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La Peur Fenêtre

Stephane Ilinski

mars 2000

2

Forcé que la recherche de titre c’est onéreux : reluquer les astres est une manière qui prend du temps et après l’expérimentation eh ben s’agit d’aller trimer. Autrement signifié le sou se trouve pas sûr en supérette ou dans le sous-sol des postes de sûreté ou alors c’est qu’on est part de la vraie racaille et qu’on travaille comme bandit pro.

Dring dong on se retrouve à l’endroit de la semaine où il faut oublier la rêvasse et se pointer droit au labeur : allez qu’on se débarbouille qu’on s’arrange en tête de nœud qu’on s’astique et qu’on apprête le sourire. Primordial le sourire ! bonsoir celui-là pas question de le paumer en route sinon tout part vau-l’eau… Juste avant d’entrer au labeur et s’il a tenu le coup dans le transport en commun blindé on s’le range le sourire bien blanc correctement calé derrière les incisives. Clocloc dernier coup de langue pour vérifier qu’il est au chaud confortable et on s’en va toquer à la porte.

Là c’est l’autre univers qu’arrive nous embrasser tout moite et tout collant de ses différences qu’on arrive pas à passer. La grognasse qui cavale pour ouvrir on la redoute depuis la rue et dès avoir quitté le bus pourtant pas coquet. Les sens sont tellement retournés à l’idée seule de l’approcher celle-là qu’on est obligé de se résoudre à l’accueillir deux rues avant l’heure : tiens bonjour Mme J ! qu’on s’répète en réprimant le désir de bave z’allez bien ? Chaque fois on se refait une générale histoire de voir si le sourire et l’ allure tiennent le choc de la rencontre. Parfois y’a même dérapage et les acteurs déconnent : salut grognasse ! et vlan une tarte vient lui enrichir les bajoues crac une clef perdue lui dévisse l’épaule grasse… bah alors tu couines pas normal ce matin… t’as de la buée sur le front et les carreaux qui vacillent… Bon même si certains font les marioles on s’les calme sur le trajet et tiens bonjour Mme J ! z’allez bien ? on finit par se coltiner la madame à pas voir et on va usiner.

Une consœur à l’usine why not ? Y’a peut-être matière à s’en faire une muse… dans le pire une bonne complice de pause-clope j’sais pas moi une amusante siroteuse qui jacasse ses exploits sur les zincs du coin ou même une étudiante tiens ! Ben nan. Vas donc fichtrement caler ton sourire et consolider ton système nerveux : une foutue image d’Épinal sur quoi tu tombes — la parfaite secrétaire et encore même plus demoiselle !

La Mme J ça nan elle est pas piquée des vers nan et en plus môssieur elle en compose ! vas diable choper une suite sur cet air… Mme J qui dégouline de bonjours tout proprets elle est fameusement tirée sur toile bleu-marine grasse comme une loutre mais sans attirer la compassion. Elle a pondu et ça se voit : une grande cuillerée de gelée secouée par des bijoux clinquants sûrement toc et qui se dandine et se dandine et qu’a de ces ongles fff fff comme dans les films entre chaque frappe de courrier !

Passe encore le calvaire des retrouvailles — la quatrième dimension on est dedans jusqu’au col alors autant faire des plans. Si tout va le sourire a pas séché et reste dispos en-dedans. Vrai ça resterait en place tout nickel si la grognasse était en verre et au silence si elle s’occupait que d’ses ongles mauves et de ses affaires de poids. Nan nan nan nan nan on est tombé le bec dans la flotte et on s’est mangé une pierre : Mme J le bon dieu a voulu la doter de parole et pas qu’un peu ! Vas-y pour l’exemple pour initier l’oreille — il a fait beau ce week-end hein ma fille a réussi brillamment ses examens félicitations du jury et tout elle va vers la thèse botanique moi aussi j’étais dans la science kiné que je voulais mais j’ai lâché en première année ah mon mari est rentré de déplacement il n’arrête pas d’être envoyé alors bon on est allés dîner lalala c’que c’était fin et luxueux la vue imprenable dimanche la petite dernière qui est dans l’Art ça me ressemble moi ma passion c’est l’Egypte les quantités de bouquins dans mon salon j’aime pas les prêter ça non tous couverts et impeccables les cornures ça me rend folle le monde qu’y avait à l’Orangerie pour les Nymphéas et y f’sait une chaleur heureusement que j’suis abonnée au Louvre pas besoin d’faire la queue que c’était un régal ah magnifique ça te prend là douze invités le soir dis-donc la vaisselle héhé la pauvre femme de ménage enfin Maria qu’est adorable son p’tit Paul qu’on a amené à Euro Disney pour Noël et maman le cœur une inondation ma première qui prend un bain pfff l’assurance les voisins j’étais folle j’ai dit mon mari qui repart et tout…

Par les rotules qu’elle vous sort avant même de commencer à plancher ! Si elle pouvait elle vous filerait même son rouge à lèvres à partager ! Parce que la madame question partage elle vous laisse loin derrière tous les Saint-Vincent de Paul de toutes les églises… elle partage tellement dans la forme qu’y reste plus rien à picorer sur le bitume ! La conférence c’est tous les jours ouvrables et à l’œil — culture généraliste spécialisée : et on voyage m’sieurs-dames on en voit des pelles de petites choses et des colorées… Si le sourire est encore en place on s’dit même qu’on ronflera un rien moins niais le soir venu que la tolérance et le self-control y’a pas plus enrichissant comme gymnastique que les moines de Chaolin n’ont qu’à rudement bien se tenir… Bref s’agit de bonne heure d’avoir idée du siège et de fortifier en attendant la nuit.

On tente le silence à toute épreuve. Mon œil la grognasse en devient toute excitée et se croit arrivée à confesse — on frise le scabreux quand ses fillettes ont trouvé bougres. On pioche deux trois sourires sous la langue des en réserve mais qui sortent de plus en plus foncés : héhé ha hum. Ça devient épidermique en vérité tout juste au bout du premier quart d’heure. A toute blinde on siffle le petit théâtre qu’est resté dans les rues d’à côté : allez liquidez-moi cette vache sclérosée ne laissez que les ongles… faites-la rôtir sur la grand place devant l’Inspection du Travail… convoquez-moi cette cochonne aux Sabbats histoire de lui refaire la personne… pourrissez-lui la langue solidifiez sa salive merde !

Enfin le sourire précieusement abrité peut éclore tout intérieur tout magique tout méchant… Hé délivrance délivrance ! Mme secrétaire aux cendres ses os tout moulinés ça cause carrément le rire. Pour quoi on se retrouve balle de nerfs à point servie pour pouffer brusquement dans l’usine semblant déraisonnable à souhait. Voilà ça ricane fort face à son computer et elle capte que dalle. Y’a quelque chose qui cloche ?

On enfonce aussitôt ses mains dedans sa tignasse décolorée et on s’la colle au tapis et on traîne et on traîne et… v’là que ça repart promptement sans qu’on ait le temps de ranger son antidote de rêve : pas à dire le stress c’est le café nicotine pour ça que faut pas abuser moi je dis manger ça calme ça favorise le transit intestinal ma drogue hihi c’est la pâtisserie je dis mais j’ai des sacrées migraines et du cholestérol mais mon coiffeur m’a dégoté un professeur d’Internat qui m’a opérée vers la thyroïde pouah ça peux pas supporter la fumée d’ailleurs j’ai dit j’ai un écriteau sur le pallier pas de ça chez moi j’ai dit mon mari s’est déplacé le stress c’est mauvais pour les ongles la santé hihi qu’est-ce qu’y sont bons les éclairs de la boulangerie d’en-bas j’ai dit y faut que j’me repose la Vallée des Rois en croisière pour nos vingt ans de couple avec piscine et sauna mon rêve d’enfance l’archéologie ça l’autre soir au snack de l’Institut du Monde Arabe pas pour les pauvres ça y nous ont invités pfff lala faut bien comprendre l’histoire pour se connaître soi-même je dis y’a pas à tartiner pour le stress je recommande le dernier Fémina — Les Monticules Parlementaires dis-donc j’ai dit il est dans le salon mais j’lis jamais dans le bus à cause des taches et des cornures je prête pas mais je conseille ça calme en faisant réfléchir parce que côté littérature je connais ça oui la sauce vu mon mari déplacé ça aide à s’endormir je dis comme ma petite dernière avec France Culture comme stress et Toutankhamon…

Drôle comme d’un coup tout s’efface et comme le feu meurt. Quand il n’y a plus d’espoir le courage et la détermination de l’humain prennent le relais : 11h45 sans sourire on rentre dedans le travail l’air sombre et concentré de circonstance. Pas une morne mouche pas une brillante idée ne saurait distraire…



*



Derrière l’office ça gangrène. Ça se rend malade en pensées c’est sûrement fait pour ça le bureau. On arrête pas de s’en étonner partout et à toute heure : là trois pas dans une rue quinze soixante fenêtres et bien un tiers de bureaux avec une foule de gars derrière leurs planches. Universelle la vérité — derrière un bureau on doit penser sans doute même on sait pas agir autrement. Fou comme ça peut changer un homme une planche en travers ! L’histoire nous inquiète drôlement on est tout tête en l’air on espionne au hasard on joue l’inspecteur en civil on est bigrement fier de la trouvaille : pas qu’un peu philosophique l’objet !

Le lundi c’est jour de grâce le travail loin de l’usine celui qui bâtit l’âme et qu’esquinte pas trop les nerfs ni les mains. Pour bien faire on s’est payé une planche aussi : du massif du sévère avec du style et tout qui nous va comme un gant patiné par l’aventure mon vieux tu vois le comptoir eh ben c’t’un support à grimoire ! Posé là derrière c’est en seigneur qu’on décide et même on pourrait régner : vise un peu la machine d’érudit pas besoin d’entrer au monastère t’as qu’à visiter un grenier ! Fallait bien meubler l’endroit alors on laisse traîner un bureau et pas n’importe lequel. Imposant et encombré dis-donc la paperasse les mégots les tasses à café… ainsi membré ça doit tourner ferme côté méninges et en voir là-dedans ! et que d’encre et dossiers… l’épaisseur des dicos les pages huileuses à force d’être retournées les bougies pour l’ambiance tu rates rien…

Le lundi c’est là derrière qu’on doit se planter là qu’on va oublier l’usine mettre à plat les découvertes de virées repeindre ce qu’on a pas pu voir pendant la sainte semaine décortiquer les petites manies et tout le tralala.

Bah souvent on a pas assez pris l’air voyez vous le soleil vachement magique grille toujours plus fort au café d’en-face les femmes y sont beaucoup plus blondes et la nature généreuse… Sûr que vieille ou pas toute fournie qu’elle se vante eh ben la planche laisse plutôt marbre : la gambade on s’y connaît mieux ! Comme ça que lundi ou pas on a une tendance au fond du cœur qui appelle à foutre le camp. Et pour qui ça rassure on pense très bien en extérieur et quand on jette l’œil sur toutes ces fenêtres occupées on se dit que l’air doit pas y ménager le poumon et que la tempête sous un crâne ça vaut jamais un p’tit vent frais.



*



Certains damneraient leur chemisette pour une once d’attention — d’autres sans doute trop attentionnés en font un fromage. Fermement arrêtés sur l’ambition d’une promenade réfléchie et encore perturbés par l’idée d’une invasion bureaucrate déferlant à l’abri des milliers de fenêtres sur la ville on stoppe histoire de piquer l’exemple. Sur le vif le hasard livre un « Bureau d’Etudes » à notre œil tout intrigué par la perspective. Observer à loisir un commerçant pignon sur rue — de ceux-là qui mettent paraît-il point d’honneur à donner dans la transparence : douce fatalitas !

Un premier passage devant la vitrine sans mater dedans pour la feinte et hop on se flanque au piquet à l’angle droit de la boutique en cajolant sa montre pour simuler un rendez-vous. Lala qu’on secoue la tête en tous sens encore en retard tsss encore heureux qu’y ait de quoi se distraire la vue — tiens que propose le commerce ?

Là l’air décidé le sourcil haut et accidenté et le front bas on fait volte-face d’un coup et on observe carrément l’intérieur. Une sorte de serpent zozotant à lunettes est tassé dans un profond fauteuil de cuir begotant son bout filtre devant un ordinateur — mais victoire derrière un très large bureau. Le reste n’est que dossiers machine à café téléphone et papelards variés vraiment comme à la maison. La magie opère sec sans laisser au bonhomme le moindre sursis. Ah doit bien gagner celui-là à cogner si fort son clavier… tellement dans l’œuvre que ses yeux incrustent presque les verres et les verres l’écran de la machine ! ça pianotte joyeux ça mime comme une boussole ça mord lèvres ça tire la langue ça paume sa chevelure à vue de nez… Un de ces shows que sans conteste ça vaut rudement la peine d’être visible ! Le bonhomme en dix minutes il a sursauté cinq fois au téléphone griffonné une douzaine de portraits sur post-it et sa bêbête a craché trois pages dactylographiées. Bien malins d’avoir songé à la vitrine ceux-là parce que pour l’exemple ça filerait des complexes à tout un tas d’honnêtes travailleurs ce genre de routine. On dirait bien qu’il travaille pour le geste et pour le plaisir le lunetteux tiens vingt minutes et c’est la première : on est remarqués. Quand même vaut mieux pas être client pressé ou alors faut pas attendre dehors sinon t’es bon pour la décoration.

Le gars lève les yeux et dans un grand tic nous balance en muet un ’jourj’peuxquequechosepourvous ? Là des dents et secouant la mâchoire un peu mollement on sort la montre de sa manche — nan nan j’attends quelqu’un bien sûr. Il repart tête baissée pour la forme on se tape une longueur et on reprend un peu pincé par l’idée que la chaussée est publique et que le droit au lèche-vitraille est après tout celui de chacun. Taptaptap dring sursaut ce coup-ci pas de dessin : il cause tourné vers la rue où on est manifestement surpris de nous retrouver en place. Et comme on persiste dans notre observation le bonhomme sait très tôt plus comment s’asseoir ni que faire de ses doigts ou de ses yeux qui s’en vont rouler partout alentour. Cependant qu’on s’intéresse à son rapport à la table le serpent bigleux tourne pourpre claque le combiné quitte fauteuil et nous ouvre au nez — finalement assez en hauteur et manifestement sportif. S’cusez-moi j’peux peut-être vous aider quand même… non ? on fait pas zoo savez le trottoir est conçu vaste le quartier aussi… Sans percevoir réponse le gars claque encore et rentre d’où il est venu. Assis ça reprend : le bureau l’attire mieux qu’une teigne et l’alentour disparaît. Comme on veut faire le bon joueur on frappe au carreau pour avertir la victime qu’elle se trouve carrément manipulée par sa planche : toc y s’redresse tout bombé — ben oui encore moi nan z’inquiétez pas pour tout à l’heure sais bien que vouliez être aimable dans le fond… Mais ça prend pas de toute évidence. Le v’là notre serpent à lunettes qui les ôte et qui a l’air sèchement tonnerre — à en craquer ses boutons ! Donc il pose ses binocles sur le comptoir objet de nos observations retrousse sa chemise et opère un déplacement tout sourire vers la porte qui annonce rien de très bon. On lève le camp dare dare…



*



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Petit roman moderne fortement ouvragé racontant le difficile et quelque peu inextricable cheminement d’un jeune homme qui aspire à devenir Rédacteur, quelque part derrière un beau et honnête bureau. Le style est énergique, argotique, recherché ; les phrases, de taille variable mais pauvres en virgules, tendues comme des ressorts. Drôle, difficile, flamboyant, sans pareil.

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Paysage 831 : Balagne, Corse (2009).