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Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

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Spitzberg

Jean Figerou

janvier 2006

4

Vite, vite, on s’active, s’efforce d’éteindre le feu avec des serpillières mouillées d’eau de mer. Encore et encore. Les feux ont pris feu. Surtout dessous sous les cardans, au ras du vaigrage, impossible d’accès. Le feu monte, s’exaspère violent. Le bois s’embrase. On est mal. Le réservoir de pétrole court à main droite. Le bateau va griller. Ouyaillhe ! Une fortune de mer maintenant ! Manquerait plus que ça. Promis, juré, craché, je ne ferai plus de pain de ma vie. J’en ai marre de jouer au pyromane. Et le feu qui gagne. À agiter la serpillière je ne fais que l’attiser. C’est l’incendie. Sâik brandit l’extincteur et le geste magistral, il éteint le feu. Je me retrouve coincé dans la coursive en cul de cuisine. Crotte ! Vite, le poste arrière. L’écoutille ! J’ai un mal fou à l’ouvrir. Je crachaille, je graillonne, je rends mon âme, je pleure. Je n’arrive pas à l’ouvrir. Piégé comme un petit renard polaire. L’écoutille résiste. Je vois des étoiles et gobe l’air à vide. Encore. Insister. Je crache tous mes poumons, tousse à périr arraché de gaz. Ouf ! Je l’ouvre et m’échappe, crachant, expectorant, pleurant à demi asphyxié de fumées, de gaz, de suies, d’oxyde de carbone comme un phoque qui sortirait la tête de son trou d’eau. J’ai cru ma dernière heure arrivée. Mais…

Vite se compter. Surveiller si aucun autre n’est coincé en bas. Non, le compte est bon. Huit ! Ouf ! La trouille rien que d’y penser en frisson.

On a eu brûlant Mama Mia ! On a failli terminer cousin de Jeanne d’Arc sur le bûcher de flammes pour un petit coup de boulange, grillé comme porcelets boréals. Yaouh ! On a eu chaud. Je n’ai plus qu’à achever mon pain à la cocotte-minute.

Cuisson avortée, il a une gueule de calamité, le brûleur est beaucoup trop doux, il chauffe pas, il caresse. Moi qui me considérais comme le meilleur mitron de tous les océans à l’est et à l’ouest des Açores, je fabriquais après incendie, un pudding en bouse de renne écossais qu’aurait trafiqué à la marée noire un Boer converti aux brouets de Krishna. Un pain pouffe, poussif, glutineux et bouffi de bouillie ramollie ramollo. Immangeable. D’autant plus que je l’avais enrichi de raisins de Corinthe et de pruneaux qui ont glissé coaltar. Mouron pour les petits oiseaux. Triple échec. C’est le dernier de ma carrière, c’est joué. Pas vexé, peiné. Pour ne pas dire morfondu. La fête s’est suicidée et la tête est en mouron et débâcle, en bouillie sucée bourdon.

L’eau est si bleue qu’elle est noire. Même le temps est gelé, il a honte de ses secondes et plus jamais ne s’écoulera. Le souffle des phoques coagule. L’air est brume. Ciel et océan se confondent et s’échangent, purée de pois. Le son n’a plus de relief, le silence est tout mystère. Le jour tricote ses gris. Il neige à fendre roc. Le hauban hurle le vent et creuse son viol.

Griffes dans l’air. Glace en neige et grésil sur la gueule comme gifle de larmes, la joue à sang de brûlure de froid, la visi fermée à tout regard à la barre. Il n’est pas facile de barrer quand on n’y voit pas à vingt pas, quand le grésil vous pique les paupières et vous oblige à fermer les yeux pour survivre. Le diable est sur la mer. Le temps ne tenait plus, il a fallu changer de mouillage. Le vent et le courant nous rabattaient les glaçons dans le museau. Remonter dans le vent un calvaire, pour gagner quelques millimètres sur le fond, rien n’est plus vain. Le vent mugit, la mer crépite et nous on geint. C’est un temps à gelures. Le quart est muté en bonhomme de neige. Traverser la baie et mouiller en face où une anse joue à l’abri naturel. Jamais milles ne furent aussi longs, tout cousus de rogne, grevés de grognes.



Beaucoup de temps passa et nous finîmes par mouiller épuisés, gelés, frigorifiés. Le thermomètre flirtait avec des températures honteuses. Le vent dispersait les glaçons. Au large un iceberg jouait au croiseur, couleur neige métallique. On dort. Au réveil c’est la trouille ahurie. On n’est pas loin d’épouser un acolyte d’Andöyane, un caillou immaculé de crème Nivéa, déguisé en île, travesti en perdrix des neiges.

Du vent en rafales et des rafales qui s’entassent. On a chassé dans la nuit sur un mille. Ç’aurait pu être fatal. Nous nous sommes réveillés à moins de 100 mètres des cailloux. Un petit iceberg ou des growlers ont dû nous aborder la chaîne et nous faire chasser au fil du courant de flot. Pourtant je me suis réveillé plusieurs fois dans la nuit pour veiller ainsi que d’autres équipiers. Cela a dû se faire à l’aube, enfin l’aube ? Si ce mot a un sens. Entre sept heures et sept heures trente. C’est toujours au matin qu’on s’assoupit et que la veille s’endort. Combien de temps a dû durer notre dérive au milieu de notre ceinture de glaces ?

Ouh, l’outrage ! L’échelle inox aux barreaux larges de deux doigts tordue en accordéon par un glaçon. Elle joue à la spirale maintenant. Ça fait lourd le glaçon. Petite guigne. Ne pas trop pleurer sur notre échelle de coupée digne d’un César qu’aurait corrigé un Gonzàlez. Peut-être a-t-elle protégé le safran en encaissant le choc ou comment un mal se change en bien ? On a le niveau intellectuel de Johnny, autant dire d’un pigeon à musarder ainsi dans les glaces sans plus de précaution. Mais fini de musarder et de jouer à faire des bêtises, c’est l’heure de redescendre et d’aller rejoindre les mers du sud.



La nuit est au jour, le glacier craque, respire, ripe, craquelle et ronfle de s’agrandir dérangé de glaces. Il s’étire. Le glacier frémit, tremble, crache, pleut et accouche de lui-même. Houle sur la mer, un iceberg est né.

La mer bascule de glace. Il pleut glaçons dans le matin explosé. Bateau de glace sur la mer, bleu de mer, à la dérive dans la langue du vent. Il est couleur de murmure. La mer ample, respire sa houle en longues ondes givrées, comme carafe d’eau brisée de fêlures au verre, craquelée de fraîcheur l’été en bord de plage, trésaillée de gel. L’eau est au plus sombre, la glace est au plus clair, agitée d’oscillations balancées, elle flotte sur la mer, grappille le bonheur. Large est la houle dans la danse des glaçons qui très vite referment leur ronde. Dans quelques jours de fondre inégalement, il chavirera en mer et offrira au soleil ses dessous intimes d’un bleu très secret qui tourne autour du vert et frise la caverne hyaline. Glaces, roches adamantines qui filent vierges sur la mer dans un effondrement de cataclysme secret et glacé.

Il a plongé dans la mer à sa naissance, il est mort, effondré d’eau. La mer l’enferme. Tout au fond du fond il croupit puis renaît. Il ressurgit magnifique, immense, noir et ruisselant, griffé d’angles aigres, il arase la mer. Le glacier a vêlé. Cicatrice sur le front glaciaire, engelures au glacier qui s’est rompu d’engendrer un rorqual immaculé.

Il a réveillé la mer et la lève de larges ondes longues d’avoir jailli des flots. Il refait la mer, recoiffe ses glaçons de sourdre de son ventre agité de trémulations infiniment brèves de plaisir. La mer s’adore bouleversée de glace. Elle a toujours été coquette de ses glaçons, luisante de givre sous les têtes étonnées égarées des phoques à moustache Richelieu.

Des éternités de glace se brisent dans la mer. Au plus soyeux du jour l’air compte ses perles. Sur notre petit bateau nous rêvons la glace et touchons la beauté à y perdre le regard. Il y a du rose dans les blancs et dans le plaisir. On est tout en débauche. Le temps est au silence et lent.

Déchirer, déchirer la glace de l’étrave sans fin, comme de toute éternité. Le temps est court. Le silence gèle. On arrive au cul de la Baie de Smeerenburg au pied du glacier de même nom, immaculé de blancheur. C’est le premier glacier libre de banquise que l’on voit. J’en jouis d’avance. Je le lècherai, promis, juré.

Le front est là, immense, à plus de 30 mètres de haut. Colossal de fractures. À toucher. Le pénétrer. Il barre la vue et nous engloutit. Ce n’est pas prudent. Mais on n’y tient plus. C’est trop beau. Les deux montagnards de l’équipe rouscaillent avec raison. Si jamais le front de glace se brisait devant nous. On aurait l’air malin à chavirer dans les glaces délirant sur le dos de la déferlante. Yaouhh ! Que c’est beau ! Le monde est au vertige. L’angoisse cristallise.

Pour le plaisir nous hissons le spi sur fond de glacier. La petite bulle monte en offrande au ciel dans des roses de framboise écarlates d’airelles. Parfois en mer dans le souffle du vent on touche Dieu et frémit de jouissance. Toute la tendresse du monde dans la caresse de la brise et le blanc de la glace. Nous avons souvent hissé le spi sur fond de banquise durant la croisière, le geste était de toute beauté, là il est souverain. Fil-en-Six navigue en majesté, immense. Le temps est blond, le courage de glace. Demain s’ouvre. L’étrave déchire la glace du museau pour le plaisir. Crissement d’étoffe lézardée d’aiguilles qui dilacèrent la mer pour le plaisir, pour le plaisir, pour le plaisir toujours chante l’étrave qui joue à la charrue des mers au fond du cirque que lèche le glacier. L’eau de la mer est noire. L’eau de la glace a rencontré le plomb fondu d’argent que répètent en ricochets les nuages à l’ourlet du ciel qui peigne ses nacres en bourrelet de laine de verre dans le vent. Il s’effiloche en lamelles claires couleur de lune pleine. La roche est noire d’être laminée de glace. La roche est noire d’être noire, oxydée de gel. Les petits glaçons sont des fleurs sur la mer comme des arêtes, c’est idiot, c’est pâle et pourtant ? On ne dira jamais assez la glace sur la mer.

Nordvestöyane. Smeerenburgfjorden. La passe infiniment belle. La terre de glace chevillée de mer vous bouffe le regard de tant de beauté, à périr. On touche le beau ici pas seulement des yeux, le regard infiniment long d’horizon. On le touche avec toute la chair de son regard et les fibres de son ventre blanc qui vibre comme scie musicale très métallique de silice et de verre. L’univers est en harmonie avec le soleil qui jamais ne se couche trop amoureux de lui-même, de sa flamme et de sa courbe pour disparaître.

Svalbard. La mer, la mer, la mer, c’est un désert. Un sahara de mer dont la terre de glace serait rose des sables, les lames dunes et la goutte d’eau goutte de sable. Zéro pousse sur la mer. La mer est stérile de sel mais si belle.

En cul de cap à l’angle d’une moraine, une cabane. Difficile à dater. Elle a le port de guingois ancien et délabré. Elle remonte bien au cul du XIXe et peut-être même avant ?

Rusanov et Fredheim l’ont peut-être visitée ? Elle sent le goudron et la planche fendue de gel, dessiquée d’hiver humide, dépouillée au blizzard. Une hutte en bout de cirque, comme un oubli d’homme, une erreur de planches en ruine, qui apaise de ses gris le sombre des cailloux de la moraine et fait sourire le temps de sa taille de maison de poupée à jouer à la dînette avec les ours. Le temps siffle le soleil dans les haubans. La cabane est doublée. Jamais elle ne nous aura offert sa lumière, nulle âme ne l’habite. Nuls. Elle est défunte de vie et grise de mémoire, défaillante à l’accueil.

Elle demeure. On l’a doublée mais elle demeure. Fragile. Juste des souvenirs gelés et très anciens. Comme des vestiges de mémoire en lambeaux de mer dans les fentes de ses planches qui lui causent des engelures sèches rêches. Le gris des planches de sa pelisse tourne au pourri marron goudron. Une maison pour vous accueillir mais elle demeure éteinte, éteinte de lumière et de vie, toujours dans l’attente, dans l’attente du vide, dans l’attente du rien et la perte du clair. Le temps n’y est que de passage, jamais il n’a laissé de traces. Elle est amarrée à la mer, épousée de vent, émondée de cailloux elle joue à la pierre. La glace est son miroir et matière de sa chair, matière de son âme. Elle tend le vide et tente le gel.

En ces pays très nord tissé par la Norvège, il est une jolie tradition qui veut qu’on laisse allumée une lampe en permanence au foyer pour chasser l’hiver et sa nuit perpétuelle des cœurs et ouvrir sa main à l’étranger de passage et de tourmente. Une lampe épave qui pilote le nomade, le vagabond des mers, ressuscite le voyageur égaré, naufragé et l’invite dans son gîte à partager le havre, connaître la paix et rencontrer le chaud et la soupe. Comme un phare de mer, un phare de terre, un phare dans la terre. Comme une étoile sur la terre qui germerait son secours à la fleur d’eau des cœurs, Notre-Dame de Bon Secours.

Quel dommage qu’il n’y ait pas suffisamment de maisons à Svalbard pour tenir cette tradition lumineuse et nous réchauffer, qu’il n’y règne qu’une absence d’habitations, ça reposerait tellement l’âme !

La nuit est immense et plein jour et solitaire. Fond de baie, immaculée de crevasses bleues. La mer engendre le glacier ou le glacier engendre la mer. On ne sait pas. Si on sait ! La mer engendre le glacier et le glacier engendre la mer. Les deux en même temps et mutuellement dans la fusion éternelle de l’eau qui touche Dieu. La mer ruisselle de blanc, glace battue de neige. La mer est douce d’eau.

Qui… ? Oh ! Remonter l’origine.

À l’origine la mer était d’eau douce. Dans les glaces la mer revient à son origine et touche sa genèse quand sa naissance était pure. Avant que les fleuves ne la souillent des limons et des sels de la terre, elle était vierge de saumures, de boues et de minéraux et de vie, pure jusqu’à la folie et au vide du diamant. Un jour la Mer Arctique sera douce comme une rivière en bord de Loire à force d’avoir charrié et charrié ses glaciers en offrande à la mer. Elle se réveillera vierge de sel. Elle.

Si vivre c’est rêver, ici on rêve premier. Le temps est blanc. Le ciel est au plus clair, la glace grille toute brume. Je regarde la mer et sens l’Arctique, tout le pôle d’un seul regard. Je le bois jusqu’à plus soif. Un macareux moine, égaré dans son bec de clown, cloue l’air d’un vol noir, balourd de coque, l’amerrissage à capoter. Un jeunot, il atterrit en culbutes, encore pire qu’un guillemot, encore pire.

Oiseaux à bascule sur la mer qui ondulent comme cheval de bois. Épave sur la mer. Un tronc équarri, bois scié, flotte sur l’eau en rond de baie comme une erreur. Qu’y a-t-il derrière la neige ? La glace. Et sous la glace ? Des bruits de déchirures et des bris. Le froid me saisit. Dans ce pays on apprend le courage et la vaillance d’un seul regard, pénétrant, pénétré de glace.

Oh ! Le souffle. Tout au fond de la baie, le Smeerenburgbreen, l’immense glacier fait trempette. Le front de glace outragé de crevasses nous domine. Fil-en-Six touche le glacier de l’étrave en hommage. C’est interdit par les règles les plus élémentaires de sécurité ; mais Fil-en-Six est féodal et religieux, presque superstitieux. Les deux montagnards de l’expédition ronchonnent à nouveau. C’est trop dangereux et il est interdit de tenter le diable. Il suffirait que le glacier pousse, vêle, se détache de la terre pour aller naviguer en mer et accouche d’un iceberg pour qu’une grosse déferlante naisse de sa naissance et retourne Fil-en-Six d’une grosse vague d’écume qui célèbre la nativité de glace, grondant de bonheur, ruisselante de mer. 35 mètres de glace nous tomberaient de tout leur haut d’un seul coup sur le museau avant de se répandre sur la mer et de nous enlever charriés, écrasés, culbutés, renversés, broyés.

Il faut que je m’éloigne ou les montagnards vont me massacrer et le navire va jouer à la Bounty. Mais je ne peux pas m’en empêcher, c’est plus fort que moi. Dès qu’il y a un glacier, une machine à icebergs, faut que j’aille le toucher, comme les enfants sans relâche fascinés jouent avec le feu, hallucinés par la flamme qu’ils fréquentent de la main jusqu’à la brûlure.

Le ciel est en état de grâce. Prodige. Devant plein les yeux, le souffle du glacier, jusqu’à plus soif. Se retirer sur la pointe de l’hélice, en arrière très, très lente pour ne rien déranger. L’homme est toujours un peu intrus dans le Grand Nord. Le ciel vibre la lumière, les petits growlers chantent son nom dans des guirlandes flottées de soleil. Indicible. Au plus brut de l’émotion, grain givré, glacé de joie, à l’abrupt du bonheur grisé à l’à-pic du plaisir, je me tiens. En vertige. L’âme immaculée. Je suis de glace.

Sur une table de banquise, un phoque barbu se prélasse de soleil et de mer. Le regard ensommeillé de brumes et de rides. Comme deux trous de balle dans la tempe toute nue comme l’évent d’un dauphin, les pavillons d’oreille absents, c’est sa marque.

Il se roule de paresse et de concupiscence sur la glace. Je m’approche à deux mètres, ses nageoires avant battent l’air de crainte et s’effondrent balourdes, de vouloir se déplacer. Il roule sur le ventre en barrique et se pose de l’autre côté de la table de glace. Ses deux compagnes ont plongé, grasses de peur effrayées. Il bat des paupières et clignote des yeux implorant une caresse de regard et qu’on l’épargne de visite, comme un très vieux grand-père usagé de tant d’agaceries turbulentes et taquiné par tant d’espiègleries enfantines mais si indulgent à ses galopins. C’est tout d’amour bougon un pinnipède, il vous regarde avec tant de bénignité et de miséricorde, et une telle compassion infinie qu’à côté Bouddha fait l’effet d’un garnement.

Il se grise de soleil, le regard tout plissé de rides, dru de moustaches. Ils sont une vingtaine au plus rond de la baie à se dorloter de soleil et se rouler de concupiscence sur la glace. Ils sont fils de banquise et déjeuner pour l’ours.

Il lève une paupière, la referme, ouvre un œil, se rendort, roule à nouveau, s’éloigne, se rendort, lève une paupière encore plus lourde, se rendort, tremble de tous ses membres pour le plaisir, l’aise, aérer tous ses rêves et chasser la peur, tourne lourd et maladroit, vire à nouveau, se déplace comme on s’effondre et s’endort. Ses nageoires postérieures pendent à l’arrière en catastrophe, des épaves, comme deux palmes toutes cornées et fanées d’un cocotier polaire. La bête s’est endormie, plisse encore les paupières et frissonne. Elle connaît la peur. On insiste vraiment trop lourdement. C’est si turbulent les hommes. On se tient à le toucher. Alors de guerre lasse, il finit par plonger, à son grand corps défendant, infiniment ennuyé et désemparé devant tant de tracasseries et de gamineries polissonnes. Tout est plus lent dans le Grand Nord. Il s’éloigne, batifolant avec ses congénères tout autour du bateau pendant que la glace en fête crépite toutes ses bulles d’air. Le cou encapuchonné de gras, ils nous regardent avidement égrener les growlers et autres bourguignons. Ces phoques prélats me font l’effet d’échinodermes mammifères et plus précisément d’holothuries vives, avachies d’érection, gélatine de mer. Le plaisir d’un phoque est le sommeil. La glace ronronne. Nous nous tenons au bout du monde, à l’à-pic du glacier, même le silence gèle. Le monde est une prière. L’océan est une église, les phoques sont les dévots et les growlers les chaises du sanctuaire. Nous aimerions tant être les saints de cette église quand nous n’en sommes que les pèlerins et les phoques les moines.

Ça glaçonne. Devant ? Comment dire ? La mer en liséré d’aurélie, perlée d’huile coagulée de blancheur de transparences. Végétaline.

Comment dire ? Ce n’est plus de la glace, ce n’est pas de la mer. Ce fut iceberg, ça s’écroule de transparence en ses eaux. Mais c’est loin d’être vague. Ça pétrifie la mer, en fusion. C’est liquide mais c’est solide et encore gelé. Iceberg en fonte, comme bloc de gélatine qui ceinture la mer en onde de gel et jupes courtes, très claires et très limpides, comme certains ourlés de méduses aux franges diaphanes qui gélifient la mer, au corps indéfinissable. On ignore leur clôture et leur pourtour, ne sachant distinguer où se conclut la membrane qui filtre le cytoplasme où cesse le rhizostome et où commence la mer tant elles sont hyalines. Transparentes jusqu’à l’absence et pourtant elles portent la lumière à cristalliser l’eau de verre et de gels d’opalines adamantines. Elles nacrent la mer. Comme si la pureté avait un corps absolu. Oui en cet instant privilégié, l’iceberg eau est le corps de l’immaculé. Et tout en fusion, tout en évanouissement, juste reflet et pourtant dur comme un miroir. Tulle de méduse coalescente de son ombrelle frangée de festons éthérés en train de glace où l’eau coagule d’éclairs vitrifiés immobiles et touche l’éternité à force de pureté. Growlers cnidaires glaciaires vierges. Eau gelée de glace défaite qui bloque le monde. Comme un immense flagellé, une larve de seiche infiniment grossie et molle, la même vibration de lumière gelée, la mer en plasma glauque et auréole visqueuse.

Comment décrire cet état parcouru de frissons en surfusion dans une forme nageuse en nimbe de glace liquide, cette gelure molle de coelentéré flottée en jelly anglaise comme une brume de froidure comme l’on parle de brume de chaleur quand l’air, tout en brûlure, danse sur la route fondue de goudron surchauffée de soleil ? La mer y est glace en fonte. Solide grêlé de flasques molles mais saisi comme une lame rougie d’acier brisé de fer bleu de flammes jusqu’au vert. Comme une bruine pruineuse de cierge fondu qui est sa matière, huile d’eau qui se décompose de guirlande en dentelle givrée grincée. Glace gelée décomposée d’eau mais havie, qui brûle comme le marbre, qui brûle comme l’acier trempé en sa lame de mer dénudée. La forme défaite n’en finit pas de se répandre de liquide tendu et s’écoule tenu d’opacité.

L’heure est à pic, elle est comme aiguille terriblement affûtée qui n’en finit pas de vous pénétrer le regard. Les crevasses rythment le glacier d’effondrements. L’heure est au matin mais avec des langueurs de midi et grand appétit de soleil. Le ciel traîne ses bleus. L’heure lave la toundra de ses gris de cendre claire. La mer est lactescente. Sous la ligne de flottaison, la carène frottée n’en finit pas de saigner son anti-fouling sur les glaces et souille les growlers après la banquise d’un bleu minéral trop chimique pour avoir valeur et valoir respect. Un trait de sang bleu qui est la griffe de notre époque d’une pollution industrielle au temps très court et qui ruine la glace de son bleu.

Un phoque barbu grommelle dans son sommeil et hoquette un borborygme expectoré. Le glacier est muraille, les growlers caillots de lait et pierres tombales la banquise. Les surges du glacier crevassés de failles, travaillés de grondements souterrains taillent des cavernes bleues qui se brisent dans des craquements de bris plissés. Demain le glacier vêlera un iceberg. Demain est court.

La mer prolonge les heures et étire les jours de jour, pour rencontrer le vrai temps, le temps du Nord, le temps adulte, le temps long et profond de glace, le Temps.

Un phoque barbu rampe de veulerie à portée de gaffe, curieux jusqu’à l’indécence et toujours sans défense à se jeter dans la gueule de l’ours. L’ours ! Parlons-en ! Le verrons-nous ? Il n’a pas pointé pour l’instant l’ombre d’un museau. Serait-il qu’il joue à cache-cache avec nous ? Après tout on est monté en Arctique pour l’ours ! Pourquoi se fait-il coquet de visite et précieux d’ailleurs ?

Oh ! Révélation. C’est tout simple et c’est beau. Un iceberg se retourne et culbute dans la mer en s’éclatant. La jouissance. Il échange ses bleus. Il était blanc irisé de bleu, il est d’un bleu tendre et marin profond de vert maintenant qu’il nous montre ses dessous et ruisselle de mer. L’iceberg a chaviré. Il n’en finit pas de basculer et de basculer dans l’eau, étalant ses bleus à la recherche d’un nouvel équilibre. L’iceberg roule, roule de mer et dépiaute toutes ses faces.

L’heure hurle le soleil. Le temps est acide. Un petit nuage apaiserait la ronde coulée de l’iceberg. Le front de glace aiguise ses failles. L’endroit est magique, vite il faut partir où l’on va finir envoûté, pétri de glace, temps gelé. L’iceberg n’en finit pas de rouler, de rouler tous ses soubresauts et de laver les bleus profonds de ses dessous de mer à l’air de soleil. Il les grille de blancheur jusqu’à l’immaculé. Mais ?

Oh ! La mer est sale, elle connaît la boue. Ruisselets café au lait, très clairs en café et prolongés de lait, traînent dans la baie, la troublent et l’allongent. Filaments de bourbe dans la mer emportés par le vent, étirés de courants dans de longues effilochées de sédiments. La gadoue de fonte des glaçons marronne l’eau. Le glacier noie ses eaux de tourbe trouble et pèche sur la mer. Il s’abandonne de ruisseaux et perd ses eaux. La mer est d’humeur sale.

L’eau est plus blanche d’être trouble et plus douce d’abreuver ainsi le sel de l’océan et d’alléger la mer qui est limoneuse des eaux douces de la terre et rencontre des verts douceâtres d’algues et de rumeurs claires de vase dans des lavures jaunasses bordées d’écume et d’émulsions vert d’eau. La mer est pâle. Le temps est aux nuages dans la mer, le glacier y fait caca. En cul de baie l’eau est si douce d’icebergs et de fonte qu’on la boirait. Comme une prière. En ablution vénération adoration. Consacrer l’eau, le sel, la glace et le lait sur l’autel de la banquise comme Christ consacra le pain et le vin. Se polluer à la chair de Dieu dans la boue douce que suppure le glacier.



La Baie de la Madeleine, le temps est merveille. D’aucuns y voient le plus beau site de Spitzberg. Le glacier est un murmure de blanc, son voisin susurre le soleil, il brille métal. L’humeur est à la paix, le silence immense, pas le moindre mergule pour le violer et faire crisser l’air de craquements affolés et cancaniers et de criaillements battus d’ailes. Ici le temps est de pierre. Il coule gravier et infiniment long, au pas des glaciers. Deux glaciers, la roche nue, le paysage joue au mirage.

Vite. Aller se cacher tout au fond du fjord, à l’à-pic du front de glace pour fuir le paquebot italien et ses paquets de toutous. Tout au fond, tout au fond de la baie pour les oublier. Une partie de l’équipage s’égaie au long des glaces, pendant que l’autre escalade le flanc d’un pic tout desquamé d’éboulis. Les explorateurs de glaçons se font accompagner de l’inexorable fusil comme chaque fois.

L’ours pourrait venir, qui sait ? En 1978, indélicat, il croqua en cette même baie un touriste en guise de pique-nique sous les yeux effarés de sa femme et de ses compagnons qui l’aiguillonnèrent en vain à coups de piolets et de bâtons de ski. Il traîna sa proie quelques centaines de mètres plus loin au pied de l’eau pour pouvoir la grignoter plus aisément et peindre la glace de sang. Il se lécha les crocs du jus rouge de l’homme. C’était un gourmand de randonneurs. Cela arrive de temps en temps. Ce fut le passage d’un ours vorace et tueur. Mais malheureusement aucun des 6.000 ours de Svalbard ne sera assez goulu pour boulotter tous les touristes que déversent chaque jour à flots de milliers les croisières Paquet et autres, qui souillent le regard, le temps et ce lieu de leur seul surnombre aux humeurs désodorisées en flacon.

Ce dernier mangea ce matin-là pour quinze jours au moins, mais s’il dévorait tous les touristes d’un paquebot, il mangerait pour des siècles d’un seul coup que dis-je des siècles ? Des millénaires oui ! La belle aubaine !

L’Arctique est la terre de l’ours, son royaume, le seul prédateur qui n’y soit pas incongru ou ridicule, le seul qui soit à sa juste place. L’homme n’y est que son serviteur, un intrus même pas invité, il est normal qu’il lui paie tribut. L’ours est le seigneur de ses terres aussi ponctionne-t-il l’homme dans sa chair et chaparde-t-il une vie en hommage à titre d’allégeance. Il faut bien qu’il fustige de temps en temps ces petits garnements d’hommes pour se faire respecter et qu’il en découpe un parfois à la canine. Sinon ils l’envahiraient en Club-Méd Conge-Paye ces diablotins de fourmis humaines, par cargaisons entières ils viendraient infester son île et le travestiraient vite en gardien de son zoo dont il serait le gibier, le spectacle, la matière et le flic déchu. Ce n’est que justice qu’il grappille un homme de temps en temps et se l’offre en cuissot. Cela retarde la pollution des âmes et des glaces. Cette terre deviendrait vite vulgaire à gambader de touristes et se goberger de Coca-Cola. Là où il y a sacrifice, règne toujours un peu de pureté, la terre y baigne dans le sacré.

Se retourner, ne pas regarder. Ils nous gâteraient. Poser les yeux ailleurs et oublier. Dissoudre toute cette horde de touristes dans le paysage. Prendre le large et voyager ailleurs, toujours ailleurs. Plus loin, plus loin. L’horizon est plus fin. Croiser ouvre le regard. Naviguer boréal vous porte au vent et décroche le pur.

Une baie et puis une baie et une autre baie. Une île et une autre île. Puis un autre continent. Le temps est venteux et montueux. On n’en finit pas de bouffer et de bouffer du mille, d’avaler de la lame sans fin, à périr. On voyage comme on se suicide, comme tous les marins. Fuir sans fin. Regarder loin pour allonger la vie et le désir. Je rêve. La mer est courbe. Trois mergules nains s’abandonnent de cris.

La Baie de la Madeleine. Nous sommes dans le ventre de la patronne de la baleine. Au ventre du monde. Tout au fond de la matrice du plaisir. Tout autour la mer constellée de petits pois blancs qui pour certains pèsent plus de cent fois le navire. Floc, floc, clapote la mer dans la brise paisible. Je bois le paysage, l’aride des pics, les taches des mousses couleur salade au flanc des éboulis, le chant de l’eau, l’aile de l’oiseau, le crissé de la glace et cette blancheur infinie qui aveugle jusqu’à la douleur et ratisse l’âme. Il me refait neuf et me grandit. Tout autour, l’épave des growlers magnifiques par myriades qui tressent la baie et criaillent métal, mais comme l’on prie. La mer est urtiquée de blancheur, je n’en finis pas et je n’en finis pas de me saouler de regards jetés de mer, de monts et de gel. La mer avec tous ces petits bourguignons échoués a une gueule de débâcle, quelque chose comme un terrain vague de glaçons glacés. Plus loin un phoque tacheté joue au gabelou. Il est la sagesse même. Le temps est au rire.

Mais le temps se lève avec crachin, pluie, neige, grésil et hurlements. Le ciel a capelé une couverture. La brume se lève sale et plate. Elle tue le relief, suce les formes et efface le regard. Le vent mugit d’un coup, épais, il dévale le glacier qui le renforce et redouble sa force de ses frimas. Les haubans sifflent, montent les aigus dans la harpe de la mâture. La tempête s’installe. Le vent n’en finit pas de grossir, il épouse ses bourrasques en ventouses.

L’air est gris, il connaît la nuit. Le temps s’efface, il connaît la peur. La peur de chasser, que l’ancre décroche et que Fil-en-Six aille s’échouer au cœur des glaçons écrasé d’icebergs. Le vent monte encore et beugle. Il dévale pics et glaciers et s’engouffre dans la baie à nous contourner.

Sûr on va chasser ! On ne tiendra pas. L’ancre va décrocher. Nuit sans sommeil. Nuit de jour à guetter, à éplucher le moindre bruit, à faire monter la crainte jusqu’à la peur. À se crever de veille. À monter sur le pont à la moindre alerte. À souffrir la peur et gonfler l’angoisse.

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Grand poème païen euphorique, journal de bord stylé d’un « voyage en Hyperborée » (après ceux de Stephane Ilinski publiés par Hache en 1999), au nord du nord du nord de l’Europe, dans l’archipel de Svalbard, autour de la banquise, « immense de corps et d’échos ».

Ceux qui aimeraient s’y retrouver géographiquement peuvent suivre le parcours du bateau sur cette carte, avec les points de passages : Norvège (pas sur la carte), île aux Ours (pas sur la carte), cap Sörk, Hornsund, Bellsund, Van Mijenfjord, Longyearbyen, terre du Prince Charles, dépassement du 80e parallèle, Verlegenhuken.

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Paysage 162 : Grisons, Suisse (2006).