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Martine à la pharmacie

Dennis Jeffrey

octobre 1996

Nous surveillons Martine depuis sa naissance. Elle s’est créée à notre ressemblance sur nos écrans. Exultante Martine. Pour nous, elle n’a pas de secret.

Martine hennit comme un cheval. Lorsqu’elle se caresse le dos avec son plumeau, sa peau déborde de sueur chaude. Elle tombe de ses vêtements et enfourche le bras du sofa. Ses muqueuses se contractent sur le tissu synthétique. Elle voit son image dans le téléviseur. Programme enregistré un samedi soir. Elle se souvient qu’elle regardait la caméra en s’imaginant nue chevauchant le sofa. Face à face télescopique. Elle se désire dans l’écran. Cherche à se prendre. Se penche pour s’embrasser. Elle se voit piaffer. Elle aimerait que ses lèvres viennent la chercher, l’avale goulûment. Elle ne se possède plus.

A la radio, une femme quelconque présente un détergent. Une Toyota traverse New-York en trombe. Air Canada décolle et elle jouit.

Les feuilles se tordent dans le grand peuplier centenaire : signe intangible d’une soirée fraîche. Il y aura orage. Martine sort. Fait semblant de trottiner jusqu’à la pharmacie. Son parapluie chavire. Elle se mord la lèvre de la mâchoire et le bout des doigts. Une lumière incandescente l’éblouit. Elle fonce au fond de la pharmacie, vers la salle de toilette. Referme la porte. Dirige l’air chaud de l’essuie-mains sur ses cheveux. Elle s’est accroupi, le dos arqué. Elle ouvre le robinet, se frotte les mains sous l’eau chaude et se dessine des sillons dans les cheveux avec ses doigts crispés.

Quand une femme entre, elle ne se retourne pas. Elle lui colle les fesses sur le sexe et la regarde en se creusant les yeux. Ses cils se ferment et s’ouvrent comme la bouche d’un poisson qui mâche l’eau en faisant des bulles. L’autre se crispe, lui serre la taille d’une main et lui fourre le genou entre les deux jambes. Martine respire si fort, elle bave au-dessus du lavabo. Elle fait couler l’eau froide, s’humecte le visage. L’eau froide sur la sueur tiédit son visage. Elle se relève, se dégage et disparaît.

Elle cherche des Q-tips de bois mais ne trouve que ceux fabriqués en plastique. Sa chatte Chichou préfère le bois sur son sexe, le plastique pour les oreilles.

Exaspérée, elle s’élance vers l’extérieur. Un gros monsieur la harcèle d’un sourire poisseux. Elle baisse les yeux, se referme les sourcils, voit un petit chat gris qu’elle ramasse et pose sur son épaule.

Le propriétaire du chat, le gros monsieur, suit Martine sans rien dire. Il ne fait aucun doute que Martine ne se sent pas poursuivie.

Nous n’aimons pas ce gros monsieur.

Martine hennit comme un cheval. Nous voyons dans sa démarche une femme vénérienne et fébrile. Elle porte ses yeux détachés. Elle scintille aussi naturellement qu’un arbre de Noël.

Le gros monsieur défonce la porte. Il crie comme un gros monsieur qui défonce une porte pour récupérer son chat. Martine commence à peler la fourrure grise du chat. Elle utilise une seringue pour lui injecter une overdose d’adrénaline. Coupe la calotte crânienne. Déguste la cervelle avec une petite cuillère. Chichou embrasse le chat gris puis lui lèche les yeux et termine la cervelle.

Martine est trop honnête pour remettre les restes du chat au gros monsieur. Elle le découpe en petit morceaux et en fait une purée à l’aide de son Moulinex.

Le gros monsieur défonce la porte, se dégonfle et urine vers l’intérieur. Son horoscope ne lui a pas prédit la mort, il ne mourra pas aujourd’hui, c’est trop embarrassant.

En revenant de la messe, elle porte alors sa veste à crin et ses bottes western qui résonnent sur les dalles de marbre de l’allée centrale de l’église. Ce qui fait hurler le curé car il n’aime pas cette femme. Elle galope jusque chez elle, s’enferme dans la chambre de bain et vomit l’hostie à genoux devant le bol de toilette. Il ne fait aucun doute que c’est là un signe de sa pureté. Elle ne peut digérer ce qui est mort.

Nous savons d’ailleurs qu’elle est végétarienne.

Le soir elle fait voler des cerfs-volant fluos au-dessus de la place Ville-Marie à Montréal. Quelquefois elle remplace les cerfs-volant par des avions miniatures qui font énormément de bruit.

Martine n’aime pas les profondeurs. Nous avons examiné son absence de pudeur et nous croyons qu’il s’agit d’un langage ou d’un code qui renvoie aux lèvres de sa mère. Chez elle, tout est érotique. Nous l’avons observée et elle nous a compris.

Nous la suivons depuis qu’elle est née, c’est pourquoi, pour nous, elle n’a pas de secret.

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