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Spitzberg

Jean Figerou

décembre 2005

1

La mer est longue. Et toujours cette gîte éternelle, tribord amure ! Mais quand ce bateau se relèvera-t-il ? Les estomacs maronnent. Ça joue pagaille dans les ventres. La mer jette ses paquets à la face. Trois jours que ça dure le petit calvaire, trois jours que l’on est parti. Certains dans l’équipage ont rendu leur âme. C’est dur d’être amariné en permanence en ne naviguant que trois semaines par an. Le ciel compulse tous ses gris. Il les arrache aux nuages, décroche ses stratus et décoche ses cumulus. Le temps ralentit long. Les heures s’égrainent dans la ronde des quarts. La mer était bleue murmurée de vert au départ sur les côtes de Norvège, au pied de la mer de Barents elle épluche des gris pâles. Beaucoup de temps sont passés.

L’heure était à la brume, le temps maussade. L’air moite d’air et de pensées absentes comme coulées, détrempées de tant d’humidité, il collait à l’âme. La mer glissait sur la mer, monotone, endormie et au loin apparaît folle, dans un déchiré de brume, l’île aux Ours ! Bjornoya la bien nommée en norvégien avec ses deux « o » barrés d’un tiret diagonal pour diphtonguer en « eu » ou presque. Y verra-t-on notre premier ours tant espéré ? Ça tiendrait du miracle.

Fermer les yeux, penser à l’ours très très fort. Fermer les yeux encore plus fort comme on ferme les poings de rage pour dompter son désir et penser au plantigrade en obsession. Il viendra, curieux, levé par la rétine et la pensée magique, je le sais, je le sens. On peut toujours rêver. Non, la banquise s’est retirée depuis un mois, il est trop tard dans la saison, l’ours ne sera pas au rendez-vous. Il faut monter plus au nord, tutoyer le 80e parallèle pour pouvoir le tripoter de l’œil et ne plus seulement le rêver dans la tête. Je l’entends hurler dans mes rêves. Il me fixe et me cloue à ma pensée, collé à ma rétine comme papillon au mur épinglé dans sa boîte. Viendra pas, nous sommes nés trop tard dans l’année. Juste un rêve.

Enfin on l’a gagnée l’île aux Ours et à vitesse folle. Fil-en-Six était impatient de la connaître, il a carburé de l’étrave. Jamais peut-être n’a-t-il été aussi vite ? Sûr ! Il voulait rencontrer l’ours de l’île au plus vite. Poussés par le Gulf Stream et forte brise, on a fait des quarts à 9,5 nœuds sur le fond. Ça file. La mer est généreuse et le vent colère.

L’île aux Ours, balancée sur sa houle de brume disparaît, apparaît, disparaît, réapparaît comme bouchon sur la mer, n’en finit pas de jouer à cache-cache à l’infini infini. Les statistiques nous déclarent qu’elle n’est visible que 61 jours, restant masquée dans son lit de brume 304 jours par an. Encore heureux qu’on l’ait entr’aperçue et qu’elle ait daigné faire une apparition en offrant son corps en miracle. Cette île est trop pieuse d’elle-même pour ne pas être coquette de ses voiles.

Le Gulf Stream, courant marin chaud, bien que d’une chaleur relative entre 4 et 5 degrés, vient épouser les eaux froides du courant du nord-est de l’Arctique qui flirtent avec le zéro. Leur noce cause cette brume quasi permanente qui occulte l’horizon et tout regard sur la ligne de front.

Le temps d’une pensée et l’île aux Ours disparaît ! Tiens, elle apparaît à nouveau par moitié ! Quel mirage ! C’est trop d’honneur ! L’image tiendra-t-elle plus de cinq secondes cette fois-ci ? Ouvrons les paris ! Oui non ! Elle s’efface encore et recommence. C’est un tic chez elle de jouer au spectre perpétuel ou une vieille habitude un peu lasse ? Elle disparaît d’apparaître et apparaît de disparaître. À 255 milles du nord du nord de la Norvège à cinq nœuds, elle défile ses brumes, encore et encore dans des langueurs de torpeurs gelées. Le temps est au gris, l’heure à l’oubli, elle se referme sur elle-même comme en sieste. Il fait jour jusqu’à la manie, il fait toujours jour en ce pays l’été. Un mois de navigation et ne jamais rencontrer la nuit, même pas un petit soupçon d’amorce de prémices de très léger crépuscule, ça lasse et finit par vous chambouler l’horloge interne jusqu’au déséquilibre de l’âme.



La halte ? À force de jouer à cache-cache avec la brume et de se glisser entre les cailloux dans les dévoilés de roches nous finissons par atteindre la baie de Sörhamna, qu’il faudrait écrire avec un « o » barré et non chapeauté d’un tréma, à l’abri d’une petite île et en s’enfilant dans un couloir de rocs ébréchés de failles, on finit par mouiller enlevé levé dans un méchant clapot dans le suet de l’île par jolie brise de nordet. Elle nous chaperonne depuis le départ dans le nez, heureusement que la météo de Tromsö nous annonçait du portant sud, suroît. Planter le nez dans la plume pendant trois jours d’affilée le vent dans la face n’a rien d’affriolant à ces latitudes très tièdes sur la chaleur. Ça vous rétrécit l’âme et l’estomac. Vive la météo ! Pourquoi râler ? Après tout elle arrive toute essoufflée à avoir un coefficient de réussite supérieur aux meilleures martingales de la roulette ou du Loto ! Elle participe des mêmes jeux de hasard.



L’eau y bouillonne en orgie, gonflée de ressac, la mer y descend en Enfer dans une nappe de brouillard sans terme qui n’en finit pas d’effilocher les sentiments dans le cri halluciné des macareux et des guillemots qui nichent la roche à l’ombre de l’aile d’un goéland bourgmestre, dans des draperies voilées de frimas où Dante Alighieri rechercherait Béatrice en perdition.



Tiendra, tiendra pas ? Chasser ou pas chasser ? Il y a bien des creux d’un mètre cinquante fous de ressac dans cette anse en cul-de-sac. Tiendra, tiendra pas ? Quarante mètres de chaîne par huit mètres de fond. Le destin est un pari, la vie est une loterie. On est trop crevé pour se poser trop longtemps la question, tout l’équipage est parti pour une vaste ronflette en chœur désordonné et éraillé. Ce n’est pas les cris des palmipèdes qui nous avertiraient si on se foutait au plein sur les rochers, ils crient en urgence en permanence à rendre sourde une sirène de pompier et avorter un muezzin.



Le temps était au gris, maintenant il est au noir de roches quand l’écharpe de brume se lève. Elle peut se déchirer sur cinq milles et parfois même plus de dix milles, mais jamais à plus de quarante mètres du sol. Elle ne se lève qu’à l’horizontale. Le ciel veut y garder ses mystères. Le brouillard étête tous les sommets. Même les plus minuscules collines et toute falaise. Quarante mètres de haut, qu’est-ce ? Quand le point culminant est à 536 mètres. Le ressac est trop puissant, il ronfle en forge sur la grève de rocs dans un lambeau de brume, on ne descendra même pas à terre. Les lames meuglent trop. On ne baptisera pas de nos pas l’île aux Ours. Quel dommage ! Ne pas désespérer. Le périple ne fait que commencer. Respirer. Souffler un peu. Repos bien mérité. On a parcouru la moitié de la traversée. Le temps est long. Le souffle court.



Cap sur Spitzberg qui n’est que le nom de la plus grande île de l’archipel du Svalbard dont l’île aux Ours serait la sentinelle très avancée et microcolienne, gardant l’horizon du Sud.



Contourner l’île. La roche est à nu d’aiguilles et plante ses menhirs au plein de la mer comme des amers de pierre chers à Saint-John Perse et bornes sur le bas-côté de l’autoroute des vacances. La seule différence est qu’ici l’autoroute n’a pas d’autres pèlerins que nous.



La mer est basse de mer et l’eau lavure vert-de-gris. Ce matin encore le temps nous fait la gueule. Le ciel est lugubre et blanc de silence mol, l’air a refoulé toute chaleur et ignore le plaisir, ignore le plaisir, écho des phrases en écho des vagues. Écho. Mots longs. La lame est courte.

Laisser de la marge aux mots pour respirer ample, comme immense et courbe d’horizon est l’espace en mer. La mer est indolence et le vent tendre. Encore la mer sur la page, l’écrire, l’écrire touillée de lames en ses lames, comme l’horizon chevauché de lames parcourt la mer en sa ronde, en son orbe.

Rien ne ressemble plus à la mer que la mer et pourtant elle est toujours mouvante, toujours changeante. Le temps s’allonge. Comment dire ? Il se fait plus long mais se vit plus court, à force de se répéter toujours pareil à l’identique comme toujours dans les grandes traversées. Il change de nature et n’en finit pas de s’étirer à force de se raccourcir et se raccourcit à force de s’allonger, il est hors norme et toujours en infini même dans ses microsecondes. Partir en mer la parcourir c’est coucher avec le temps. La mer est longue. Très longue, très longue de mer.

Ce n’est pas que le temps en mer soit différent du temps à terre. Mais il est d’évidence que le temps de mer est plus mûr, plus adulte comme métaphysique et humide d’attente sans fin. C’est un temps patriarche. Il couche avec les Dieux et fréquente la couronne des grands mystiques. En mer on ne compte pas le temps, on le mesure. On le mesure pour le dompter et en être maître de quart en quart, comme au couvent l’abbé prêche le temps de nones en matines et de complies en vigiles. La mer est vaste et le temps long et court à la fois. Ou plutôt à force de parcourir les mers et les mers de mers, le temps n’est ni long ni court, il est le temps c’est tout, il court comme le bateau croise. En mer confondre, mélanger et mêler temps et durée n’a pas de sens. Mais qui dira, qui dira jamais le temps sur la mer ? Qui ? Qui ?

Ce qui marque le plus le bonhomme à sa première grande traversée ou sa première Transat je crois, c’est que l’on acquiert une autre notion du temps. Le temps n’est plus un. Ce n’est pas qu’il soit plus complexe mais il est multiple et toujours relatif. Il devient mouvant. Il peut être très court ou très long c’est selon, mais pour la première fois l’on a touché le temps très long, le temps de la sagesse, le vrai temps adulte qui peut s’allonger jusqu’à l’infini et respirer le rythme du monde. En mer longue le temps est matière. Il est de grande et molle épaisseur. Il y a du feutre dans son ventre et puis il est comme un voisin qui vous visite et que l’on visite. Il a de l’âge et la voix rêche comme antique couverture. La mer médite la mer à longueur de vagues.

Regarder la mer. S’y mirer. Y lire son âme dans ses yeux. Le temps est creux la lame revêche. Tourner la page de la mer. Oui. À force d’écrire et d’écrire et barbouiller la feuille blanche, tourner les lames de la mer en ses pages de sable. Langueur dans les yeux, moutons dans les cœurs. Tromsö est déjà loin dans le sillage comme un oubli dans un mirage.

Le plus dur pour le marin ou plutôt ce qui façonne le marin, c’est l’ennui, le rien faire, le temps d’escale, d’attente infiniment passer à attendre sans fin. Au Spitzberg il n’a pas lieu ce temps long où le temps compte le temps, l’été est beaucoup trop court et l’archipel trop vaste de désir et de découverte pour que l’on puisse attendre. On jubile en permanence, le plaisir en état d’ébullition constante, totale.

D’habitude le marin attend un an et ne navigue vraiment que quinze jours dans l’an, quand notre croisière ignore l’escale, juste le saut de puce pressé et jeter un œil sur la bannette.

Ici n’a pas cours cette attente sans fin, sans nom, ce temps liquide que le marin appelle la mer. Au contraire on vit l’âme en effervescence. Si fort que j’ai tenu 72 heures d’affilée en ne dormant que deux heures, décalé par le jour perpétuel et la soif de boire tous ces paysages, ivre de nature.

Mais ce jour permanent finit par vous araser. Cette lumière toujours égale vous crucifie les paupières. Au début la première semaine rien, aucun effet, aucun décalage, aucune gêne, comme d’habitude en mer. Puis vinrent ces trois jours d’affilée pratiquement de veille constante et l’horloge interne se mit à chahuter toute déréglée. Je ne dormais au plus que quatre heures par nuit soit moins de la moitié de mon temps de sommeil normal. Mais de retour en France, la bûche. Je payais la note. Je m’effondrais en dormant en quasi permanence pendant toute une semaine, loir des mers polaires.

L’heure est au gris. Comme toujours, chaque jour le temps grumelle ses nuages. Cinq jours que l’on navigue maintenant et le soleil presque toujours absent. Le sextant est impossible. Pas un seul jour nous n’aurons eu le soleil et l’horizon dégagé en même temps pendant toute la traversée. Moi qui voulais me remettre au sextant c’est raté raté râpé. Le soleil n’est pas notre ami.

Ouillhouillhe ! Alerte. Faut veiller drue la météo. Une chute de baro catastrophique. Ce n’est plus le temps de rêver. 8 hectopascals en moins de 6 heures. On pare le bateau pour le coup de tabac. Trinquette et un ris dans l’artimon, paré à affaler la grand-voile et le yankee. Mais rien de grave n’adviendra. Le temps restera timide. Svalbard adore les fausses alertes. Plus tard nous aurons deux coups de vent sans que le baromètre ne daigne descendre d’un cil ou nous offre le moindre frissonnement. La météo est capricieuse en ce pays, comme le mystère elle aime surprendre à moins que l’aiguille du baro soit trop gelée pour réagir à ses misères.



Moi je commence à gémir des orteils. Je suis trop superbement équipé, bottes isothermes en double néoprène avec chausson en laine polaire et doubles chaussettes de grosse laine. J’ai trop chaud et mijote dans mon jus. Un vieux dicton de mer dit que trop fort n’a jamais manqué mais là trop c’est trop, je moisis. Le vendeur du Vieux Campeur m’a vendu en sus un imperméable à moufle de pieds, sorte de grande chaussette en nylon entièrement étanche qui recouvre le molleton du chausson polaire. C’est une erreur, mes pieds commencent à pourrir et se fendre en crevasses douloureuses. Je ne peux plus marcher. J’ai commis aussi une grosse bourde, depuis quatre jours je n’ai pratiquement pas quitté mes bottes. Je fermente. Je ne me suis aperçu de rien, surtout avec ce froid ça ne sent pas. Un avantage olfactif qui peut se révéler un inconvénient tégumentaire. Aussi j’abandonne mes bottes pour quelques jours et relègue mes imperméables à pieds au fond du sac et tout rentre dans l’ordre. Ce ne fut qu’une fausse alerte. Par contre certains compagnons de croisière ont beaucoup plus souffert du froid surtout vers la fin du périple. Le dos des mains de Jean-Marc se boursouflèrent de sortes d’ampoules jaunâtres en croûtes ourlées d’une couronne rougeâtre qui purulaient en explosant. Il faut dire qu’il ne portait pas de gants le canaillou. Quant à Patricia elle eut si mal à la fin de la croisière qu’elle en pleurait la nuit à se tordre de douleur quand la circulation sanguine lentement, peu à peu reprenait possession des extrémités de ses doigts. Elle fume aussi comme trois pompiers ce qui est médicalement très contre-indiqué. Au retour elle sera soignée pour engelures à la cortisone pendant deux mois. Quant à Geneviève elle a les ongles bleus et les premières phalanges des orteils de même couleur d’un bleu violacé tournant à l’indigo profond. Elle doit être fragilisée, elle a déjà eu les orteils plus ou moins gelés avec chute incluse de tous les ongles des pieds à la suite d’une course où elle égratignait quelques sommets écorchés du Népal.



Le vent mollit puis forcit. Il joue à cache-cache avec le beau temps. Surtout ne pas tomber à l’eau. Rien qu’à l’idée j’en frissonne. Les chances de survie dans la brume frise le zéro autant dire la température de l’eau avec mort quasi immédiate, engourdi de mort à vie au contact de la mer en quelques lourdes secondes. Ne pas y penser, ça réjouirait le soleil absent.

En bas c’est la galère. Le temps est glaire, les cœurs sont glauques. On profite de la fin d’une accalmie pour éponger les fonds qui jouent à la baignoire et gréer une nouvelle pompe de cale à main. Des petits ennuis ternissent notre plaisir depuis le départ. La pompe de cale mécanique est couplée avec la pompe du circuit de refroidissement moteur et du fait d’usure et de manipulations hasardeuses elle refoule et remplit la cale, les deux corps de pompe communiquant fâcheusement en la circonstance. L’équipage précédent du fait que l’alarme de température s’allumait en permanence a fait intervenir malencontreusement un mécanicien norvégien à Tromsö qui à force de tout tripoter et de titiller tout le circuit de refroidissement a fait des bêtises. La pompe de cale est inversée, au lieu de pomper les fonds elle les noie. Elle inonde les fonds au bain de mazout, ce qui diminue monstrueusement les charmes de la croisière hauturière et rétrécit le plaisir jusqu’au cauchemar. Les tillacs, les vivres, boissons, coursives giclent de mazout et empoissent à mort. Dans les soutes on ne distingue plus l’extérieur de l’intérieur des bouteilles de Coca-Cola, leurs liqueurs sont de même couleur gluante et de même texture. Berk ! Berk et berk ! À vous dégoûter à vie de toute boisson même du plus haut millésime de Château Yquem. La croisière rejoint souvent le bagne et la galère pour ne pas dire chaque fois. Toujours le marin flirte avec le calvaire et fricote l’Enfer.

Au près par 30 nœuds de vent ça vous fâche à vie avec le pétrole et vous réconcilierait presque avec le nucléaire. Mais il ne faut pas pleurer. Pourquoi fait-on du bateau à voile sinon pour mettre les mains dans le cambouis ?

On bricole de nouvelles pompes à main. Une, puis une autre jugée meilleure, plus facile d’accès et aux résultats plus exemplaires elle crache directement dans le dalot du cockpit. La crépine de la première remontait trop haut à la gîte. Cela n’a l’air de rien mais il faudra plusieurs jours et d’infinis pompages pour trouver la meilleure pompe et ajuster le meilleur bricolage que l’on ne découvrira pratiquement qu’à l’arrivée, soit presque trop tard. Toutes les demi-heures le barreur de quart pompe ses deux cents coups pour se réchauffer d’épuisement, la température extérieure flirtant avec le dessus de zéro. Vous parlez d’une partie de plaisir ! Ce n’est pas un bateau que le Fil-en-Six mais une épave flottante à crachouiller à l’infini son mazout de cale, c’est un goulu du fuel, un bateau spongieux, un complexé du mollisol.

Et comme un malheur ne jouit jamais en solitaire à force d’être aspergées, sans doute par électrolyse sous l’action du sel corrodeur, les cosses de la batterie se sont dissoutes. La batterie est défunte. Le moteur ne veut plus partir. La jonction boulonnée de l’arbre d’hélice et de l’inverseur en faisant trempette dans les fonds jouait aux grandes eaux de Versailles inondant tout le compartiment moteur et plus précisément le caisson où baigne irrémédiablement la batterie. Il faudra plusieurs heures à l’arrivée à l’abri d’une baie pour réparer, c’est-à-dire bricoler une de ces réparations provisoires qui finissent par devenir éternelles. Pour naviguer il faut avoir été amoureux du Mécano de son enfance.



Le cap Sörk ne doit plus être loin. Un feu qui nous signalerait l’arrivée quelle aubaine ! On se surprend à rêver aux pilleurs d’épaves. Ce ne serait pas de refus, au lieu de tout ce jour perpétuel qui nous englue le cœur et resserre l’angoisse. Mais la petite lumière d’un éclat de phare semble bien improbable. Feu éteint du 31 décembre au 31 août indique le Livre des Feux. Gardien de phare est une sinécure dans ce pays, pourvu que vous preniez vos congés en automne, vous ne travaillez plus que deux mois et demi par an. La planque des planques ! J’ai toujours voulu être gardien de phare mais en Norvège c’est le rêve du rêve. Et en face en Russie les feux sont allumés à la demande spécifie ce même Livre des Feux. Quelle merveille ! À la demande. N’est-ce pas prodigieux des phares qui s’allument à la demande ? À qui adresse-t-on sa requête ? Aux étoiles ? Aux ours ? Au calendrier ou aux ineffables militaires ? Des phares qui ne marchent que quatre mois par an ça vous fascine. C’est dément de poésie non ? Et pourquoi quatre mois et pas deux ou six ou… ? Ça se comprend. L’hiver l’archipel est enfermé dans la banquise il est devenu terrien et de glace, donc aucun bateau ne parcourt la mer pour reluquer ses feux, puis après avec la débâcle arrivent les jours perpétuels qui rendent caduc tout phare durant la saison où la nuit est absente.

La mer se fait dense et se joue plate à force de s’arrondir d’horizon. Je scrute la mer. Comme me dit un jour une femme de mer, à force de regarder la mer, tu as les yeux verts. Oui, j’ai les yeux verts en ce moment, on ne lit que la mer dans nos regards. La mer me réinvente. La mer nouvelle mère, me réinvente à chaque lame, nouvelle mère bordée de glace. Et se recommence, nouvelle mer.

Le temps est gris, la mer métal avec des plaques de soleil. Il y a de la nacre au ciel et des langueurs de femme qui s’effilochent de nuages. Comment décrire ce ciel lumière et cette mer glaire qui changent à chaque seconde et se recommencent toujours pareils et toujours autres ? Cette mer qui tatoue le ciel et ce ciel qui décolore la mer de tous ses gris bronze. L’air est un incendie de glace, enfin on le devine. Il n’y en a plus pour très longtemps.

Des glaçons très espacés, comme des glaçons rêvés, des soupçons de glaçons tous les 100 mètres à peine pointillent la mer, à croire qu’ils ne sont qu’un gag. Petits apéricubes que nous offre la mer. On se gausse, on en rigole. Cinq minutes plus tard, les glaçons microscopiques se précisent. Un tous les vingt mètres. Ils ont grossi. Ce sont des glaçons on the rock Whisky Martini pour l’apéritif en dérive de cocktail. Puis ils enflent en démesure et jouent au pain de glace, au parpaing de maçon. Du temps s’écoule, nous égrenons notre chapelet de glaçons. Ils grossissent en orgie et jouent au growlers quand ils ne sont pas bien plus grands que le bateau. On est cerné de glaces. On a rejoint la banquise dérivante. Et dans dix minutes nous serons enfermés de glace sans même nous en être aperçus. Enclaquemurés à double tour. Plus naïfs que nous tu nages. Obligés non sans mal de faire demi-tour. Nous mettrons plus de deux heures pour nous en sortir et rebrousser chemin. Le temps est long et l’espace tout rabougri et épais de durée et de route.

Il faudra contourner la banquise par l’ouest dans une errance de trois jours en mer pour rejoindre la mer libre et finir par atterrir sur la vraie terre, la terre ferme, la terre de glaise et non de glace que l’on voit au loin culminer en ses pics enneigés mais que la glace en barrage refuse que l’on atteigne. Il faudra s’éloigner de quarante milles et longer la côte au très large pour finir par trouver le fjord ouvert et accueillant que l’on espère depuis le départ, deux cents kilomètres plus loin.

Partout la glace. On avance innocents. À l’avant Paganini joue le passage dans les glaçons les bras en folie de symphonie, chef d’orchestre des growlers, grand maître de la Scala : à tribord, à bâbord, tout droit, déborde en grand, appuie un peu sur tribord, encore, arrondis… Jean-Marc connaît sa partition par cœur, il joue du glaçon dans la danse des bras qui est une langue de silence, comme d’autres taquinent de la baguette. Ses mains toutes de mesure s’agitent en épouvantail. Comment voulez-vous qu’il n’est pas les moignons gelés après, à nous chanter le passage de ses gestes en moulin à vent ? Hein ? Lyrique des membres, il scande l’avenir, Don Quichotte qu’aurait boulotté Sancho Pança.

On passe mais la banquise flottante nous enferme et se referme derrière. Elle nous cerne, elle nous cumule, elle nous borde. Fil-en-Six est son enfant. La banquise est encore très peu fluide au cap Sud et interdit le passage. Toutes les glaces de l’est du Svalbard refroidies et entraînées par le courant glacé du nord-est de la Sibérie au nord de la mer de Barents, viennent s’entasser et stagner à l’extrémité sud de l’île pour plusieurs semaines encore. Le Gulf Stream à la pointe de la mer de Norvège les repoussant, puis les élongeant le long de la côte comme un tampon de plus de quarante milles d’épaisseur qui nous abuse et nous oblige à connaître le large trois jours encore.

Mais. Aouh ! Houx ! Houhouhwouche ! Notre première rencontre avec le pack. Le souffle coupé raide de tant de bonheur par bouffées entières, comme une joie immense mais glacée comme toute de laque qui monte et vous emplit toute l’âme d’infini et vous gonfle le cœur en spi, indicible.

Schfflac ! Chllack ! Choc ! Frissons. Le cœur arrêté de tant de beauté. À hurler. On se tient essoufflé de glace en bord de banquise. À givrer de bonheur. D’autant plus que pour beaucoup c’est la première fois. On est vierge de glace et puceau de banquise. À pleurer. La glace nous illumine de l’intérieur sans fin. Des glaçons et des glaçons tout autour, on navigue dans la poésie pure. Le temps est mort en nous, il jouit trop pour s’écouler. On est dans la banquise à sa dérive. À petite mort. Se secouer.

C’est pas tout. Faut faire le point. On dérape sur le fond et joue au crabe, de forts courants nous repoussent au large. La banquise nous refuse le passage. Les Instructions Nautiques décrivent des courants de huit à neuf nœuds dans les parages au cap sud entre l’île et la terre à la jonction des deux grands courants de mer que peut redoubler la marée. Ils ont dû nous rejeter à plus de dix milles dans l’ouest. Sûr. Le gps confirme.

Les glaces tabulaires enchevêtrent leurs puzzles. Les phoques annelés jouent à cache-cache, yo-yo oscillant en entonnoir curieux comme bouchons sur la mer, museaux de clown et groins de crevette. La mer est vaste mais carrelée de glaces, brisées de miroirs montueux à l’infini en cavalcades de caravanes. On ne s’en lasse pas, on est venu pour ça, les yeux jamais rassasiés refusent de dormir pour contempler, contempler, contempler jusqu’à épuiser la fatigue.

La banquise migre. Elle croise en accord avec les bras de Paganini qui bat la mesure, chevauchant le rythme du temps. Le temps est temps, limpide comme un cristal, il n’a plus de durée. Silence givré et infini, le temps répond à lui-même, il ne relève que de lui-même, il est son propre miroir. L’air est glace. La banquise n’en finit pas de se fracturer et de se refermer de bonheur. Elle craquelle de microfailles et bruisse sans fin des petites bulles d’air qui pétillent et crépitent en crevant. Elle respire, elle transpire et délivre en fondant l’air qu’elle tenait emprisonné. L’air pète, les mergules nains craillent. La banquise et les glaciers sont faits d’eau gelée et de bulles d’air comme le pisé est fait d’argile foulée et de paille, mais si le glacier et son fils l’iceberg, naissent de la neige, la banquise naît de la mer gelée.



Trente-huit heures sont passées. Ah ! Un passage ! Vite s’insinuer ! Deux heures après le passage se referme définitivement. L’horizon était bouché. Nous sommes des néophytes, la banquise se rit de nous, on poursuit notre gymkhana dans les glaces. Il faudra plus de six heures pour s’en sortir et retrouver la bonne voie, contourner le pack. Depuis trois jours nous jouons à cache-cache avec l’eau libre. On est trop haut maintenant pour pénétrer le Hornsund où l’on projetait d’aller rendre visite aux Polonais qui jouent aux scientifiques et aux Robinson Crusoé boréals. Mais le fjord est fermé par les glaces, nous sommes trop tôt en saison. La dernière carte des glaces que nous avions obtenue à Tromsö, bien qu’elle date maintenant de plus de quinze jours, indiquait bien cette banquise dérivante et compacte. Les choses ont peu évolué en cette fin de mois de juin. La banquise n’en finit pas de gonfler et d’évider ses glaçons, se promenant au gré des marées et au vent des courants. Elle étale et déballe indécemment ses chairs de glace avant de fondre sucée dans la mer qui la gobe en ventouse. Elle est reine, très reine. Pour l’instant elle s’adore glacée, c’est tellement plus gracieux et se mire dans son regard, coquette de ses dentelles de glace.

La glace, la glace et la glace. Toujours la glace, partout la glace. La glace comme une prière en chapelets tout autour du bateau, j’adore. Et toujours le jour, jamais la nuit. Toujours. La banquise est le jour du monde. La Voie Lactée a chaviré. Et ?

Oh ! Il fait jour mais si nous naviguions dans la Voie Lactée ? Elle me manque. La banquise est pleine. Chaque petit glaçon que nous coulons de l’étrave ou du flanc en passant, est une étoile au ciel qui meurt. Ohyaye ! Le pack se resserre afin que toutes les étoiles ne s’éteignent et nous arrête de glace, stoppé, avant que nous ne coulions toutes les étoiles du ciel absentes de nuit en cette saison et précipitions la fin de l’univers en traçant notre sillage dans la Voie Lactée.

Les étoiles sont descendues sur la mer, elles y flottent immaculées, vierges de lumière, la lumière naît du froid, foyer au cœur de la glace engendrée du glacial. L’été les étoiles de glace écrivent le chemin de Dieu sur la mer, puisqu’il n’y a plus de nuit Saint-Jacques est au pôle, il trace son chemin dans les glaces.

Se pencher sur la banquise et lire le ciel. À déchiffrer les constellations de glace dans la glace, je dévide toutes les mythologies du Grand Nord et de la Grèce et j’apprends que l’avenir se lit dans le ciel, que l’histoire des Dieux est l’histoire du ciel et que l’histoire du monde avant de joindre la terre eut l’univers pour genèse au feu de ses étoiles.

Compter les étoiles pour faire comptine et dompter leur chant en apprivoisant leur nombre. Mais comment faire de jour ? Comptabiliser les glaces de la main, les sucer de la langue à les faire fondre de bonheur. Elles sont toutes sucrées comme un bonbon. Et si un berlingot est une larme de sucre juteuse, un glaçon est une larme de ciel grasse de jour.

Et les étoiles de mer sont-elles des gouttes du lait du Chemin de Saint-Jacques tombées en fusion dans la mer ? Ou les larmes gelées de la Vierge Marie jetée au bras des femmes des Lamentations au pied de la Croix du Sacrifice où le Christ agonise au sein de son Martyre ? Ou les larmes de son lait s’écoulant dense de son sein dru pour apaiser les Cinq Plaies de son Divin Fils ? Ou… ?

La banquise est immense de corps et d’échos, elle vous coupe le souffle. Elle est si belle, amoureuse d’elle-même mais pourrait très vite se montrer vénéneuse, abrasive et coupante jusqu’au meurtre. La banquise s’écrit danger. Le baromètre descend et n’en finit pas de s’enrouler dans sa chute. Il est temps de retrouver la terre ferme et un passage dans les glaces pour épouser ses rives fermes ou de partir loin au large pour éloigner le danger et effacer les glaces. Si jamais la piaule se levait pendant que l’on croise les glaces, ça serait catastrophe.

Une lame d’eau gorgée de sel passe encore, même une déferlante de mer à zéro degré, mais une déferlante de glaçons entrechoquée dans de monstrueuses collines de glace quand la banquise mélange ses tables de glace et accumule ses séracs qui jouent aux rocs de plusieurs tonnes qui ne demandent qu’à vous culbuter au coin du cockpit et à vous tomber sur le paletot pour vous écraser sous le ciré, à moi la peur !

Il faut faire d’autant plus attention dans ces coups de vent boréals que la banquise peut se déplacer à 20 ou 30 kilomètres à l’heure. On est vite broyé à cette vitesse si elle ne vous écrabouille pas en dépiautant toute votre carcasse ou ne vous enferme pour tout l’hiver dans des amas et des amas de glace insurmontables qui font que votre bateau n’est plus que débris, épave et terre à glace sur le chaos de la banquise. J’entends déjà les varangues se tordre de jouissances torturées, pulvérisées de vrilles sous la poussée des glaces. Et nous jetés sur la banquise à cheval sur notre canot de survie.

du même auteur chez Hache:
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Grand poème païen euphorique, journal de bord stylé d’un « voyage en Hyperborée » (après ceux de Stephane Ilinski publiés par Hache en 1999), au nord du nord du nord de l’Europe, dans l’archipel de Svalbard, autour de la banquise, « immense de corps et d’échos ».

Ceux qui aimeraient s’y retrouver géographiquement peuvent suivre le parcours du bateau sur cette carte, avec les points de passages : Norvège (pas sur la carte), île aux Ours (pas sur la carte), cap Sörk, Hornsund, Bellsund, Van Mijenfjord, Longyearbyen, terre du Prince Charles, dépassement du 80e parallèle, Verlegenhuken.

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Paysage 860 : Corse (2009).