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La Peur Fenêtre

Stephane Ilinski

août 2000

9

N’ayant pas d’enclin pour la vie militaire bah on en verse pas une pour l’absence de tambour mais c’est bigrement pincés qu’on boit p’tit lait p’tit lait l’oraison de Fernande qui cul caressé informe enfin l’assistance de c’qui va suivre. Pincés pas qu’un peu parce qu’elle ondule rondement la donzelle et met sa science tout au service du discours et appuie les syllabes d’ses hanches — un vrai reptile glissant un coup gauche un coup droite… un beau brin d’chenille qu’a pas besoin d’apprendre à danser. Bref Fernande sait comment on cause à la gent masculine et s’en fait pas pour ses tortillants arrières :

— Suave… nous appelons Monsieur Johnny dit Belle gueule… suave…

Hum on se demande dans quel trip aristo on est tombés parce qu’y ont beau emballer l’histoire le marin qu’est mandé là ben il a pas tremblé d’un iota depuis qu’il est venu décorer la droite du père. Songez qu’y répondrait présent c’te chose ! y’a qu’à courir oui… emmanché comme pas deux le Johnny se fend d’un beuglement rauque supposé prétendre l’attention qu’y porte à c’qui l’entoure — Meuhhh ! tiens v’là de quoi ravir en réponse la Fernande puis lui faire oublier sa balèze tenue Chanel pour revivre au pays gueux des gaufres… Ca prend pas long pour qu’on s’remette à vanner l’bonhomme mais v’là qu’le vieux à point mûr et vert anis tient ferme les rennes et laisse pas l’occasion d’faire. Il enchaîne allez oust ! Fernande a dit son rôle d’figurante.

— Quiet please ! lance le vieux. Parce qu’on est pas en bringue et qu’le Johnny l’est pas là pour emplir l’siège d’accusé c’est pas lui qu’on d’mande tout ouïe…

Les bacchantes du vieux frisent et vrillent semblant pointer vers là où on s’trouve ce qui suffit à rétablir son autorité très anglaise. Clair on est visés au parloir et le vieux poursuit comme entre quatre yeux — Môssieur l’Rédacteur puisqu’vous nous faites l’honneur d’un rien d’présence et d’nous consacrer quelque oreille veuillez vous introduire auprès du premier invité ! Fff dire qu’on songeait en avoir fini ’vec les délires : ni une ni deux v’là qu’on s’dresse tout culs tout miels à faire rigoler les quatre pattes du tabouret puis profil bas on commence à débiter l’état civil. On sait pas sûr à qui on cause… y’en a trois en face et comme un mauvais filet qui chatouille les narines. L’impression oppressante qu’y a pas intérêt à baratiner à sinuer simulateur dans les grandes largeurs des propos qu’le trio attend parce que le vieux a rudement bien planqué son sourire et que même la Fernande ben elle a calmé ses chairs… Alors on s’lance paumes moites et front si bas qu’y cogne presque la tranche du bureau accusateur :

— Hum… Bah y’avait qu’à poser la d’mande… Eh quoi ’semblez très au courant ! Un Rédacteur et pas des moindres et pour vous servir… Encore si peu regardant sur ses heures qu’le v’là prêt à partager son sang d’encre ’vec vous autres à foirer rencard sur rencard par pur esprit d’camaraderie d’solidarité civile… Et permettez…

Manifestement on déraille quelque part et l’vieux sort de ses gonds mieux que d’une boîte à guignol — Rouge de rouge ! clos ton clapet ici ’spèce morveuse et garde la marmelade pour tes miteux rencards ! ’Crois sans doute qu’on connaît pas tes cordes qu’t’es du jamais vu et nous tombés là culs terreux ’vec les derniers orages ? Allons M’sieur l’Rédac’ de grâce crachez donc vos miettes profondes servez-nous du bien mâché du vécu tripes d’la vraie conscience… Passez-nous l’journalisme et arrivez directement vautrés sur l’divan qu’on vous confesse ! ’Voulez qu’on tire sur la harpe en guise d’assistance héhé qu’on vous sonne… y veut pas s’confier l’fiston ? tiens pour le hasard causez-nous d’vos croustillantes idées du genre secrétarial…

Non le vieux a pas l’air jovial et comme y cause ses pupilles prennent un teint blafard et on s’sent d’un coup à poil de l’âme. C’est d’la magie et pas blanche de l’hypnotisme à griller n’importe quel music hall… on sait pas bien mais l’bougre s’révèle être un sacré déshabilleur un d’ces rares gars qui vous renverrait en trois séances le père Freud dans les dentelles maternelles ou presserait si bien un Lacan qu’on l’trouverait changé en Madeleine à chialer dans l’placard d’son cabinet… Bref le vieux touchait pile et gâchait pas la salive en tournant rond autour d’la confiote. Restait plus qu’à entrer en franchise si on voulait t’nir la cadence et s’en tirer sans cauchemars. Causer secrétaire compte tenu d’la posture dans laquelle on s’trouve ben à dire vrai on a rien contre puis si on s’en tient à Fernande et ses façons d’filer le biberon à son maître bah on pourrait même trouver quelque charme à discourir… On raisonne vite mais pas assez du coup la belle gueule marine claque des talons sans qu’on l’ait sifflée recommence sa déglutition bovine et aux ordres secrets du vieux se tient prête à intervenir. Un battement de cils. Le vieux intact immobile : on s’prend ses éclairs oculaires de plein fouet roule bébé et Fernande reprend la main fanfaronnante et guillerette. C’coup-ci on est tellement dans l’œil du vieux qu’on a pas droit au spectacle réconfortant des formes. Juste suave sa voix suave qui éclate comme un quatuor cuivre — Monsieur Belle gueule paré pour les racontars !

Alors abracadabra à couper l’sifflet le vieux se fait doux papillonnant presque des paupières du rauque anglo-saxon sa voix se fait intelligible et chantante : de l’agressive sensation d’hypnose on en revient à un rythme plus sage et tout pédagogique. On est pas lâchés d’l’œil mais le brave homme daigne renseigner sur la sauce : Johnny eh cause pas bien notre langue mais a cependant quelques phrases dignes du plus grand intérêt à glisser dans la scène. Y’a juste à user des écoutilles Fernande traduira.



*



Johnny Belle gueule — Chant premier

— Dans parc dans ville jeune laitière au sein pâle j’hume ton fumet la fraîcheur furibonde des jupes écolières tout chaud tout rond sorti du four puis tes cahiers ta serviette tes lunettes l’air d’y voir clair rien de saillant à peine d’insolents melons pas d’os rien que chair et chair faisons deux pas prenons trois limonades ô tu n’as plus l’âge des bonbons ôte tes tresses laisse-moi t’installer parmi les fleurs de ton rang là vers mon beau cœur puis soyons sages tendresse tendresse accélère quand même oh ça partage encore l’avis de ses parents presse toi sans peur et flânons croquons… suçons chevauchons suons… je veux dire ange partons à deux lister les étoiles oh c’est qu’il faut de l’ombre un endroit pas trop clair plus vite délicieuse à l’abri de l’œil inquisiteur…

En fidèle pilier le chienchien au vieux déclamait façon poète son mignon faciès toujours planqué dans l’noir et sa voix salivante lui moussait sans doute au coin des lèvres. Guidés par l’attention du vieux on perdait pas une métaphore sans toutefois prendre soin de chercher à comprendre : Fernande excellant dans son rôle multiliguiste. Sacrée musique qu’on entendait là ! Vive la névrose hé ! y’a pas loin allez dix minutes on s’croyait encore pas atteints : on avait pas touché à l’anisette on savait compter jusqu’à dix et tralalala… Fernande à la rescousse arrive interpréter en très léger différé — sang bleu presque du live !

— Ca va sans dire Monsieur Johnny est pas prétendu belle gueule pour des clous. L’est né ainsi face à la chance la soif au ventre plutôt bassement située voyez… suave… providentiellement penché vers une certaine idée des dames… suave… très vite axé sur la mise en expérience. C’est du succès en barres Monsieur Johnny rien de c’qui s’écrit au féminin ne lui fait faux bond : floc un sourire et ça lui tombe tout cuit sous la langue. Y’a pas d’restes c’est consommé dans l’instant et dans les grandes règles de l’art impeccable ! Monsieur Johnny y sait mener l’embrouille sans bavure elles y voient que du feu et des sacrées flammes… Et il agit avec tact et vocabulaire son luth turlututu… suave… toujours à portée d’main quand il opère…

Concentrée sur la traduction on sentait que Fernande en mordait pour Johnny et en dépit de son buste porté haut et de son menton fièrement figé ben la belle avait grand peine à dissimuler son émotion quand l’autre bougre marmonnait son bordel. La vaseuse vacherie Johnnyesque Fernande elle l’aurait avalée à même le goulot et sans pudeur ! Le vieux quant à lui gardait la pose lançant à intervalles réguliers des œillades qui semblaient de plus en plus empreintes de compréhension — fff pitié sanglotante du maître pour son apprenti qu’a du mal à digérer l’étude… Assommant ! On tremblait plus et l’attention revenait : ’vec un rien d’veine on s’trouve juste à l’écoute des souvenirs croustillonnants d’un paumé grabataire tiens ! pas d’quoi fricoter ’vec l’angoisse… Belle gueule se pressait pas d’poétiser sans doute par égard pour la traducto-potiche qui manquait pas d’lui rendre la pareille en insistant « suave »… Sur quoi le légendaire tombeur d’ces dames enchaînait à merveille tout synchro :

— … La ville ah chère très chère chasse ! c’est encore mi-imberbe que l’on découvre ce refuge à mignonnes on se roule plus dans l’avoine folle mais on besogne lalilalou sous les rondeurs des portes cochères. Plus de laitières mais que de couturières que de lécheuses magasinières froufrou les dentelles sens dessus dessous oh Madame du grand monde en perd l’esprit chevronnée dans nos pognes cul-ci cul-ça ihou ihou râle princière au travers de la mêlée… puis la sorbonneuse perçue pète sec qui se lâââche et s’étale oubliant son rictus réprobateur le temps de s’amuser… l’étrangère touristiquement quitte pas les lieux sans un tour dans les hauteurs : au Louvre débusquée aux Batignolles en bosquets se retrouve ouf ouf vive la verdure en milieu bétonnier ! On est dans l’apprentissage d’un violon métier et encore sage ça va ça vient au pays de l’asphalte et du pavé… au théâtre pour faire l’ouvreuse dans le métro pour composter sur les grands boulevards pour proposer une sacrée tasse de café à l’hôtel pour le charme au parc pour finir… tout tient là se fait se refait encore et encore selon se défait et on y passe nos très riches heures. Ville coquette encanaille mieux que le plus claque des claques et c’est à l’œil qu’on trime pour le bonheur… Coquine coquine ô délicate sésame j’arrive mettre de l’ordre dans tes entrailles…

Sur les derniers vers belle tronche ou pas le mâche lauriers foutait l’camp vau-l’eau et commençait à dévoiler ses crocs pleins d’écume puis sa faim vulgairement mâle : dans sa carlingue finement tressée Don Juan s’sentant sans doute à l’étroit décidait sans prévenir d’aller poinçonner grandeur nature ! Pour quoi le cul de Fernande semble sur le coup s’interdire et c’est serrée entre fesses et dents qu’la beauté poursuit sa traduction d’la prosodie prosaïque encore sincère mais sans « suave » parce qu’y faut pas trop déconner non plus :

— … Hum… Monsieur Johnny pas citadin d’origine est cependant membre reconnu d’utilité publique en place urbaine : très vite en selle son instinct mâle heureux révèle un altruisme des plus satisfaisants pour le beau sexe et le généreux jeune homme fraîchement parvenu dans la cité cueille tout c’qui demande à être cueilli… Pour l’étalon la cavalcade c’est du tout carrosse du premier au vingtième arrondissement sa réputation le précède sans ombrage… Monsieur Johnny a si fameuse image qu’la promise d’un haut fonctionnaire qu’il a correctement tortillée lui propose sur le polochon de l’faire un jour Chargé du Développement d’la Femme auprès du Ministère de la Famille. Un bienfait pour la question féminine le personnage !… euh… qui met tout son palpitant puis son être à l’ouvrage…

Cul Chanel un tantinet niaise d’être ainsi gênée par la faille poétique du tombeur perd en assurance et garde ses arrières farouche d’un coup comme pour mieux tenter la bête. On s’trouve tout calmés par l’histoire après tout bon enfant et v’là qu’le Johnny figé dans son caban con ben lui et sa casquette pacotille ben y paraissent de suite plus sympathiques… tiens presque fraternels dis donc !

— Hééé Monsieur l’Rédacteur… on commence à capter ’vec ses embryons d’antennes ? Pause ma douce ! lance le vieux à Fernande sur un ton qu’a à peine varié du miel à l’agneau M’sieur l’Rédac’ va s’mettre gentil à table et déballer sans torchonner c’qu’y s’passe dans son cratère de crâne quand il songe secrétaire… Ou faut p’t’être que not’ aimable larron poursuive son fameux recueil ? Y s’était redressé sur son trône le vieux père et accoudé à ses cannes on aurait dit un mirliton branquignol qui fout les jetons aux gamins du dimanche : redoutable marionnette qu’y faut pas mettre en pétard si on veut pioncer au poil… Mais comme y restait quiet dans l’allure et qu’sa veste tweed semblait pas planquer d’pétard justement bah on l’écoute interrompre la potiche sans sourciller et obéissant à demi on commence à gamberger sur la cause secrétariale. Pas lourd à paumer dans c’t’histoire on décide de jouer l’jeux et de s’accorder aux règles des hôtes : après tout prête pas comme ça à conséquence d’raconter une série d’association à une bande d’allumés qui sévissent en gang. Puis y doivent manquer d’fantaisie ces gens-là… va on vient ’vec joie leur conter nos pensées profondes !

— Mmm ben soit cher Monsieur voulez qu’on s’expose qu’on cause câlins croquignolets entre les photocopieuses prises sur rendez-vous derrière la réception et d’sous d’bureaux… ah ! z’allez pas être déçu des intrigues… Tenez pas plus tard qu’hier ’lors qu’on s’trouvait en tournée chez un fameux assureur ben v’là qu’au cinquième sur cour y’a trois p’tites qu’on a renseigné volontiers sur tout un tas d’choses et… A sa mine retombée en colère c’était pas compliqué : le vieux espérait mieux ou plus direct ou plus… ’fin y secoue sa pomme mieux qu’un gendarme qu’a gaulé un excès d’vitesse à trois grammes cinq sur la A87 et fait signe à Johnny d’reprendre là où il l’avait laissée son affaire de coq en continuel rut. Fernande elle aurait manifestement laisser la narration aller sans s’fâcher tout au contraire…



*



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Petit roman moderne fortement ouvragé racontant le difficile et quelque peu inextricable cheminement d’un jeune homme qui aspire à devenir Rédacteur, quelque part derrière un beau et honnête bureau. Le style est énergique, argotique, recherché ; les phrases, de taille variable mais pauvres en virgules, tendues comme des ressorts. Drôle, difficile, flamboyant, sans pareil.

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