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Spitzberg

Jean Figerou

janvier 2006

6

Occuper mes mains absolument ou je l’assaille. La façonnerais de caresses. Je n’arrive plus à me contenir. Faire quelque chose, remonter une défense, lover un bout, reprendre de l’aussière pour se donner une contenance et ne pas l’abandonner ne serait-ce que d’une seconde du regard. Elle me mine de sperme. Je ne tiens plus. Ébloui d’amour. Elle est la mer. Équilibrer les défenses, descendre celle-ci et ramener ce pare-battage vers le maître bau. Donner le change. Je ne peux.

Fragile, comme un petit guillemot rouge, dressée sur la pointe de sa voix qu’elle a brésillée d’effroi rétrospectif, au bord des larmes, elle quémande un conseil, un soutien, comme on quémande un réconfort. La prendre, la prendre, l’aimer, l’aimer, l’aimer à périr. Oser, oser, oser la prendre. C’est si rare une femme qui sent la mer, qui sent la mer de tout son corps, de toute son âme, de toutes ses fibres. C’est si rare, si rare, une femme qui sent la mer et l’épouse de tout son être, de toute sa chair. L’aimer, l’aimer, oser et se remplir de mer. Oser, oser l’aborder, la lever et la prendre sans un mot, juste en lui montrant la mer de la main, avant même la première caresse, en hommage. Oser. La mer est assez large pour deux.

Oh ! Ne pas la regarder ou je craque. Emporté de désir en folie. Même rien que sa voix, je… Il y a de la soie dans cette voix agitée de cheveux de mer. Elle rumine dans ma tête à me distiller.

Tremblante mais souveraine, elle se penche sur la lice et susurre des cancans de mer, de petites sucreries de commère dans un rire grêle, tout éclaboussé de soleil en paillettes sur ce fond de neige qui pleure le ciel. Elle me tue. Elle est plus capricieuse que la mer. L’air absent, tout à côté du jour, ovale d’un sourire, enluminée dans sa moue, mutine et polissonne d’œillades, elle est de mer mais elle sait être coquette. Elle pétille de la prunelle et d’un geste glissé, sauvage et vif, presque fauve, délicieux d’épaule, elle croule sa crinière de ses doigts à damner Neptune et lance sa toison brune d’un jet de tête. Elle ouvre les vagues de la mer.

Les mergules nains hurlent à folie dans ma cervelle et la décapellent à vif et l’évident à la petite cuillère de leur bec. Ne plus tenir. Oublier. Donner le change, donner le change. Exaspéré de sens. Vite le bateau fait semblant d’être amarré. Impatients, l’air ailleurs, avec une indifférence boudeuse, la moue fertile, épaisse et ennuyée, on passe aux nouvelles, le téléphone voile est en piste, le tam-tam retentit dans la jungle glaciaire.

Radio pipelette nous apprend que les Hollandais qui sont partis de Tromsö pour Svalbard quelques jours après nous à peine et avec qui nous sympathisâmes de sourires, ont pris feu. Et ce plusieurs fois comme s’ils avaient pris un abonnement ou qu’ils y trouvaient du plaisir. Leurs batteries se mettaient chaque fois en court-circuit. Inversion des pôles de batterie à ce qui semble. C’est la saison des incendies à bord cette année. Nous le four, eux les batteries. Remarquez c’est dans l’ordre des choses que des Français franchouillards risquent l’incendie pour des questions de bouffe.

Chaque fois qu’ils remettaient le moteur en route pour charger les batteries, nouvel incendie. De guerre lasse ils ont fini dans le noir sans chauffage, ni instruments de navigation, ni radio, ni feux, ce qui est moins gênant avec ce jour perpétuel. Comme quoi à toute chose malheur est bon. Au moins une fois au moins pour un truc. Enfin avec tous ces incendies, ils n’ont pas dû avoir froid ! Non c’est idiot, c’est pas la peine d’en rajouter.

Elle se penche sur son sourire, souveraine de beauté. Elle. Elle, elle, elle me hante. Elle est comme une jeune mer, une mer vierge. Moi qui suis l’âme bas de gamme en chômeur longue durée, rien que de la voir, elle me ressuscite, je vis. Elle porte son petit corps en collier comme une ancre de bijoutier avec chaîne d’or. La caresser du regard. Toute la mer vibre dans son corps.

Ils se tiennent plantés tous les deux le long de la lisse. Elle, petite poupée de courage et quémandeuse, lui cousu d’avarice et le cœur rêvant déjà à la bricole. Deux petites cibles plantées dans la neige en ciré rouge d’uniforme, deux petits jumeaux. Couple de charme, ils illuminent la grisaille à faire fondre le grésil. Elle surtout à croquer tant elle a la voix petite, le corps menu, le minois étroit et la gorge fluette et jolie, jolie à roucouler, encore toute effrayée de sa traversée. Lui est une grosse petite boule blonde, tout propre sur lui sans le moindre faux pli, jusqu’au vide du cœur et tout bichonné-essoré, briqué comme un bac à douche. Elle ne le supporterait pas maculé de la moindre crasse. C’est une malade de Monsieur Propre et une adepte impénitente d’Ajax Cifé. Un petit sucre en berlingot brun que cette femme-là, lui niniche avec une petite tendance à l’embonpoint bacon corn flakes. Il a raison, il faut un peu de lard pour résister dans ce pays. Elle, elle en manquerait, mais elle est trop coquette de son corps pour s’alourdir par nécessité. La bouée de sauvetage en pneumatique autour de la taille c’est pas son style, elle est de l’ère de l’allégé. D’ailleurs tout est léger chez elle, même le pas et la grâce de son cou que cache coquinement le ciré mais que dévoile un bout de coin de pointe de queue de foulard. Elle, élégante jusque dans le négligé. Du très grand art. Elle est bien née. Quelle classe ! J’en songe encore. Elle me défaille, me trousse à mort et me révolutionne de désir par bouffées incendiaires.

Ils sont très courageux, ont quitté Camaret fin avril, remonté l’Angleterre puis l’Écosse, s’attardant un peu sur les Orcades, puis ont musardé dans les Shetland sans trop s’incruster à Lerwick avant de traverser sur Alesund, il faut bien se lancer, et remonter la Norvège jusqu’à Tromsö en flirtant avec les Lofoten. Puis ce fut la grande traversée sur Spitzberg où ils viennent d’atterrir. Chapeau petit bout de dame rouge ! Un grand bravo de mer. Elle en est toute émue et encore plus belle de timidité rosie. Elle me démange.

Affronter les glaces sur un petit bateau en plastique qui dépasse à peine les neuf mètres tout alourdi de matériel sur une petite coque d’amande pour lutter contre les glaces plus coupantes que des faux, faut le faire ! Mêler courage, hardiesse, chance et compétence. Y ajouter peut-être beaucoup d’inconscience ou de peur maîtrisée ? Ce n’est pas le premier pourtant, beaucoup de bateaux en plastique tentent le Grand Nord, mais c’est osé. Rien n’est plus fragile que leur gel coat qui se dépèce comme un kugelhopf sous le tranchant des arêtes des growlers. Parcourir l’Arctique en arpège, un petit bateau de trois tonnes qu’ils ont alourdi de matériel à doubler la tonne demande de la flamme. Ils projettent de revenir à l’automne par Jan Mayen et l’Islande, Faeroe, Hébrides, Irlande, Man, Pays de Galles, Cornouaille, Iroise et Camaret. Beau périple avec la vie en vacance perpétuelle. Vive les années sabbatiques mais elles sont habituellement cruelles et méritées, elles se bâtissent le plus souvent sur plus de cinq ans de préparations, de peines et de rêves. Ils ont dû en baver et ils en baveront encore. Ça me rend malade rien qu’à l’idée que ce petit bouton d’or coquelicot à la larme rétive mais la goutte au nez ténue et délicieuse, sera encore lessivée de mer, épuisée de quarts, ridée de fatigue, gercée au froid, torchée de cals boudinés et vieillie prématurément par le frimas. Ayayeayhe ! On ne devrait jamais sortir les bijoux de leur écrin et les fleurs de leur sous-verre, elles s’étiolent, c’est si fragile la beauté. Qu’un tel minois risque l’engelure est un crime. Le marin est toujours un peu macho surtout lorsqu’il est titillé de la queue par le désir. Je… Elle… Elle… Elle m’essouffle.

C’est le deuxième yacht que l’on voit depuis Tromsö. Il a la plus jolie statue de proue du monde. Il est encore français. N’y aurait-il que des Français cette année à visiter Svalbard ? Allez savoir ? Question de mode ? La mode serait au froid cette année chez le franchouillard ?

Gracile, toute timide de courage, elle trottine dans la vie comme elle trottine dans ma tête. Et c’est toujours en tremblant d’émoi qu’elle regarde la mer, entend son nom et la prend. Je l’ai lu dans sa voix, dans un sursaut de souleur. Son corps est friandise. Je suis sûr qu’elle a des genoux de miel sous le ciré. Aller voir. N’exagère pas ! Et pourtant ? Un peu de tenue. On peut bien rêver ! Si j’osais, j’… suffit !

La mer est sale, l’eau tutoie la boue dans ce petit port crochu où Fil-en-Six à couple de la belle et jeune dame danse sur ses amarres amoureux. Pas de guillemot indiscret ici qui nageote et dodine de croupe autour du bateau à se lisser le plumage, insolent de curiosité, il y a trop de ressac et de crasse.

Le fuel est malsain. Ici aussi le robinet de la pompe coule du nez et ne se tarit jamais versant le fuel en permanence à polluer les eaux et lubrifier les ducs d’Albe. Oh Svalbardais ! C’est bien de compter les petits oiseaux mais c’est pas plus mal de réparer les robinets et stopper les mini-marées noires. À croire qu’ils adorent graisser leurs ports. Ils en ont si peu qu’ils les bordent d’affection, les dorlotent à les bichonner au gras et les huilent au mazout de peur qu’ils ne rouillent de consomption et tombent en dépression ? Allez savoir !

L’heure est à la pluie, non à la neige, éternelle, sans fin. Tout gris ou plutôt tout blanc de gris opaque. L’air ruisselle d’eau à polluer la mer qui en dégorge. On est arrivé par vent fort. Depuis il n’a cessé de forcir et frise le coup de vent. Le vent monte encore. C’est beaucoup. Ça clapote dru dans ce petit port crochu crasseux, teigneux, malade. Le vent est lancinant, il n’en finit pas de lancer ses pointes en rafales et de bondir colère, la neige drue n’arrive pas à feutrer les sons et étourdir son souffle.

Deux coups de vent en deux jours. Puerca miseria ! Hurlent les haubans. Il n’a jamais fait aussi mauvais depuis 82, nous apprennent les dockers du port qui travaillent pour la firme monopole de l’archipel, la snsk. Ils n’en reviennent pas, pleurent misère et jurent à vice. Alors qu’il devrait faire beau normalement en cette saison, aucun coup de vent en cette période dans les statistiques. Croisière pluvieuse, neigeuse, venteuse. Le temps nous offrira cinq jours complets de chute de neige en moins de 15 jours d’affilée. Pour un désert ça fait beaucoup, beaucoup d’eau4. Pas étonnant que ses pics soient acérés, rabotés, crevassés, l’île est coriace de vent cette année.



La tempête succède à la neige, la neige succède à la tempête. Paysages désolés de tourbes et de solitudes, multipliés de lagunes, enlisés d’horizons, bas de marécages. Le ciel est opaque, la brume tient permanence. En face, de l’autre côté du fjord, s’ouvrent les plus beaux paysages de Spitzberg, la Baie du Roi et la Baie de la Croix toutes troussées d’îles splendides et truffées de glaciers. En deux jours de présence on ne verra rien. La vision stagne à cent mètres au mieux, quand elle arrive à franchir les vingt mètres. Passer au flanc des plus beaux sites du monde et ne jamais les voir quoi de plus frustrant ? Je lis du supplice de Tantale là-dedans. Il n’y a plus qu’à les imaginer. Multiplier cartes, photos, documentations et les cartes postales et les recréer dans la tête pour se venger du temps. Mais c’est pas pareil. Il manque le regard vrai, le souffle de l’air dans le tiède, l’odeur du vent, le creux de la lumière et le pas.

Le glacier immense, multiple, pluriel de bras et de langues, la roche noire, les gendarmes qui émergent des neiges au plus avide du roc. Le cru des pics, la neige qui compte ses glaces et les glaçons qui jonglent de paresse, arasés de courants édentés de fonte, en crise de dentelles éraillées. Le paysage se crucifie au martyre de la beauté. Immense est la mer, éternelle est la glace, le fjord n’en finit pas de s’étirer de glace. Le glacier est la mer qui est la glace qui est le roc qui est le pic qui est la baie, embrassés. Les jours sont pluriels ici, les après-midi éternels et les émois singuliers arrimés à une grande courbe de paysage. La montagne ferme l’horizon le glacier l’ouvre, l’air est en moraine. Le beau se compulse en fins conciliabules menus et grésille de plaisir, exaspéré de petites bulles d’air qui pètent ivres de liberté quand enfin, enfermées depuis des millénaires, elles retrouvent l’air du ciel.

La neige s’éternise. L’air est torturé de vent, le plafond si bas qu’il s’est perdu dans la mer, hurlé de vent. Le temps s’est perdu dans ses glaces, une ère de fin du monde s’est ouverte pour quelques jours. On vit à petite mort, la vue basse pour empêcher la neige de nous brûler les pupilles tant elle est versée glacée de vent. Le vent, le vent, il n’en finit pas de siffler de tous ses noms, engrossé de neige.

Au large de la jetée deux bateaux mouillés, un caboteur noir et usagé et un bateau de charge bleu, mi-remorqueur, mi-sécurité-surveillance, dansent à la lame en bascule. Ils sont tout rapiécés. La Norvège ne semble envoyer à Svalbard que ses plus vieux rafiots tordus de rouille, courbaturés d’ans, qui rivalisent avec les flottes sous-développées à pavillon de complaisance. Ce lieu est beaucoup trop fin du monde et misère pour y risquer des bateaux neufs. C’est son côté terrain vague et décharge qui fait qu’aux abords de la moindre maison dans le Grand Nord on se croirait en basse banlieue chez un ferrailleur. Ils écrivent le paysage comme s’écrit la zone dans une atmosphère de docks que ne gangrène pas l’odeur de la morue et de la poiscaille comme sur le continent et qui fait l’odeur même de la Norvège.

Ny-Alesund, des maisons comme de vastes cabanes ripolinées pour adultes se font procession dans le cul de la plaine. Des maisons rouges, coquelicot, jaunes, moutarde drainée d’hépatite, fuchsia enflammé, vermillonnées de sucre d’orge dans des teintes de pompier ou de kermesse, vert à la pistache ou d’un bleu royal qui jouerait au ciel ou ternes à crever, en désordre posé à la trop va-vite, se bousculent dans la boue, de guingois, dépareillées, en perpétuel chantier, jamais achevées comme toujours dans les terres neuves des pays neufs. Elles n’en finissent pas de se calfeutrer, obturant toute issue au froid, cossues de laine de verre, capitonnées de couettes d’aluminium et de goudron, lardées de polyester en guise de cellulite.

78° 55’ 23’’ de latitude nord. Ny-Alesund possède la poste et la base radio-météo la plus nord de la terre. Elle offre à peine dix habitants l’hiver et de grosses centaines l’été. Une orgie de chercheurs qui vont et viennent, repartent et reviennent à la poursuite de leurs plans de recherche et de leurs hypothèses de travail qu’ils échangent dans des rencontres interminables au cours de symposiums séminaires, à la réunionnite aiguë et plus amoureux des palabres en grappe qu’un Bantou griot. Ils jouent aux savants affairés d’interrogations, en échangeant leurs thèses. Professeurs Nimbus des glaces fringués en épouvantail polaire, mais mille fois plus jeunes, restant pour les plus âgés au niveau des chargés de cours. Le C.N.R.S. y tient un petit laboratoire, ces nouvelles formes de comptoirs des latitudes extrêmes.



Ancienne ville minière où les anciens baraquements des mineurs hébergent la science. Le charbon suppure encore de son sol en veines sinistrées et lugubres. Terre noire qui porte le deuil en sa matière. C’était une ville microscopique mais dure, un village de gueules noires devenu ville de recherche et de cervelles, c’est-à-dire une ville très féminine d’interrogations perpétuelles dont la raison d’être est de se poser les éternelles questions du monde drapées dans le code de la science qui leur octroie toute leur décence et justifie leur présence.

Le quai est glissant de neige. On descend avec mille précautions et mille lenteurs pour assurer le pas et surtout essayer de la voir ou même de l’entrevoir, elle, la beauté rouge sur son petit arpège nous jouant toute la gamme du sourire dans l’éclat de sa beauté, petit nougat d’amour. Mais l’embarcation est vide, elle doit être à terre à multiplier les courses. C’est une femme à emplettes. Impossible ! Il n’y a pas un seul magasin dans ce bled. À la douche et aux bains alors ou pendue au téléphone ? C’est sûr, une femme comme elle doit toujours s’occuper la tête ou le cœur pour ne pas se faire peur avec le temps désœuvré où les questions insidieuses viennent vous assaillir de leur noirceur et vous portent le bourdon métaphysique, le bourdon de mer et vous peignent l’âme en gris et l’humeur terne. Ça nuirait à sa beauté. Et tout le monde la sait coquette.

Je traîne un œil devant, derrière, louche au hublot. Non irrémédiablement, elle n’est pas là. Aye ! À force de marcher tête arrière et crabe, je me suis payé un bollard qui m’a luxé le tibia. Le salaud ! Spitzberg est dur aux amoureux.

Le quai est glu ou patinoire avec toute cette neige fondue de fuel. Le climat cingle le visage. On couvre la jetée arc-bouté presque à croupetons pour ne pas être emporté de bourrasques. Temps de grains, temps de chien. Et toute cette glaire par terre d’eau mêlée de fuel, de coaltar baigné de caoutchouc, poih ! Ce quai est misère. Vite la terre ferme. C’est pire, elle est gadoue et cailloux, toute criblée de mares, épuisée de décharges. L’homme devrait avoir honte de construire de telles villes toutes pataugées d’eau et de crasses moisies.

Ça monte rude. Qu’importe, le vent est plus dodu, on l’a de cul, il nous pousse dans la ville. Il n’y a plus qu’à visiter ce gros bourg battu de pluie croisée de neige. Cailloux ocre, puis miel, puis caramel, puis terre, puis noirs, puis blancs rosés de gris et de débris de construction, ils polluent même les cailloux. À gauche, une sente cabossée de dalles qui furent de bois et jouent maintenant au fossile de ciment. Elle est tachetée gris blanc noir écrabouillés craquelés trésaillés chinés, très Art déco années 80, elle découvre l’antiquité de Ny-Alesund, son monument qui écrit le passé : une locomotive endormie et souillée de rouille qui stagne devant l’unique bistrot du bled qui rappelle la légende de la mine et de ses wagonnets. Elle est plus noire que le noir tant elle a été ripolinée et ripolinée de couches qui épaississent la tôle à la doubler, elle ne tenait que par la rouille, maintenant elle ne tient que par la peinture. Elle est si vieille que c’est une honte de la laisser vivre dehors. Un calvaire pour cette antiquité cacochyme assoupie qui regarde chaque printemps la crue d’icebergs ravaler le golf et s’embrasser de fractures au goût du vent, du temps et du courant.

Devant la relique de la sncf locale, la ville en baraques tapie sur la mousse, engrange la neige. Le temps est en cauchemar et touffu de bourrasques, je me réfugie dans le seul bar de la ville. L’on ne peut pas se tromper lorsque l’on a rendez-vous. C’est le cœur, le seul endroit de la ville qui chante. Enfin de la ville ? Si on peut appeler cet alignement de baraques disparates à vocation scientifique une ville, ce serait plutôt une bibliothèque citadine toute peuplée de rats savants jouant aux sportifs intellos. C’est l’unique maison qui ait un son et connaisse la rencontre chaude, le contact qui irait parfois jusqu’à l’étreinte. On peut toujours rêver. C’est un lieu d’alcool et d’amitié où le verbe est souverain. On y passerait ses journées et ses nuits s’il ne fermait pas si tôt. Perdre ses rêves dans l’alcool, y étouffer ses illusions, tout le plaisir est là, niché au creux du verre d’écume. Rien n’est plus chaleureux qu’une cuite, une longue biture à la bière nordique, à la bière du froid, qui n’en finit pas de faire monter l’euphorie interminable de mer. Bière ? Bière ! Le double nom au double sens, catafalque cercueil et cervoise. Étrange non ? Sûrement pas innocent.



Dans le sas on se dévêt en grande cérémonie. Le rite prend chaque fois plus de dix minutes. On enlève la veste de ciré. Puis les bottes et les semelles de bottes, puis les grosses chaussettes, puis la salopette du ciré, puis la première écharpe, puis la seconde écharpe, puis la veste polaire, puis le chandail de dessus, puis le pantalon et les moufles et les gants aussi bien avant, je les avais oubliés, puis, puis, puis… Ça n’en finit pas. Je me paie une bière, puis une autre bière, puis une autre, je n’en finis pas de roucouler de pression. La moustache toute enlisée de mousse douce que torche de son écume de crème, un revers de manche copieux mais large, gras et vulgaire, c’est tout l’agrément de ce geste. Dieu que ça fait du bien ! Reluquer.

Les jeunes beautés se cumulent dans le bar en garniture de fenêtre mais toujours par bandes comme les morues et les mouettes. Je n’arrête pas de zieuter. Elles s’accrochent à leurs sourires qui butinent leurs lèvres adorables. Leurs yeux, immenses de cils qui dansent et si clairs que le ciel s’y égare, battent la mesure du bonheur, ils ont perdu la nuit et avec elle la porte des rêves. Elles sont couleur de glace. Plantées sur leur chaise comme un temple de marbre qu’adoucit à peine la tendresse de la bière, livides de maintien, le port ailleurs, le clin d’œil coquet et l’œil hautain et même sévère sans connaître le moindre artifice de parure ou de cosmétique. Puissantes, trempées, instruites, fortifiées au biologique, farcies au botanique, nourries à l’écologique, rayonnantes de leur certitude, elles dominent les lieux de leurs rires immenses, réchauffés de bières. L’amour est à fleur de verre. Ne pas insister, ça ferait déplacé, mais pourtant ? Mais si j’osais… Ça va pas recommencer. Elles n’en finissent pas de roucouler des murmures et lancent des caresses de sourires en rafales blondes. Ce sont des femmes savantes, leur minois sent la thèse, elles ont le courage argumenté et l’amour raisonneur. Ça va être dur de tenir la distance.

Je me pelotonne de chaud et m’étire de regards. Ne rien dire, écouter, regarder, goûter juste le plaisir de se perdre dans le visage des femmes. Le bonheur d’être ensemble tout humide d’amitié monte avec la fumée de cigarettes qui n’en finit pas d’embrumer l’air blond mais gris froid de buées âcres. Je suis seul et pourtant l’on est ensemble, là est le bonheur. Aller se chercher encore une bière au bar. Cumuler les canettes comme on cumule les échecs.

Le bar est clair, plus propre qu’un laboratoire, tout de bois blond, ciré et chaud, tenu par un barmaid plus doux qu’une soubrette à bouclettes, plus mannequin que lui tu meurs, manucuré de l’orteil à la pomme, il se perd dans une théière et sert comme on joue à la dînette, n’arrivant à conclure une addition qu’au bout d’une demi-heure au moins, au moins. C’est avant tout une décoration. Est-ce vraiment un garçon ? Tout est là. Mais après tout ce genre de problème n’embarrasse que les demoiselles. Au centre du bar de bois, affable, trône un immense poêle à bois tout noir incandescent de chaud pour étreindre l’amitié, il incendie la pièce qui pourtant est immense.

Tatoué désœuvré, je suppure le vide. Je me sens le sang épais. Je m’engloutis dans ma bière. Je lève un cil avec une lenteur de grue Poclain et je pense. La mer me refoule ses liqueurs de basse mer, je…

Un ver, non, une sorte d’asticot-escargot se traîne sur la table de pin blanc vernie de cire, ébréchée de tatouages de cigarettes. Je l’écrase de l’index aidé du majeur en tutelle et par maladresse. On vise mieux à deux, la charge est plus large. J’ai commis un crime, j’en suis ravi, je hais les animaux, surtout ceux qui se traînent comme moi. Et toutes ces femmes en folie de bière ! Les mettre sous tutelle. Idiot ! Elles ne te regardent pas. Elles s’exaspèrent de rires pour le plaisir, jusqu’à l’hystérie et se rire de bonheur. Les prendre. Nigaud ! Les asticoter avec un chiffon rouge comme grenouille à la pêche ou vache landaise. Imbécile crucial, elles ne déplacent même pas leur visage vers toi ! T’es transparent et le cul en bière. Oh ! Et ? C’est cela !

Faire l’amour c’est ouvrir tous ses organes à l’autre. Tous ses organes et tous ses méats, et tous ses ébats à l’autre, comme une palourde offre tous ses organes à la mer et les ouvre goulue de chair pour filtrer la mer, toutes les eaux de la mer de bonheur, au tendre ourlé de ses jupes crème et chairs.

S’échanger de sexe et de toutes ses liqueurs jusqu’à la honte et les vivre au pluriel, la chair révulsée en feu de désir. L’idée fulgurante me traverse de part en part comme une découverte et me fait vibrer de sperme.

Ouvrir la mer, découvrir toutes ses plages. S’écarteler de cul, se monter de viscères, se grimper de suçons gloutons enlisés de moite et de gargouillés infâmes, les lèvres perverses et multiples, la chair goulue. Exaspérés de plaisirs neufs tissés au corolle des méduses et aux guirlandes feuillues de sperme des seiches de mer. S’amollir de caresses à barrir jusqu’au plus tendre dans des cajoleries d’algues mucilagineuses et de gorgones tendrement échevelées au ventre de la mer, blanc du lait de toutes ses laitances mêlées frayées de laites fécondées de trouble aux frayères. J’ai le sexe trouble, le sperme à fleur de mer. Lancer l’écho dans les méandres de son sexe blond de lait. Les multiplier à foison. Les…

Entendre, entendre dans son ventre tous les échos de la mer et les monter. L’ouvrir de crème et la fendre à l’arête dans toutes ses jupes de coquillage envasée de plaisir. Oh ! Épuiser le jus de ses muqueuses dans l’alcôve de ses chairs, baratter leurs coquillages en marécages, décliner leurs corps. Se faire tendre, creuser ses ventres, révéler sa chair comme les dessous d’une raie, boiser tous ses cartilages d’amour à trousser son âme, parcourir tous ses orients, renouveler ses fraîcheurs à grandes houles de bonheur de mer, de mer, de mer. Satiner son accordéon en conche à la courbe douce et liquide de ses gloires. Inciser au ciboire ses nacres aux jupes ourlées d’iodes tièdes. Défeuiller ses mucus, dénuder toutes ses humeurs, écorcher ses oursins. Oh ! Son coquillage se referme de bonheur. Se… Barattée.

Oh ! Elle, elle ! Elle, dilatée de bonheur, urtiquée de plaisir, elle feule comme la mer au gouffre de sa grotte bleue. Elle, elle, exilée en son corps, elle suspendue à l’amour de tout son corps. Elle est toute de vent en tourmente en débâcle de chair, rompt toutes ses glaces, elle est rase de mer, clapotée de sexe en baïne aride de sel, crucifiée de plaisir.

Yaouhhahouhhe ahouh ! Gloupphh ahou ! Greuhouhahouh ! Hahhouh ! Je dévergonde ma langue de bonheur.

Oh oui ! Oh oui ! Avant d’entendre l’amour, le tendre et le sentiment, il faut vivre notre chair, vivre l’amour dans notre chair, nos cuisses, épouser nos genoux. Le vivre dans notre ventre, nos tripes, nos muqueuses, notre clitoris, notre verge. Vivre notre anémone de mer triturée comme un boyau. La tête doit entendre nos ventres et s’avorter de tripes, se révulser de culs et de merdes avant d’aimer.

L’ouvrir de mer, écumée de lames grasses, déferlante, limoneuse de ressacs, perdue en toutes ses eaux, crachée de bonheur. Épuiser son trou, aspirer son abîme à périr, je suis tout buriné d’alcool et de cons. La bouche de son sexe asphyxié de plaisir bat la démesure de soubresauts comme morue se débat hors de l’eau, elle éructe son vagin en mollard comme truie que l’on égorge, huître spongieuse de ses liqueurs. Son sexe tout patouillé de frissons fripons s’ébroue en nageoires de raie. Elle roucoule comme un jambon. Elle a le corps comme une fête foraine. Elle…

Lui, moi, l’autre, moi, bourré de désir et de mousses, tout engourdi de stupre, épinglé du goulot, tringlé à ses libations. Débloqué, déliré, abusé des mots en diarrhées alcoolisées, en logorrhée bourrée, rythmée de houles sauvages, mais être le seul maître à bord de sa langue en folie, oh oui, oh oui ! Oh oui ! Oui. Je me meurs de bonheur. Ma langue est pompette et pleine.

Barboter d’urines fécondes, gluantes de sucs, glavioter en son vagin flasque et fleur. Défolier tous ses tissus rassis. Elle en flammes, torsades de sexes torréfiés de tortures en tourments de torsions écrasées de fellations spongieuses et d’étreintes assassines de chair. La conjuguer à tous les temps de son sexe. Elle.

Vénus au coquillage, toute vernie de nacres en ses humeurs de mer, le derme en fleur. Moirer ses pertuis, les laquer d’amour. Amener le fleuve pimenté de sel à s’abreuver à toutes ses rives, parcourir tous ses deltas. La femme est fille de mer, sa chair épouse le varech et des rumeurs de mer dans des coulisses de marée d’équinoxe. Oh ! Parcourir toute la mer dans des senteurs humides de muqueuse bivalve. L’ouvrir comme une huître, toute molle des robes ourlées en jupes des chairs ardentes de rose de son pubis rubescent. Décorer toutes ses nacres et les vernir de bonheur, en conjuguant toutes ses moires irisées au plaisir. Elle se dresse d’amour la moule superbe, fondante comme une poire. Elle levée de…Elles…

Ahouillhe ! Je m’inonde d’île de femmes. Ça va pas ! Je suis tout en détresse. Qu’est-ce que tu branles dans ta tête ? Tu es imprégné obsédé ! Non, non. Je m’insinue pas dans le cochon, je… C’est pour dire comment l’on rencontre Dieu et le prie en lui portant l’amour dans le Grand Nord. L’alcool est dense dans mon sang.

Du temps passe sur les tables, entre les tables, sous les tables. Le public a peu changé et je suis toujours tout seul en tutelle de mon verre. À mes pieds sèche une mare d’eau, ce sont mes habits de dehors qui s’égouttent sans gêne, j’ai oublié de laisser mon ciré sur le râtelier de l’entrée. Je me déteste aussi maladroit et brut de mœurs, ça fait primitif et rugueux du savoir-vivre, ça pue l’émigré et le trivial.

Oh ! Un rire gloussé cristallise l’air en pagaille. La touffeur de l’atmosphère embrumée d’humeurs lance des aiguilles étincelantes sous la lumière électrique et le flash d’yeux très noirs, immenses de regards, exorbités de race et d’alcool. Devant, au centre, partout, elle.

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Grand poème païen euphorique, journal de bord stylé d’un « voyage en Hyperborée » (après ceux de Stephane Ilinski publiés par Hache en 1999), au nord du nord du nord de l’Europe, dans l’archipel de Svalbard, autour de la banquise, « immense de corps et d’échos ».

Ceux qui aimeraient s’y retrouver géographiquement peuvent suivre le parcours du bateau sur cette carte, avec les points de passages : Norvège (pas sur la carte), île aux Ours (pas sur la carte), cap Sörk, Hornsund, Bellsund, Van Mijenfjord, Longyearbyen, terre du Prince Charles, dépassement du 80e parallèle, Verlegenhuken.

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Paysage 881 : Corse (2009).