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La Peur Fenêtre

Stephane Ilinski

juillet 2000

7

Plus à l’abri de la fraîcheur qu’une otarie des Galapagos Fernande impose sa soixantaine rustre et rondement emballée en travers de la seule issue. Visiblement l’apéro vire lourd qui plus est sans biscuits ni olives ni anchois ni sauciflard — rien ! Alors ! pour un peu bouclés ainsi dans la cale d’une bicoque la compagnie fut elle en voie de fossilisation ben on s’sentirait vulnérables — ’maginez mère-grand la gaufre puis l’anonyme et très cuit croulant qui enferment puis dépouillent le fleuron rédactionnel national en pleine fleur de l’âge ! Ca pourrait s’lire sur papier journal et capter l’ouïe du p’tit milieu professionnel on aurait pas l’air niais… Par cette seule idée froide le pastis a commencé de sauter dessus les bords de not’verre encore mieux que le qawah d’un pochetron après deux jours à sec.

Toujours en croix scotchée à la porte Fernande moufte pas et observe la tremblote subite un sourire en coin comme maternelle : caressant sans doute au fond de ses tripes féminines drôlement au fond le désir de sortir une sucette de la poche de son tablier pour calmer la panique du fiston. Le vieux lui qui s’est figé le coude en l’air sur un nouveau ballon laisse lentement le liquide passer sa barbe puis ses lèvres plissées comme closes et gardant la pose son godet saigné grommelle le regard à l’ouest — tout doux gamin pas d’fausse idée sur l’compte des hôtes t’es pas tombé chez tortionnaires ! vais pas t’empaler avec mes cannes et la Fernande te filer en graines de miettes à la pigeonnade hé… pense un peu si jeune homme plein d’affaires se braque plutôt sortant d’la banque ou à la bellotte puis t’as pas l’air si plein qu’ça… tsss nan on veut juste bien t’instruire une once te faire voir quelques couleurs là une ’tite causerie entre générations un échange de tuyaux sur la vie et tout le tralalala… Tu vois Fernande et ma pomme ben on tombe sûrement en poussières comme les autres là dehors boiteux du parc on capte plus grand-chose à l’existence et te voyant si sûr belle poire mûre ben on a songé qu’un gaillard comme toi c’était l’aubaine du jour pour se remettre au parfum…

Pratiquement pétrifié le vieillard a causé sans souffler ni ciller d’une voix tiède et monocorde qu’on aurait pas pensé lui attribuer. C’est tout réconfort une vraie comptine la bienveillance incarnée d’un coup tiens pas loin du vieux sage dictant ses volontés dernières avant de passer l’arme à gauche au fond d’un teepee de carton-pâte hollywoodien. D’un coup aussi notre verre s’est calmé oubliant Fernande l’angoisse et le pastis ayant survécu à la tempête a dénoué la glotte : on a repris droitement position à table et chassé au loin dans une tendre agnosie nos rendez-vous du jour. Après tout si on peut faire bonne action en apportant nos lumières… l’occasion est plutôt rare et on se trouve ces temps derniers une conscience un tantinet chargée — pas du genre à fréquenter les nefs ni à pleurnicher aux côtés de l’orphelin ! Quoi ce p’tit couple de vieux avait l’humilité de quêter quelque conseil la clairvoyance de s’adresser au plus vif au bien portant et on refuserait d’éduquer moderne pour aller faire courbette auprès de gras patrons ? Nan c’est décidément impensable un mauvais choix pour la conscience et pour l’ego — vrai ces deux là ont frappé pile poil où y fallait on s’ferait même tout un plaisir de leur venir en aide !

— Ah les conditions sont plus mêmes grand-père y suffisait de préciser la détresse on est pas mauvaise poire… trinquons à sécher vos lacrymales z’avons tout notre temps pour dépanner comme on peut !

Manifestement sous le charme le vieux cligne de l’œil vers sa compagne toujours en coin de sourire se fend lui-même d’une largeur édentée en remplissant les verres et on trinque cette fois d’un plein accord. Fernande elle a cependant pas bougé.



*



Aucun doute sur la question le breuvage marseillais a en vertu de ses qualités sociales inéluctables généreusement délié les langues et au sein d’la cabane on commence à s’entendre de toutes parts et encore plus que de raison. La compréhension est si générale qu’elle pourrait se contenter d’un brave silence ! Après avoir épuisé nos brèves les plus plates avec le vieux — de son côté banalisant sous toutes ses coutures et bavant presque de joie tant sa connaissance du lieu commun était magistrale — les idées s’obscurcissent et l’œil commence à rouler dans le vide. Gueule pâteuse crâne plombé membres gourds et puis surtout un début de promenade en navire mon ami au milieu d’un paquet de ces vagues à te faire dégobiller un sacré loup d’mer ! bref un arrière-goût de troquet des grands soirs : si t’écris pas y’a pas d’souvenir… Y doit se faire tard parce que l’apéritif vire carrément vinaigre et qu’on est pourtant des chevronnés d’la question. Quand même on aurait le permis de conduire un engin ben on rentrerait sagement à pinces en se gavant de Doliprane pour la séquence du lendemain matin… Hé ça tombe rudement bien qu’on soit à pieds et pas prêts de décamper parce que la Fernande eh ben bon toutou de faïence elle est encore au piquet pas décidée à laisser voir s’il fait déjà nuit dans le parc. Elle a suivi la cadence dans son coin picolant du bout des lèvres les godets que lui tendait le vieux lorsqu’il semblait se souvenir de sa présence — c’est à dire environ une fois toutes les six tournées. La brioche basse les joues plus tendues qu’une bouée la pupille sèche et raide comme on en croise à l’étal du poissonnier Fernande la gaufre s’érige en terrible chienne de garde — et suffisamment redoutable en apparence pour pas chercher à tester sa torgnole…

A la fin de la troisième bouteille sachant qu’on devra céder au mariage dans l’année on vient lui pleurer dans le creux des bras tellement attaqués que le vieux doit avoir recours aux béquilles. En trois coups bien administrés celui-là écarte aussitôt le moindre risque d’être malade avant le dodo : en moins de deux on s’retrouve en rêves face contre terre battue et sans même avoir rendu ! Un d’ces coups de tison l’ami qui nous colle droit dans l’charbon avec nos bonnes pensées nos bonnes œuvres ! L’a pas eu besoin d’cogner symétrique avec ses béquilles le vieux ah ça une sacrée façon d’manier l’archet vlan dans la tempe avec sa canne droite ou la gauche on a pas bien vu… Langue à la poussière chialant par réflexe foireux on consacre la dernière fraction de seconde avant le grand sommeil à grincher sur la vieillesse et la reconnaissance du juste puis zzzz en route pour les pommes : c’te fois-ci ben la barre est bien réelle et aspirine ou pas ben on aura l’œuf au réveil !



*



intérieur nuit hé !

bureau spacieux planche découpée nette polie comme un galet tiens laquée fontaine stores tirés

Fernande roule des arrières neufs et frotte frotte la résille trente hivers et quelques tonnes de gaufres en moins — va ça suinte le rouge à lèvres ça éclate en tout en noir et en soie ça embaume la prime chair encore pas visitée. Deux trois entrechats sur talons aiguilles et ça ouvre la porte en annonçant qu’on arrive : suuuave… Monsieur le Rédacteur… suuuave… Puis clac trois tours on s’retrouve face au vieux qu’a lui aussi changé d’allure et qui trône planqué derrière une immense planche et semble décidé à mener la séance. Fernande mignonne s’est évadée en verrouillant dans son dos puis sans un baiser d’encouragement…

Bonne nouvelle on tient sans rambarde et mieux qu’un piton dans l’roc : l’alcool semble avoir cessé de faire des siennes. Rien au crâne rien que du limpide les idées plus fraîches que celles d’un marmot ben on s’sent d’une attaque extraordinaire ! Le vieux a taillé sa barbe puis plaqué c’qui lui reste sur son cailloux fff impeccablement posé dans un costard tweed noué d’une cravate écossaise. Dis troquées les béquilles pour deux cannes anglaises à pommeau… on r’grette sincèrement de pas s’être changés puis d’être venus sans attaché-case — y va pas tarder à sortir une boîte cubaine et à faire des nuages !

On peut s’asseoir ? Alors on est invités — be my guest ! c’qu’on fiche dans les parages ben faut pas trop en d’mander d’un coup : le vieux désigne un tabouret face à sa planche qu’a pas l’air tout confort mais qu’on accepte en guise de perchoir — dites pas d’risque de roupille sur c’t’engin… z’êtes plus largement lotis dans vot’Chesterfield pas dit qu’on parvienne à s’détendre au contact brut du chênes sans accoudoirs z’auriez pas un carré d’molton qu’on puisse s’le flanquer d’sous ? Beaucoup moins rigolard le vieux secoue la pomme en négatif et rythme son impatience à coups de cannes contre le sol — là tout doux grand-père on vient on veut pas contrarier vous dérangez pas sortez vos havanes on est pas contre… — Sommes pas seuls on attend des non-fumeurs lâche le vieux avec un sourire satisfait et se dressant lentement sur ses anglaises en bois précieux s’agit d’être tout sage cher Monsieur le Rédacteur de montrer qu’on sait s’tenir dans les grandes occasions faire face quoi ! Bien fin ça d’jouer la bohême à tout va d’butiner quand ça chante aux zincs de tous bords d’moraliser les troupes sans y croire… Mais c’est l’heure de devenir tout humble tout ouïe tout perméable au réel… Le vieux traîne à présent sa carcasse maigrichonne et sévère contournant le bureau sur lequel rien n’est posé — Monsieur le Rédacteur savez-vous seulement quelle chance z’avez qu’on vous attende encore à cette heure ? tenez-vous bon dieu bombez l’torse encaissez sans frémir l’œil pimpant et sans fêlure !

Vrai qu’on capte pas grand-chose avec nos idées claires on sait même pas l’heure ni comment ni pourquoi on s’est pointés au rencard chez l’vieux et sa Fernande trempée d’jouvence — picoleur lacté va donc ça songeait couper aux effluves après avoir biberonné ! pas d’mal et la caboche nickel… ben tiens te v’là pour peine proprement retourné c’est du tremens fichtrement délire d’la haute pochetronade ! encore une goutte et l’vieux promenait sa Fernande dans un landau en déclamant un cours d’Histoire… Tout gosses on a appris la chasse aux fantômes version valeureuse : tu l’mates dans l’blanc de l’œil ou tu soulèves ses jupes puis zou t’as plus personne et tu peux pioncer comme un ange mais on a beau fixer l’vieux ben y continue de s’approcher du tabouret. Quand il passe sur la gauche on veut tâter la canne à portée : un brave bois taillé dans l’bloc sans nœuds et soigneusement verni — les fantômes sur nos crânes se fendent la poire et incendient des cierges à la santé des incrédules et des gamins terrifiés qu’ont pas l’art ni la manière. Finalement s’agit peut-être d’un rencard et l’vieux ben y s’peut bien qu’y soit embaucheur en plus d’être vieux… Tiens v’là les frissons qui tiraillent : frayeur bleue vau l’eau des sens reste à tenir la colonne vertébrale comme une règle et à travailler son texte ! Parce qu’y va falloir improviser menu et ciseler le discours… se présenter noir pour du boulot c’est d’la belle voltige qui mérite concentration…

— Allons du sang froid bordel ! grogne le vieux qu’est passé dans not’ dos v’là la compagnie qui pointe…



*



du même auteur chez Hache:
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Petit roman moderne fortement ouvragé racontant le difficile et quelque peu inextricable cheminement d’un jeune homme qui aspire à devenir Rédacteur, quelque part derrière un beau et honnête bureau. Le style est énergique, argotique, recherché ; les phrases, de taille variable mais pauvres en virgules, tendues comme des ressorts. Drôle, difficile, flamboyant, sans pareil.

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Paysage 831 : Balagne, Corse (2009).