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Cimes en abîmes

Jean Figerou

septembre 2007

Le Dit du temps haut

On n’ouvre pas l’oreille en montagne, elle est toujours ouverte. Mais surtout aux transports de l’âme. Se tenir dans l’outre-ciel au cœur du mont quand le marin se tient dans l’outremer. L’air est feutre au sommet. Il feule le silence. Dans le mont l’hiver et l’été dans le même quart d’heure. Dans le mont l’hiver est l’été dans le même quart d’heure. Et l’âme y côtoie l’infini dans la course du jour au cœur de la lumière. La fumée est nuage. Au sommet hier est toujours un peu demain et le mystère en lumière. Le temps est plus large ce qui ne veut pas dire qu’il soit plus vaste mais qu’il ouvre plus d’espace, certains disent même tout l’espace, à fermer l’infini. J’aime me poser dans le silence au cœur du pic, j’y ai quatre oreilles. La plaine, elle, crucifie le temps. Il est des lieux où la parole est obscène où le souffle est ambigu. La montagne rit avec ses dents. On est toujours nu en montagne, surtout en hiver. La montagne aussi est nue mais c’est son essence. On n’est jamais chez soi sur le mont. Il y a beaucoup d’absence en montagne, beaucoup de vide. C’est la présence de l’absence la montagne. Le temps y est comme de la poudre de papillon, tout désagrégé en poussière d’air, décomposé de futur. La montagne c’est l’air en mouvement et le temps en mouvance. Le temps est plus doux et plus dur d’être haut dans les monts. Sur la pierre en haut du sommet on peut toucher l’air comme on touche un rayon ou une langue, le temps est plus brillant après. La montagne est le socle du ciel. Elle est folle de soif et toujours court muette sur les ailes du temps. C’est cliché, je sais, bien sûr mais c’est si simple la montagne. Il a plus de dents le vent là-haut. Oui et non, ça n’a pas beaucoup de sens là-haut. La montagne est plus haute quand on est près, qu’on est dedans, qu’on lui appartient. Mais la montagne porte la crainte à force de toujours porter l’émoi. Elle est glacée de brûlure, brûlée de pierre et de glace. L’heure est trop dure sur le mont et toujours elle perdure relative. Le temps toujours s’efface. Le mont n’a pas d’âge. Aucun négoce n’est possible en ces hauteurs contrairement en plaine. J’ai froid, j’y ai froid et chaud en même temps tant l’air est léger, il ne respire pas, il dilate. Certains disent que demain y est dans hier mais je crois plutôt que hier y tient demain dans un faux présent. Il faudrait faire, avoir des montres spéciales en montagne tant le temps y est différent, des montres autres qui diraient le soleil et que le soleil. On ne pourrait pas vivre en montagne en permanence, je veux dire en son sommet, l’air y est trop léger. Et comme toujours un peu défunt. Il y en a qui disent que plus tu montes, plus tu descends. Non c’est pas ça, tout y est inversé comme dans un lac où le reflet vit répété à l’envers du sens. Plus tu montes plus ça creuse, c’est ça ; tu y vis au retourné dans la gaze de l’effort. C’est curieux pourquoi faut-il que les hommes nomment tous les pics, chaque pic absolument ? Ils les nomment pour en prendre possession. Qui a le mot tient la chose, qui connaît le mot asservit la chose. Il en serait malade si un pic ne portait pas de nom, ce serait le pic du diable. L’homme collectionne les mots un peu comme il collectionne l’argent pour le distribuer dans des vies. Il a l’impression d’avoir plus de pouvoir. En montagne le pouvoir c’est presque rien, un oubli, que du vide. C’est juste un point, un point invisible, juste la cible, le sommet, un rien de rien. Tiens la montagne est effacée, elle n’est plus que nuage ! Il n’y a rien de plus fragile que la pierre, que le dur qui apparaît, disparaît au gré des humeurs du temps. Le regard est toujours relatif en montagne et le réel fluctuation. Il faudrait donner une autre robe au jour, la montagne serait plus humaine et l’air plus lourd. Oui la faiblesse du sommet est qu’il manque de poids et qu’il conclut. Toute pointe est une fin. Même s’il ouvre le vide, surtout s’il ouvre le vide. La montagne est acide, ce qui m’a toujours étonné, c’est qu’elle collectionne les pics comme si elle ne voulait jamais finir. Une montagne cache toujours une montagne qui cache une montagne, qui en cache une autre qui en cache une autre qui… sans fin. Comme si elle s’éternisait à plat dans la direction de la surface pour compenser puisqu’elle connaît la finitude en altitude ! Que chaque pic s’il est un début, est aussi une fin.

Je n’arrive pas à y croire quand je regarde une montagne, qu’elle soit soumise aux pulsions de la terre, qu’elle flotte, qu’elle monte et qu’elle descende, qu’elle connaisse la marée, comme la mer, c’est-à-dire les caprices de la lune et du soleil. Que la pierre soit prise de convulsions en bouillonnements de secousses en permanence me laisse dans le silence en tous mes sens. Je sais bien que la montagne est l’écorché de la terre mais c’est aussi sa suprême élégance. Tiens, le vent mange la montagne en ce moment ! Pauvre montagne jamais elle ne connaît le calme et toujours se délite de ses pierres. Tout est nu, tout est pur ici, il n’y a même plus d’odeur et peut-être même pas de douleur ou juste l’esprit de la douleur. J’aimerais bien voir une petite montagne qui se cacherait derrière une autre et qui la dominerait en même temps à la masquer de soleil et de vent. Mais je ne sais pas si j’oserais la gravir ? Je suis sûr qu’elle ruissellerait de soleil. En montagne les choses ont plusieurs noms et les sens plusieurs corps. Et le corps y est esprit, comme écharpe de brume en corps de grêle et le trouble trouble, je veux dire toute chose y est trouble et insolemment légère à tromper. À troubler. La montagne est le sexe du monde, si la terre doit se refaire c’est en montagne qu’elle se refondra, si la terre doit renaître, c’est en montagne qu’elle renaîtra. Il y a beaucoup d’insolence en montagne, je veux dire d’insolence de jour. Et ses nuits sont tragédies. Elles assassinent le temps et le lieu, elles sont le corps de la lame. La montagne est vertige quand la vallée est toujours un peu mesquine. La montagne toujours se tient étonnée devant le monde. Plus tu es grand en montagne plus tu es enfant. Toujours on se rencontre en montagne. Elle est le temps infini de la mort et spectre de l’espérance en son corps de souffrance. Montagne à l’arête de l’écorché. On dit que la montagne est la chair morte de la terre qui naît. Elle est éclipse. Sur le mont jamais ne cesse le mouvement immobile. La montagne, la montagne, la montagne la peur au ventre parcourue. La montagne est une maman aux dents gâtées. Elle peigne les nuages du sel du ciel. De sa forme dentelée elle accroupit et fracture les recoins du malheur. En montagne, en montagne, en montagne on est plus longtemps mort que vivant. Toujours la montagne me tient par la main. En montagne tout est éclat, elle cisaille l’âme, en plaine tout est tourbière. La plaine c’est le champ, c’est l’avoir, la montagne c’est le vertige, c’est l’être. Et toujours demain.



Je renifle ma main parce que du parfum. Oui. Pour la sentir. Pour son parfum. Oui. Son parfum. Elle m’en a mis avant de partir. Juste avant. Sur ma main. Elle est partie chez sa nièce pour aider à la naissance des jumeaux. Parce que sa nièce a eu des jumeaux à Paris. Enfin près de Paris. En banlieue comme on dit. Elle est dans les Postes avec son mari là-bas en haut dans le nord de la France. Alors avant de partir, elle m’a vaporisé un peu de son parfum sur la main pour que je pense à elle. C’est pour ça que je renifle tout le temps ma main pour penser à elle. Elle est tout le temps avec moi comme ça, suffit que je renifle un peu. Enfin son odeur à défaut de son corps. Et si j’ai le corps trop gros je sors une photo d’elle à la plage en maillot de bain qu’on a prise, y a cinq ans et je sens ma main en même temps. Avec son odeur et la photo c’est comme si j’avais l’image et le son. Je suis moins seul comme ça. Quand j’ai le cœur gros de blues, hop ! je sens ma main. Et ça va mieux. C’est comme des sels de bonheur sa main !



Le soleil se lève comme une honte dans la vallée. En bas c’est pas pareil, c’est tourbillon et tourment de bruits en permanence et grande pagaille. Il n’arrête pas de bouillir le bruit au torrent. Il arrête pas. Toujours à se conjuguer à tous les sons de basse que c’en est calvaire pour la tête tant elle résonne comme tambour. Ça en sinistre toute pensée. À ce point. Oui, à ce point ! Absolument. Ça vous fait des crevasses dans la tête et dans l’ouïe. Ça vous décolle les oreilles en sinusoïde. Et ça n’arrête pas de glapir et de rugir et de sillonner le son en culbute d’eau. Il y a de la maladie dans l’eau quand elle souffle comme ça. C’est tellement dévergondé un torrent, ça n’arrête pas de dévaler le val et de le détruire les nuits d’orage. Ça vous y engloutit le son que c’est pas Dieu croyable. C’est comme une honte qui roule dans le ciel ces temps-là. Le monde est plus large après, mais il a connu l’infernal.

Parce qu’une nuit, il y a un temps, en juillet, le ruisseau était tout calme et il y a eu l’orage qui n’a pas fini d’en finir et qui a duré et duré des heures à se cumuler l’infini. Ça a été une nuit odieuse de temps. Eh bé le lendemain, le torrent, il avait le corps d’une femme, les hanches copieuses de rondeurs, tant il était large ! C’est bien simple au temps du calme, avant, au temps normal il faisait dix mètres, vingt mètres de large tout au plus, le ruisseau d’Aube, tout au plus. Et au matin à la fin de l’orage quand le temps est redescendu au calme, il faisait des deux cents mètres et même des trois cents mètres de large parfois. C’est dire s’il avait muté pendant la nuit. Hé bé ! Il a charrié des millions et des millions de millions de mètres cubes de terre, de cailloux et de galets et de rochers pour ça. C’est démiurge titanesque les orages. Le versant qui a le plus pleuré la pluie c’est l’Ourtiga à ce qu’il paraît. Mais qu’est-ce qu’il a morflé le val ! Sur le Barguérettes aussi ça a valsé la grêle, boudigue de boudigue ! Le ciel il était dément et la terre plus battue que femme. Vous savez quand Dieu pisse sa colère, ça peut être obèse. Ça fait peur. Un petit ruisselet de rien du tout qui en pleine nuit de mai se met à jouer à l’Amazone ! Eh bé ? Hé bé ! C’est pas joyeux. C’est pas croyable la force des eaux. Ça vous déménage une montagne en une nuit. Rien que d’y penser ça me met en malaise. Parce que j’ai failli y être. Oui ! De peu, de peu, je l’ai raté le désastre. Oui. Parce que je devais aller à la pâture pour voir Aventin qu’il faisait paître les bêtes à la Pène Cigalère, juste au-dessus des Aubères. Hé bé je l’ai échappé de peu le cimetière ! Parce que j’y serais passé avec un courant pareil rien n’a résisté. Heureusement avec le portable il m’a signalé qu’il n’y était plus parce qu’il avait entraînement de rugby ! Heureusement, heureusement ! Autrement que je serais complètement mortel, oui, intégralement mort tout noyé.

C’est ça les torrents, ça entre en crise sans crier la débâcle. De mémoire de vieille, ils avaient jamais vu ça ! Le vent ça pisse le temps mais le torrent ça chie la matière. Enfin ç’a failli tourner à l’aigre pour moi. Et même plus que vinaigre, ç’a failli tourner à trépas. Misère ! On est moins que peu de chose ! On se méfie jamais assez des torrents mais les torrents c’est la mort, ça fuse le mal et la terre par tonnes. Finalement vaut mieux aller chercher le temps et l’air pur sur les cimes, on risque moins. Parce que là au moins, on sait, on est averti du danger. On ne se tient pas sur mégarde. Et puis le torrent ça sent la gorge, le verrou, l’étriqué du monde et l’étroit de l’âme et la tourbe. C’est trouble de mousse. Et puis ça se déchaîne sans dire. Ça vous tue avant même que vous ayez le temps d’avoir peur. C’est trop végétal pour être honnête les culs de val. Il y a toujours de la fourberie dans la tige qui tourne et vrille toujours. Ohlala ! L’Aube par tombereaux de tonnes qu’il l’a expédiée dans l’Atlantique la terre de la montagne ! Y a de la démence démente dans tant de furie de la neste*. Oui.

En ce moment l’air pétille à hauteur d’eau. Le soleil est comme un lézard à cette heure mais il faut s’en méfier, il chauffe froid au fond du val, qui suppure l’humide comme s’il avait honte, honte du soleil. La montagne paraît tellement haute lorsque l’on est au secret du vallon, dans l’ombre, au plus creux, en bord de torrent à respirer l’eau pour y noyer ses pensées. C’est toujours comme une menace. Alors que sous un sapin au clapoté de l’eau l’air se niche au cœur de la tendresse. Tout y est doux, le regard et l’attente. Le temps est plus frais au vif de l’air. Ici le ciel est trop loin pour faire du mal, trop loin. Et il se tapit dans le calme.



J’avais comme un petit coup de malaise. Il y avait longtemps que j’avais pas frissonné d’elle. Oui. Oui. Heureusement que j’ai son odeur. Je ne la vois pas. Non. Je ferme les yeux et je ne la vois pas. Non ! Son visage est comme effacé dans ma mémoire. Bien sûr que je la reconnaîtrais, elle serait devant moi, je la reconnaîtrais tout de suite sans hésitation. Mais pour me la remémorer elle absente, pour la sortir de ma mémoire et la présenter là devant mes yeux en son absence, je n’y arrive pas. Elle est déjà lointaine. Oui, elle est présente mais vit dans ma tête image effacée. C’est ça. Absente en sa présence absente. On vit avec quelqu’un mais on ne le voit pas, on ne le voit plus. On a plus son image à fleur d’œil. Le miroir est vide. Il ne vit que dans la mémoire visage effacé. C’est affolant et c’est honteux. On reconnaît toujours un visage mais on ne le connaît jamais. On ne vit jamais avec le visage de son aimée dans la tête, juste son regard rêvé. Peut-être cela est-il nécessaire, cela permet de vivre ? Je veux dire que si en permanence on s’incrustait dans le visage de l’autre, on serait mort, on vivrait fasciné, c’est-à-dire immobile, c’est-à-dire mort. L’oubli c’est ce qui permet de vivre ? Mais quand même ça me fripe l’âme, de ne pas la voir devant moi quand je veux, pour la vivre au moins en son image quand elle s’absente. Elle devrait être présente à la demande si je l’aimais vraiment. Je me sens lâche. Et j’aime pas être lâche par sa faute. Surtout qu’elle n’y est pour rien dans ma lâcheté personnelle, pour rien. Elle s’imprègne pas dans ma vue. Et pour ça je suis dans la honte. Je sais bien comment elle est, ses tics mais je ne sais pas la lire devant mes yeux à la demande et ça m’horripile les sens. Elle me gangrène la vie. Comment puis-je l’aimer ? Comment puis-je dire que je l’aime si je ne vois même pas son visage en permanence, si je n’ai pas son image devant mes yeux dès qu’elle s’éloigne deux secondes ? Comment ? J’ai honte, je ne peux être que tout en remords.



On s’encrasse dans la plaine, il n’y a jamais d’état de grâce. La plaine est le temps infini de l’engrais, du gras de la pâture et du désir       sale          et vorace       et gras          et gros. On est saumâtre en plaine et tellement embourbé dans le présent que l’on piétine dans le journalier à s’enliser. On flotte dans le mesquin sans le moindre recul jamais. Dans le brouillard des apparences et des compromissions et des petits rêves des petits jours. Le temps suppure l’argile et l’humide quotidien, jamais il ouvre. Toujours il compte et il engrange comme la marmotte qui passe tout l’été à engranger son hiver. On vit petit en plaine, étroit d’âme et étriqué de désirs, consommé à force d’acheter, trivial de biens et de consommation. L’horizon y est fermé et le temps médiocre. C’est le lieu où germe le mal et les inepties de Dieu et les tartes à la crème de la morale. Et… beaucoup de et. C’est le lieu où se cumulent les choses et les envies, c’est la chair de l’achat et de la perversion que le en bas, que la plaine. D’ailleurs rien que le mot, le en-bas, dit tout. C’est le lieu de l’instant, de la communication et de la contamination. Il ne peut pas vivre sans route et cumule les carrefours. La plaine est le lieu de la circulation mais surtout de la dépravation qui court à fleur de route dans ses fossés. Et toujours elle se noie dans l’instant. Le village croupit autour d’un lac où il se mire et déjecte ses crachats civilisés, polluant sa chair, il pollue son âme encensée de fumées nocives qui sont sa drogue. L’homme vit le front bas en plaine et toujours honteux de désirs inassouvis. Bien sûr, bien sûr ! Mais qui pourrait vivre en montagne au sommet du pic 24 heures sur 24, 12 mois sur 12 ? Qui ? L’homme n’est pas isard*. La plaine conjugue tous les temps au présent et elle en est malade. Il y a tellement de souffrance dans la plaine. Comme une plaie gangrenée de rancœur dans la rancune aiguë qui sourd pourrie et contagieuse tissée de jalousies sans nombre. Je veux dire une plaie qui s’envenime et envenime. La plaine est la terre de la honte, elle lève tellement l’envie. On vit mort en plaine ou tout au moins en outrage. Le cœur tout en brouillard tant il est transi d’envies et boursouflé de jalousies, comme tressant toujours sa misère derrière une vitre opaque. On ne peut jamais ouvrir la fenêtre en plaine sans se contaminer encore plus. Elle est terre de corruption et porte le deuil de toute élévation. Dans la vallée enfermé de dépressions, clos par la muraille de la montagne on a toujours l’impression que l’homme est en cure ou en convalescence de vie, malade d’avenir. Ce n’est pas qu’on haïsse la vallée, c’est notre vie mais c’est qu’elle nous envahit à nous détruire. La vallée n’est qu’un tube à deux issues, autant dire sans issue, quand la montagne n’est qu’ouverture. Elle stagne, mijote et se délite en ses odeurs et l’épaisseur de ses soupçons envieux. C’est fou les ravages que peut faire la tête en plaine. C’est fou dingue ! On pense trop dans la vallée, je veux dire, on pense trop avec sa tête et pas assez avec son corps, on ne l’use pas assez. Et puis c’est trop plat la plaine pour vivre avec courage et vertueux. Le temps est plus long en plaine. Enfin il est plus découpé en semaine, en jour, en heure, en minute, en seconde, il en est tout fractionné. Et puis surtout il n’en finit pas d’être comptabilisé en permanence. La plaine c’est le temps des montres, la montagne c’est le temps du soleil. On est un homme de petite envergure et de petite qualité en plaine. Et si petit.



C’est un peu comme si j’étais avec elle. Je la renifle dans la mémoire et ça me fait penser à elle. Elle ne me quitte pas complètement comme ça. J’espère qu’elle va pas rester trop longtemps à Paris malgré tout. Oui. J’ai déjà le temps long malgré son odeur. Il faudrait pas qu’elle abuse la nièce. Mois aussi je suis son bébé à ma femme, j’ai besoin d’aide moi aussi. C’est bien son parfum mais c’est pas tout à fait suffisant. Surtout lorsque le temps dure. C’est pour ça que j’en mets sur ma main pour la sentir tout le temps et aussi je mets du parfum dans le lit pour la nuit. Oui. Pour bien penser à elle la nuit, se souvenir de son corps avec des arguments de chair, qu’elle est partie. Et renifler fort l’odeur de son corps. Je suis moins seul ainsi. Je caresse les draps du plat de la main. C’est comme une surprise chaque fois que je vais au lit. Mais il ne faudrait pas que ça dure trop humainement longtemps ! Non. Non.



Ce qui me plaît à l’infini dans ce val c’est le ginkgo sous la neige, il est splendide à chaque heure du jour comme une aube. C’est un ginkgo biloba femelle qui croît au détour d’un rocher, en torsion de naissance, l’arbre aux quarante écus dont la feuille joue à l’éventail. Oui, un arbre des plus étranges pousse au fond de cette vallée perdue. Ses fruits comme mirabelle ont la couleur de confiture d’abricot. Ils sentent le camembert et se putréfient en odeur de merde comme purin. Sa feuille d’un vert de capucine s’ouvre or à l’automne et éclaire l’air d’un jaune qui fait trembler la lumière du jour de bonheur où elle frétille sur chaque feuille. Il est des arbres qui dorent tout l’univers. On dit que cet arbre créa la lumière. Quoi de plus vrai ? Surtout qu’il est des plus anciens, des plus anciens du monde. C’est un des premiers gymnospermes de l’univers. Il filtre la lumière de bruissements de vent en murmures dorés. Il calme et il repose. Il porte la paix et adoucit le jour, c’est un sédatif de l’âme. Il est né en Mandchourie et tout couturé d’or. Tout est bon dans le ginkgo, c’est un arbre de science et si ancien qu’il créa le temps et l’oxygène, le bon de l’air. Il est tendre avec le ciel. Il vaut fortune, ses feuilles l’écrivent.



Elle m’habite, elle me meuble. Et elle me poisse un peu mais j’aime, j’aime.

Bon c’est pas tout de vivre dans son odeur ! Il faut vivre aussi et pas seulement humer à longueur de jour. Et pour vivre il faut s’installer. Où ? La plaine pollue l’âme de ses miasmes, la montagne étire trop l’âme vers l’éther. Où vais-je me poser ? Je ne peux pas continuer à m’abîmer à courir de plaine en montagne et de montagne en plaine. Je m’use à ce jeu et me languis de vie. Je sais ! Je vais aller me baluchonner pour la grange de Soupène. Oui, je vais me poser en montagne moyenne, là où l’isard* rencontre encore la biche, là où le cerf monte la chèvre. Dans les quinze cents, c’est le bon pied, j’aurai la bonne hauteur, ni trop haut ni trop bas, ni trop chaud ni trop froid, ni trop plaine ni trop montagne. Dans le juste milieu du milieu. Ce sera bon. L’idée est bonne. Juste à la limite des champs et des pâtures. Là où c’est pas encore la montagne mais plus la vallée et le vrai champ. Dans cet entre-deux qui tient de la montagne et de la vallée à la fois. C’est mon lieu, ce sera mon bien. D’habitude on y habitait que l’été dans ces granges d’estive mais moi je m’y accrocherai tout l’an pour y vivre tout le temps de toute ma vie. Ce sera mon gîte de permanence. Je serai en montagne sans y être et je ne serai plus vraiment en vallée. Ça me plaît. C’est rustique mais c’est sain. L’hiver y est plus vrai. Et je ne risque pas d’y rencontrer d’intrus ou d’y vivre pauvre d’âme. Il suffit que je coupe suffisamment de bois et je serai poète de l’hiver. Je vais vivre à l’écart, juste à côté de la vie, à flanc de montagne pour être dans la montagne mais sans la pénétrer complètement. Me tenir en moyenne montagne juste au milieu du ciel. Je me courtiserai le renard si l’hermine est absente. Je ne serai ni pierre ni brume, ni herbe ni terre, ni air ni eau mais tout cela en même temps et différemment. Et puis j’aurai un nom plus court d’être assez haut. Et grand courage pour affronter le seul à longueur de jour, à longueur de nuit, j’aurai le temps haut aussi. Il n’y aura pas de remords l’air sera léger. Et hier veillera sur demain tout au long de la cheminée. L’heure y sera toujours relative, elle sera soleil et lune l’hiver. Je serai à mi-chemin entre la neige et la terre. Je serai ni au chaud ni au froid mais au tiède de la terre. Je serai pantoufle dans ma petite grange, tout calfeutré d’attente, bien au chaud du bois dans le cocon du brouillard et le chant du blizzard, et le berceau des nuages. Tout bizarre de silence bruyant et hagard de matin. Et puis, et puis s’arrêter et posé, vivre à mi-échelle du ciel. Je serai le son du mont et l’écho du son. Il y aura des plantes tiges et des plantes fleurs parce que je les planterai pour m’aérer. La moitié seront gelées mais je ne regarderai que l’autre moitié. Quelques graminées me feront tapis sous les pieds. Je serai payé à regarder les vaches, j’aurai le temps doux et l’heure superbe dans l’herbe rase.

Il y aura pas le frêne ou l’hêtre, ce sera un peu haut. Mais il y aura le pin et le genévrier. Et le sorbier avec ses graines écarlates rouges qui portent la lumière et l’appétit comme le soleil qui encense les prés. Et puis aussi haut le soleil se couche plus tard et se lève plus tôt. Il aime plus la terre le soleil lorsque l’on est dans les hauts. Et moi je suis un peu soleil. Enfin je veux dire un peu comme soleil.

Je me ferai un petit potager avec des poireaux. Le poireau ça tient bien l’hiver. Ça gèle pas facile, c’est bien. Et puis ça lubrifie la vessie, ça a que qualités. Et puis c’est si facile d’emploi. Ça tient ce que tu veux, ça a pas d’impatience. Si, ça tient longtemps. Tout ce que tu veux. Ça tient tout l’hiver en terre. Oui. Tu les plantes et ça pousse et ça reste tout l’hiver sans bouger. Quand tu en as nécessité, tu l’arraches de terre pour emploi et il est toujours à point, toujours égal. Quelques bêtes et le cochon pendu au bâton en pièces détachées, du jambon à la ventrèche, du saucisson au pâté. Un peu de sarriette, Mariette pour le lait et quelques herbes très fines. Sous la cavette la marmite et la remise froide où le fromage me lira l’humeur du temps. Et en dégringolant la pente le pommier qui n’est pas assez éloigné pour que je ne puisse pas y aller quel que soit le temps. Parce que je veux bien jouer l’anachorète mais plantureux. Pour être heureux. Et en dégringolant la sente, le ruisseau il est cascade, mais juste un peu plus bas il coule calme et limpide. C’est la félicité. La grange est posée au sud, tout en soulane. Que peut demander le peuple de plus ? C’est vivre en merveille dans la merveille ! J’aurai des matins béats. Et des soirs copieux, gorgés de ciel. Ni trop chaud ni trop froid, ni trop haut ni trop bas, tout tempéré. Je respirerai déjà la montagne sans en vivre les inconvénients. Je vivrai les avantages de la plaine sans en vivre l’encaissé et le cancan. Oui, c’est le lieu heureux, la joie est attachée au flanc de la montagne. Le lieu n’est pas avalancheux. De toute façon je vivrai assez haut pour être averti le premier des nouvelles du ciel. C’est qu’il est souvent caprice le ciel en montagne. Souvent. Et puis tant que j’ai les bielles qui marchent, je serai plus vrai à vivre là-haut, à respirer les orages et le sauvage à guetter le faon et le tétras. Et puis l’hiver sous la neige j’aurai la botanique dans le cœur. Je me tiendrai juste au milieu entre les humeurs de la montagne et les liqueurs de la vallée. Au chaud froid, tout tempéré et sain de vie.



Je vivrai en moyenne montagne, c’est ce qui me plaît. On domine mais pas trop. On domine tout en étant dominé, c’est comme la vie. On domine mais sans dominer tout en dominant mais pas trop, trop ; c’est pour me plaire. Il y a toujours plus haut. Se tenir entre le chaud et le froid, connaître le chaud et le froid en même temps. Oui, mûrir en montagne, attendre le temps et vieillir avec, lentement, juste au-dessus de la vallée. Sans s’enliser. Le temps est moins long en haut. Allez, c’est jeté. On y va. Les jours seront plus larges.



(Samedi 21 octobre 2006. Sainte Céline, vous rajoutez Marie devant et vous avez ma filleule et ma cousine. Lune incandescente de pâleur, demain elle sera neuve. 8 heures 20. Le jour se lève comme une erreur et un remords. Ce jour sera tendre. La fumée s’étale en volutes horizontales. Le parc est rempli de petites foulées matinales, les gambettes nues sous le gris bleu du ciel. Elle, la superbe noire très magnifique me refuse. Dans la rue, dans la queue à la caisse, elle s’est en rien retournée, sans le plus petit regard, sans le moindre sourire, elle m’a ignoré à plein sens. Comme si j’étais inexistence. Me reconnaître lui gâcherait le jour. Comment survivre ?)

Lexique (haut gascon)

isard : chamois des Pyrénées
neste : ruisseau, torrent

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