Littérature     Essais 

Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

Présentation    Textes    Livres    Presse    Archives    Proposer    Contact

Fil littérature : 

Fil littérature (RSS 2)

Le ciel au ventre

Jonathan Persitz

mai 1999

…je pense à l’entendement des miens renié en boule sur le bas-côté vois la foule
en nage en pièces en pleurs en miettes en enfer de flammes fières la brûlure
me perd en même temps qu’elle me lave
me ruine, me plaque au sol face à terre et soudain
prends l’amer à la bouche et nourris là ce corps
l’être perd son cœur comme sa vue, il s’inonde et se nie
là de crème anti-rides et cachets anti-stress et l’immonde
l’infamie se profile et s’affiche un peu plus ferme encore
je me couche et m’étire, me tends de toutes mes forces
à en appeler la mort à en rire d’hystérie je m’extrais de l’écorce
et de toutes mes forces et de l’être engendré là de toutes mes forces
à me nourrir de crampes me décrocher de tout je glisse tempes au supplice
et d’un amas de pourriture déposée sous mon ombre affalée je m’octroie
quelques jets de folie pure névrose nettoyée de tout sens comme le râle entre en moi
sens le râle est en moi comme l’éclat m’insupporte sens là regarde et sens
comme je me brise en deux trois quatre mille morceaux de
merde regarde un peu ce qui arrive oh mon Dieu mais regarde
rien ne bouge non jamais et nulle part rien ne touche quoi que ce soit…



…rien ne frotte rien ne crisse rien ne casse ou ne brûle rien ne plie rien ne prête
à voir ou à sentir de ce moi émietté repérer quelque chose qui ne soit pas
décentré désormais décharné débraillé déjà soûls les courants désœuvrés
je t’en prie moi qui ne pensais jamais prier, jamais rien ni personne
là je prie et ton cœur et ton âme et ton corps et ton phare et ton antre
je t’en prie ne cède plus face aux tiens, parle aux nuits de ténèbres
parle aux nuits de feuilles mortes, parle aux nuits
parle aux nuits, prends les fruits de novembre et l’averse
est si tendre, prends l’amour et ses cendres…



…la chair s’ouvre très cher s’ouvre d’un regard bien placé dit-on
les yeux ne deviennent beaux qu’une fois parés de larmes ah bon
j’ignore où tu me mènes à cette allure là comme j’ai froid les pas
sont annulés lèvres crevasses les doigts glacés la chair
ne sait pas ce qu’elle vaut, la chair rêve d’être un voile, elle sent
que le corps dans l’âme est un tueur, ne se tient sage
que par la contrainte et la peur, la chair ne sait pas ce qu’elle veut
s’enflamme d’un rien si tout corps se sait destructeur dans l’âme en furie
il se contient il sent le froid le vent l’ondée le feu le soleil et la vie
il sent trop et bien trop profondément que c’est toujours pareil
sous la lumière du sauveur le tocard, oh malheur, oh tant pis…



…hier encore pourtant doute à double blindage paré de mille appréhensions
mais là ce soir à mon âge à cette heure je crois tout corps capable de mille échos
juxtaposés sur l’eau je crois là dur comme fer en ces puits de plaisirs pris à chaud
hier encore répugnante confusion de sueurs de salives et de sang oui mais ce soir
nous laverons tous ces corps de toute blessure potentielle et par la morsure je t’assure
que je crois à cette heure à mon âge en tout corps qui déraille se décentre
pour se fondre à la chute à l’envol au tremplin pour l’amour de l’effroi le frisson
qui soulève et le cœur et la vie prend de force et le ciel et ses pluies
se projette et s’élève pour briser les tableaux les gravures et plus loin
d’une dernière pulsation là se hisse par delà les replis les recoins vois le lys…



…je l’ai ce quart de siècle et je sens là déjà sur ma nuque le souffle endolori
de souvenirs merveilleux d’une enfance révolue je sens là sur ma nuque et
le souffle et l’appel de morceaux égarés mais si lourds de puissance
et se replie le fauve ici il n’y a plus d’eau et la gorge là s’assèche et sous l’œil
du faisceau rien ne filtre tout est pris dans les chocs et de force s’il vous plait
comme il faut par surprise se fissure ou se brise peu importe la prise
qui vous mettra k.o. le ciel d’ailleurs s’en fout comme il a déjà vu
ces tableaux entendu ces musiques ressassé mille échos les écorchures se valent
et s’avalent les minutes puis les heures les années les épluchures ne sont rien
là juste un aperçu de portes entrebaîllées les sangsues démasquées…



…j’étais las et vaincu quand Elle est descendue de nulle part dans un souffle
pour me dire Comme vous me faites sourire comme je ne m’ennuie pas
de vous voir en vitrine comme vous me croyez « Il » comme vous m’apparaissez fragile
comme je vous aime futile et j’ai pleuré comme Elle plantait profond sa langue
dans ma nuit ma détresse comme je la ressentais de chair et de salive la déesse
sur moi la meurtrière posée, prête, la missive, comme j’ai cru là mourir
la flamme plantée si ferme et si profondément, si loin sous l’épiderme…



…un instant j’ai bien cru percevoir là le chant de chaleurs oubliées j’ai un temps
essuyé oh mon Dieu les vapeurs de mille cœurs pétrifiés j’ai bien cru là crever
de ne jamais rien saisir de ne jamais rien bâtir sinon moult parodies de supplices
à garder dans le fond de ma gorge, j’ai bien cru un instant me répandre oh bonheur
loin de cette conscience loin de cette machine à vomir son enveloppe j’ai bien cru
le naïf, me dissoudre dans le chant de chaleurs oubliées j’ai un temps éprouvé
oh bon sang la puissance de la foudre la beauté de l’oubli le néant…



…et le soleil revient, ses cohortes de lumières comme il est fort et fier
comme il se sait vital revient montrer sa gueule encore et il déballe
en tout lieu c’est son heure expose là sous son sein le venin ses rayons
et nos mains sur nos fronts font pitié sont grotesques émaciées le dessein
l’effusion est gratuite pour tout le monde point de voile point de fuite
un point mort point de chute l’affliction reconstruite et celui qui réfute
se verra démasqué comme tout corps inondé priera quelques saints certifiés
joindra les mains prêt à jurer qu’on l’accuse, un seul homme qu’on va lui
faire payer chaque faux pas chaque fausse note et le ciel la méduse se sera décroché
pour qu’il se taise enfin qu’il se brise en son sein le martyr avéré…



…j’aimerais tellement tomber le masque localiser la plaie fuir la bourrasque
j’aimerais tellement me voir en cette seconde à jamais sauvé perdu là gémir
peu importe qui veille à l’autre extrémité de la laisse pourvu qu’un drame
qu’un déchirement fasse rompre les rouages d’une logique assassine il ne reste
sous ces cieux plus grand-chose de valable tout cri alors sera louable que se termine
l’illusion d’un écho salvateur d’un chant fruit de chaleur comme je m’épuise
en litres de larmes, de sueur à rêver de conneries pour échapper au tri oh
mais la sainte machine à classifier dragon grossier aux traits tirés crache un feu
venin de souffrance pour des corps associés pour des âmes lubrifiées condensées
prêtes à céder se fracasser contre des murs entachés par ces mains pétrifiées
qui furent celles d’enfants vifs oh mon Dieu celles d’enfants plein d’espoir
comme c’est vain douloureux comme c’est resplendissant d’horreur comme je
voudrais trouver la force de me détruire en ce lieu qui jamais ne m’abrite
comme je voudrais en cet instant périr comme un con en finir oh comme je
voudrais ressentir puis ne plus jamais rien sentir et surtout pas le poids
de ces yeux sans regards le contact de ces mains ces poignards apprécier
le silence mais le vrai pas ces pauses ces truquages qui s’effritent tôt ou tard
le silence comme demeure le silence en amont le silence et ses pleurs…



…et je sais qu’une fois de plus je me noie, que de tout temps la proie
se veut chasseur en chair et le silence est leurre alors je ravale efface tout
et je ressors ici la tête oh peut être un peu plus fissuré que la veille mais rejoins là
le groupe n’a jamais remarqué mon absence, n’a jamais remarqué
celle des autres et je me gave en règle d’images grotesques mais nourrissantes
pour me tenir, mater et ce corps et ce ventre tout remettre à son poste
à sa place pour ne rien déranger et ne rien faire tomber et ne rien bouleverser
continuer comme hier et demain comme il faut, ajusté…



…comme je ne peux fermer l’œil je me redresse une fois encore froissé
jure murmure d’éreintement contre le sommeil comme je ne peux dormir
alors je pense à Elle et la douleur s’installe comme je ne peux fermer l’œil
accomplir quoi que ce soit d’utile ou durable ou futile périssable
comme je ne peux fermer l’œil je me redresse encore une fois brisé
jure murmure d’essoufflement comme je ne peux dormir alors je pense à Elle
je pense à Elle et lentement, presque délicatement, je me noie…



…et sa voix comme la foudre vient s’abattre et je sens se dissoudre
la conscience Vois je te comprends comme je t’aime ici te soignerai, là ferai de ta crainte
l’insouciance, changerai tes doutes en convictions, irai là puiser sous la croûte
et l’absence les fondations de ta souffrance pour en faire jaillir la puissance
vois la vie est en moi vois la flamme est en moi vois mon antre est en bas
là descends va plus profondément prends l’amer et le lait de ma terre prends
le sein sens la chair mon amour soudoyé vois la vie est en moi la lumière
dans mes bras le bonheur est en moi la douleur ai la foi viens descends
te laver prends l’amer et le lait sens la chair prends le sein viens me boire
et demain de mon corps jaillira ta colère de ce lieu ton repère de mes yeux
ton venin et demain de tes mains la fureur maîtrisée fruit du feu libéré vois
la vie est en moi comme la peur est en toi sens le chant est en moi…

Imprimer ce texte

PDF à imprimer

 

© Hache et les auteurs sauf mention contraire - Flux RSS : Littérature | Essais
Paysage 214 : Haute-Savoie (2007).