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La Peur Fenêtre

Stephane Ilinski

octobre 2000

13

Marguerite la bleue — Chant troisième

— Par bleu bonne poire que j’étais de me faire les dents sur du cousu main alors que la haute m’attendait à bras ouverts… Cambrer l’allure plus que d’ordinaire au moment choisi travailler l’ouverture de jambes jouer la pompette qu’on raccompagne à la bonne heure… vrai la haute savait accueillir en grande pompe et les doigts de fée comment s’en sortir avec des instruments tout autres que le canevas et l’aiguille ! Pourquoi diable s’ennuyer ouvrière même talentueuse et qui promet alors qu’il existe nombre de raccourcis pour parvenir en lieu sûrement doré ? Sexuée donc c’est ma carrière qui amorce son ascension et la haute couture qui en voit de toutes les couleurs et mon banquier qui grâce à moi connaît ses plus belles promotions. Marguerite croyez-le ne ménage ni ses petits doigts ni le cuir de ses genoux rigoleurs et elle donne dans l’efficacité sportive ! Le métier noble elle tarde pas à le faire rentrer et les arrières boutiques qu’elle fréquente en heures supplémentaires témoignent aussitôt du cœur qu’elle met à l’ouvrage. Qu’importe la surface elle décide de suer à juste valeur et ne calcule pas en kopecks… Ses fines vertèbres s’en vont vite connaître l’écharde des parquets bourgeois en compagnie des chefs d’atelier et petits maîtres du dimanche. Le cas échéant la débutante décidée confirme ses premières armes en frottant la cuisse au frais carrelage des cuisines n’hésite pas à se brûler l’échine au contact répété des moquettes de salons ou encore à se briser les talons en sursautant sur le pavé douteux à l’abri de sombres portes cochères…

Bientôt c’est toute la profession qui embrasse Marguerite aux mille talents et du simple commis au maître couturier on la redemande et la recommande à tout va… C’est alors pauvre enfant écoute et tire leçon sans rancune que je me heurte en pleine ascension au misérable problème suivant : à force de besogner en arrière plan mes doigts qui depuis longtemps déjà ne travaillent qu’à leur guise perdent leur capacité initiale à choisir leur cible. Autrement formulé ce n’est pas toute la haute couture qui aspire à connaître Marguerite mais la couture tout court. De fait l’ascension si brillamment amorcée se transforme après un temps en un diabolique yo-yo me retournant tour à tour aux crasseuses remises entre de gourdes paluches et aux soieries thunées et délicates des meilleures maisons… En vérité j’œuvre si bien auprès des deux sexes sans distinction que ma carrière leur plaît ainsi comble de la réussite espérée. Et Marguerite petit ange que tu as ici le privilège de rencontrer mieux maudite que Sisyphe se voit continuellement contrainte pour jouir du luxe convoité de recommencer à satisfaire les plus bas échelons du bel escalier… Haute trop haute couture ! galbée de fines lingeries j’en arrive à côtoyer de bien curieuses boutonnières… Par ici et par là mes consœurs suffisamment lucides pour ne pas se croire autrement talentueuses que pour la plus ancienne profession jasent et tissent pour ternir ma réputation un affolant surnom : la bleue… Marguerite la bleue qui débute qui débute et n’en finit de débuter par où tout commence et se fait chahuter entre neuf et dix-huit à votre convenance !

Achevant sur ces mots son chant du cygne la squelettique pâquerette laisse rigoler ses hauts talons dans un tremblement pas tout à fait érotique : ça sent le désespoir la vie plus foirée qu’un pneu éclaté qui va mourir sur le bord d’une nationale un dimanche de pentecôte ! Aussitôt le vieux encore pendu aux lèvres de Marguerite s’occupe de lui passer un remède et tandis que Fernande remonte ses bas en faisant claquer le nylon sur sa cuisse fière et s’apprête à traduire la vieille courtisano-couturière se jette un pastis tout cru. Désormais trop sèche pour sangloter la Marguerite chope un mauvais hoquet et il lui faut encore quatre godets pour se remettre avant que le vieux puisse laisser Fernande regagner son ombre et enfin instruire l’assemblée. Le vieux délaissant une canne ô faveur unique dispose Marguerite à sa droite dans un fauteuil cuir comme le sien et lui prend les mains pour la consoler. Ca tremble tellement qu’on s’demande si le tableau risque pas d’aller mordre la poussière en un beau tas d’os. Mais zombifiée par les grammes d’anisette qui lui courent les sangs Marguerite se ratatine et s’efface et se calme littéralement bouffée par son fauteuil et le vieux toujours avec une main baladeuse invite Fernande à passer à table. La belle fait doucement claquer sa langue au palais et reprend sans suave :

— Mademoiselle et comprenons que c’est ici une culottée métaphore Marguerite la bleue cherche en tout bien tout honneur à mettre en valeur une observation rendue seule possible par une expérience un tantinet dévergondée ou pour le moins peu reluisante… Toute ambition confondue encore novice dans sa destinée la demoiselle donc tire des plans sur la comète tant et si bien que paresseuse impatiente elle ne sait autrement agir que de justement tirer la couverture à elle en usant pour ce faire des plus rudimentaires arguments qu’elle avait à l’époque de l’intrigue encore tout neufs. Notez qu’il n’est ici pas question de morale mais de préciser sa volonté et de choisir les armes appropriées pour parvenir à ses fins… Mademoiselle Marguerite sous-entend à qui veut bien l’entendre qu’il existe une différence profonde entre vocation et convoitise et que lorsqu’il est question de tenter le succès mieux vaut ne pas glisser : l’exemple encore vivant et maintenant parmi nous est probant et question haute couture on imagine facilement à quel point la d’moiselle a loupé l’coche ! gageons toutefois qu’à en juger par sa posture la bleue a plutôt les reins solides et la mâchoire bigrement bien attachée… parce qu’après tant d’années de haute voltige et de feux d’artifices sous les jupons ben l’antiquité certes croulante s’promène encore sous les platanes perchée sur hauts talons…

— Merci Fernande ! glousse le vieux à la rescousse… ’Pouvez cesser le commentaire qui rentre d’ailleurs pas dans vos fonctions ! Mademoiselle Marguerite est lasse et il lui faut de l’air… veuillez la reconduire et avec tact ! Sur quoi le vieux baise tragiquement le cubitus de la bleue et lui serre la pogne doucement avant de la laisser à Fernande. Nez au plafond cul Chanel offre à regret son bras aux osselets composant Marguerite et entraîne cette dernière hors du bureau puis revient aussitôt afficher des traits à nouveau suaves et hautement satisfaits se plantant à la droite du père.



*



Droits sur le tabouret pivot central des événements on avait bu l’histoire comme un gentil p’tit lait zyeutant le vieux et sa conteuse ex-pute aspirante comtesse par le con sans broncher et même avec tendresse. Seul le chagrin décapant de savoir Fernande mise à part avec son matériel de pointe et sa moue jalouse constituait une distraction et le fait de la voir reprendre le dessus enfin rétablie dans ses nobles et exclusives fonctions potiches donnait sans conteste des forces pour la suite. À celle-là on demanderait volontiers de raconter sa vie et pour peu qu’elle en exprime ne serait-ce qu’un vague et lointain désir ben on s’dévouerait tout entiers à lui rendre l’existence plus douce… Mais nan c’était manifestement pas elle la question du jour ! Visés à nouveau par l’œil tordu du vieux on en revient à l’essentiel :

— Est-ce que Môssieur le Rédacteur commence comme nous l’espérons à réunir ce qui doit l’être et de fait à entrevoir sa piètre condition et les mauvais chemins qui s’y profilent ?

Manifestement pas… Résolus à une présence forcée en ces lieux il est vrai qu’on prend pas vraiment l’interprétation des récits comme une peine nécessaire et que le pain béni qu’on y sert ben on cherche pas à l’analyser… Puis faut pas charrier non plus on est pas devins ! on veut bien jouer mais s’agit d’raconter un peu les règles… Le Johnny symbolisant avec ses exploits de belle tronche une certaine face des multiples déviances dont peut faire objet la Rédaction professionnelle soit ! mais quant aux liens que peuvent avoir les passes de la dépravée fille fleur de la haute couture avec l’ambition qu’on nourrit de la plume… pfff que le vieux traduise à son tour et sans Fernande !

Curieux ça : pas crispé le moins du monde et sans une once d’énervement le vieux semble capter l’embarras dans lequel on se trouve et tortillant ses pointes de moustache comme pour témoigner de sa bonne humeur reprend d’une voix chaudement pédagogique :

— Cher Monsieur songez un peu à votre veine ! saisissez là où elle arrive la possibilité réelle d’agir en bonne conscience autrement dit de rédiger pleinement… Môssieur l’Rédacteur apprenez à l’écoute à remplir noblement votre fonction et à laisser dans le fossé ce qui doit l’être ! C’est ici qu’on vous permet de distinguer les impasses ordurières et autres oubliettes dont est truffée votre volonté… Vous jouissez en notre compagnie de la meilleure école nous vous invitons à connaître les pires ennuis pour vous en défaire aisément lorsque ceux-ci viendront cogner votre tête… Haha ! Marguerite troquant l’aiguille laborieuse contre d’affriolants dessous racoleurs ne vous rappelle rien ? Rédigeant voulez-vous renseigner ou faire couler de l’encre sur votre sordide situation d’arriviste arrivé prématurément ? Sûr qu’à longueur de patrons on met plus de temps hé ! Mais sûr aussi que la chair meurtrie de piqûres l’œil rendu brumeux par excès d’attention et l’âme tannée à coups de refus sont autant de preuves d’un choix sain !

Ouais le vieux s’prenait pour Lafontaine ! y s’mettait aux violons sans prévenir et balançait sa berceuse réchauffée espérant qu’on gobe l’affaire coquettement en plissant l’œil et en baissant le front comme si on s’tapait un mitonné de premier choix à prestigieuse enseigne avec un baryton aux fourneaux ! Aucun doute qu’on est pris pour crème de paumé quêtant l’asile et la bonne parole plutôt que d’user les zincs…

Pendant qu’on s’interdit et qu’un paquet d’noms d’oiseaux monte en bouche avec l’envie d’les crachouiller à la face du vieux Fernande se met à jouer des ongles sur son corsage et à envoyer des œillades impossibles à tous vents. Sans compter qu’on l’aiderait joyeusement à trouver ce qu’elle cherche la délicieuse boudeuse bah on s’en retrouve victime dans l’instant et manigance ou pas ben peu importe seul le résultat prime : on reste bouche bée sur un fameux juron qui sort pas et on se résout à poursuivre les relations cordiales avec son patron. Pardi ! il l’a pas choisie au hasard sa donzelle le vieux ! Ca doit faire partie de sa carrière d’hypnotiseur tiens une douce dans la valise y’a plus besoin de travailler la clientèle et on fait ce qu’on veut avec qui pionce debout littéralement gobé par les attributs de la collègue ! Sans rire on se laisse compter par le vieux comment on est loin d’la plaque comment tenir la plume et que faire des instants perdus…

Le rapport avec la croulante Marguerite avec la couture et les parties carrées entre le fil et l’aiguille ben on se les fait expliquer entre deux battements de cils de cul Chanel. Wonderbra et ses pin ups relégués au stade de vulgaire ringardise ben on pige net l’enseignement de Johnny le guignol émasculé et mieux encore : en toute limpidité on nage déjà vers l’immaculé chemin de la gloire avec la bonne méthode en poche… Pourtant pas sorcier ! s’agit juste de pas perdre pied à la seule vue d’une mignonne de pas partir en vrilles pour cause d’hallucinations orientées objet et qui ont finalement caractère pathologique. L’érotisme et les sacrées sueurs bien connu ça nuit à la carrière d’un bonhomme. Le vieux il a beau dire bah c’est dans le décolleté de sa belle qu’on attrape la certitude… l’enseignement à la gomme et les protagonistes tarés dont on subit les apparitions successives y arrivent pas à la cheville de c’te canon d’maîtresse !

Et Fernande l’experte élue malgré elle se déhanche de plus belle et on se tape un de ces shows qui remet d’aplomb mieux que quinze express des plus noirs. Plus elle papillonne des paupières plus elle fouille son époustouflant balcon et plus on devient réceptifs… de la magie d’avant-garde une pédagogie dernier cri dont on est témoin de la naissance ! En fond monocorde le vieux passe ses babioles à travers son grincheux clapet — sans doute accentuant au passage pour le chic les voyelles à la sauce londonienne. Puis c’est le bouquet le bon point pour bonne conduite la médaille cent pour cent cacao : Fernande qui se cambre dangereusement dessus le bureau et qui dans un lent soupir balance…

— Vous m’avez bien comprise chou rédacteur ou y faut qu’on r’commence ?



*



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Petit roman moderne fortement ouvragé racontant le difficile et quelque peu inextricable cheminement d’un jeune homme qui aspire à devenir Rédacteur, quelque part derrière un beau et honnête bureau. Le style est énergique, argotique, recherché ; les phrases, de taille variable mais pauvres en virgules, tendues comme des ressorts. Drôle, difficile, flamboyant, sans pareil.

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