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Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

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Fauv

Antoine Brea

mai 2001

3

1Fauve… hmmm… je sais pas trop… C’est vrai que y a kèkchose de vaguement animal, de terrestre, mais j’dirais plutôt qu’elle a une odeur boisée, presque sucrée avec un arrière-goût de mandarine… 2On glose tranquillement sur la saveur et les fragrances de la zion qui croustille entre les doigts, de cette petite skunk Chateau-Bondy 93 ; on compare avec un vieil Afghan noir de basse extraction, riche de parfums et d’arômes âcres, épais, vastes. 3Demain je passe la leçon d’agrégation et je dois me détendre.

2L’Anglais est un des meilleurs dealers de weed de la porte d’Ivry. 2Un détaillant des plus recherchés ; chez lui, que du beau monde, on rentre en baskets mais pas sans liquide et la maison qui a désormais pignon sur rue n’accorde que de rares délais de paiement. 3Né à Argenteuil d’une mère concierge et d’un père à la situation carcérale indécise, l’Anglais en a soupé des braquages d’autoradios sans façade ; fini les ententes mesquines naguère conclues avec des fourgues à la petite semaine qui rapportent pas bézef si ce n’est la nuit aux frais de la princesse à se faire amollir le poil sur un radiateur dans une des suites palatines du commissariat central. 4Aujourd’hui les stupéfiants c’est l’avenir et l’Anglais a décidé d’élargir ses horizons, de faire cavalier seul, d’adopter des méthodes modernes, high-tech, envisageant une croissance rapide de sa petite entreprise en tirant profit d’un esprit d’initiative aiguisé, d’une connaissance instinctive de la mécanique du secteur tertiaire et d’une fiscalité qui ne le concerne que très très partiellement. 5Investissement et marketing de pointe sont les deux mamelles qui doivent nourrir sa réussite pour le mener rapidement à la transcendance de sa condition, à la vente en gros et pourquoi pas, avec l’aide de Dieu, un beau jour à l’import-export. 6Pour l’heure, l’Anglais finit de s’installer cité Puccini dans une des tours longilignes du 13e, son intérieur est plutôt chaleureux, il agrafe quelques affiches de films de kung-fu sur les lézardes murales d’un deux-pièces éreinté par les douze précédents locataires coréens et des numéros aux pages collées de Nunchaku Magazine sont à disposition de la clientèle sur une table en carton. 7Il est entendu que l’Anglais a soif de reconnaissance, d’économie de marché, d’honorabilité et qu’il fait son travail consciencieusement, regrettant simplement que leur part ne soit pas donnée aux Lévites dans le pays, si ce n’est certaines villes nouvelles pour y demeurer, avec les banlieues pour leurs bestiaux et autres biens qu’ils possèdent. 8Quoiqu’il en soit, l’Anglais reste un adepte des filtres marocains et ne saurait faire oublier sa gueule couturée, ses mauvaises manières, sa langue épaisse et sa dégaine — un crâne tondu maintenu à distance respectable de deux pieds nus dans des claquettes par un bas de survêt blanc et un torse engoncé sous un peignoir en soie à motifs dragon. 8Il s’agit de rester prudent avec l’Anglais qui a la mauvaise habitude de cogner sans frapper, il peut être utile de bien mesurer chacun de ses gestes, d’être attentif ; c’est une précision qui mérite d’être relevée.

3On n’est guère trop nombreux ce soir : il y a Cécile, Jim, l’Anglais et bien sûr moi-même. 2N’ai jamais bien compris pourquoi on appelait l’Anglais l’Anglais et pas le Portugais, le Bengali ou le Samoan, qualificatifs qui siéraient à peu près tout autant à sa physionomie improbable. 3L’Anglais est un distributeur extrêmement compétent. 4Pas trop cher, généralement que du bon matos et toujours un petit cadeau pour fidéliser un cheptel d’herbivores placides et déjà psychiquement maniables. 5Il convient enfin de signaler que, pour des raisons que j’ignore, l’Anglais nourrit une tendresse particulière à mon égard. 6Sans doute une telle bienveillance procède-t-elle de ce qu’il tient pour acquis que nous partageons une réelle communauté de visées, savoir partir de rien pour arriver à pas grand-chose mais à tout le moins échapper aux cages d’escaliers magnétiques qui sentent l’urine venu le samedi soir et se payer un aller-simple en vol régulier vers le caviar iranien, les mocassins bicolores Fratelli Rossetti et les filles gratuites ou presque, légères, pleines de santé, soigneusement abreuvées d’intarissables margaritas-light et détenues dans des bars à la mode par des eunuques babyloniens, aux yeux sauriens, en bombers. 7On peut donc imaginer que c’est en vertu d’une connivence de bon aloi que je me vois assez fréquemment habillé des aimables sobriquets de « vieille fiotte », « ravioli », « macaroni » et autres composés alimentaires à base de blé dur, ce qui d’après l’Anglais se veut une marque d’amitié sincère et appuyée dans le milieu et non un jugement péremptoire sur ma masculinité ou mes origines presqu’africaines. 8Je ne dis trop rien parce que je ne voudrais pas le froisser. 9De manière générale je garde toujours une certaine retenue avec l’Anglais. 10Cet éclat singulier dans le regard… 11Pour l’instant je n’ai jamais eu à me plaindre de ce qu’on m’ait tiré dessus au 6.35, mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ?

4Régulièrement je ramène un bouquin à l’Anglais quand je viens. 2Il m’en sait gré. 3Je lui prête et il me rend celui que j’ai apporté la fois d’avant. 4Le dernier lui a pas trop plu semble-t-il (le Journal d’un vieux dégueulasse ; Charles Bukowski) : « tu t’fous d’ma gueule des torchons comme ça j’ten écris à la pelle moi des histoires de clodos qui s’torpillent la gueule en baisant des putes la viande saoule ah bah elle est belle la littérature tiens… » 5C’est regrettable ; je lui promets pour la prochaine fois une tragédie d’Euripide. 6« Euripide… C’est grec ça non ?… Si c’est pour me ramener des bouquins d’pédales c’est pas la peine j’te préviens !… Tu m’en veux pas Jim mais moi les mecs qui s’la foutent dans l’cul ça m’fait dégobiller… » 7Je décide de ne pas insister tandis que l’Anglais poursuit sa dissertation de littérature comparée. 8À vrai dire, je le reconnais, j’estime pouvoir me passer de l’approche laxative de la littérature d’un mec qui ne lit que quand il défèque. 9Jim, le mec auquel l’Anglais présentait ses regrets il y a un instant rapport à ses propos sur les fiottes, en est une justement. 10Il est assis à ma droite et, quoiqu’il ait la délicatesse d’éviter toute pantomime ou plaisanterie sur le foutre en vogue dans le milieu gay, je le sens un peu fébrile lorsqu’il m’adresse la parole. 11Du coup je préfère discuter avec Cécile, prof d’économie entre deux âges encore bien roulée et laissant apparaître une culotte relative sous une jupe quantique. 12Elle est également là ce soir pour acheter son ordinaire, mais aussi à mon avis en quête d’atmosphères vivifiantes sur ses vieux jours et ne présentant cependant pas trop de danger quant à l’éventualité d’un viol collectif. 13Et de fait, l’ambiance est plutôt détendue et la weed combustible facilite la conversation qui emprunte des traverses inexpliquées quoique reposantes. 14Je raconte à Cécile mon récent déménagement, la galère pour louer une camionnette pas trop chère, la difficulté pour trouver des cartons et des copains en mesure de les porter une fois remplis. 15« M’en parle pas avec Patrice mon mari on a été obligés de se servir de ses gros cartons vides de couches pour incontinence du troisième âge c’était élégant j’te dis pas ! » 16Des couches troisième âge… 17Ben merde que j’me dis elle est mariée avec une vieillerie ou quoi… 18Hum hum… ah oui d’accord je vois, je fais, effectivement ça doit pas être très cool. 19Et y a longtemps qu’il a ce genre de… de p’tits soucis ? 20Personne ne moufte et le malaise est sensible. 21L’Anglais s’esclaffe. 22Cécile me dévisage interdite : « ah non mais attends mon mari il en met pas c’est juste qu’il en a à sa disposition parce qu’il est gériatre… tu savais pas ? »

5Commence à se faire tard et je décide de rentrer. 2Jim sort en même temps et on prend le métro dans la même direction. 3« C’était sympa cette petite soirée… J’voulais passer au Scorpion ce soir mais j’crois que j’vais plutôt rentrer me poser peinard à la maison… Ça t’dirait que j’te paye un trait avant d’aller s’coucher ? On habite pas très loin… » 4Je me tâte un moment : hmmm un « trait » ?… 5J’ai jamais pris de cocaïne avant et puis je l’vois v’nir avec ses yeux de Gomorrhéen et son poignet mol. 6En même temps on peut pas dire tant qu’on a pas essayé. 7C’est Perrine qui va pas être contente si elle l’apprend… bah ok j’accepte.

6Jim me fait faire le tour du propriétaire. 2Chez Jim c’est beau sans être ostentatoire, c’est grand, d’une propreté impeccable et à l’évidence Jim est un homme de goût ; James Bond en veste en velours un brin dégingandé qui lèverait plutôt Q que Miss Moneypenny et n’a vraisemblablement pas toujours dû avoir à trimer pour subvenir à ses envies parce que c’est pas avec un salaire de barman qu’on peut se payer une tôle pareille. 3On savoure un verre de vodka au sirop de caramel et putain j’ai jamais bu un truc aussi bon tandis que Jim me montre sa collection de tableaux figuratifs et abstraits qu’ont bien la classe, certains le représentant d’ailleurs lui-même, bustes ou portraits : « Ah ça c’est du temps où mes maris étaient riches ou bien artistes ! » feint-il de se lamenter l’œil rieur et avançant la mâchoire au rythme de la version techno d’une chanson israélienne vainqueur de l’Eurovision 1979. 4Jim est délicieux. 5Jim est drôle. 6Jim est homosexuel mais surtout Jim a de la cocaïne ; on passe dans sa chambre à coucher.

7Jamais vu de chambre aussi spacieuse à part peut-être la mienne mais qui n’est pas exactement comparable, celle-ci servant par ailleurs et par commodité de salon-salle de bains-cuisine-bureau-jardin d’hiver, les lieux d’aisance communs aux différents locataires étant quant à eux astucieusement situés sur le palier deux étages plus bas afin de prévenir tout désagrément lié aux difficultés d’aération. 2J’hésite un instant à lui demander combien de pipes coûte le mètre carré dans le coin, mais je me ravise parce que je ne tiens pas à insulter Jim pour le moment. 3Une sorte de boudoir est aménagée au fond de la pièce, composé d’une table basse, d’une causeuse et de deux fauteuils 1920 au cuir éculé, confortable. 4C’est là que l’on s’installe lorsque Jim me prie de me mettre à l’aise. 5D’une grande boîte marquetée, il extrait un sachet. 6Un joint fume déjà dans le cendrier que j’attire vers moi en chantonnant. 7Je tire une latte et finis d’un trait ma vodka pendant que Jim fait ses préparatifs. 8Je caresse la boîte en silence. 9« C’est joli n’est-ce pas on me l’a ramené de Cuba. » 10Ouais c’est sympa Jim.

8Deux longues lignes farineuses sont disposées sur le verre de la table et Jim me tend un fin tube d’or en vantant les qualités de cette colombienne vierge de toute souillure exogène. 2Je suis un peu réticent. 3« C’est un dépucelage c’est ça ?… Tu n’as pas à te sentir obligé tu sais c’est normal d’avoir peur roule-toi plutôt un autre joint si tu préfères… » 4Je retire le tube des doigts de Jim, son Walter PPK à canon scié, l’enfonce loin sous les ailes de mon nez, me ramasse sur moi-même au-dessus de la table et m’enfile les deux lignes à la suite… 5Corps projeté arrière tube tombe sous roule moquette douleur foudroie fosses mes nasales rapidement cerveau insupportable avis pisse sang narines Jim rigole pas au loin t’es malade ça d’un coup tout pas l’habitude pourrait t’tuer préviens si malade tu fous dehors moi… 6M’ennuie lui 007 permis de tuer en faux-cils pas l’moment tomber préfèrerais pommes sinus dévastés m’en vais loin décorporé déjà parallèle univers pure énergie sens extraordinairement éveil langue touche entendent yeux tympans goûtent observent les doigts mélanges les drogues coalescences s’organisent dynamique alcaloïdes soudaine équilibre assis en suspens entre espace et le temps comme une mouche iridescentes élytres à facettes oculaires les murs englués aux pattes.

9Sonne un téléphone. 2Longtemps. 3Brouillard. 4Se dissipe mollement. 5Ouvre les yeux et identifie les moulures d’un plafond blanc, les souillures d’un bas-fond plan, les bouillures d’un pas bon flan 6Sous mes doigts du satin buddleia. 7Je sors du lit en caleçon — un genre de nappe bizarrement accrochée autour du cou —, et décroche le combiné. 8Une bouffée d’angoisse m’avale quand je comprends où je suis et ce qui a bien pu à mon corps défendant se passer. 9Allô.

11Ouais c’est Jim ça va tu viens de t’lever mon lapin ?

12Ça va… heu… ouais.

13J’suis au boulot là, j’ai pas voulu te réveiller tout à l’heure…

14Quelle heure il est ?

15Kèkchose comme 11 heures…

16… Merde Jim putain il s’est passé quoi hier soir ?

17Quoi tu t’en souviens pas ? demande un Jim au rire cauteleux. Eh ben rien de bien grave. C’était plutôt distrayant : t’as descendu ma vodka et ma drepou et t’as passé la soirée à cavaler partout avec une nappe accrochée en cape autour du cou tu disais qu’t’étais Superman.

18Voix blanche puis passant par diverses couleurs :

19Jim… je veux savoir ce qui s’est passé… entre nous.

20Jim ricane ; il avait bien compris ce que je voulais dire.

21Jim putain est-ce qu’on a… couché ensemble ?

22… C’est si important ?

23Bordel oui c’est important !

24T’inquiète pas va, j’t’ai pas ramené pour ça. Et puis si j’avais malmené ton p’tit trou d’balle j’peux t’garantir que tu t’en rappellerais… Ça va t’es tranquillisé mon lapin ?

10Un peu qu’il est tranquillisé le lapin… 2Je traîne lentement mes pieds froids sur les lames du parquet en chêne clair, le fond de l’œil qui sent le poisson, fais bien attention comme si j’avais peur de perdre un segment lépreux. 3Je marche plutôt droit c’est bon signe.

11Pôv con. 2Pauvre con je me dis, tout cela est stupide. 3D’abord peut-être que Jim ment, quelles garanties puis-je avoir que cette connasse bourrée de cocaïne ne ment pas comme un député-maire en campagne ? 4Qu’est-ce que tu veux faire confiance à un camé… 5Et puis surtout le problème n’est pas là. 6Il y a plus. 7La vérité éclate devant mes yeux en lettres de feu sur un suaire de Turin ; en vérité en vérité je vous le dis je viens tout simplement de découvrir comme un doute comme un vague soupçon que peut-être bon c’est pas sûr et pis y a pas d’quoi fouetter une veuve mais peut-être je serais heum heum disons enfin un peu… homo quoi.

12Mais c’est pas possible… 2Ben si pourtant. 3Je sais bien que ça paraîtra idiot comme ça un peu abscons et tombé pareillement qu’un cheveu sur le minestrone mais y a rien à faire : l’idée s’impose d’elle-même. 4Quelque chose tarabuste pourtant, sans doute les dernières résistances plaidoiriques de ma conscience à l’agonie : j’ai beau essayer, me rappelle pas avoir passé de vacances adolescentes dans les îles grecques et je n’ai absolument aucune attirance pour Jim par exemple, ce qui est un argument de poids étant entendu que c’est à peu près le seul homosexuel que je connais, n’était l’étrange fils Gustavo de ma gardienne qui l’est devenu sous la menace en prison, incarcéré pour s’être livré à de drôles de commerces avec les animaux domestiques du voisinage. 5Soit, mais quelle défense est-ce là ? 6N’est-il pas bien plutôt envisageable qu’on n’ait tout simplement guère encore trouvé l’homme de sa vie, qu’on se soit jusqu’à présent refusé à l’évidence par excès de sentimentalisme ? 7D’ailleurs c’est vrai quoi : est-ce que parce qu’on est homosexuel on doit sans faute s’enculer sauvagement avec le premier venu ? 8Non vraiment et puis ça expliquerait trop de choses…

13Délibérations mais pas de sursis à statuer et le verdict est sans appel. 2Bon ça va je le prends plutôt bien maintenant m’enfin ça fait tout de même quelque chose on peut pas dire. 3Question d’habitude certainement. 4Sur la table basse, les reliefs de la cocaïne prisée hier brillent d’un éclat terne. 5Je les réunis à l’aide du tranchant d’un paquet de feuilles à rouler. 6C’est pas Byzance mais je réussis à rassembler une fine ligne brisée d’une taille à peu près correcte. 7J’extrais la paille de métal doré de la boîte cubaine de Jim certainement fabriquée en Chine par des prisonniers politiques, j’hésite un moment parce que mon nez est encore bien rouge et irrité d’hier. 8Je respire.

14Une vague ondulatoire de bien-être à basse fréquence inonde Kundalini ; j’ai le Brahmâ et le Raja en moi. 2Saute le portillon et arpente les quais du métro sous une voûte de faïence livide. 3Le train s’arrête dans un hurlement strident, déverse son flot de passagers moribonds présentant une étonnante homochromie avec le revêtement au sol tandis que je suis d’une humeur éblouissante ; Freud ne s’était pas trompé qui avec Konigstein révélait les propriétés énergétiques et antidépressives de la cocaïne. 4Station Saint-Paul. 5Je me promène dans le quartier du Marais ; lacis de ruelles pavées de pétales de fleurs. 6Je suis pédé. 7La vie est belle et le soleil brille deux fois plus depuis que je suis pédé. 8Ne pas se prendre au sérieux. 9Déserter l’espèce humaine, une race aux idées fausses constituée d’animaux à chapeau mou dont l’éphémère et insignifiante existence revêt tant d’importance. 10Tout est tellement simple, si naturel en fait. 11Les hommes me regardent, leurs yeux étincellent de désir et je les dévisage à mon tour les pupilles dilatées. 12Je suis heureux et rit tendrement de moi-même qui n’ai pas encore bien l’habitude. 13Je m’entraîne. 14J’attends avec une hâte contenue, mêlée d’une certaine anxiété, le moment où l’on se proposera de m’entredévorer, celui où je brûlerai mes dernières cartouches sans me soucier d’aucun statut sérologique, où l’on m’apprendra à aimer sans preuves, sans police d’assurances. 15Mon cerveau fonctionne, mes idées coulent comme des lignes de sable coloré programmées en nombres complexes sur un mandala. 16Je suis Helmut Berger, je suis le crépuscule des dieux, je suis gracieux et allemand. 17Je suis d’une intelligence vive, fractale, j’effectue mon kavaliertour, je suis baroque, désirable. 18Je suis le David de Michel-Ange, je suis Socrate en proie à des passions plus vénéneuses que la ciguë face à un jeune lutteur, je suis Marcel Proust, je suis Rimbaud trafiquant d’armes pour échapper à Verlaine son feu dévorant, je suis Allen Ginsberg aussi, poète maudit, et Gide caressant la tête d’un enfant sous la table. 19Je suis la bête Jean Marais tombée de la pellicule, je suis Pasolini échevelé et je marche dans une Paris romaine et syncrétique aux circonvolutions brachiales de divinité hindoue sous une pluie de décharges neuronales. 20Le sourire aux lèvres, je rentre dans un bar gay avec une adorable afféterie et commande un martini blanc pas trop serré et une poignée d’olives noires.

15Blonde décolorée, le barman me sert ma bière la langue piercée et le regard en coin. 2Fait le tour du comptoir un plateau dans les bras, part s’occuper de deux ouvriers métallurgistes dans la salle, revient, s’arrête et me détaille de la tête aux pieds sans autre forme de procès. 3S’attache à mes chaussures en particulier. 4Quelque peu décontenancé par la méthode : keski y a t’as perdu kèkchose ? 5« Dis-donc chéri c’est toi qui t’es perdu comme qui dirait t’es au courant qu’t’es dans un bar à pédés ici c’est dangereux de pointer tout seul sa turbine à chocolat et de faire le drôle. » 6C’est que je suis pédé, je réponds le plus sérieusement du monde. 7« Hahaha nan nan ça prend pas ça mon canard les copines moi je les sens à 5 bornes à la ronde et toi j’veux bien mettre ma tête au feu qu’t’as jamais vu l’loup ! Enfin c’est pas grave j’te charrie mais tu peux rester va on est pas racistes. »

16Il est quatorze heures et y a pas foule aux heures de pointe. 2Les effets de la cocaïne sont presque dissipés maintenant et mon système cardio-vasculaire hémorragise à travers ses plaies réouvertes. 3Personne ne fait vraiment attention à moi en fait, accoudé au zinc derrière un deuxième demi, soutenant d’une main ensanglantée mon ventre percé d’un coup de lance. 4Le martini que j’avais commandé reste intact à côté vu que je me suis rappelé que je détestais son goût pourri de vin d’écorce, l’amertume de la gentiane et du quinquina. 5Je torche les olives noires, j’attaque la machine à cacahouètes à l’aide d’une pièce de 2 francs.

17Je n’ai plus envie ; me demande ce que je fous ici. 2La déco est odieuse, en plus les gens ne sont pas polis et puis finalement c’est tellement convenu. 3Faut que je me taille d’ici vite fait, sans que le barman me voie. 4Je décide de descendre ma mousse cul sec et de faire un tour aux sanitaires pour détourner l’attention. 5Je sors discrètement en laissant 50 centimes dans la coupelle du monsieur-pipi noir aux joues creusées de scarifications tribales, indigène impassible en train de passer un coup de javel par terre, noyant les odeurs de pisse et de jute sous ses mains de manioc dans les nettoyants à la pomme verte. 6Je me fais traiter de radine et de pétasse.

18Non pas pédé il a raison. 2Juste une espèce de léopard à l’étroit dans sa cage, efflanqué et pelé de gale, incapable de s’accoupler fertilement avec ses congénères, inapte. 3Un animal inquiétant, silencieux, une bête à abattre, le poil dru, et dont les sentiments secrets, trop élevés peut-être bien, cadrent mal avec ceux de ses semblables. 4Ses semblables chauffés à blanc qui ne vivent et ne s’ébrouent qu’à la curée ou pour l’évacuation des matières. 5L’amour… 6D’aimer je suis un incapable.

19Comme une brise fraîche et sédative une pensée d’Eurydice se loge derrière mon front, s’attarde et vient troubler la surface de mon univers neuronal. 2Trois calendriers ont passé déjà et rien n’est oublié. 3Qu’est-ce qui m’a pris de ne pas insister, de ne pas rappeler et laisser le temps faire son travail de sape ? 4Qu’est-ce qui lui a pris de ne pas pardonner, jamais ? 5D’une cabine téléphonique je passe un coup de fil à Perrine et essaie de lui expliquer gentiment que je ne veux plus jamais revoir sa sale gueule. 6Je rentre me doucher, enfile un complet-veston de circonstance et m’en retourne sous un soleil anxiolytique passer l’épreuve majeure pour l’agrégation de droit public. 7Mon classement m’autorise l’obtention d’un premier poste en histoire du droit à Bordeaux, ce dont je n’ai à vrai dire pas grand-chose à branler. 8Je desserre ma cravate, étrangle une émotion et je me dis que cette fois c’est certain je ne reverrai jamais Eurydice.



1— Si… Une fois je l’ai revue… Docteur, pardonnez-moi mais quelque chose me ronge.

2Je vous écoute…

3Eh bien… je n’ai évidemment pas la prétention de discuter vos compétences mais enfin il me semble que vos méthodes sont pour le moins inhabituelles et pour tout dire je n’ai pas vraiment le sentiment…

4Wittgenstein saisit un cendrier de verre sur son bureau. 5Le geste précis, puissant, il l’envoie percuter le drone-vidéo voletant au plafond comme une aiguille de tatoueur. 6Le cendar frappe, rebondit et explose au sol emportant dans sa descente l’appareil miniaturisé pris pour cible qui pisse quelques étincelles, crève comme un gros insecte en alliage léger, les tripes à l’air, et s’éteint dans un feulement singulier. 7J’observe la scène avec un drôle de goût entre les côtes.

8Ach… on sera plus tranquille comme ça vous croyez pas ?… Alors racontez-moi tout. Vos petits états d’âme. Qu’est-ce qui va pas et qu’est-ce que vous attendez de moi exactement ?

9Je sais pas… Ce n’est pas vraiment moi qui ai pris la décision de suivre une psychothérapie et…

10Vous savez que si mon mode d’écoute ne vous satisfait pas, vous pouvez toujours voir un confrère…

11Non c’est pas ce que je voulais dire… Mais enfin vous êtes censé me guérir, non ?

12Vous guérir ? Vous guérir de quoi ? De quoi est-on censé guérir les gens quand c’est le monde qui est malade ? Vous voudriez que je vous fasse le numéro du bon psy intransigeant, que je secoue la tête savamment en vous racontant que dans tout ce que vous me dites, derrière les lavis opaques secrétés par votre psyché en étole, il y a pour moi un condensé de sens que vous ne pouvez expliquer, qui vous échappe, mais que vous devez vous-même déchiffrer à travers une relation de parole avec un tiers (en l’occurrence moi évidemment), que je vous fasse avaler des gélules pour vous aider à tuer le temps et voir le ciel un peu plus bleu… En vérité cher ami, je ne pense pas que vous ayez réellement besoin de moi pour entrevoir vos hauts-fonds découvrants ; vous êtes conscient de ce qui manque… Bien sûr vous êtes un camé, bien sûr vous avez subi deux-trois chocs qui vous ont marqué au fer, bien sûr ça a pas toujours été facile et vous vous considérez comme malade, vous avez l’impression d’adopter une conduite hors-normes, tout cela est très logique. Bien sûr… Nous avons vu ces choses ensemble… Mais le problème ne se situe pas là vous le savez bien. La vérité c’est que tout ça c’est des foutaises et je suis au regret de vous apprendre qu’on n’a pas encore découvert d’antidépresseurs suffisamment durs pour permettre à l’homme lucide et clairvoyant de reprendre goût à la banalité, à l’ennui. En d’autres termes je n’ai rien malheureusement pour ouvrir l’appétit, pour guider les brebis égarées vers les idéaux puissants de réussite, le consensus mou, la connerie ambiante et le scientisme délétère qui se prélassent dans nos modernes alpages. C’est un travail de Philistin, de marchand de soupe et de présentateur télé que vous voudriez me voir mener à bien… Il faut se rendre à l’évidence Professeur, la psychanalyse ne soigne plus grand monde aujourd’hui… elle aide juste à retrouver le chemin vers la cage.

13Au-dehors retentissent les hurleurs d’un engin de police en dépit du vitrage. 14Comme une rumeur, le bruit se rapproche progressivement… puis s’éloigne.

15Docteur mais qu’est-ce que vous me racontez là ? m’exclamé-je comme Arnold apprenant par cette racaille de Willy que leur sœur Virginia cuve son héroïne surcoupée dans sa chambre et que c’est le moment de lui faire connaître les charmes lisses de la double-pénétration. Vous devriez faire attention à ce que vous dites, vous pourriez vous attirer des embêtements. Ils ont des capteurs d’une sensibilité…

16Des embêtements… Ne vous en faites donc pas pour moi vous serez gentil ! Je suis comme ce cher Sigmund Freud, Professeur, j’ai les mauvaises manières d’un vieux Juif dissident en proie à la permanence du doute, mais ça n’intéresse personne et je ne redoute aucun danger du type de ceux auxquels vous faites allusion.

17Docteur vous êtes certain que ça va ?

18Oui tout va pour le mieux rassurez-vous. Et vous-même comment vous sentez-vous ? En vérité mon ami, avec un peu de métier on ne décèle finalement chez vous qu’un dérangement inquiétant : vous aspirez à l’exaltation et à la paix du cœur. Ce qui n’est pas la moindre des maladies… Or voilà que contre une telle affection il n’est guère de cure ainsi que je vous le disais. On ne peut que plonger les mains dans la plaie… Pour moi je voudrais vous donner un conseil d’ami, en homme plus qu’en médecin : croyez… Croyez en quelque chose, quoi que ce soit. Croire c’est apprivoiser la mort, Professeur, celle du corps et celle de l’esprit. Croyez en la vie, c’est le seul secret… Ça a l’air con comme ça mais je vous jure que ça marche.

19Ça a un rapport avec la libido ?

20Wittgenstein éclate d’un joli rire clair, découvrant des dents fines et sans taches sous sa barbe de Juif :

21Non ça n’a aucun rapport avec la libido, oubliez-donc toutes ces conneries… Remarquez, pourquoi ne pas vous servir de cette énergie si c’est celle qui vous convient ? L’essentiel est de faire quelque chose de votre peau, voilà tout. L’épiderme n’est pas tendu pour les tatouages et les codes-barre.

22Faire quelque chose Docteur… Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? J’ai tellement peur.

23Peur ? Peur de quoi ? Allons vous êtes un grand garçon maintenant, vous ne pouvez plus dire des choses pareilles et puis qu’avez-vous à perdre de si important ?… Est-ce la mort qui vous terrorise ainsi ?

24La vie, les autres, l’incapacité d’entendre, de se faire entendre, l’indifférence générale, la maladie et la dégénérescence des cellules… La mort oui entre autres. Si je n’avais pas une peur panique, incontrôlable de la mort, comment ne me serais-je pas déjà brûlé la cervelle ? Tout cela me pétrifie. Je ne peux pas…

25Alors en vérité mon ami, c’est une bien mauvaise nouvelle que je viens vous apprendre. Vous allez bientôt mourir Professeur. En réalité vous êtes déjà mort et vous ne vous en êtes pas seulement aperçu. Dans un mois, Professeur, peut-être dans un an, peut-être demain, sans doute hier, déjà lorsque vous poussiez vos premiers vagissements arriérés et qu’on vous claquait les fesses, les paupières collées et les membres luisants de placenta, on vous enterra et vous perdîtes toute espérance. Ce jour, vous perdiez tout et vous demeurerez nu parce que vous n’aurez rien fait. Et vous n’aurez rien fait parce que vous crevez de peur.

26Docteur pourquoi est-ce que vous me dites… Vous croyez pas que j’ai assez de tracas comme ça ?

27Je vous le dis parce que je crois que vous êtes un homme de bien, parce que votre malaise est sensible, qu’il foudroie de vos yeux inertes et qu’il est temps de les ouvrir. Je vous le dis parce que moi aussi je vais mourir et que j’ai déjà un pied dans les limbes. Bien entendu c’est plus facile pour moi du fait que j’en ai une conscience aiguë et tangible. Depuis sept ans je suis atteint d’un cancer qui me bouffe les intestins, Professeur, comme un crabe, et mon sang est noirci de radium. Aujourd’hui mon mal se généralise, il me reste plus ou moins six mois à vivre d’après les spécialistes. Mes os décalcifiés se désolidarisent, se consument. Bientôt je serai calme… Vous comprenez donc bien, en tous cas, que je n’ai plus le temps pour la comédie, que mon écoute de l’inconscient et des transformations ne pourra plus jamais être la même. Je n’aurais pas continué longtemps sur ce chemin de toutes manières, malade ou non ; tout est à reprendre, à réinventer et on ne peut pas continuer à tolérer que des médicastres planqués sous leurs divans prétendent venir en aide aux souffrants, embaument les âmes… Pour l’heure, le rideau se lève et je me prépare, déchirant les papiers-peints et embrassant la réalité béante, le regard froid mais serein, la tête vide, fier de mes réussites et pauvre de mes erreurs. C’est un mourant qui parle à un mourant Professeur. Pour moi c’est terminé et j’ai commis trop d’erreurs que je ne peux réparer ; il n’y a pas de deuxième chance. Mais pour vous il est encore temps. Considérez bien le fait que d’un instant à l’autre vous allez mourir à votre tour, que vous êtes fait du bois périssable des idoles et que votre chair se corrompt un peu plus chaque jour ; agissez en conséquence… Le remords, les réminiscences sont bien pires que le cancer, croyez-moi. Ce sont des bêtes dont on ne calme pas la faim à coups de morphine, de laudanum, d’électrochoc ou sous les lampes d’un solarium. Aussi vivez comme si vous étiez bien certain que vous ne passerez pas la prochaine nuit et faites ce que vous avez à faire, en pleine conscience. C’est le seul moyen. Alors vous vivrez comme un homme et non plus dans l’ombre comme un animal curieux. Un autre monde vous est offert, très cher, à votre portée, et ce monde vous vous devez de l’accueillir et de le chanter en prophète ; vous ne devez plus scander à voix basse votre désir pour quelque chose d’autre et glapir votre trouille. Ouvrez les champs, les espaces et glissez derrière les surfaces réfléchissantes puisqu’en vérité ton Seigneur sur son arbre de vie te demande des comptes à toi sa créature et à l’espèce humaine ; parce que le temps joue en la défaveur de ceux qui savent que la réalité est ailleurs, qu’ici n’est qu’illusion ; parce que c’est maintenant qu’il leur faut reprendre la place qui leur est due, changer les règles et affermir leurs méthodes nouvelles. Vous n’avez pas besoin de demander de l’aide à qui que ce soit et je ne peux plus rien faire pour vous du reste. L’avenir vous appartient. C’est tout ce que j’avais à vous dire. Le reste, ça vous appartient… Ce sera notre dernier entretien Professeur. Adieu et bonne chance. Mazel tov.

2Dans un de ces ascenseurs récents mus par anti-gravité, je glisse mes pieds sous la rampe d’acier propre, polie et prévue à cet effet de manière à ne pas quitter le plancher en bon petit vieux qui respecte les consignes. 2Mes vertèbres se détendent sous l’action dilatante de l’apesanteur artificielle et je m’interroge sérieusement sur les paroles de mon médecin. 3Le Seigneur sur son arbre de vie, le Dieu vivant… 4Je médite longuement et intensément avant d’en venir à l’évidente conclusion que le docteur Elie Georges Abraham Wittgenstein se fout de ma gueule, que c’est un escroc, un voleur de poules ou alors un prophète, un cabaliste, un diseur de messes noires, l’une de ces solutions n’étant d’ailleurs pas exclusive des autres. 5De nos jours les prophètes c’est du larynx qu’ils sont malades. 6Wittgenstein lui c’est les intestins. 7Wittgenstein est complètement psychotique. 8Totalement barge et peut-être dangereux ; c’est clair comme de l’eau distillée. 9D’un autre côté, de même que l’argent ne gagne que les riches, seul un malade peut soigner un malade. 10Je sors de la ville et traverse les rails désaffectés de quelque ancien R.E.R. envahi d’herbes rares en m’efforçant de déchiffrer les gribouillis sur les murs pour trouver des réponses. 11Quant à Dieu…



1Dieu est un homme comme les autres, qui boit de la mauvaise bière et l’été mange des langoustes à l’armoricaine en bord de mer. 2Il est actuellement en congé longue-maladie et ne souhaite pas reprendre le travail dans l’immédiat, préférant jouer aux boules avec ses copains de bistrot malgré les intempéries qui s’abattent sur la création, les fleuves qui débordent et la terre qui saigne sous une croûte de fer ; tandis que les anges jouent de l’accordéon en-deçà des vents chargés de maladies brunes ou blanches et d’invasions de sauterelles. 3Comme tout le monde Dieu n’a d’yeux que pour les séduisants et les flatteurs, aussi n’est-il d’aucun secours pour son peuple gisant sans connaissance, brisé de ses travaux et des maux qui l’assaillent à Deuil-la-Barre comme à Brie-Comte-Robert. 4Il eût été une personne estimable, un poète, un homme tranquille et bon si l’on avait pris garde d’en faire un prince unique, solitaire, un dieu de colère et de discorde venue la soixantaine, une divinité triste, abandonnée et dépressive, un pauvre type finalement. 5Un vieux dégueulasse.

2Ce faisant, je suis d’une humeur exécrable. 2J’envisage d’aller aux putes ne serait-ce que pour sortir un moment du capharnaüm qu’est devenu l’appartement depuis que je suis en arrêt de travail, depuis que je suis en manque et que Perrine m’a quitté ; juste histoire de vérifier que je suis vivant. 3Il fut un temps où nous nous aimions, j’en reste convaincu. 4C’était le temps où nous étions jeunes professeurs détachés à l’Institut universitaire de Florence, où nous vivions en Italie, passions notre temps à regarder fleurir les vergers sauvages en mangeant des agrumes et n’arrêtions de faire l’amour que pour boire des vins toscans. 5C’était avant la guerre. 6C’était le temps où Perrine faisait de son mieux pour ressembler à Eurydice. 7C’était aussi avant que je ne perde mes dents, que mes cheveux ne m’appartiennent plus et que je ne sois plus en mesure de revenir de ces rêves étranges aux pieds de l’Arbre de Science, sous les ombrages lumineux des cristaux de coca et des précurseurs synthétiques. 8Avant que je ne disparaisse très loin du monde et que Perrine n’essaie de me ramener à la vie en me faisant un enfant, puis en me l’arrachant. 9Avant que je ne sois vieux, insomniaque, désertique et dangereux pour mon fils.

3Une fois je l’ai revue. 2Enfin si l’on peut dire. 3Nous étions couchés depuis un moment avec Perrine, après une journée résignée et une très mauvaise soirée, plutôt tendue. 4La télé au pied du lit est allumée et j’essaie tant bien que mal de récupérer tandis que Perrine me prend à partie en suivant révoltée une série de reportages sur la lutte des femmes africaines contre l’excision.

5Tu te rends compte mais c’est le moyen-âge ce qu’ils font subir à ces pauvres filles ces sauvages avec des outils agraires même pas stérilisés en plus ! s’emporte Perrine sincèrement remuée en agitant son vernis à ongles.

6Personnellement je suis pour l’excision… je trouve ça beaucoup plus joli.

7Je demande à Perrine de baisser le son et d’arrêter de m’emmerder avec ses conneries j’aimerais bien réussir à dormir. 8Perrine secouée et pâle dit que je suis un monstre et un sale fils de pute, que je n’ai pas besoin de lui parler comme ça, qu’elle n’aurait jamais du m’épouser et qu’elle ne comprend pas comment elle a pu tomber amoureuse d’un type pareil. 9Elle m’ennuie et je lui dis de la fermer. 10J’arrache sa nuisette et tâche de grimper sur elle ; elle résiste d’abord, puis se laisse faire, cherche mes lèvres et écarte les jambes. 11Je l’embrasse sur la joue, la repousse et lui explique : tu vois c’est ça qui est insupportable avec toi ; faut toujours qu’on baise avant si on veut pouvoir discuter calmement. 12Bien entendu ce sont les nerfs qui lâchent quand Perrine me gifle et se remet à pleurer comme à l’heure du dîner en me traitant de camé bâtard fils d’on ne sait trop qui. 13Je m’apprête à lui coller un direct à l’estomac, à lui laisser cinq secondes pour gicler du plumard en lui expliquant que si d’aventure elle devait recroiser mon chemin il est bien possible que je la tue et que j’exécuterai cette menace en présence de tout Israël à la face de ce soleil c’est bien compris espèce de salope, mais Gabriel pleure dans sa chambre et appelle sa maman. 14Je me lève pour aller l’aider à se rendormir t’inquiète pas va ce n’était qu’un mauvais rêve. 15Gabriel demande si j’aime toujours maman. 16Sincèrement je ne sais pas mon chéri.

4Je me sers un verre avant d’aller me recoucher et descendre tuer un lion dans la fosse par un jour de neige. 2Je m’ancre devant la neuromatrice domestique installée dans le bureau et commence à télécharger mon courrier personnel. 3J’écorche une cigarette pour rouler un joint et envoie les débris rejoindre les épluchures de clopes qui couvrent le fond du cendrier comme autant de petites peaux de bananes blanches et fauves. 4Factures électroniques, lettres de rappels et mailings publicitaires. 5L’un d’entre eux attire mon attention ; c’est un appel aux participations financières des particuliers en faveur d’une organisation non-gouvernementale spécialisée dans les soins aux plus démunis et aux enfants livrés à eux-même dans les pays du tiers-monde. 6On y découvre que les seuls 10 euros réclamés et versés par paiement sécurisé au profit de l’association devraient permettre de nourrir un petit pendant trois mois. 7Conformément aux instructions j’imagine ce qu’on pourrait faire avec 100 euros… mais pourquoi diable tient-on à faire de ces pauvres hères de jeunes obèses, gras et replets comme des cochons du Minnesota ? 8J’en suis à ce stade de mes réflexions lorsqu’en faisant défiler la page je tombe sur une photo aux couleurs contrastées montrant deux beaux bambins visiblement bienheureux dans les bras d’une femme sans âge, rayonnante, présentée par la légende comme la directrice d’un orphelinat brésilien patronné par l’organisation et qui fait des merveilles malgré la guerre civile. 9La femme ressemble à s’y méprendre à Eurydice, n’étaient les quelques kilos supplémentaires mais qui lui vont bien. 10J’efface le message et la matrice se déconnecte d’elle-même lorsque je quitte de manière prolongée la zone de réception de ses senseurs volumétriques. 11Je m’étends en pleurant sans bruit aux côtés de Perrine, je l’enlace comme un objet précieux et fragile, je couvre ses cheveux de baisers renouvelés, je lui demande pardon de tout mon cœur et mes larmes coulent sur ses joues déjà creusées d’anciennes douleurs mais maintenant sèches. 12Indolent monstre à crinière, elle se retourne, tire les draps à soi et soupire dans un sommeil profond ou à peu près. 13Je ne m’endors pas, incommodé par le silence abyssal de cette maison dont les planchers ne craquent jamais.



1Ça craque dans mes viscères je suis très malade mais c’est dans ma tête faut que j’arrive à me rentrer ça sous le crâne. 2Je n’en veux pas de leurs calmants je m’en tape pas mal de la douleur et le serpent jaune qui me dévore finira bien par sortir tout seul quand il aura faim qu’il n’y aura plus rien à bouffer. 2J’appelle Perrine mais elle raccroche j’aurais bien voulu dire au revoir à mon fils. 3Il ne faut rien regretter Dieu te demanderait des comptes pour cela en même temps je ne m’inquiète pas trop avec tout ce qu’il me doit j’ai encore de la marge.

2À l’heure du tigre les allées centrales du zoo sont désertes. 2Je traverse une forêt de bambous verts et élancés dans un arboretum, ressort et m’installe à l’ombre d’un ficus religiosa pour regarder les grands singes se perdre dans des mûdras étranges en attendant d’être exécutés. 3Les macaques pestent et apostrophent un peu plus loin, s’épouillent, secouent les barreaux de vanadium de leurs cachots arboricoles et tentent vainement de trouver leurs marques, leur position, de s’aimer en trois dimensions. 4Certainement ce n’était pas elle, ça ne se peut pas. 5Et puis en admettant, comment la retrouverais-je — les informations sont si vagues — et prendrait-elle encore simplement la peine de m’écouter ? 6Bon mais qu’est-ce qu’on risque finalement, reste-t-il seulement quelque chose à perdre ? 7Tout compte fait le plus triste c’est ça ; s’apercevoir qu’on n’abandonne rien, que rien ne retient.

3La galaxie brille très haut dans le ciel, mais d’une luminosité éteinte par les poussières de métal en suspension qui dévorent la planète. 2Dieu vit à n’en pas douter son doigt de feu a entrouvert mes lèvres après que j’ai retrouvé sa trace bien planqué qu’il était derrière le compost végétal des berges folles du fleuve se sachant traqué et désireux d’échapper à la fission des noyaux d’uranium 235. 3Il est 5 h 00 a.m. et je contrôle manuellement la vitesse de mon aéroglisseur pour arriver au plus vite à l’astroport. 4Afin de diluer un peu le poison et d’atténuer les tensions, l’angoisse maladive pendue à l’arbre du jardin, je me rince la bouche à petits coups de saké dans l’appareil ; j’en renverse un peu partout et c’est interdit mais je vais quand même pas conduire la gorge sèche. 5Sur le réseau mobile des champs électromagnétiques, la race humaine se propage et respire mal d’un horizon à l’autre en avalant des couleuvres. 6Je ne sais rien foutre de mes dix doigts palmés mais je peux aider, faire n’importe quoi et s’il faut je saurai me contenter de donner mon sang, de tester des protocoles, de récurer la merde, les cuisines… 7Une ravissante créature uniforme me cède une place de dernière minute dans un vieil oiseau de ferraille à réacteurs pétrochimiques en partance pour le Brésil. 8Je signe une décharge de responsabilité et je n’ai pas de bagages à enregistrer, je n’ai rien à déclarer excepté une tendance ponctuelle à la schizophrénie et le fait que je risque vraisemblablement de mourir de vomissements pendant le voyage, en proie aux douleurs de l’accouchement et perdant les eaux. 9Atterrissage à Manaus prévu à 3 heures heure locale Dieu me réclame justice à grands renforts d’ordalies dans les escalators et je tuerais pour quelques grammes de novocaïne là maintenant tout de suite juste de quoi me détendre un peu patienter sans danser des sabbats sur mon siège du début à la fin. 10Aérogare 1 vous êtes dans un espace non-fumeur numéro de vol LH4078 veuillez éteindre votre cigarette embarquement porte 4 et s’il est quelqu’un parmi vous qui appartienne à son peuple, que l’Éternel son Dieu soit avec lui.

Notes

Certes, ceci est mon secret… : Deutéronome, 32:34 (Haazinou).
Dio t’manda ’na sajetta ! : Que Dieu te foudroie !
8 onces : gants de boxe.

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Fait de blocs en format biblique, ce récit oppose l’équilibre de la composition à la déroute vitale de son narrateur, avocat déchu dans un nouvel ordre mondial improbable, fauve bancal.

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Paysage 831 : Balagne, Corse (2009).