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La Peur Fenêtre

Stephane Ilinski

juillet 2000

8

La gueule froncée en accent circonflexe on tente de brasser c’qui reste de mémoire et d’mettre à sécher quelques propos bien sentis histoire d’affronter la compagnie patronale qu’on s’attend à voir débouler sous les ordres du vieux. Grinchement de porte cul raide sur pilotis tabouresques c’est Fernande la belle qu’on voit arriver la première toujours aussi nouvellement jeune seins vers cieux tranchée d’un fichu décolleté et d’un sourire rouge crime. L’annonceuse se plante dans un coin sombre de la pièce son cul superbe écrasé dans un superbe fauteuil identique à celui du vieux et annonce — Johnny belle gueule ! Aussitôt le vieux reparait sur la gauche précédant en limace sur ses anglaises un aussi vieux que lui tout plein de papier journal étriqué dans une espèce de caban et une casquette de marin à la mords-moi-l’nœud cependant bleu marine lui barrant la face.

Péniblement mais sans grimace le vieux glisse de ses bâtons jusque dans son fauteuil tandis que le marin d’service au zoli faciès planqué par sa coiffe vient se planter à la droite du père — dis si raide garde à vous qu’on l’croirait pendu à un gibet invisible ! Sans broncher son excellence désormais très british le vieux sort un carré blanc à gros pois rouges de son gousset tweed et s’éponge délicatement les perles frontales résultant de son infirme condition de déplacement. Mieux qu’au ciné dis on s’trouve directement sur l’tournage : ’lywood et sa clique grandiose de studios savent pas c’qu’y z’ont paumé là ! La plus polarde des scènes dans l’plus authentique décor : Hammer Marlow et Ness se s’raient donné des rafales sur la grand rue pour poser leurs panards sur l’bureau du vieux et même rien qu’pour figurer dans c’t’action ! Quoique pas trop solide et bavouillant en raison de l’âge Johnny ’vec sa belle gueule en réserve ressemble à un d’ces mafieux molosses susceptibles d’faire réciter les Droits d’l’Homme à un muet ministre. Le vieux bah y trône en filou parrain racaille pseudo stylée gominant pas ses restes capillaires et parfait entre ses cannes patriarcales… quant à Fernande ben bien loin des gaufres dans son très moulant tailleur elle peut sans encombre prétendre au rôle de LA secrétaire : une once coquine une once dactylo surtout très pute… Tiens y’a même les stores clos mais comme personne clope on a pas droit aux stries lumino-brumeuses essentielles au genre… Ah vrai qu’on est bon public gobés par l’action on a absolument oublié c’qu’on fiche là rivés à not’ rigide tabouret : l’entretien d’embauche prend d’un coup l’chemin de l’interrogatoire série noire. Hum on est pas à la meilleure place dans ce cas mais l’intrigue se fait bigrement prenante et on veut pas en perdre miette…

Une fois épongé le vieux plisse ses valises genre perçant comme un r’nard et fait claquer le chic pommeau de sa canne droite sur le bureau. Fernande la potiche la délicieuse qu’on a égarée — très classiquement du reste — dans un brin d’ombre lève aussitôt ses formes les dandine dignement vers l’assise où on s’tient vissés et sort du champ. Nan on s’est pas gourés d’film et Fernande a pas reçu l’ordre de besogner l’détenu hé v’là qu’on démarrait tout en couleurs salivant sur la moindre cuisse une once secrétaire mais sûrement très pute ! Ben nan manifestement c’est pas l’script : Fernande elle bricole derrière. On entend quelques tintements métalliques l’écoulement d’un robinet puis elle revient divine bêcheuse la moue rouge de ses lèvres plus pimpante qu’un camion pompier et trotte clic clic vers le bureau où elle dépose deux timbales pleines en face du vieux et d’la belle gueule. C’te fois on est pas conviés. Le vieux se racle les entrailles prenant un air exagérément concentré et Fernande déguerpit vers son alcôve de potiche : dans l’ombre des mâles. Quand le silence retombe on a subitement vent de l’attention générale dont on est l’objet — pas pour rien qu’on nous r’file le siège du condamné tiens manquerait encore le bandeau dessus l’regard puis en avant l’travail lugubre ! pour l’tabac et les volontés ultimes t’iras revoir le règlement interne dans une aut’vie…

Sans prendre la peine des cannes consciencieusement affalé sur son trône de cuir le vieux descend cul sec sa timbale sans pour autant être imité par son caban d’compagnon sans visage puis sa barbe ruisselante s’anime rauque — Début d’séance Môssieur l’Rédacteur nous v’là en train ! D’abord apprenez vot’ chance : z’allez être au scoop cher Môssieur au parfum et dans les moindres détails… Il cause haut grave l’œil impassible fixé bien au-delà du fond d’la pièce auquel on tourne le dos et par où on a été introduits. Il s’exprime sans résonance avec souffle si bien que l’anis arrive bientôt chatouiller les naseaux démolissant et pour cause l’allure anglaise que l’orateur s’appliquait jusque là à faire rayonner.

… Sachez qu’il existe Môssieur le Rédacteur en ce bas monde quelques esprits pourvus d’la plus fine essence se tenant loin des arts comme de toute activité socialement respectable cependant capables de vous dire très artistiquement vos quat’ vérités… Fernande et moi-même vous avons sur le coup cerné : rares sont ceux qui traînent et bullent dans l’parc qui nous occupe avec tant d’importance et d’générosité affichées… Alors comme ça ’vouliez instruire la cloche et sa mère gaufres hein ? Puis aussi faire voir au tas d’croulants alentour l’obsolescence qu’y dégagent… la pollution qu’ces bougres génèrent et qui vient droit noircir les poumons des hautes sphères dont vous êtes ! Ah… le divin gosse que voilà la jeunesse charitable ! Ah… c’est qu’le convié est de choix on a songé avec Fernande à vous mater déambuler sur nos plates bandes… y tombe peu d’ rédacteurs dans l’coin ces temps-ci… puis attention ’vec une tête toute disposée à rendre service une tête qui filerait moitié d’son âme au pauvre ancêtre qu’a plus ses capacités et qui veut bien partager son savoir sur la Modernité l’Monde l’Existence et tralala… Héhé ça z’êtes pile un bon filon pour distraire nos vieux jours qu’on s’est dit avec Fernande ! Encore toutes nos grâces pour avoir reporté vos innombrables et essentiels rencards Môssieur le Rédacteur… ’voulez rédiger renseigner profond ? Ah z’allez pas être déçu !

Y cause vieillement con le faux british et en l’air bien en l’air qu’il embue grâce à son godet d’anisette torché d’un trait. Y cause tellement mécanique tellement monocorde qu’on est dès l’départ du discours retournés en enfance : et vive les bancs scolaires où il fait bon éviter d’entendre ! Tiens l’école… fameux barbu qui vient bercer là qui favorise la rêvasserie… Tout visés qu’on est par le propos savant ben on a laissé glisser le fil ésotérique de la chose dans un coin obscur d’la basse ô très basse oreille et qu’on s’est concentrés sur l’étude de Johnny belle casquette. Plutôt freluquette pour un loup d’mer la statue nommée belle gueule a pas tremblé pas sourcillé — d’ailleurs on distingue que dalle sous la visière : rien qu’une barre noire presqu’un trou jusqu’au menton qu’le gars a saillant comme une proue. Question potiche le Johnny rivalise avec Fernande : un vrai vase sans la flore décorative tiens du plâtre ! un sacré bon dieu de pilier en plâtre coulé puis séché là d’vant son verre — bras droit du vieux refusant d’honorer la soif proposée par un mignon brin d’femme ! Y s’attend sans doute que l’pastis en brave marseillais lui monte tout seul à la tête comme ça hop magie d’apesanteur épargnant l’effort d’une franche coudée ! Hé Johnny marbre qu’on s’met à penser cependant qu’le vieux s’adresse à l’assemblée fais gaffe de pas déglutir : ça pourrait t’amocher l’portrait t’arranger les rides et fini la belle gueule ! Mon gars c’est pas toi qu’iras user Fernande ’vec ta vitalité… là sans vice bon garçon ! touche pas l’alcool taquine pas la tabatière et laisse la belle partie du beau sexe aux copains… tsss meuh nan on t’en veut pas tiens si tu t’tiens à carreau on posera requête au Vatican : Sainte Belle Gueule le pieux… hé ça peut rudement l’faire… sait on jamais une bulle lâchée par erreur et hop emballé te v’là canonisé !

Bref l’épilogue du vieux permet sans conteste de s’en payer une bonne tranche sur le compte de c’lui qu’avait annoncé Fernande avec sa voix chaude et ses meilleurs attributs. Et on s’trouve si gamins à vanner secrètement c’te bonne pioche de Johnny qu’on passe comme jadis aux pupitres écoliers loin mais très loin de la question du jour. Le vieux a du percevoir l’étourderie car le v’là qui manque de rompre l’une de ses cannes contre la table ce qui soit dit en passant n’arrache pas le moindre sursaut au marin beau gosse auquel on s’en prenait. Instinctivement sincères on pouffe songeant en délire aux heures de colle dont on va écoper pour pas avoir reçu la leçon. Mais retrouvant d’un coup la face du vieux bonhomme tweed et sévèrement cravaté ben on r’vient sitôt dans la place raide en position du gars jugé ou en passe d’être passé par les armes pour avoir contribué à tous les maux du monde…

Dans un éclair introspectif à peine a-t-on le temps de constater que les cieux de not’ conscience sont pas si limpides qu’ils avaient semblé que c’est davantage le brouillard brumeux et la bruine que la voûte estivale et constellée ! En vrai on s’trouve pas terribles dans une situation des plus délicates et on sait pas même à qui on a affaire… Le constat sonne gravement le glas d’la santé d’not’crâne et on fait mine de prêter attention au vieux lequel nous lâche pas des prunelles.



*



Suit une brève parenthèse silencieuse dont même les copines mouches sont respectueuses. Tout qui s’déroule sans lenteur d’une façon si claire qu’un sentiment absurde semble flotter dans la pièce : FATALITAS ! — de quoi ricaner ferme mais cinq minutes six si on est exceptionnellement en forme psychiquement parlant. Les guiboles affolantes de Fernande vont viennent parfaitement ciselées dans l’nylon et ses cuisses dévoilées tour à tour par sa jupe courtement taillée saluent chaque fois que l’annonceuse pose-toi-là rapporte sa potion au vieux. On patauge en grasse choucroute ça ouaip : la cloche passée vieil orateur mondainement porté sur la boisson la gaufre fondue bombe sacrée pute docile et l’autre pylône calé là en provenance probable d’un banc du parc… Ah on est bien ! A choisir mais c’est trop tard ben on aurait suivi l’apothicaire familial dans ses fantaisies douteuses : vitamines B1 B6 B12 repos conséquent dans la maison qu’y faut puis thérapie groupée où partager ses déboires dans la longue et excessivement sèche traversée du désert éthylique… Vouai ! un peu tard…

Complètement à l’ouest on mate Fernande refoulant par brouettes les assauts ignobles de la lubricité émanant de ses rondeurs rendues moites par le service. S’agit d’prendre calme avant que papa-les-cannes n’extériorise son penchant pour la jalousie après ses qualités d’orateur ! Sentant la sagesse réinvestir doucement les lieux on s’dit de même qu’y vaut mieux pas réclamer à boire et attendre éventuellement qu’le vieux daigne accorder réconfort au mauvais élève…

Visiblement repus d’anisette grand-père achève de siffler le godet de Johnny belle gueule ses phares n’ayant tout au long de l’éclusage pas dévié d’leur cible : Môssieur l’Rédacteur. C’est donc matés par le vieux qu’on mate Fernande qui pour compliquer l’affaire triangulo-affective papillonne auprès du marin statuaire. Cling : le vieux fait tinter sa timbale avec son ongle tapote ou plutôt palpe les arrières courbes et pleins de Fernande du bout chanceux d’une canne et l’obéissante potiche vient illico s’poster sur la gauche de son maître. Symétrie plâtreuse et verticale de l’intendance… y’a plus qu’à espérer un lever d’couleurs… manque juste le clairon !



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Petit roman moderne fortement ouvragé racontant le difficile et quelque peu inextricable cheminement d’un jeune homme qui aspire à devenir Rédacteur, quelque part derrière un beau et honnête bureau. Le style est énergique, argotique, recherché ; les phrases, de taille variable mais pauvres en virgules, tendues comme des ressorts. Drôle, difficile, flamboyant, sans pareil.

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