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Cimes en abîmes

Jean Figerou

août 2007

La Lune d’Espiau (2/2)

Qu’est-ce qu’elle a pleuré et pleuré la belle-sœur ? Elle en est toute essorée. C’est plus que la fontaine des quatre fleuves du paradis, c’est une Madeleine toute déroulée de chevelure en pleurs en permanence, une cascade en voile de mariée comme on dit nous autres en montagne, tant elle est tout pleurs. Quand on pleure et on pleure comme ça autant, je crois que ça lave l’âme. Ça aide à cicatriser. Ça emporte une partie de la douleur dans le flot de larmes. C’est salutaire. C’est peut-être pour ça que les femmes supportent mieux le deuil et la mort en général. Leurs larmes est thérapie, je crois. Ça irrigue la détresse la mort, ça la canalise. Lorsqu’on rencontre la mort, on sait pourquoi on pleure. Ça justifie sa souffrance et la dirige pour lui permettre de s’écouler, que la mort ne détrempe pas votre âme à la noyer. La mort régule la douleur, c’est une école de vie, oui. Je crois qu’il faut connaître ça au moins une fois dans sa vie, c’est très formateur. Mais que je suis sot ! On connaîtra tous ça au moins à la fin de sa vie. On connaîtra tous la mort, à part Jésus-Christ qui ne l’a connue que trois jours et encore pas en entier.

La mort c’est un moment disgracieux, gras et lourd. Et pesant et pesant ! C’est tellement long, un temps invivable, ça arrête le temps pour l’éternité d’un instant. C’est monstre la mort et ça vient trop vite sans s’inviter. C’est pas comme… J’avais un parent, qu’il était tout usagé et élimé, tout vieux et qui disait : « Je crois que la plaisanterie a assez duré quand c’est qu’elle m’amène la camarde ? » Mais la mort ne venait jamais le chercher. Je sais pas, il ne lui plaisait pas sans doute. Elle le trouvait trop vieux, décati ? Qui sait ? Il n’arrêtait pas de s’éterniser sur cette terre à son corps défendant, à son corps défendant. Alors qu’il ne souhaitait qu’une seule chose, c’était partir. Mais là c’est pas le cas pour le mari de ma belle-sœur ! Là la plaisanterie a à peine commencé, elle a pas assez duré ! Il a que 67 ans ! C’est plus que jeune, c’est même gamin. Bon ! Quand un vieux le demande, qu’il veut que sa vie cesse, qu’il soit enlevé par la mort quoi de plus normal ? C’est même simple question de politesse ! S’ils le demandent, c’est charité ! Mais si jeune c’est pas justice.

Je l’ai lu dans la lune qu’il y avait présage mauvais. Je l’ai senti dans la lune et pressenti dans le temps. La lune elle faisait gueule tordue. Et gueule bossue, foi perdue et avenir foutu, comme on dit. Elle avait l’œil pas rond, enfin elle l’avait rond mais pas dans le bon sens. Sa lumière pissait le mal tant glauque elle était sous les nuages. Et ça c’est le plus mauvais. Je sais la lire moi la lune, je sais quand elle est d’humeur chagrine et qu’elle vous tresse une petite saloperie définitive pour aiguiller son caractère fielleux.



Et ces pleurs ? Ces pleurs sans fin elle se portait à l’agonie ! C’était pas supportable à vivre ! Elle gémissait comme quelqu’un qui meurt. Alors qu’en principe c’était pas elle qui mourait, c’est lui qui était mort, son mari mais sa mort la tuait, la tuait de pleurs et de vie.

Son mari ne serait plus son nid à tout jamais jamais. Parce qu’un amour c’est comme un berceau, un mari c’est un cocon moral qui vous aplanit les bosses de la vie et le rugueux des jours. Mais à partir de demain plus rien, que du regret et le difficile des jours. Et la mémoire qui vous creusait son sillon de mort dans le ventre, qui n’en finissait pas de labourer la peine. La mort c’est un piège où s’englue celui qui reste, le moins malin qui n’a plus qu’à se vivre couillon.

Elle pleurait, elle pleurait déchirée qu’à côté les pleureuses grecques sont des amatrices. Elle pleurait à délire, elle pleurait comme la cascade d’Oô, comme Marie-Badeleine. Il a fallu l’attacher. Oui, ç’a été terrible. Elle se débattait et se cognait et se cognait contre l’ambulance à se tuer. Elle tremblait de la tête aux pieds comme un hochet en castagnettes et se roulait par terre de désespoir comme sorcière en furie. Elle était plus verte que la blouse du médecin. Elle vivait morte. C’était desséchant pour les passants. Elle déraillait en épilepsie, le cœur échevelé. C’était pas beau à voir. Surtout quand ils ont fait le massage cardiaque, ils ont dû l’attacher pour pas qu’elle voie mais c’était pire. Elle s’est retournée et elle a tout vu, la cognée des pompiers sur la poitrine de son mari sur laquelle ils battaient tambour et les coups et le sang qui giclait. L’abomination, pas supportable. C’est pas beau la maladie mais quand c’est le sien qui se fait charcuter médicalement, c’est à tuer tant la douleur est riche de honte. Ça l’a mise en délire de voir son mari se faire cogner dessus sous prétexte de le sauver soi-disant ces incapables. Si seulement ils étaient arrivés plus tôt. Remarquez, je sais bien qu’il faut y monter là-haut à l’alpage, qu’il faut du temps mais quand même, c’est pas une raison assez ! Je sais bien qu’il faut plus d’une heure et en courant pour y monter à l’estive mais ils auraient pu y envoyer l’hélicoptère. Je sais bien qu’il était utilisé l’hélicoptère à ce moment-là pour sauver une marmotte qui s’était coincée au barrage EDF. Mais tout de même entre un être humain et une marmotte y a pas à hésiter il me semble ? Parce que on se targue à nous fendre les oreilles d’être le pays des droits de l’homme et il me semble qu’un être humain est plus humain qu’une marmotte, non ? Ils ont dit que c’est pas de leur faute, que c’était fatalité. Que pendant l’opération marmotte ils étaient derrière la montagne qui faisait écran aux ondes radio qui ne passaient pas du coup. C’est pourquoi ils n’avaient pas entendu le message. C’est pas une raison suffisante et excusable. S’ils veulent faire risette aux verts encore et multiplier la démagogie pour séduire ces incapables, libre à eux. Mais ils n’ont qu’à s’acheter ces verts plus rouges que communistes, un hélicoptère au lieu de faire toujours la quête et de quémander un hélicoptère à la gendarmerie, à tuer, à tuer ! Parce qu’ils ont tué le beau-frère de ma sœur avec leurs conneries de réimplantation de la marmotte. S’ils veulent sauver les vers de terre et les marmottes libre à eux mais avec leur hélicoptère. Pas à tuer les hommes. Il devrait y avoir un hélicoptère, toujours, toujours prêt pour sauver les humains. Et pour que ça. Un hélicoptère libre en permanence, en permanence, c’est la moindre des choses. Et s’ils veulent gaspiller le kérosène à la marmotte c’est leur affaire, mais pas au prix d’une vie humaine. C’est scandaleux. On est censé être le pays des droits de l’homme, de l’homme, je le répète, pas des droits de la marmotte ! Boudieu de Dieu !



Ç’a été dur, dur. Parce que quand son mari est mort, c’est la première fois qu’elle se retrouvait seule, la première fois dans cette situation. C’était pas supportable. On ne s’habitue jamais à la mort. Surtout que ça n’arrive qu’une fois. Et comment s’habituer à des choses qui n’arrivent qu’une fois ? C’est pas dans le possible vraiment à 64 ans c’est trop jeune. « C’est pas juste qu’il n’ait pas eu le temps de goûter à la vie qu’il est déjà mort », elle larmoyait. Et c’est très vrai. Surtout qu’elle avait rencontré l’amour sur le tard avec lui si bien qu’elle avait pas pu en profiter. Surtout qu’ils s’étaient tellement mariés tard qu’il avait pas eu d’enfants si bien qu’elle avait pas pu en profiter longtemps de son amour. C’était le plus regrettable et là où elle avait le plus de regret. C’est sûr qu’elle avait pas eu le temps de le vivre. Elle l’avait pas rencontré qu’il était déjà mort, on peut dire. Elle ne s’en est pas beaucoup servie de son mari. Elle a pas eu le temps, c’est pas elle qui l’a usé ! Il est parti, il est parti. Il faut dire qu’il était un peu égoïste, comme beaucoup d’homme. La preuve il est parti avant elle. Ah ? Ah ? Ah ? Si c’est pas une preuve d’égocentrisme ça ? À moi la mort ! Oui ! Mais 64 ans quand même ? C’en est même une impolitesse !

Ah le malheur ça vous tombe dessus comme la gale sans crier gare, d’un coup, comme l’orage. Tout comme, si c’est pas malheur. Qu’elle aurait voulu en profiter un peu quand même. Qu’elle se l’était acheté sur le tard le mari. C’est qu’elle a pas eu vie facile la pauvrette ! Alors avec le malheur où elle est tombée, elle aura pas connu la joie longtemps. Le bonheur de la conjugaison des corps elle ne l’aura pas rencontré longtemps. C’est vraiment injuste partir si jeune. Que la vie lui a échappé avant même de l’avoir comblée. Si seulement elle avait connu l’enfant, elle aurait été épaulée pour sa détresse. On l’a entourée comme on a pu, on l’a couvée d’affection. Mais c’est pas pareil avec un enfant qui vous soulage, la douleur est moins dure à porter.

Le plus dur, ça touchait même à l’innommable, c’est qu’ils ont pas pu lui remonter la mâchoire avant la mort définitive, avant qu’il soit complet cadavre, très rigide. Oui. Il est mort en baillant la gueule ouverte, c’est le cas de le dire. J’en avais honte honte. Il était en robe de chambre dans le cercueil. Ohlalla mourir en robe de chambre, c’est un peu mourir dans la maladie ! Ohlala ! Descendre dans le caveau en chemise de nuit préparé pour sa longue nuit d’éternité, en tenue de nuit la honte ! Sûr la honte ! Elle en était toute chavirée. Mais comme je lui ai dit, comme je lui ai dit ça n’a pas le moindre grain d’importance ! Saint Pierre il juge pas à l’habillement parce que l’habit ne fait pas le moine. Mais le plus dur à supporter c’est quand même qu’il ne portait pas le linge. Comme si la vie s’était enfuie par la bouche, c’est ça. Il avait la gueule béante, ouverte comme un four de glace lividement blanc, parce qu’ils avaient oublié de lui fermer la mâchoire avec un linge en couronne de face avant que la raideur cadavérique ne le saisisse et s’installe pour toujours. C’est dur. C’est comme s’ils l’avaient tué deux fois son mari avec ce manque de respect. Tu parles de professionnels amateurs ces pompes funèbres, des nuls intégrals. On ne se rend pas compte combien l’incompétence peut faire mal. Mais là ça l’a assassinée la belle-sœur. Ça l’a achevée en idée fixe. Je voulais lui casser la gueule pour la lui laisser à lui aussi la gueule ouverte en permanence jusqu’à sa mort au chef des pompes funèbres. À coups de pieds je lui aurais débité la mâchoire. Mais il m’a dit que c’était pas eux, que c’était à l’hôpital qu’ils avaient oublié de lui fermer la bouche et que quand ils étaient arrivés, c’était trop tard, qu’il était plus raide que mort. Que ça arrivait souvent maintenant que c’était plus du bon service à l’hôpital vu que les aides-soignantes, c’est des jeunes Algériennes ou des jeunes Maliennes qui n’avaient aucune expérience et qui ne savent pas qu’il faut clore la mâchoire, elles sont trop jeunes et trop incultes pour savoir d’ailleurs. Qu’en effet que ça faisait beaucoup de dégâts mais que malheureusement… Enfin il n’arrêtait pas de s’éterniser à s’excuser si bien que, usé, j’ai abandonné. Mais la belle-sœur elle a halluciné de se retrouver en face d’un ogre déguisé en Léviathan. La gueule ouverte comme truite hors de l’eau. La douleur lui a triplé rien que de voir son mari comme ça la bouche ouverte pour toute l’éternité. Ça la crucifiait, elle hurlait. « Je veux pas ! Je veux pas que les vers lui mangent la bouche et que les mouches viennent pondre dans sa bouche ! Non, non ! » Je ne sais pas pourquoi elle s’est imaginée que les vers de terre allaient envahir la bouche de son mari. Je ne sais pas pourquoi ? Du fait de la bouche ouverte en immense, en béance ? Mais quand même ! Alors on a mis une gaze sur la bouche du mari pour lui porter le calme. Moi j’ai rien dit, je savais bien que les vers qui dévorent les cadavres, ils sortent du ventre même du mort. Ils grouillent dans ses intestins et qu’ils le dévorent de l’intérieur. Que c’est horrible. Mais je me suis bien gardé de rien dire, ça lui aurait aggravé la peine en immense. Et même en intense. Et même, même en colossal. Je sais même comment ça s’appelle ces vers funéraires nécrophages, c’est des rhizophages ils vous mangent par les racines, comme les pissenlits et les saprophages qui vous boulottent la décomposition. Oui les rhizophages ils poussent leurs racines en vous à vous dévorer et les saprophages ils vous font liquide, comme un jus de mort. Oh c’est épouvantable ! Et plus qu’à la vue l’épouvantable, c’est à l’odeur, je crois. Être festin de mort à sa mort et pas y participer, enfin je veux dire y participer seulement comme viande de boucherie, ça vous rend modeste. Ça vous cloue l’orgueil, et ça vous ruine la considération de soi. C’est pas rouscaillant. Bouhhhh !

C’est douleur, c’est que douleur la mort, très douleur. Elle vit morte maintenant qu’il est mort. On peut même dire qu’elle est morte, enfin elle est pas morte si vous voulez mais c’est pareil, elle est pas morte biologiquement, bien qu’elle ait une vie de morte mais elle est morte moralement. Elle est défunte à la vie vraie. C’est les gens qui l’ont tuée en quelque sorte d’une certaine manière, à force de l’aimer. De lui porter compassion et soutien. Ça lui faisait mal ! Ça lui faisait mal chaque fois qu’elle rencontrait quelqu’un. Ça lui faisait un mal profond. Et ça la tuait chaque fois un peu plus. Hé si hé si. C’est la mort les visites dans la rue. Chaque fois elle nous disait ça me fait mal, mais ça me fait mal. Hé oui. Parce que chaque fois qu’elle rencontrait quelqu’un dans la rue et elle n’arrête pas d’en rencontrer des gens dans la rue. Que voulez-vous dans un petit village ? Et que ça ruminait et ça jacassait et ça jabotait de compassion ! « Ma pauvre ! Ma pauvre ! Si vous avez besoin de quoique ce soit, je suis là ! Ne vous gênez pas ! Surtout ne vous gênez pas ! On est tout chagrin avec vous ! Ça sera avec plaisir si on peut vous soulager ma pauvre Blaisine. N’hésitez pas ! Si vous avez nécessité de quelque chose, faites appel ! Si jeune, quel malheur ! » Oui parce que 64 ans ils trouvent ça jeune. Parce qu’il n’y a plus que des vieux maintenant au village. En montagne tout le monde part pour la ville aujourd’hui. Plus personne ne veut vivre ici, surtout l’hiver. Il ne reste plus que les vieux qui sont trop pauvres pour pouvoir partir. La moyenne d’âge au village elle est de 81 ans. Si, si ! Vous vous rendez compte. Ça l’épuisait la Blaisine. Parce que chaque fois que quelqu’un l’arrêtait dans la rue pour lui présenter ses condoléances, il fallait qu’elle raconte l’histoire. Qu’il était aux bêtes là-haut à l’Espiau et que l’infractus est venu d’un coup sans prévenir, comme une mésaventure foudroyante. Et tous les gens de s’apitoyer et de s’étaler de bonté parce que tout le monde se connaît, c’est sûr, dans un petit village. Alors chaque fois c’était : « Toutes mes condoléances ma pauvre Blaisine. On est de tout cœur avec vous. Partir si vite ! Si jeune ! Que ce n’est pas permis ! Et c’est du fond du fond du fond du cœur que l’on participe de votre chagrin. Si on peut faire quelque chose pour vous, n’hésitez pas, surtout n’hésitez pas hein ? Promis ? » Partir sans prévenir le moins du monde. Sans qu’on puisse se préparer. C’est trop dur. Totalement indélicat. Il a été foudroyé au cœur par un caillot tranchant comme un soc de charrue qui lui a labouré le cœur à mort. Il a rencontré la foudre sur patte dans son coronaire comme les brebis quand elles rencontrent l’orage sous la toison. Crac ! D’un coup il est parti. Sans répit ni rémission. Que les pompiers n’ont pas pu le ranimer, ils ont tout fait mais rien n’a ressuscité, il est mort torride. Le cœur n’a plus voulu vivre, il se trouvait épuisé, il voulait plus vivre son cœur, il a préféré se décéder. Et chaque fois elle recommençait le récit pour la énième fois et chaque fois elle revivait le drame et chaque fois ça lui faisait monter les larmes et lui ravivait la douleur en martyre. Que c’était un vrai calvaire. Que c’était pas vivable. Je n’en peux plus, je n’en peux plus qu’elle criait la pauvre. Mais malheureusement c’est qu’elle connaissait du monde dans le village forcément. Ça n’en finissait pas à chaque bout de trottoir fallait recommencer à raconter la même histoire. Un cauchemar. Et le manège a duré plus d’un mois. Le manège finissait par tourner au cirque. C’est ça qui est grave et mal foutu dans le monde. C’est vos amis, ceux qui vous veulent le plus grand bien qui vous font souffrir le plus en voulant vous aimer. Quelle hérésie ! Comme dit la prière mon Dieu protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en décharge. Enfin… ou quelque chose comme ça ! C’est fou le mal qu’ils peuvent vous faire les amis. C’est toujours ceux qui vous aiment qui vous font le plus de mal et vous quittent sans même prévenir ! Aye ayeilllhe ! Boudiouhhh !



J’ai mal pour elle la pauvre, qu’elle a perdu son mari mais enfin il y a du réjouissement dans son malheur, il n’y a pas que du désespoir. Son défunt s’est trouvé un ami. Oui, c’est miracle ! On s’en est aperçu au cimetière. Enfin un ami, un compagnon dans son malheur disons. Un défunt comme lui. Il est enterré à côté d’une connaissance à lui, ça soulage un peu la peine. C’est moins dur pour elle de le savoir auprès d’un ami. Pour lui aussi, c’est plus rigolo, d’être mort en compagnie. Il s’ennuie moins, ça lui réchauffe le cœur. Quoiqu’il est mort ! Mais enfin ? Je me demande si ça lui sert vraiment ? Enfin ça réchauffe la veuve. C’est le plus important. Ils sont vraiment tout à côté, c’est une chance. Ils sont à flanc. Ils peuvent parler métier ! Ils sont mitoyens, ils sont mitoyens de cercueils ! Oui ! Oui ! Étonnant non ? C’est une chance ! Oui ! Ça rassure et me lève le poids de l’angoisse de le savoir enterré à côté d’Augustin. Comme deux frères d’armes. Côte à côte. Hé oui Augustin, il est parti il y a un an à la lune rousse. On se méfie jamais assez de la lune rousse. Il était berger comme lui ! C’est pour ça qu’ils en auront des histoires à se raconter. Ils pourront parler métier. Comme ça la conversation ne sera pas souvent creuse. Et ça soulage quand on est mort de pouvoir parler et voisiner. Ça occupe en tous cas. Ça lui a remonté la totale à ma belle-sœur de ça savoir. Ça lui a mis un peu de baume de soleil au cœur dans cette triste journée lugubre ! C’est quand même une aubaine que par les hasards de l’administration finalement les deux copains sont côte à côte au cimetière. Il y avait une chance sur mille qu’ils puissent échanger leur solitude l’un dans l’autre. Et elle a eu lieu ! Parfois c’est bien fait l’administration. Qui croirait ? Enfin parfois je dis. Parce que c’est rare qu’elle soit propice l’administration. C’est rare.



Ça chauffe quand même cette mort pour ceux qui restent. Ça les épuise. Ça chauffe toujours la mort, mais là tout de même ça chauffe à leur brûler l’âme. Ça chauffe en ravage et en ravage profond. Pas qu’en ravage de pleurs. Non, en vrais ravages, en saccages, oui, ça vous dépiaute dans le chagrin et vous laisse la vie toute écorchée. À 64 ans ! Si jeune. Y a pas de justice dans la mort. Non vraiment, y a pas de justice. Souvent quand même parfois, Dieu il est immoral. On devrait pas le dire. On devrait pas le dire mais moi j’ose quand même. Je le dis. Ça soulage.

On est tout en obsession de mort. Toute la famille est en urgence de deuil. C’est pas supportable la mort. Le temps est long dans la mort, il est comme éternel puisqu’il s’est arrêté sur le mort. Oui la mort arrête le temps en le tapissant de douleur, en tapissant le temps de douleur infinie si bien qu’il paraît éternel, cassé de tout avenir à jamais, brisé par la mort, fils de la mort éternelle, c’est ça qui semble. Qui semble en grand. La mort tue le temps, oui. Et il en est mort. Et quand il n’y a plus de temps, il n’y a plus de vie. Supporter, supporter ça, c’est pas possible. Son mari lui plombe tout le corps à lui retourner l’âme de douleur. Il lui encombre la vie à la noyer de souvenirs. Il y peut rien, c’est pas sa faute, puisqu’il est mort mais quand même ! Il devrait pas l’imprégner comme ça, sinon elle n’arrivera jamais à ressusciter à la vie. C’est sûr. On peut pas vivre morte des mois de suite sans périr vraiment ! Il va la tuer d’aimer et la miner de déliquescence, c’est ça ! Je ne vois pas comment elle pourra vivre sans lui, elle était sa chose, sa chose d’amour, sa… Parce que souvent on voit ça des veuves qui sont mortes de chagrin, toutes ôtées de vie les premiers jours mais toujours elles finissent par rendre du poil à la bête ! Quand elles n’en remettent pas et retournent au plus vite à la vie à en devenir indécente et toutes coquines ! Ça c’est vu, ça c’est vu ! Tèh Madame… Non pas de nom, pas de nom. Les murs portent les oreilles. Mais là chez la belle-sœur je ne vois pas la douleur se tasser à redevenir normale. Le cas semble désespéré. Tant elle vit la mort et le mort et de mort avec un tel désespoir qu’elle n’est qu’une loque à la vie, rosaire de pleurs à s’étouffer de mort. C’est qu’une poche à sanglots. Je crois pas qu’elle survivra. Non. Je ne vois vraiment pas comment elle va remonter à la vie ; elle est partie pour vivre noyée, j’ai bien peur. C’est certain. Oh putain ! Il manquerait plus que ça ! Oulah, me voilà avec la belle-sœur à charge ! Ébé ?! Qu’est-ce qu’il a eu aussi ce grand couillon d’Aventin à aller taquiner l’orage ? Quelle misère ! Ébé ! Ébé !



Elle pissait sa détresse jusqu’à l’insulte, injuriant le chagrin à se déchirer, ensanglantée de peine. « Pourquoi tu es parti ? Pourquoi ? Tu m’as laissée toute seule ! Toute seule pour toujours. Salaud ! Salaud ! Fils de fumier ! Crevasse de chien ! M’avoir abandonnée quand j’avais tellement besoin de toi ! » La litanie des récriminations n’arrêtait pas de pleurer. « T’es un baise mort, une laisse de cimetière, Berger de cadavre ! Ne me quitte pas, ne me quitte pas ! » Elle était désespérée de lui. C’était touchant-effrayant. Et en même temps avant elle je ne savais pas que la douleur pouvait être aussi égoïste. J’en étais outré à suffoquer. Ça elle m’en a appris des choses ! J’en ai même honte pour elle. Elle ne pense qu’à elle dans ses larmes en fait. Ça me ravage la rate de l’âme de savoir qu’elle est si égoïste dans la peine, ça me chiffonne et me met en répugnance d’elle, j’y peux rien. C’est comme ça. Ça me soufflette l’honneur. C’est un peu comme si elle me souillait quand elle parle comme ça. Et en plus elle a aussi de la mesquinerie aussi dans le ventre. Parce que le défunt il était cancer. Il était cancer cancer. Et elle, elle vient d’apprendre que sa nièce vient d’avoir une petite fille, juste là ! Si ! C’est connu, une vie chasse un mort. Et la petite elle est née cancer aussi. Si ! Drôle de coïncidence ! La belle-sœur elle est devenue grise, elle a fait remontrance quand elle l’a su. Elle était tellement verte de colère qu’elle en était blanche. Oui. Ça lui a pas plu du tout, du tout, du tout. Elle a dit que la petite-nièce elle lui a ôté la vie, elle lui a pompé la vie à son mari, elle lui a volé la vie. Oui. Vous vous rendez compte ? Elle est trop attachée à la superstition mais quand même, dire ça quand même ? Faut avoir pas d’âme ! Elle me surprend la sœur-belle.

« Je suis lit de souffrance et travesti de charogne, je suis goule inhumaine striée d’épines et drainée de mort », qu’elle hurlait. Ça elle en a de la complaisance pour la douleur ! Ça elle en a ! C’était plus une femme, c’était un cercueil, pardon, un recueil de doléances. Elle était échevelée de chagrin. Une vraie pleureuse antique en titre, elle n’arrêtait pas de se répandre que j’en étais dans le malaise, que ça a duré trois jours d’affilée sans interruption aucune. Que j’ai cru, qu’elle allait se traumatiser au suicide, il manquerait plus que ça. Trois jours complets, elle a chialé les mots. Elle m’engrossait l’âme d’une triple chair de poule. C’est dire. Moi-même j’étais loque et défunt de tout avenir quand… Un beau matin. Le troisième jour. Oui, le jour troisième. Comme le Christ. Elle a ressuscité du chagrin. Entièrement. Complètement. Intégralement. Un miracle.



Elle s’est levée et elle a lancé : « Bien. C’est bien. J’ai assez donné, j’ai pleuré comme il faut, ça suffit maintenant. J’ai fait mon devoir. Je cesse. » Et elle a souri. En grand. En très grand. Un miracle. Que je croyais que jamais, jamais, de sa vie, jamais, elle ne sourirait plus. J’étais pagaille dans ma tête de voir ça. « Maintenant je vais vivre. J’ai tué ma mort et j’ai enterré ma mort avec lui, maintenant je me donne à la vie » et elle a souri comme une lune de minuit. C’était beau. C’était vie. C’était la vie. Estomaqué j’étais. « Je l’ai pleuré le temps qu’il faut avec la force et le désespoir convenables. C’est bon. Maintenant je m’abstiens. Je ne le pleurerai que toutes les Toussaints et à l’anniversaire de sa tombe, euhhh… de sa mort. » Elle avait tué son chagrin ! Qui l’aurait cru. C’était merveille.

Après c’est comme si le soleil brillait. Incroyable ! Elle était morte à hurler. Et puis le troisième jour ressuscité de la mort comme Lazare. Elle m’avait enrayé la vie rien que de la voir patauger à chaque instant dans sa misère de veuve. Et d’un coup elle festoyait dans le bonheur. J’en était assommé de tant de contraste. Qui l’eût cru ? Qui l’eût cru ? Vraiment ? Qui l’eût cru ? Pas moi en tous cas ! Qu’on m’aurait narré l’histoire que je l’aurai pas crue mais je l’ai vue ? Je l’ai vue ! C’est pas croyable ! Le chagrin désespéré ça se contrôle, il suffit de le jouer dans les cases du devoir, selon le protocole de la coutume ! Je l’aurais jamais cru. Je savais pas. C’est comme une messe, qu’après la messe on peut retourner à pécher. Il faut la jouer très fort insoutenable, très incendiaire, très incommensurable, à l’intense, très serrée la douleur pour pouvoir s’en débarrasser au plus vite et pouvoir recommencer à vivre au mieux et dans les plus brefs délais. Comme un gros paquet que l’on dépose à la poste. C’est pas bête ! C’est bien fait la vie. C’est mieux fait que la mort. Même le chagrin est une cérémonie. Je savais pas. Quelle actrice ! Chapeau et paille ! Mais elle, elle sait exporter son chagrin, elle connaît le rite. Elle en est membre actif. Depuis le temps qu’elle hante les veillées funéraires, c’est une professionnelle de la larme. Quelle expérience ! Prodigieux ! Elle m’enthousiasme. Le chagrin sur commande y a pas mieux. Ça tient du prodige. Ça vous fortifie même pour la vie. Vous pleurez un bon coup. Hop ! Et après vous en êtes débarrassé à vie, vous pouvez vivre. Génial ! Finalement y a rien de plus simple que les problèmes les plus compliqués. Non ?



La pauvre ! Elle se met à la fenêtre et elle regarde pousser le champ. Le blé c’est du temps qui pousse, elle dit souvent. Et c’est très vrai. Parfois elle est dans le temps juste, dans le temps juste de la nature malgré son deuil. Elle a beau être griffée par la mort. C’est vrai que les plantes c’est du temps qui pousse. C’est comme les fleurs. Les fleurs c’est du temps de couleur qui pousse. Par exemple le tournesol il tourne autour du soleil comme une montre. Il s’ouvre et se ferme avec l’horizon le matin et le soir en prière au soleil. Le soleil est le fruit du temps et le tournesol est le fruit du soleil. Et tout ça ça tourne dans le temps. Comme au matin du matin à six heures du matin le liseron s’ouvre pour saluer le jour, le liseron est très fier d’honorer le soleil tous les matins, il adore lui rendre hommage. Il a ainsi l’impression de plus exister. C’est comme la belle-sœur elle a l’impression de moins exister maintenant, d’être un peu morte maintenant que son mari est complètement mort. Elle se sent peu à peu rongée par la mort, parce que peu à peu elle se sent sucée par tous ses malheurs et envahie par la mort peu à peu à peu. Et puis de toute façon elle lui a volé la moitié de sa vie la mort. Hé oui. Comme on dit. Mais c’est vrai ce qu’on dit parfois. Et puis elle se sent inutile et un peu morte puisque plus personne ne la regarde maintenant. Et ça c’est peut-être le plus dur à vivre. Elle se sent toute mâchée par la vie, parce que quand on ne vit plus pour quelqu’un, on ne sert plus à personne, on est déjà un peu morte. Quand on n’intéresse plus personne, on a déjà un petit pied dans la tombe. Il y a plus personne pour vous offrir des fleurs, même avec des mots. Parce qu’une femme à qui on ne fait plus la cour, vous me direz ce que vous voudrez mais ce n’est pas une femme, c’est une basse-cour, elle n’est plus bonne que pour les poules, oui. Et comme je disais, les fleurs, les fleurs… Oui, alors à six heures c’est le lever du liseron, puis à sept heures du matin c’est le souci qui s’ouvre à son tour quand il s’était fermé la veille à 8 heures. Puis vient le tour de la trycédite barbue qui un peu moins matinale, célèbre les huit heures en se défroissant ses pétales à son lever. Et puis comme ça les fleurs tour à tour, chacune à son heure s’éveillent au jour. C’est un vrai réveil que les fleurs. Elles sont filles du soleil et donnent l’heure sans faille. Autant la mort arrête le temps, le fusille même, autant le soleil révèle le temps. Ce qui me fait penser à ça c’est le funérarium avec sa débauche de fleurs. Y avait que des fleurs. Que de fleurs il y avait ! En indigestion. C’est même trop de profusion, ça en devient inconvenant ! La mort coule comme glycines dans ces lieux aigres-doux à en être écœurant, comme le douceâtre et la musique guimauve qui ruisselle en permanence tout le temps. Que c’en est écœurant à vomir ou à déprimer. Ou même les deux. C’est sale la mort quand c’est trop propre, trop soigné, ça fait pas naturel.

Et puis ohlala ! Autrefois il y avait les veillées, ça soutenait. C’était bien je crois, ça vous tenait le mort en vie. Enfin encore un peu en vie. Ça vous le rajeunissait dans la mémoire. Si ça le ressuscitait pas tout à fait, ça vous soutenait et vous revigorait contre le malheur. On est plus fort à plusieurs, la douleur est plus éparpillée. On racontait son histoire, on lui parlait alors c’était un peu comme s’il vivait. On pouvait être gourmand de la langue. Ça faisait comme un sas, un intermède où l’on pouvait s’accoutumer peu à peu à sa mort, où l’on finissait peu à peu par apprivoiser le deuil en douceur, enfin en relative douceur. Mais maintenant c’est plus de mode les veillées. On les met directement au frigidaire les morts à l’hôpital et au funérarium. C’est pas plus mal, remarquez ! Dans un certain sens certain. C’est plus hygiène. Ils vont d’un congélateur à l’autre quand ils sont morts. C’est comme ça que ça se fait maintenant. C’est plus comme autrefois où qu’on veillait le mort au moins toute la nuit et même défois plus même défois, plus. On liquide rapide maintenant et sans remords, hop au frigo presto le macchabée ! Vite l’oubli. On se drogue au frigo. C’est comme ça. C’est pas mieux remarquez, ça manque de respect. C’est comme si on avait honte du mort, comme si on voulait s’en débarrasser. Au plus vite l’effacer de la mémoire. C’est une honte aujourd’hui la mort. Oui, c’est comme si on avait honte du mort. Dans notre société elle est vécue comme une tare indécente la mort. C’est pas évident que ce soit mieux, que ça évacue la douleur. Au contraire la douleur est plus forte de ne pas pouvoir être partagée, d’être occultée et puis elle rugit d’un coup, elle revient en force après beaucoup de longueur de temps pour envenimer l’âme. C’est de ça que les gens ils ne se rendent pas compte. Plus on évacue la mort, plus elle vient vous hanter à grands, grands pas plus tard. À vous détruire parfois tant la mort elle vous mine par en dessous. Oui, je sais pas si c’est de bonne température de le mettre si tôt au frigo, comme pour oublier au plus vite. Parce que très vite il vous revient à la figure en boomerang pour vous hanter. On le cache très vite pour faire propre dans l’armoire à frigo mais la vie c’est la vie, c’est pas toujours propre. Et la mort ça ne s’efface pas avec Monsieur Propre. Faut pas croire. Faut pas croire. Ça a des racines beaucoup plus profondes qui remontent à plusieurs générations. Ah la mort ! C’est quand même mal fait la vie. Pourquoi ça se termine toujours par la mort ? Parce que la vie pousse derrière. Les générations à venir veulent aussi leur place au soleil. Mais c’est pas une raison. Il faut faire une place au mort. Parce qu’à force de faire place nette tout de suite, le mort il a pas sa place et il hante. C’est ça le mal. C’est ça que j’ai dit à ma belle-sœur. Enfin je ne lui ai pas dit parce que je ne veux pas lui aggraver la peine mais c’est ça le vrai. On les met beaucoup trop vite au frigo les morts je crois. Pour le bien de tous, et des vivants et des morts, ils disent. Quand j’entends ça, ça me met en ménopause. Je suis prostré de la prostate. J’en ai la tête au carré jusqu’à la racine ! Oué, oué ! Je voudrais pas jouer au freudien pour sûr que j’y connais rien mais enfin, j’ai déjà entendu la cellule psychologique qu’on en parle tous les jours à la télé que ça en déborde de grotesque. Parce que maintenant vous avez un bouton sur le nez ou un petit malaise d’avoir un peu trop bouffé de pâté, aussitôt le préfet il déclenche le plan Orsec et la cellule de soutien psychologique. C’est la bonne à tout faire la cellule psychologique aujourd’hui. Comme si ça vous ressuscitait pour de vrai. Que c’est indispensable-obligatoire aujourd’hui si le maire il veut pas d’ennui. Ça déclenche aussitôt l’aide immédiate le soutien psychologique. C’est l’assistance perpétuelle à perpétuité aujourd’hui avec le soutien à cellule psychologique qu’on vous noie la peine dans des mots. Comme dans les veillées d’autrefois justement. Alors c’était pas la peine de supprimer les veillées d’autrefois que c’était gratuit pour les remplacer par des cellules de soutien psychologique que c’est tout encombré de mots inutiles et très payants. Et très payants surtout ! Boudigue de Dieu ! La charité d’État on connaît, c’est toujours payant. On peut pas dire pouce dans la vie. La vie c’est pas l’enfance, c’est coriace et deuil. Ça compte pas pour du beurre, c’est jamais rémission et grand pardon, on efface tout et on recommence. Non, ça avance immanquablement vers la mort la vie, cellule psy ou pas. Que la peine elle est toujours là, qu’elle soit orséquée ou pas ! C’est toujours la même peine. La cellule de soutien c’est des mots. C’est du flanc qui tourne au puddingue ! Voilà ce que j’en pense moi du plus profond de mon être intime de paysan de montagne. Oui. Dans les veillées y avait de l’affection, de la tendresse échangée et de la compassion conjuguée que dans la cellule à psycho c’est misère, c’est que du vent de paroles. C’est pas de l’air de famille, c’est du baratin professionnel. Que ça. C’est du récité, pas du vécu de vrai. Alors ça soulage pas pareil. Ça vous infantilise comme un petit paquet. Ça vous fait régresser dans la peine et vous lange à l’enfance mais à nos âges canoniques quand on vous lange, ça fait pépé tout gâteux. Ouais !

C’est mal fait. Ça aggrave le malheur et le mal tout ça. Ça infecte les chairs de l’âme à terme long. Parce que quand on a la peine, on ne pleurniche pas uniquement sur soi, on pleure sur le mort aussi. Oui. Oui. Oui. Bon y a pas que les morts, faut que je pense à mes plantations ! Mais il m’obsède ce mort. C’est qu’il m’est proche aussi. Je ne pense qu’à ça, rien que de voir ma belle-sœur, mais faut que je travaille aussi. La mort du beau-frère elle doit pas me faire fainéant. Faudrait pas qu’elle me ruine. La lune est propice, enfin je la lis telle. Elle est d’une jolie couleur de mer à murmurer coquillage et à nacrer la nuit. Elle est de bonne forme, dodue et gibbeuse à souhait. Elle est de bonne culture, elle honorera la plantation, sûr. Faut que j’y aille. Elle en a envie de croître et sent la semaille. Ça se sent le matin quand le matin lève le jour, ça sent la pousse. Ça s’explique pas ça, ça se sent. On en est ou on en est pas. Parce qu’il y en a pas beaucoup qui en sont de la plantation et de l’agriculture. Parce qu’il y a beaucoup qui sont dans l’agriculture, je veux dire qui travaillent dans l’agriculture quoique ça a beaucoup baissé en quelques années, que c’en est même devenu désert la campagne. Y en a plus beaucoup de paysans mais enfin c’est eux qui font vivre la campagne encore. Enfin en grand et en gros. C’est encore eux qui la peuplent quand même, il faut dire. Mais des vrais agriculteurs, des qui couchent avec la terre, des qui sentent la pousse et le champ, il y en a pas beaucoup. Des vrais paysans, des bons qui plantent juste et droit, au moment idoine et adéquat, y en pas des masses populaires, je peux vous dire. Il y en a moins que de doigts dans ma main et de poils dans ma paume. Mais là que la lune est d’humeur bonne et se lit toute croustillante de sève, faut y aller sans perdre le temps. Je m’habille la binette et j’y vais planter le radis. Demain sera plus large. Faut pas affamer le monde, je la fais produire à la bêche moi la terre. C’est pas le tout de pleurer ! Qu’on sache pleurer, un moment, d’accord mais après faut apprendre à vivre. Apprendre à vivre avec. C’est ça le dur. Faut pas se mélanger les oignons et les échalotes grises à chialer à plus avoir de larmes. Parce que quand je vois ma belle-sœur je ne savais pas qu’on pouvait avoir autant et autant de larmes. C’est pas des litres qu’elle essore des yeux rouges, c’est des hectolitres, des futailles ! Vraiment ! Vraiment. Son mouchoir il est plus trempé qu’un drap de pisse.

Elle attend. Tout le temps elle attend. Elle geint moins maintenant. Elle s’y fait. On se fait à tout avec le temps, même au malheur, surtout au malheur. Elle a le journal sur la table depuis sa mort. Il trône sur un coin de la table. Elle le touche tous les jours. Oui, elle touche tous les jours le journal du jour de sa mort. C’est comme une prière. Chaque matin elle l’embrasse et le touche. En permanence il est posé sur la table à côté du poste de télévision. Il ne se passe pas un quart d’heure sans qu’elle y jette au moins un œil. Pour ne pas dire deux. La vie c’est toujours un peu la mort. Mais quand la mort vous arrive c’est plus la vie. Mais pas à cette vitesse-là la mort ! Non ! Que ça arrive si jeune, que c’est déjà la véritable infamie. Mais ça lui fait soutien d’avoir cette Dépêche sur la table tous les jours. Oui. Elle ne lit plus les journaux, elle ne lit que celui-là, le journal de sa mort. Elle ne lit plus que ce journal, toujours le même. Comme une litanie. L’histoire s’est arrêtée avec la mort de son époux. Et avec l’histoire le temps.

Et puis s’il est mort, c’est sa faute aussi. Il est mort au nord-ouest de la combe de l’Homme de pierre sous Mouscadès. Je lui avais dit, ne te tiens jamais au nord-ouest, c’est par là où arrive le mal. Il vient avec la pluie des grandes dépressions de l’ouest. Il couche le pré et la mort dessus de son grand vent de pluie. Le nord-ouest c’est le mal. Il n’en a pas tenu compte le grand couillon, il tient ça pour sornette de bonne femme. Ebé tèh il en est mort. S’il avait su ? Ils l’ont retrouvé mort du côté de la mort. Il était couché, tombé sur le flanc, bras ouverts et cassés, la tête au nord-ouest, c’est dire. Mourir au nord-ouest de la combe la tête au nord-ouest, il n’avait aucune chance. La preuve ! Il aurait pas dû.



Bon assez de simagrées dans la langue que j’ai trop parlé comme femme et de me torturer le foie et la rate à me résoudre le problème du nécrologique. CÇa me tricote les mandibules en malaises toutes ces rengaines chipotées à neuvaines mortuaires. J’en ai la langue desséchée de désespérance. Faut que je cesse la chose et que j’aille aux radis ! C’est l’heure de la plantation. Si c’est le bon temps. C’est le bon temps pour le radis et la carotte. Et le navet. Pour tout ce qui racine. C’est le temps du plantement avec la lune descendante. Si. Bien sûr. À la lune descendante on plante le radis et la carotte, tout ce qui descend dans la terre et y pousse en profond. Et lune montante on plante tout ce qui monte et croît dans l’air comme le poireau et la laitue et le céréale. Ça s’écrit dans sa forme l’agriculture et quand ça s’inscrit dans le sens, dans le bon sens, bonne récolte est assurée. C’est facile. Y a pas à se tromper…



Le mort me hante. Il me grignote la tête comme l’écureuil la pigne. Tiens, monte le dernier quart de lune au ciel ! Qu’il est beau tout dodu en Pierrot. Il est tout lumière à ruisseler tout de nacre. Il commence à le grimper ! Ça va dans le bon sens. Je vais aller me recueillir sur la tombe à l’époux de la belle-sœur pour qu’il nous aide. C’est bon augure le dernier croissant de lune, ça accompagne la peine et ça accroche le mal et le retient. Je vais y aller au plus vite à me presser, oui. Si on les prie bien les décédés, ils peuvent intercéder en votre faveur au ciel et vous privilégier un petit avantage. Surtout les jeunes défunts, ceux qui sentent encore la terre, qui s’en souviennent, qui la reniflent et n’ont encore rien oublié de la vie. Oui. Ils peuvent vite fait vous grignoter une indulgence là-haut ! C’est qu’ils sont bien placés. Autant se rendre utile étèh pardi si ils veulent qu’on se souvienne d’eux en bien. Et même en très bien s’ils font un très gros effort. Héh pardi, rien n’est gratuit, dans ce monde ! Et encore moins dans l’autre ! Surtout que c’est pour l’éternité là qu’on marchande. C’est dire l’importance. C’est plus que du maquignonnage ! C’est la vie. Enfin c’est la mort mais dans l’au-delà quand même ! C’est plus standing.



(Samedi 9 septembre 2006. Saint Alain, quoi de plus commun ? Lune très grasse d’être grosse, avant-hier elle était obèse d’elle-même puisqu’elle était pleine. Le temps fait mine grise, la montagne en est toute retournée d’ennui et de vide. Saint Aventin est abattu, pas tant de fatigue que de vieillesse, il a peur que ce temps gris lui réveille les rhumatismes. Je vais bientôt descendre en ville, c’est jour de marché. Le bonheur n’est pas pour aujourd’hui. Le ciel n’est que voile de cirrostratus. 11 heures 12, j’ai raté la symétrie des chiffres de peu. Et elle combien de temps je vais encore la rater à rester perdu dans mes montagnes de sauvage pendant que la belle aimée, la belle noire se pavane à Paris. J’ai bien une blanche à me mettre sous la main mais ce n’est pas pareil, c’est tellement pâle une blanche.)

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