’affrontement sur facture. 3On se demande un moment ce qui nous a pris de venir se faire casser la gueule pour employer ses temps libres, le tout en prenant conscience du fait que finalement c’était peut-être déjà pas assez compliqué de tenter de survivre aux rayons périphériques du soleil décomposés sur les boulevards et que ben non fallait aussi revenir signer un permis de se faire tuer dans un club municipal sans avenir tout ça histoire de moins raser les murs dans les caves.

3Willy, super-mi-moyen garagiste dans le civil et entraîneur en second, concentré sur sa montre, abaisse soudain la main droite et gueule : TIME ! de sa voix de basse guyanaise ; signal convenu auquel on est prié de se jeter l’un sur l’autre pour s’écharper à l’ancienne. 2Le coup de fouet du Cananéen claque, donc, et le message est clair : si ces messieurs veulent bien s’donner la peine… 3On descend de nos piédestaux ; de la grâce du style mesd’moiselles on monte bien haut les jarrets et on sourit pour la photo siouplaît.

4Face à l’Arabe qui rôde autour de moi comme un fauve, gardant ses distances pour l’instant. 2Yeux perçants et prédateurs pleins des reflets lancés par les projecteurs jaunes de la salle. 3Ombres qui se frôlent, se cherchent, je transpire de l’adrénaline à gros bouillons m’efforçant de persuader mon cœur de par pitié pas sauter maintenant hors de sa cage, que je suis né pour ça, que j’ai l’œil… 4Espace anormalement silencieux. 5Je vois bien les bouches ouvertes, les expressions vagissantes des gars qui vrillent autour du ring, mais pas de bruit et j’entends plus la musique. 6J’aurais dû mettre un casque. 7J’en ai pas mis parce que lui non plus n’en avait pas quand il est monté et s’est calé dans son coin, agrippé aux tendeurs. 8Tout ce cirque dure quelques minutes interminables, écrasantes. 9Je n’arrive pas à me dégripper. 10Garde bien haute, tourne, sautille, recule, fuis un peu, travaille le jeu de jambes avec l’espoir que personne ne perce le dilatoire de la procédure et que le temps finira bien par passer. 11C’est bien si je tiens comme ça le temps qu’il faut, je me dis, ça se terminera sans trop de dommages. 12Esquives, série de jabs sans conviction, baisse la tête, visiblement pas la distance, juste histoire de le tenir loin de moi, lui faire comprendre qu’il a pas intérêt à approcher. 13Lui non plus, du reste, l’a pas l’air trop pressé de venir se colleter, avaler de la bourre et du cuir. 14Mais il bouge bien, il avance, tire sa droite et quelques enchaînements dans le vide pour flamber ; avec plus de succès. 15Willy hurle que c’est moi le plus petit, que c’est à moi d’attaquer, qu’il faut que j’a’ête de me tailler comme une pédale ! 16Il fait exprès pour me motiver et je ne me sens pas vraiment vexé. 17En même temps on voit bien que c’est pas lui qui risque de se faire assouplir le cartilage. 18Mon protège-dents m’empêche de respirer et je fatigue alors y en a marre : je rebondis félidé escomptant qu’il le prendra pas trop mal et tâche de lui mettre ma main sur la gueule. 19Me cueille avec contre sous œil gauche fulgurant… 20Onde de choc ; cogne dur… 21Recule sans jambes bouger… 22Tourne un peu… 23Essaie convaincre rien senti et veux continuer mais Willy stoppe. 24Prend visage deux mains comme si embrasser (sent la sueur et le fuel) et regarde où touché circonspect. 25Peau brûle contact gros doigts noirs auscultant. 26Secondes attention puis ton grave sans appel enjoint sortir faire me soigner. 27Regard en coin je guigne adversaire attend non loin scrutant plafond roidissant nuque. 28Je protège-crocs crache gant dans. 29Long filet bave indique qu’était bien où était là. 30Plus vois rien soulève cordes enjambe deuxième sortir trébuche empêtre crache seau d’eau et jure je le tuerai bâtard.

5Vais asseoir pour tomber risque sans. 2Cheveux collés ils tous vient inspecter arcade œil luisante pommette gauche rigole c’est rien ça c’est métier rentre duraille boxe hein ? et chacun va glorieuse anecdote coquard premier. 3Jean-Claude seul toise vieux briscard sourit un rétiaire rien disant moulé survet rouge feutrine d’époque hanches sous les mains. 4Fait marrer on en chie et chaque nouveau pas revient lui victoire personnelle. 5Finalement décide voir venir plus près dégâts étendue. 6Goguenard manifestement satisfait : fait mal ? 7Je secoue désinvolte tête ôte 8 onces vieux lève cul attrape bout râpé chanvre corde sauter dis non sens rien alors que peine œil garder ouvert plus seconde demi. 8Définitive laisse tomber corde sauter maintient glace poche contre blessure en silence facile quart d’heure. 9Humides enlève bandes enserrent mains souffrir font soupire aise et finis frapper séance sac cuir. 10Frappe le comme damné esquive naturels mouvements riposte met hors haleine en nage nouveau et demande quoi m’a fait au juste sac. 13Je pose trop questions encore manque vapes tomber et dis me ferais bien arrêter boxe.



1Tu ferais bien d’arrêter la boxe ! lance Perrine la jeune clitoridienne tutrice les mêmes jours que moi débarquant dans la salle de lecture de la fac. 2Elle fait attention où elle met les pieds, un gobelet de café court sans sucre-A 41-introduisez le montant exact-cet appareil ne rend pas la monnaie entre les doigts et elle est en retard comme toujours. 3Je lève mon œil valide du journal par politesse et marmonne vaguement bonjour. 4Elle scrute ma joue abîmée la main devant la bouche l’air bêtement stupéfaite et elle écrase un ricanement. 5Je m’y attendais mais ça m’énerve.

2Je caresse l’espoir qu’il n’y aura pas trop de monde aujourd’hui, pas trop de boulot. 2Je suis claqué et j’ai eu du mal à lire les fiches de T.D. des première année hier au soir. 3Du coup je ne sais pas trop sur quoi ils vont venir me cuisiner pendant la séance. 4Heureusement la salle est plutôt déserte ce matin. 5Ca m’emmerde de devoir travailler à l’impro, sans filets. 6Bon de toutes manières j’ai confiance j’arriverai toujours à leur raconter un truc qui sent pas trop le faisan. 7J’ai même un certain talent pour inventer quand je ne sais pas et des fois je me dis que j’en ai tellement du talent que je pourrais finir maire de Vitry.

3Une ch’tite étudiante se pointe ondulant du bassin et perchée sur des talons à forer des puits de pétrole. 2Elle demande si je suis disponible. 3Je feins de m’arracher avec un certain regret de mon journal et dis que oui, un brin inquiet quand même. 4« Vous êtes spécialiste en droit administratif ? » 5Non pas vraiment mais je peux essayer de l’aider quand même… peut-être. 6Normalement on n’est pas censé répondre aux deuxième année — que aux première — mais là vu le spécimen j’ai vite fait de soulever l’exception. 7Elle s’assied, croise et décroise les jambes en sortant ses polycopiés et je la remercie de s’être donné la peine de naître, ce soir faudra que je pense à offrir mes holocaustes et mes sacrifices rémunératoires. 8Les yeux plongés dans les siens, tâchant de m’introduire au plus profond de ses rétines, je lui explique la voix brûlante comme les eaux du Gange comment on boucle un commentaire d’arrêt. 9En réalité, pour qu’elle reste longtemps, je laisse tomber les maïeutiques inutiles, reprends tout depuis le départ et finis par lui faire son devoir de A à Z. 10Elle baille. 11Elle dit que c’est gentil d’être si patient, comme ça, que c’est vachement dur le droit, que j’explique bien. 12Non non ben c’est normal c’est mon boulot et puis je ne trouve pas tellement. 13Je la dévore et mes pupilles ne se détachent des siennes que pour venir lécher son intriguant décolleté, risquant fracture sur fracture de la cornée. 14Elle se trouble ou imite bien. 15Elle vient sûrement de fumer une cigarette ; elle a une mauvaise haleine de tabac froid, comme si elle venait de manger des tripes, et ça m’excite parce qu’on est très très près pour pas faire trop de bruit. 16Comme une gentille petite pisseuse la créature joue les ingénues à présent, s’aventure plus trop à lever les yeux et lorsque par mégarde je capture son regard, elle rougit. 17Elle demande comment je me suis fait mon œil noir. 18J’essaie de jouer des deltoïdes par inadvertance et je dis sans y penser que c’est rien ça c’est pasque j’fais un peu d’boxe. 19Oh elle voit mais c’est pas trop violent ? 20Naaaaaan ça va question d’habitude suffit d’avoir la peau dure. 21Pis bon faut bien r’connaître en toute modestie qu’les horions en principe c’est plutôt mézigue qui les distribue tiens t’as qu’à voir pas plus tard qu’hier j’en ai couché un bien failli l’envoyer à l’hosto m’a fait peur ce con à rester comme ça su’l’carreau la bouche ouverte à faire des bulles. 22Et qui c’est alors le monstre qu’a réussi à dompter le grand fauve à esquinter c’te jolie p’tite gueule de cogneur tu t’demandes. 23Tu parles un sale traître le combat d’après l’a juste profité de c’que j’étais plus concentré encore aux 400 coups m’attendais déjà à voir rappliquer la Geheime Staatst Polizei la matraque entre les dents procéder à mon inculpation pour homicide volontaire. 24Le sourire bien rôdé, la cheville qui se contorsionne, Créature voudrait savoir si je suis là tous les jours. 25Nan que l’lundi mais… 26Perrine vient me rappeler à l’ordre. 27Elle est déjà en manteau, finit de nouer son écharpe, montre quelques signes d’impatience et me demande sans attendre de réponse si on y va, que ça fait déjà dix minutes qu’elle fait le poireau alors qu’on est censé avoir fini. 28Le temps a passé vite. 29Je relâche ma proie en grommelant de façon inaudible qu’elle a qu’à se casser si elle est pressée cette fonctionnaire.

4Dans le bus Perrine m’asticote. 2D’un air saugrenu elle mordille sa lèvre inférieure, se fiche de moi, de mon coquard, me dit que c’est pas beau tout ce jaune piqué de mauve sous l’œil gauche si au moins c’était symétrique on pourrait p’têt y lire des figures de Rorschach mais là ça fait mauvais genre remarque c’est pas banal pour un doctorant en droit est-ce que j’imagine si je tombais sur mon directeur de thèse avec cette dégaine qu’on dirait un blouson noir ? 3Je feins de ne pas entendre, me fais la réflexion que ça faisait une éternité que j’avais pas entendu l’expression « blouson noir » et somme toute je la laisse parler, vaguement amusé. 4Je m’en fous parce que je sais que Perrine en pince pour moi. 5Elle me provoque sur mes relations avec les étudiantes les plus tartes (« tartes » aussi ça faisait longtemps ; on voit qu’elle vient de province cette gourde), elle me dit qu’elle a bien noté comment je leur parle, joue aux durs et comment je les regarde suffit qu’elles minaudent et agitent leur trou d’balle j’ai la langue qui pend je sais plus c’que j’raconte. 6Perrine est en veine d’humour aujourd’hui. 7Elle ajoute qu’elle a pas tellement envie de rentrer chez elle tout de suite et moi qu’est-ce que je fais ben ouais maintenant ? 8Mais j’ai pas tellement envie de baiser Perrine.



1« … Enfin bon, tout ça pour dire que j’ai pas envie de baiser avec Perrine, tu vois… C’est pas qu’elle soit moche ou quoi mais.. » 2Elle dit qu’elle voit bien, qu’il faut pas me forcer si elle me plaît pas et puis c’est tout. 3J’aime bien être chez Eurydice, elle est analgésique.

2Le troisième joint d’herbe, presque pur. 2Commence à faire effet c’te saloperie. 3Eurydice renonce à tirer dessus en fin de compte. 4Elle regarde le pétard tordu glissé entre mes doigts et note qu’ils sont toujours aussi laids quand c’est moi qui roule. 5Cela dit elle elle les trouve trop mignons va pas te méprendre. 6Je vois pas du tout en quoi ils sont mignons. 7C’est clair que je roule d’affreux pétards à mèche mais en même temps qu’est-ce qu’on s’en fout on n’est pas là pour les reluquer… 8Ca la fait marrer. 9Elle ajoute que mes joints ressemblent à de vieilles chaussettes puantes comme les miennes. 10Ca la fait marrer encore plus. 11Je suis gentiment déchiré. 12La bière aide bien aussi remarque. 13Je lui tends un cafard tout jaune : « tu veux même pas l’cul d’la vieille ? » 14Un geste de dénégation elle demande pourquoi j’emploie toujours des euphémismes aussi répugnants avec elle. (15Tssss tssss pas un euphémisme, une métaphore… voire une périphrase.)

3On fait de la peinture à pleines mains à même le sol, la platine diffuse une musique exigeante (« t’aimes pas le jazz ?… », nan le jazz c’est qu’une affaire de Youpins qu’exploitent des Négros…), l’objectif étant de rendre son âme de bois hiératique et sa nature artistique aussi brutale qu’inhérente à une planche vermoulue et humide qu’Eurydice a dégottée dans la rue cette après-midi. 2Teintes pures, violentes, par tons juxtaposés. 3Innocuité de vieux journaux qui protègent mal le parquet rapidement tigré d’une débauche de couleurs et chaque tache est consciencieusement étalée à petits coups de torchon par Eurydice à l’évidence pas trop à l’aise niveau ménage. 4Elle laisse tomber et on finit par s’en foutre partout volontairement, on plonge les doigts dans les pots de peinture et on s’en jette au visage en rigolant comme des bossus. 5Eurydice s’arrête sans prévenir. 6Contrariée, elle contemple le carnage… avant de crépiter de son petit rire aigu la tête jetée en arrière. 7Elle me balance une flaque huileuse de rouge dans les cheveux et j’essaie de l’attraper pendant qu’elle se débine en criant.

4On prend une douche ensemble. 2Je n’arrive pas à décrocher le sourire stupide qui écarquille mes lèvres. 3Eurydice coquine dit que je suis complètement fonsdé, rit encore en me frottant les cheveux. 4Elle utilise du L’oréal parce que je le vaux bien. 5Elle trouve que j’ai des cheveux de black. 6Je me rengorge parce que je suis italien comme Jack La Motta. 7Elle me fait remarquer que La Motta est américain. 8Je lui dis qu’elle y connaît rien en boxe. 9Elle demande ce que je pense de la croûte qu’on a pondue. 10Je trouve ça super moche. 11Elle dit que j’ai rien compris, qu’il y a du fauvisme là-dedans, que c’est con elle voulait m’en faire cadeau mais que de toute façon je n’y connais rien en art. 12Je pense que finalement elle doit être plus calée en ménage qu’en peinture la belle Eurydice. 13Elle essaie d’enlever la mousse qui me dégouline dedans les yeux et je lui dis qu’elle me fait mal à mon œil au beurre noir. 14Elle se retient de rire et prend un air faussement apitoyé, infantilisant, pour se faire pardonner de son pauvre chéri. 15Pour la première fois elle l’embrasse, sans un mot. 16Il goûte sa bouche sa langue avec tendresse et sa peau mouillée se colle à la sienne. 17Il dit qu’il faut qu’il rentre chez lui maintenant. 18Elle lui demande ce qui ne va pas.

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Fait de blocs en format biblique, ce récit oppose l’équilibre de la composition à la déroute vitale de son narrateur, avocat déchu dans un nouvel ordre mondial improbable, fauve bancal.

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