Littérature     Essais 

Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

Présentation    Textes    Livres    Presse    Archives    Proposer    Contact

Fil littérature : 

Fil littérature (RSS 2)

Économiquement, nous sommes les plus forts

Sébastien D. Gendron

août 2001

Il fait presque nuit lorsque le jour se lève de nouveau. C’est cet étrange moment nordique que choisit le commissaire Mc Dada pour entrer dans l’hôpital par sa double porte vitrée à l’ouverture automatisée donnant sur le hall et au bout, le standard et les ascenseurs. S’approchant du standard, il sort sa carte et s’adresse à la préposée qui, bien que n’ayant pas en poche de diplôme d’infirmière, porte tout de même la blouse blanche mais de manière administrative :



J’ai rendez-vous avec le docteur Gudmundsdottir.

À cette heure ?

Il m’attend.



Il est 1 h 30, ante meridiem. Cette semaine, le Docteur Gudmundsdottir travaille de nuit et c’est là sa seule disponibilité, à moins qu’un polytraumatisé ne tombe au menu. La standardiste a décroché le combiné du standard et, grâce à son diplôme de standardiste, appuie sans la moindre hésitation sur l’une des mille huit cent touches de l’appareil. Cette touche s’illumine presque immédiatement de rouge et la standardiste annonce que quelqu’un de la police souhaite…



Le docteur Gudmundsdottir vous attend. Vous prenez l’ascenseur derrière moi, vous montez au quatrième et vous prenez le couloir de gauche. C’est la réa. Le Docteur Gudmundsdottir vous attend là-bas.



La cabine de l’ascenseur sent déjà nettement plus le désinfectant hospitalier, ce qui n’était pas flagrant dans le hall, plus aéré. Au second, une jolie infirmière monte. Elle salue Mc Dada et croise les bras sur une planchette à diagramme pour masquer sa poitrine importante. Mc Dada note qu’elle n’a pas commandé l’ascenseur et en déduit qu’elle doit, elle aussi, descendre au quatrième étage.



Vous connaissez le Docteur Gudmundsdottir ?

Oui.

Je suis de la police.

Ah !

Vous connaissez le Docteur Gudmundsdottir ?

C’est mon chef de service, oui.

Vous connaissiez les victimes.

J’étais de garde vendredi dernier quand la petite Oguni est décédée mais c’est ma remplaçante qui était là avant-hier soir.

Et les précédents ?

Je n’y étais pas.

Merci.

Je vous en prie.



Effectivement, l’infirmière descend au quatrième étage. Mais alors que Mc Dada retient pour elle la porte d’accès au couloir de réanimation, il s’aperçoit qu’elle vient de tourner à droite pour prendre l’autre couloir et derrière elle, la porte coupe-feu bat déjà. Il continue donc seul sa route pour bientôt arriver devant un homme élégant comme un acteur brésilien, qui se tient, souriant, les mains dans les poches latérales de sa blouse, son stéthoscope négligemment passé autour du cou, le tambour, précautionneusement rangé dans la poche pectorale siglée par l’acronyme de l’hôpital. D’abord, Mc Dada le trouve jeune. Et puis un rien trop détendu. Non pas qu’il le suspecte d’ores et déjà d’afficher une décontraction masquant un malaise coupable. Par contre, son immédiate affabilité va laisser entendre sans peine qu’il est prêt à coopérer avec les forces de l’ordre afin de faciliter l’enquête. Les deux hommes se sont serrés la main. Deux poignes fortes et musculeuses, sèches et sûres d’elles.



Commissaire Mc Dada. Vous êtes le docteur Gudmundsdottir, n’est-ce pas ?

Absolument pas !

Docteur Aznar. Le docteur Gudmundsdottir est au bloc opératoire. Un polytraumatisé qui vient d’arriver. Il m’a chargé de la visite. Vous désirez un café ?

Un thé, s’il vous plaît.



Plus tard, muni d’une tasse de thé sur laquelle s’égaillent une douzaine de taches noires sensées imager la peau d’une Holstein propre, Mc Dada entre dans la chambre 113, précédé par le docteur Aznar qui a allumé la lumière. Ce qui étonne Mc Dada étant donné l’exposition de la pièce.



Pourquoi allumez-vous ?

Parce qu’il est 1 h 30. Je pense que c’est psychologique.

Vous fermez les volets pour dormir l’hiver ?

Ca m’arrive. J’aime que les choses aient des cycles.

Vous n’êtes pas d’ici ?

Non. Je suis espagnol.

Je comprends.

Vous non plus.

Non.



La chambre est carrée. Blanche, avec un revêtement granuleux pour donner un semblant de matière aux murs et de petites taches bleues translucides comme si le papier peint avait été fait avec de la peau de Kiss Cool. Un lit haut, avec son matelas nu et son exosquelette tubulaire un peu effrayant. À côté, une machine éteinte, difficile à décrire parce qu’on n’en comprend pas le fonctionnement au premier coup d’œil. Mc Dada s’en approche en sortant une cigarette.



Je peux fumer ?

Je vais ouvrir.

C’est quoi cet engin ?

Un appareil d’assistance ventilatoire.



Mc Dada considère le sas transparent contenant l’accordéon de pompage, un peu ramolli par la mise hors tension de la machine, pendant qu’Aznar ouvre la partie centrale de la baie vitrée. Dehors, le soleil montant comme un ballon sonde, fait briller l’étale de graviers du toit en terrasse de l’hôpital sur lequel la rosée a eu à peine le temps de se déposer. Les cheminées de la cafétéria n’exhument pas de fumée dérangeante et les écoutilles bombées des couloirs d’en dessous sont fermées, seules indications du fonctionnement nocturne du centre. Mc Dada appuie sur un commutateur de la machine : rien ne se produit à part le clic du commutateur.



Comment ça marche ?

Il n’est pas branché. On intube le malade… on passe un tube par sa bouche jusque dans sa trachée et on le relie à cette machine qui envoie de l’air dans les poumons et recrée le flux et le reflux respiratoire jusqu’au réveil du malade.

Est-ce qu’il peut y avoir des problèmes ?

Des complications dues à la machine ? C’est assez rare. Les complications dues aux anesthésies sont hélas plus nombreuses que les défaillances techniques.

Cet appareil n’a jamais posé de problème, vous en êtes certain ?



La question a semblé embarrasser Aznar. Il prend une mine un peu contrite dans laquelle on peut lire sa confiance en la science mécanique et ses doutes en la fiabilité du corps humain. Aznar apparaît à Mc Dada comme un jeune homme plein d’avenir.



Je ne sais pas. Je n’irais pas jusque là, commissaire. C’est un modèle un peu dépassé, en vérité et…

Pensez-vous que cette machine pourrait avoir un lien avec la mort de ces trois personnes ?



Au cours des trois dernières semaines, trois personnes ont trouvé la mort dans cette chambre. Numériquement, pour un si petit périmètre, c’est déjà exagéré. Mais le fait que ces trois personnes soient toutes mortes un vendredi entre 5 et 6 heures post meridiem fracasse les probabilités du hasard morbide. Par contre, tout tend — du côté de l’hôpital en tout cas — à démontrer que ces personnes sont décédées au cours de la réanimation, des suites de complications internes qui n’ont pas laissé de traces pouvant alimenter une autre thèse : en l’occurrence, et pour ce qui intéresse Mc Dada, la défaillance technique.



Je ne sais pas trop, commissaire. Je pense que dans le cas de Mme Fitzpatrick l’intervention qu’elle venait de subir avait mis à rude épreuve son système cardio-vasculaire et il est possible qu’elle aie subi un choc postopératoire compliqué.



Le monde médical semble particulièrement apprécier le mot complication. On entend souvent ça dans les explications embarrassées des médecins. On a l’impression d’un terme englobant, polyvalent, omniscient, rond et doux, ayant réponse à tout ce qui, tapi dans l’ombre de la connaissance, refuse obstinément de livrer ses secrets. Des complications ont mis fin aux jours délicats de trois personnes, dans ce lit, dans cette chambre, au cours d’un 5 à 6 hebdomadaire compliqué à expliquer.



Et pour les autres ?

Pour M. Styrbi, c’est un peu plus compliqué. Il était diabétique et on suppose qu’il y a eu une sorte de réaction en chaîne sur les détails de laquelle je passe.



En plus de la douillette cachette des complications médicales, il y a le moment où l’homme de savoir ne peut plus expliquer à l’homme de la rue sans avoir à l’embourber dans la lourdeur des termes et expressions techniques. Pour cela, le médecin a édifié une autre tranchée préventive : je vous passe les détails.



La petite Nakaï Oguni était semble-t-il à jour de ses vaccins et avait une santé détonnante. Non ?

C’est pour cela, commissaire, que l’hôpital a demandé une enquête.

Mais votre explication à vous, docteur Aznar ?



Aznar se met alors à examiner avec un intérêt nouveau le dos de ses mains, tachetés de grains de rousseurs, en hésitant à sourire pour masquer un souci majeur. Mc Dada devine rapidement dans cette attitude qu’en se présentant comme docteur le jeune homme a quelque peu abusé de l’instant. Ou bien, tout cela a été délibérément calculé par Gudmundsdottir qui, ne voulant pas s’embarrasser d’un commissaire à une heure aussi indue, s’est délesté de l’affaire sur un subordonné.



Vous êtes interne en quelle année, M. Aznar ?



Aznar met un certain temps à formuler sa réponse. Il commence par se geler. Puis, voulant compenser et reprendre son attitude débonnaire du début, il replace ses mains dans ses poches et affiche un nouveau sourire, cette fois crispé. Enfin, trouvant sans doute que maintenant l’accessoire est vain, il retire le stéthoscope de sa position hollywoodienne et le pose sur la tablette du malade absent.



Je suis en dernière année.

Vous voulez faire quoi ?

Anesthésiste.

Quelle est votre explication, M. Aznar ?

Je n’ai pas d’explication, M. le commissaire. Je ne connaissais pas très bien la petite Nakaï. Peut-être présentait-elle un terrain allergologique…

Vos machines sont révisées tous les combien ?

Tous les trimestres.

Vous disiez tout à l’heure que cette unité d’assistance ventilatoire datait. Est-ce qu’elle est révisée en même temps que le reste du parc.

M. le commissaire, je ne m’occupe pas de la maintenance. Je m’occupe des malades.



Aznar commence à trouver le front sur lequel on l’a expédié beaucoup moins amusant que prévu. Mc Dada sent ça comme on renifle le début d’une piste, si l’on est un pistard. Cette rebuffade du jeune interne démasqué lui plaît assez. Il va pouvoir le faire un peu sortir de sa réserve.



Dites-moi. Est-ce que ce genre de machine peut tomber en panne ?

Bien entendu. Cette question ! Toute machine est programmée pour tomber en panne.

Expliquez-moi ça.

Quand on vous dit que votre voiture est garantie trois ans, ça veut bien dire qu’au-delà des trois ans garantis, si vous voulez continuer à la conduire c’est à vos risques et périls, non ? Bien entendu, les réparations hors garantie au bout de trois ans paraissent vite moins intéressantes que l’achat du nouveau modèle, lui-même garanti trois ans soit, mais tellement plus performant que l’ancien. C’est l’économie de marché.

Vous êtes en train de me dire que nous avons là trois victimes de l’économie de marché ? N’y a-t-il donc rien qui permette de prévenir qu’une machine vitale va tomber en panne ?

Si, bien sûr. Toutes les machines d’assistance sont munies d’une batterie de secours et d’une alarme qui se déclenche en cas de coupure du circuit.

Vous auriez pu ne pas entendre l’alarme.

Impossible. Elle est reliée au terminal des infirmières.

Il aurait pu n’y avoir personne derrière le terminal des infirmières.

Impossible. L’infirmière de garde est reliée au terminal par son beeper.



Mc Dada attrape à sa ceinture un petit étui en cuir renfermant une pince multifonctions miniature que son frère lui a offert pour ses cinquante ans. Il s’avance vers la machine d’assistance en ouvrant la section des tournevis et commence à observer la facture de l’engin.



Vous cherchez quelque chose ?

Vous pouvez m’allumer cette machine, je voudrais vérifier un truc.



Aznar saisit le câble d’alimentation de l’engin et le branche à la prise qui jouxte la table de nuit de la chambre.
Mc Dada, suivant du regard les quatre murs de la pièce, tire la conclusion qu’il n’y a qu’une seule prise de courant dans cette chambre.



Il n’y a qu’une seule prise de courant dans cette chambre ?

Non, il y en a une dans la salle de bain.



Mc Dada entre dans l’exigu cabinet de toilette et comme il s’y attendait, débusque ladite prise, pour rasoir, incorporée dans la réglette de l’éclairage au néon. Sans prise de terre, il va sans dire. Mc Dada revient dans la chambre pour constater que l’assistance ventilatoire est en marche. Assis sur le lit, Aznar a placé le tube dans sa bouche et ses joues se gonflent au rythme des déploiements du petit accordéon de pompage. Le commissaire considère un moment ce fonctionnement un peu monotone puis il s’approche de la machine, se met à genoux au-dessus de la prise et en retire le câble d’alimentation. Le mouvement de la machine s’immobilise immédiatement sans qu’elle émette la moindre protestation. Aznar en est resté bouche bée et Mc Dada quelque peu satisfait.



Je ne comprends pas. Une infirmière va forcément arriver. Peut-être que ce modèle n’émet pas d’alarme provenant de l’appareillage mais qu’un signal est envoyé sur le central…



Mc Dada fait signe à Aznar de se taire et d’écouter le silence absolue qui règne de l’autre côté de la porte. Pas le moindre bruit d’une course de talons plats dans les couloirs adjacents.

Quelques minutes plus tard, Mc Dada et Aznar ont débusqué l’endroit où se trouve la batterie de secours de l’appareil. Mc Dada en a ouvert l’accès à l’aide de ses tournevis et trouvé la raison de la panne d’alarme : l’acide de cette batterie trop vieille a coulé, endommageant sérieusement un certain nombre de câbles alentour. Le commissaire demande à l’interne qu’il soit procédé par un expert du matériel médical à un examen approfondi de cette pièce à conviction afin de vérifier si l’absence d’alarme vient de là et avant de se retirer, il demande :



Quels sont les membres du personnel hospitalier qui sont professionnellement concernés par les chambres des patients ?

Curieusement, un assez vaste panel, M. le Commissaire.

Il va falloir que je rencontre cette partie du personnel qui était présent dans l’hôpital à chacune des dates de décès. Pouvez-vous, M. Aznar, mettre sur pied une telle rencontre ?



Les entretiens commencent le lendemain. Sans grand résultat mais Mc Dada s’en soucie peu. Ce ne sont là que pures formalités pour sa hiérarchie et l’instruction à venir. D’ailleurs, les trois journées complètes que durent ces confrontations poussives, le commissaire n’apprend rien qui lui permettent d’étayer l’atome d’une théorie. Au contraire même. Les gens semblent épuisés par cette saison sans nuit qui s’étire comme un chamallow fondu, se plaignant des maux de la fatigue, dont l’insomnie et les crampes — ces mêmes personnes que l’on trouve dépressives à l’hiver, se plaignant du soleil absent et des aurores boréales comme aube unique. Enfin, de détails inintéressants en non information, Mc Dada finit par opter pour la méthode dite « à l’ancienne ».

Demandant dans un premier temps, l’aval de ses pairs, il met dans la confidence un jeune policier du nom de Pouvand. C’est un français qui parle mal la langue mais qui a le goût du risque et manque d’exercice. Puis, par une équipe de techniciens de la police — mais déguisés pour l’occasion en peintres/maçons — Mc Dada fait placer dans la chambre, face au lit, un miroir sans tain dont le regard est dans la chambre d’à côté, fermée pour travaux elle aussi.

Trois faits semblent indéniables : il faut que la chambre soit occupée par un malade en réanimation afin qu’il y ait une victime potentielle ; il faut que cette personne soit reliée à l’assistance ventilatoire afin de vérifier si la machine peut être l’un des vecteurs de la mort ; enfin, il apparaît que trois fois les décès ont eu lieu le vendredi entre cinq et six heures, donc il faut que nous soyons un vendredi entre cinq et six. Mc Dada décide donc d’être derrière cette glace sans tain, vendredi à 4 h 45 post meridiem, pour observer les éventuels déplacements suspects autour du lit sur lequel Pouvand sera en réanimation simulée. Dans un souci d’exactitude, le vendredi matin arrivant, Mc Dada fait transporter Pouvand à l’hôpital par ambulance et le fait inscrire au planning des urgences. On enregistre ainsi son passage au bloc opératoire pour une hémorragie interne suite à un accident de la route et il est ensuite déposé sur le lit de la chambre 113, raccordé immédiatement à l’assistance ventilatoire qui souffle son vent bienfaiteur vers les bronches de Pouvand. Le jeune inspecteur s’est au préalable muni de son inséparable Ceska Zbrojovka modèle « 75 Kadet » à .22 long rifle (5,6 mm — « permet de s’entraîner économiquement au tir avec des munitions en vente libre, sans avoir à se baisser pour récupérer les étuis », selon le catalogue) et ferme les yeux à 4 h 45.

De l’autre côté du miroir, commençant dès cet instant à perdre patience, le commissaire Mc Dada fume deux cigarettes en trois minutes, ne lâchant jamais son homme des yeux. À ses côtés, une petite caméra numérique a été installée pour filmer les événements et rendre l’attente moins solitaire.

A 5 heures, c’est l’infirmière de garde qui ouvre le bal en venant vérifier le flux de la perfusion. En la regardant faire précisément, Mc Dada est content d’avoir accepté la dure négociation de Pouvand : une aiguille dans le bras = une troisième semaine de vacances, une intubation complète = un mercredi par mois à mi-temps. L’infirmière s’en va, la porte se referme derrière elle et Pouvand lève un pouce en l’air qui fait sourire Mc Dada.

A 5 h 15, le docteur Gudmundsdottir entre avec deux internes dont Aznar qui s’occupe de relever le diagramme de Pouvand. Gudmundsdottir répond à une question rhétorique sans importance que lui pose l’autre interne et ils ressortent. La machine pompe toujours.

A 5 h 34, Gudmundsdottir revient. Son entrée dans la chambre alarme aussitôt Mc Dada. Il arrive comme un chat, en tenant la porte pour ne pas qu’elle heurte le chambranle, regardant autour de lui comme s’il y avait quelqu’un pour le voir dans cette pièce de douze mètres carré tapissée en peau de Kiss Cool. Puis il se dirige vers Pouvand et l’observe pendant un très long moment. Enfin, il décroche le téléphone mural de la chambre et demande à parler à l’infirmière de garde.



Je n’ai pas ce Pouvand sur mes listings, Mademoiselle. Et pire, je ne l’ai pas vu dans mon bloc aujourd’hui alors que je vois ma signature en bas de sa feuille d’opération. Est-ce qu’on peut m’expliquer ce qu’il se passe ici ?



Il a fallu faire sortir le docteur Gudmundsdottir et lui expliquer discrètement qui était ce Pouvand et pour quelle raison il était dans ce lit maudit. Mais le docteur Gudmundsdottir a menacé de porter le pet et Mc Dada a dû user d’arguments décourageants pour clore l’affaire au plus vite. Scandalisé, le docteur est parti s’enfermer dans son bureau et a promis de se murer dans le silence et de ne plus collaborer à cette enquête qui usait de moyens d’investigations disproportionnés et dangereux.

A 5 h 51, une nouvelle infirmière entre et Mc Dada se retrouve dans une position très inconfortable : elle charge une seringue d’un épais liquide brunâtre et lorsqu’elle s’approche du cathéter de la perfusion de Pouvand, le commissaire a la faiblesse de croire en ses intuitions. Le risque est énorme. Il se pourrait très bien que cet hôpital fasse l’effet d’une cage de faraday trompant le sixième sens légendaire de Mc Dada, et que cette infirmière, qu’il a vu plusieurs fois dans le service, soit la mauvaise fée des couloirs, une humaniste fanatique qui vient soulager de leurs dernières souffrances ses patients les moins viables. Et cette seringue de laquelle elle a piqué la perfusion pour y libérer ce produit brunâtre, n’être qu’un poison sophistiqué, de ceux qui ne laissent aucune trace nulle part. Mais, tout ridicule et fantasmatique que ça puisse paraître, la thèse de Mc Dada n’est pas celle-là et donc, les fesses serrées tout de même, il laisse l’infirmière faire son office et sortir, tout en passant le message à son équipe de la coincer à son retour et de récupérer la seringue.

A 5 h 58 entre ce qui semble être la femme de ménage. Mc Dada jette un œil sur sa liste des habitués de l’endroit où nulle part il n’ait fait mention de la femme de ménage. Une femme tout ce qu’il y a d’apparemment honnête, au demeurant. Mais pourquoi ne pas avoir mentionné ses habitudes ? Peut-être parce qu’elle n’en a pas. Peut-être le calendrier des nettoyages de chambre ne peut pas être croisé avec l’emploi du temps habituel du personnel de l’hôpital. Lorsqu’il a parlé de l’entretien des chambres, le responsable de l’équipement a fièrement répondu que le revêtement mural des pièces était spécial, américain et qu’il n’avait qu’une faible friabilité. Il n’y a pas non plus dans les bâtiments d’air pulsé, ce qui limite considérablement les déplacements de poussières et ainsi l’entretien au jour le jour a été économisé par un system préventif de haute technologie. Donc, le service de nettoyage a très certainement une place aléatoire mais obligatoire dans cette économie et on aura omis de mentionner la femme de ménage pour la bonne et simple raison qu’elle passe de temps en temps le vendredi et de temps à autre le mardi ou le dimanche.

L’aspirateur de la femme de ménage démarre et cette femme grasse dont le corps épouse toute l’amplitude de sa vaste blouse fleurie, s’active autour du manche et aspire en très peu de temps mais avec puissance la totalité des miasmes de la chambre de Pouvand. En la regardant faire, Mc Dada a envie d’un thé. Il baille et repense à cette polémique autour de la mise en fonction de l’assistance ventilatoire. Trois jours plus tôt, le commissaire a reçu les résultats de l’examen de l’engin : c’était bien entendu l’acide de la batterie qui avait rongé le câble du system d’alarme et donc si cette machine avait le moindre raté, il était impossible, absent de la chambre, de s’en rendre compte. Au commissariat, on a longuement discuté de la manière de procéder. Mc Dada était pour laisser la machine d’origine en place dans la chambre parce que pour lui, la personne qui agissait savait pertinemment que l’appareil n’avait pas d’alarme, lui laissant ainsi le temps d’agir. S’il fallait la prendre en faute, c’était précisément pendant ce temps de latence où, la prise électrique dans la main, elle attendrait que le malade succombe. L’équipe adverse avait proposé au contraire qu’on remplace la machine endommagée par un modèle sophistiqué à la sonnerie hurlante qui serait une preuve, se mettant en route, de la tentative, sonnant aussitôt le tocsin du contingent policier. Mc Dada a finalement emporté le morceau parce qu’il est le commissaire mais aussi parce qu’une alarme libérée par accident (une femme de ménage qui débranche sans faire exprès le système, par exemple) aurait trahi la présence de la police dans l’hôpital et fait fuir l’éventuel coupable.

A 6 h 04, la femme de ménage coupe son aspirateur, le débranche, rebranche l’assistance ventilatoire et sort pour faire la chambre d’à côté. Mc Dada voit juste le petit accordéon de pompage se remettre en route et se souvient qu’il n’y a qu’une seule prise électrique dans la pièce.

A 6 h 10, on appréhende la femme de ménage dans la chambre 115 où elle discute, accoudée à son tube d’aspirateur, avec un patient de soixante-dix ans qui semble lui faire du plat. Son emploi du temps a toujours été fixe : elle fait toutes les chambres de ce bâtiment le vendredi entre 2 h 00 et 7 h 00. Elle ne connaît rien au fonctionnement des appareils médicaux et pleure beaucoup lorsque Mc Dada finit par lui dire qu’on va encore l’interroger parce qu’on pense qu’elle est à l’origine de la mort de trois personnes.

Il fait presque nuit lorsque le jour se lève de nouveau. C’est cet étrange moment nordique que choisi le commissaire Mc Dada pour ressortir de l’hôpital par sa double porte vitrée à l’ouverture automatisée. En montant dans sa voiture de fonction, il ne démarre pas tout de suite. Il se pose des questions sur plusieurs choses parce que plusieurs choses lui semblent inconcevables et inconvenantes. Et puis il démarre parce qu’il ne trouve pas de réponses concevables et convenables.

du même auteur chez Hache:
précédent | suivant

Imprimer ce texte

PDF à imprimer

 

© Hache et les auteurs sauf mention contraire - Flux RSS : Littérature | Essais
Paysage 178 : Lac de Sils, Grisons, Suisse (2006).