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Ferme la fenêtre

Youen Kerval

août 2001

— Ferme la fenêtre… ce vent violent va nous interdire le repos… Pour une fois… Ce soir… défions cette chaleur… Ce vent me rend confus, inquiet, désordonné… Embrouillé…

— Si plaisamment tu réclames… Une fois au moins, je n’objecte pas… Ton anxiété… Simplement… Quel tort de rejeter…

— Tort ?… Ces agacements… ces gémissements sans harmonie…

— Tort, extrêmement… Le vent, c’est la nature… la vitalité…

— Je me moque de cette vitalité !…

— Hérésie… Nous passons notre vie dans cet univers… La ville. Le bruit. Le fracas urbain… Que deviennent nos sensations ?…

— De quoi parles-tu ?

— De la possibilité, pour un temps, d’échapper aux confusions : voitures, sirènes, grincements… Voilà ! Le vent riposte à l’infernal vacarme mécanique… Quand, oui quand… un instant de répit dans le sinistre des jours ?… Jamais !

— Je ne te connaissais pas écologiste…

— Écologiste ! Moi ?… je fuis la politique… Parfaitement, j’abomine la politique… Enfin reconnais que je puisse, ce soir, vouloir entendre se démener le vent… Pourquoi tomber dans un conflit de société… Fermer une fenêtre… et nous chevauchons les clichés des journaux, des télés… On sirote les média… Le neuf devient rance… Concert de banalités… restons calmes merde…

— Évidemment !… Finalement, si je dois t’agacer… cette fenêtre laisse-la ouverte… Tu as raison de ne pas, continuellement, flatter mon égoïsme… Sans le vouloir absolument, je cherche à mesurer ma maîtrise sur tes actes, tes aspirations…



Aristide ferma la fenêtre. Thomas considéra, depuis le lit où il se tenait, le dos d’Aristide. Il s’avisa que son jeune âge transparaissait. L’effet était à son comble, essentiellement de chaque côté de ses épaules, juste sous ses omoplates, que ses gestes atoniques lui révélaient. En levant son bras droit, tandis que sa main saisissait la poignée, tandis aussi que son bras extériorisait une tension musculaire pour actionner le pêne de la fenêtre, Thomas considéra la maigreur du torse d’Aristide. Il parcourut, patiemment, sa colonne vertébrale. Il en observa les os saillants ; il aurait voulu qu’elle se trouvât enveloppée entre deux renflements de muscles. Thomas jugea immédiatement que cette juvénile déficience ne représentait pas une entrave. Il s’apprêta à énoncer quelque chose lorsque Aristide, tout en demeurant plaqué contre la fenêtre, vrilla légèrement son cou, son épaule, son flanc également :



— Je vais, enfin, aller chercher mon thé vert au frigo… J’en ai fabriqué tout un broc… Du thé vert, ça te tente ?…

— Je veux… Des feuilles de menthe en reste-t-il ?

— Pour de bon et pour de vrai, je n’en sais fichtre rien… Je vais voir…

— Ne les brise pas… J’adore les croquer sous mes dents… les molaires particulièrement…

— Je cours, je vole… Il n’y a personne à venger… Heureusement !



Thomas mémorisa, comme si ses yeux disposaient d’une plaque photographique, le dessin du dos d’Aristide. Il se demanda ce qui pouvait, résolument, l’émouvoir dans cette structure de chair et d’os, aux angles déficients, mous, en somme gringalets. Il voulut aussitôt porter son attention vers toute autre chose. Il alluma, vite et presque maladroitement, une cigarette. Tout également empressé, il avala une, deux, puis trois bouffées, sans discontinuer. Il s’étouffa. Il toussa gauchement, se racla la gorge ; en se moquant de lui-même, il extériorisa un sourire mi-naïf, mi-cruel. Dans son hoquet désordonné, sur sa table de nuit, il lorgna la photographie encadrée — de simples baguettes en pin — d’Aristide, et lui. La photographie avait été prise lors de leurs précédentes vacances estivales. Lui apparaissant, elle lui fit se souvenir qu’à l’égard d’Aristide, sa première émotion il l’avait eue à cause de sa fragilité, à cause, autant, de sa finesse désinvolte ; une élégance en attente de protection… « Suis-je stupide, ingrat, destructeur », chuchota-t-il.



— Me voici… Voilà le rafraîchissement… Te souviens-tu à Cannes ?… Ah c’était… Au fait, désolé pour tes molaires : pas de feuilles de menthe… Samedi… absolument nous devons y penser…

— Tu n’as pris aucun engagement… Je te rappelle que samedi, nous devons inévitablement passer à « La Barge ».

— « La Barge » !… Oui, vrai. Ah les perverses astuces du temps… et de la compagnie…

— Ne déconne pas ! Julien tient énormément… Précisément, — il m’a encore téléphoné hier pour se rassurer — Julien compte fermement sur notre présence… Comprends-le…

— Pourquoi insistes-tu ? Julien, « La Barge » ? Je comprends remarquablement…

— Julien joue gros. Il a réussi à mobiliser le meilleur, la crème… Ce qui l’inquiète ce sont les Anglais, les Allemands. Son marchand a été catégorique… Il n’y est pas allé par quatre chemins : « Si les Anglais et les Allemands achètent, vous passez à l’international ».

— Tu imagines Julien à l’international. Télés, radios, presse. Ça va lui monter à la tête… À l’international… dans pas un an, Julien ne saura même plus si nous sommes des hommes ou des dinosaures…

— Tu déblatères n’importe quoi… Julien est un ami de… On a tout fait ensemble…

— Même ?…

— Oui même… Si la jalousie t’empoigne tu t’étends dans le grotesque… T’ai-je une seule fois dissimulé… ma vie ?… Jamais ! Un principe… Ma nature m’interdit le mensonge…

— Ne fais pas attention ! Je me manifeste mal… Je suis heureux de t’accompagner, en vérité énormément…

— Je t’apprécie lorsque tu exprimes ta sincère générosité…

— Je suis absurde !… Alors, ce thé vert… pour ma part je le trouve un peu fade…

— Je ne juge pas. Je n’apprécie le thé vert que si je l’accompagne de feuilles de menthe…

— Je n’ai jamais voulu savoir ce que la menthe produirait sur mes sens…



Vers l’épaule d’Aristide Thomas pencha sa tête. Sa tempe s’abandonna sur l’arête de cette épaule. Tous deux s’assirent en tailleur sur leur matelas. Aristide amassa l’ensemble de ses oreillers. Après les avoir distendus, afin de leur donner le maximum de leur ampleur, il les plaqua entre le mur et son dos. Thomas, par contre, se tint fermement sur le plat de ses fesses. Ses jambes, plus courtes que celles d’Aristide, formaient une figure géométrique presque parfaite. Thomas organisa, de son corps, une forme précise et étudiée. Ses membres inférieurs réalisaient une image faite de force et de fermeté. Thomas, d’une main tenait son verre, de l’autre encerclait de sa paume toute la surface, bombée et tendue, de son genou. Il retira son profil de l’épaule d’Aristide. Immédiatement, il recouvra son aspect rectiligne. Son abdomen, son torse également, suivaient un axe qui reproduisait, dans l’espace de sa présence, un équerrage surnaturel. Il paraissait, son torse poussé en avant, ses pectoraux saillants, produire un effort. Aucunement. Thomas se sentait aérien, au contraire. Il but une gorgée de thé vert. Il fléchit sa face vers Aristide qui posait son verre et allumait une cigarette.



— À l’instant je t’ai menti…

— Comment ? Tu m’as affirmé ne m’avoir jamais trompé sur ta vie.

— Mensonge n’est pas approprié… Disons… je t’ai, à cause de la vie qui va et vient, masqué des choses… sur mon enfance…

— Je n’ai jamais osé t’interroger sur cette phase… L’enfance, souvent, porte en elle une telle… Enfin, c’est une grotte ou bien un abîme… Toutes les blessures de la vie conduisent au cœur de l’enfance… Je ne voulais pas te gêner… Qui ferme son enfance cache le secret de ses angoisses…

— J’apprécie ta tendresse… la discrétion de ta tendresse…

— Ne te crois pas obligé… Tu n’as pas à me rendre compte de ce que d’autres ont voulu pour toi, hargneusement, sottement… Je te sais blessé… Finalement, innocemment, pour cause d’enfance nous devenons adultes… L’enfance, le malentendu… L’enfance ? Un pur hasard…

— Rien ne me dérange… t’es pas trop con… Ça me touche… Vraiment, la parole soulage… La parole refroidit la brûlure…

— On est en verve ce soir…

— Bon ! OK ! On ne va pas s’ovationner toute la soirée… Maintenant… te donner… Quand j’y songe, rares les fois où j’ai donné quelque chose de moi à quelqu’un… Extrêmement rares… Une fois… Peut-être deux… Non ! Complètement… une unique fois… Pourquoi je te choisis ?…

— Parce que je suis beau, pardi… N’écoute pas !… Parce que je suis fragile… À ton écoute. Tu adores que le monde t’écoute…

— Non ! Enfin, oui en un sens… Parce que tu es jeune, beaucoup plus jeune que moi…

— Quel pessimisme… Tu te complais dans les coins les plus sombres et sinistres de ton château… Tu radotes… Tu me rappelles ces austères personnages du XVIIIe siècle… Ils déliraient, seuls, abandonnés à eux-mêmes… séquestrés… Si tu continues de la sorte, tu vas te mettre à parler seul… J’ai lu l’histoire horrible d’un homme qui avait tout abandonné des hommes et de la vie… Il terminait fou… Avant de se donner la mort, durant des jours et des nuits, il s’était parlé et répondu… si intensément que, juste avant de se jeter dans un ravin, il obéit à la voix de son ombre… Cette voix s’était moquée de lui jusqu’à le prier d’oser se donner la mort… Il lutta… Pendant une heure ou deux… À bout d’arguments, en vis-à-vis avec la voix de son ombre, il y succomba… Juste avant de se jeter dans le vide, il baragouina à la voix de son ombre : « … je me jette. Je te démontre que tu n’as jamais eu raison de m’outrager de ton mépris. »… Tu vois l’horreur… Fais gaffe…

— Tu me fais rire… Tu as des dons pour faire rire… Tu devrais exploiter cette veine… Précieux ceux qui apportent le rire…

— Je te fais rire… Vraiment !… Tu trouves que je fais rire ?…

— Je ne suis pas le seul… Gérard, le barman du Chambord, idem. Quand ?… Pas plus tard qu’avant-hier, pendant que tu étais allé pisser, il m’a glissé à l’oreille : « Aristide me fend la poire… Chaque fois que je passe à côté de lui, il me pince par le pantalon et il m’en raconte une… incroyable les idées qu’il peut avoir… jamais en reste… »

— Gérard t’a transmis ça… Ah d’accord ! Tiens ! Compte sur moi, je ne lui parlerai plus…

— Mais il n’a pas montré la moindre méchanceté… Les faux-culs, je les connais… Gérard n’en fait pas partie…

— J’avi-serai !…

— Fais pas le con… On va perdre un vrai copain…

— Me prendre pour un amuseur !…

— Mais il n’a pas exprimé l’once d’un état d’esprit cynique… Il m’a réellement parlé de rire… Comme moi ! Merde, tu engendres le rire… tant mieux… Tu es fatigant avec ta susceptibilité mal placée…

— Rire c’est bien ?…

— Excellent ! La force du rire… Le rire, c’est posséder plus qu’une arme… Une arme effraie, paralyse… Le rire te transforme des situations, des hommes en statues de sel. Ils sont vivants, mais ils ne sont plus rien… Le rire les a pulvérisés, les a démolis, rasés… Je préfère être mort plutôt que de prêter à rire…

— Comme ça, en poussant un peu, je deviens plus terrible qu’une arme…

— Sauf pour ceux que le ridicule ne tue pas… Pas très grave, en somme ils sont déjà morts… File-moi ton briquet, le mien rend l’âme…

— En échange, glisse-moi une Camel… Depuis que je me suis mis à la Marlboro, je ressens des bouffées de métaphysique… La Marlboro pousse à l’introspection… La Camel, elle déjante davantage… Je me demande ce qui m’a pris de m’enticher des Marlboro…

— Ton inconscient… Tu trimes avec un vieux… Fatal, tu te poses des questions… Qui suis-je ? Où vais-je ?

— Ma route ne devient-elle pas un chemin qui se referme sur des ronces, des épines ?… Fais attention !… Tu es sur la pente de la déprime… À force de répandre partout ta prétendue vieillesse, tu vas te précipiter dans ton propre piège…

— Lequel ?

— Simple ! Tu me l’as toi-même enseigné : « La vie n’a pas d’âge. Une simple formalité transitoire »… « Ne jamais se prendre au sérieux, surtout lorsqu’on se sent grave. » Etc.

— Je t’ai jacté ça, moi… Bougre, je me sentais drôlement jeune ce jour-là…

— Ou bien tu avais fumé des Marlboro…

— Conneries… Jamais plus je ne provoque mes étincelles d’antan, absolument…

— Pas vrai !… Tu as bu ?… L’alcool te rend cafardeux, fouille-merde du destin… Tiens ! Hier, chez Tati, en choisissant les slips, tu m’as soufflé : « À part les couilles qui fatiguent, j’ai vingt ans »… Merde, ça ne s’invente pas cette détente… J’en connais pas beaucoup qui trimbalent une patate comme la tienne… Regarde-moi… Si je ne m’appuie pas contre le mur, j’ai le dos qui s’arrondit… Toi ! Droit, un poteau… Et, pas la moindre trace de souffrance… Pas le moindre rictus d’endurance.

— En parlant d’alcool… Je reprendrais bien un peu de thé vert…

— Je t’en verse une larme ou bien un bidon ?…

— Un bidon ! Il faut absolument que j’urine… Toi également… Tu ne peux pas savoir le nombre de gens qui se traînent… Pourtant, leur bien-être est au bout de leur urètre… Boire c’est voir… Voir son avenir… Au bout du gland l’élan…

— Je te préfère ainsi, infiniment…

— J’étais parti pour te raconter ce que…

— Tu portes en toi de secret et douloureux…

— Douloureux n’est pas le terme… Regrettable en un sens, déterminant autrement…

— Je ne vais strictement rien comprendre…

— La vie ne possède pas de vraies difficultés… Je parle des sentiments… À peine une succession de superficiels évènements…

— La douleur domine bougrement… Le bonheur part avec un sacré handicap…

— Quelque chose perturbe, truque la course… Où se tient l’illusionniste ?…

— La souffrance, la solitude… Il y en a qui se gavent là-dessus… À commencer par l’église. Le pape reste très sévère là-dessus… L’église demeure une salle d’urgence… Moi, les sœurs, elles m’ont plutôt fait chier, barbouillé le mental, avec leurs prêches sur le présent qui n’est pas censé rendre la monnaie… Si je les avais écoutées, j’aurais dû remercier le crucifix de m’avoir fait naître dans la pénurie… J’ai tout arrêté… Un matin, j’ai dit à mes vieux : « Stop les sœurs, sinon je vais tomber dans la délinquance… » À mon grand étonnement, mon père m’a approuvé. Ma mère a continué à me parler de la foi, des péchés, de la prière… Elle prenait un réel contentement à m’assurer que l’au-delà se prépare…

— Repasse-moi ton briquet… Depuis très longtemps je me bats avec moi, les autres… Le monde nous abuse… L’existence représenterait une accumulation de complexités impénétrables… Nul… As-tu la sensation que nous représentons quoique ce soit de difficile, d’escarpé, de malaisé ? Pour tous les hommes, chaque jour est synonyme de répétition, d’ennui, de consternation… On s’imagine les autres vivre, s’épanouir mieux que nous… Pas du tout… Eux également, subissent leurs répétitions, leurs ennuis, leurs consternations… Les autres nous regardent, comme un objet de désir… On passe notre temps à vouloir devenir l’autre… Dès qu’ils sont auprès de nous, tous ces autres, on les envie… On les observe, on souhaite entrer dans leur peau, devenir eux… Et eux nous auscultent… Ils ne veulent qu’une seule chose, devenir nous… Notre douleur est simple… Nous ne supportons pas de devoir être nous-mêmes… Si nous étions autres, nous n’attendrions qu’une chose, devenir ce que nous sommes… Malgré cela, ce que nous sommes demeure notre pire ennemi… Le malaise, ne cherche pas, nous seuls…

— Je ressens quelque chose de semblable… Oui, parfaitement… Je ressens cette étrangeté… Je demeure muet, ça vibre en moi, comme de l’émotion… Dans ces instants, je me sens plus fragile… J’ai la sensation que l’autre me regarde comme une proie… Dans le cas inverse, c’est moi qui ai le sentiment de vouloir fondre sur l’autre, comme un prédateur…

— Prédateur… Celui qui anticipe ta fin, abrège brutalement ton errance… Seulement pour augmenter sa puissance…

— Ou son oppression… Je me demande si les autres ne souhaiteraient pas tuer tous les autres, uniquement… Tout anéantir autour d’eux… Une cérémonie où ils s’attribueraient le plus de pouvoirs possible… par élimination…

— Globalement, à force d’écouter gémir les uns et les autres, on s’aperçoit que le poids de soi-même contribue au mécontentement de tous…

— Je vais chercher des glaçons… Le thé vert a perdu toute sa fraîcheur…



Thomas observa Aristide déplier ses mollets et ses cuisses. Il suivit sa silhouette qui, éclairée par l’unique lampe de chevet et en raison de son abat-jour de couleur pêche, acquit une carnation veloutée, soyeuse. La tricherie opportune de la lumière épurée dissimulait les imperfections de la peau d’Aristide, imperfections qu’il détestait outrageusement, essentiellement des plaques de taches de rousseur sur ses épaules, de même sur le haut de son dos à la peau exagérément blanche, également, disséminée vers le bas de son cou, une série de grains de beauté dont Aristide ne supportait jamais ni qu’on lui parlât, ni qu’on s’y intéressât. Thomas avait, une fois encore, considéré que, par l’aversion de ses grains de beauté, Aristide hurlait sans cesse son animale peur de la mort…



— Samedi, en dehors de la menthe, de Julien, il faudra que nous dégivrions le frigo… Pas croyable ce que nous pouvons être désordonnés…

— Noté ! Ma main au feu que tu ne l’as pas écrit sur le tableau…

— Gagné !

— Eh bien samedi… on n’a pas de quoi flâner…

— Tout juste. C’est tant mieux, j’ai horreur de n’avoir rien à faire le samedi… Ça me fiche un de ces cafards…

— Veux-tu encore une Camel ?

— Oui ! Dès demain je me remets aux Camel… Je te verse le thé sur les glaçons ou je pose les glaçons sur le thé ?

— À ta guise…

— Madame la marquise…

— Allez ! Reprends ta pose… Ne gonfle pas tes oreillers… Essaye de te placer en tailleur… ne te vautre pas contre le mur…

— La paix, pas maintenant… Tu as quelque chose à m’annoncer… Tu imagines si je…

— Arrête, sinon je me tais…

— Ne fais pas attention… Le thé m’énerve un peu…

— Pourquoi je traîne… Ma mère ne m’a pas donné le jour…

— Bordel ! Salope ! Excuse… Tu es l’esprit saint…

— Plutôt pas… L’esprit réprouvé…

— Ta mère ne t’a pas donné le jour… Tu pètes, tu pisses ; enfin tu n’as rien d’éthéré… Il nous faut à tous un bel et indispensable trou d’évacuation… Sinon… Je ne vois pas…

— Ne t’agite pas ! Je me suis mal exprimé…

— Je respire ! J’ai cru vivre avec un vénusien.

— Si tu m’interromps sans cesse… je ne parviendrai jamais… Tu sembles complètement te moquer de…

— Ne crois surtout pas… Je te parais complètement à côté de la plaque… L’affolement me rend stupide…

— J’étais ainsi… À force, tout se gère…

— Je compte sur toi…

— J’ai commis mon lapsus parce que, dans mon esprit, une mère donne la vie à son enfant en l’élevant… La mère représente une énergie cruciale dans les premières années…

— Enfin on prétend… par la suite… Sur l’instant, on ne se rend compte de rien…

— Eh bien ! Ce rien accomplit le fondamental !…

— Tu es certain… Je veux dire formel…

— Absolument ! Si tu t’extériorises de cette manière, c’est que ta mère t’a immédiatement enserré… Tu n’en savais rien, mais tu te trouvais consolidé… Seule une mère transmet des ondes, qui produisent la cohésion avec la vie…

— Je ne sais pas ! Une mère, ça peut devenir extrêmement chiant, encombrant…

— Néanmoins, voici une sensation qu’on souhaite attribuer à sa mère, pas à une tierce perception dont les ondes, même chiantes, ne sont pas celles de sa mère…

— Explique mieux… Je patauge !…

— Je suis né dans une poubelle… Une famille poubelle… Ma mère était fille mère… Simple, le mec qui avait mis en cloque maman a été illico porté disparu. Maman ne se rappelait plus, ou alors elle a fait l’objet d’un chantage… Pour arranger les choses, ses parents lui ont tout juste laissé le temps de grossir… Ils l’avaient totalement enfermée… Elle n’a pas pu mettre une semelle dehors durant presque six mois…

— Vraiment malades…

— Maman voulait accoucher sous X… Quelque part, dans mon infortune, la sienne, une clarté apparut… Maman avait — elle a toujours — une frangine… La frangine avait presque dix ans de plus que maman…

— Eh bien dis donc ! Grand-papa avait de la suite dans les hormones…

— Une famille de sept enfants… Une ethnie hors norme… Même pour l’époque… Donc, la frangine ne tenait absolument pas à ce que sa sœur me mette au monde sous X… Elles ont passé un marché… La frangine s’était engagée à s’occuper de moi… Elle s’occuperait de moi jusqu’à ce que maman stabilise son existence… Oui ! En plus de se trouver avec un enfant, elle n’avait rien, maman… Rien, vraiment… Aucun bagage ni intellectuel, ni matériel…

— La mouise… La totale…

— Oui et non ! La frangine avait son idée derrière la tête… D’une certaine manière, elle s’était apitoyée sur sa sœur, mais ce qu’elle considérait essentiellement, c’était moi… Pour cause, sa mère avait eu sept enfants… Elle, par contre, ne pouvait en avoir un seul… La frangine, auprès de maman, avait notoirement vanté les avantages que sa proposition comportait… Maman — gamine, idiote — ne s’est rendu compte de rien… ou n’avait voulu…

— Une mère est une mère… Ensemble, elles avaient établi un marché… Tu ne t’es pas trouvé jeté à la fosse sociale…

— Au contraire… La frangine… disons Fabienne, puisqu’elle porte ce nom, m’a instantanément happé… Fabienne, l’exception de la famille… La seule à avoir pu résister aux tentations de la rue… Elle avait eu son bac… Pas question qu’elle continue… Elle était parvenue à obtenir une place de caissière dans un grand magasin… Fabienne tenait à dépasser sa condition, absolument… Alors, elle avait travaillé par correspondance, quelque chose dans le domaine du commerce… Lorsqu’elle m’a pris en charge, avec un peu plus de temps que les autres, elle était arrivée à ses fins… Elle occupait un poste dans l’export, au sein d’une boîte en fruits exotiques… Dès que j’ai grandi Fabienne avait fixé sur moi tout son affectif, de plus, toutes ses exigences… Jusqu’à l’âge de mes dix ans, ou au bord, Fabienne a tout entrepris pour que je réalise ses rêves… Les rêves de son intelligence… Elle ne me laissait aucun répit… Je devais me présenter comme le meilleur élève… Je devais lire… Je devais m’avouer sensible… Toujours, je me devais d’être impeccable… digne et à la hauteur de ses désirs… Plus tard, j’ai appris qu’elle écrivait à ou voyait maman… Elle lui disait : « Personne, aucunement, ne peut s’aviser de le déséquilibrer… Il apprendrait… mais plus tard »… Dans l’ignorance de tout cela, je ne méprisais pas Fabienne… Loin de là… J’avais, parfois, grand mal à comprendre la férocité de ses exigences… Malgré tout, je l’aimais… Même, je ne pouvais me passer d’elle… Chaque fois que j’avais à me débattre avec mes tourmentes, je me lançais sur elle, je la questionnais… Je me gavais de ses réponses…

— Tu étais sûr que ta maman se trouvait dans Fabienne ?

— Plus que certain… Elle avait de telles prévenances… Je ne pouvais en douter… Inconsciemment, percevais-je des ondes ? J’étais sans cesse malade… Curieusement malade…

— Comment cela ?…

— Fabienne me préservait tant… Elle ne voulait pas que je fréquente le moindre camarade… Je m’en souviens parfaitement, je m’en souviens d’autant mieux que ce fut son premier et plus terrible refus…

— Tu allais bien en classe… Là, elle ne te surveillait pas ?…

— Justement… L’école était devenue mon unique lieu d’autonomie… Si elle n’avait pas tenu, dès le commencement de l’année, à réclamer, directement auprès de mes maîtres, mes emplois du temps j’aurais inventé, avec joie, des heures de cours… Je me serais concédé, au quotidien, au moins une heure de répit… Je devais avoir sept ans ou bien six… En tous les cas, entre ces deux âges… Un samedi après midi, j’avais sollicité l’un de mes camarades… Je l’avais décidé, sous prétexte de lui faire découvrir toute ma collection de figurines…

— Pas déjà des…

— Non ! Personne n’a strictement rien inventé… Aujourd’hui, l’unique différence vient de la mondialisation… enfin des média… de la tendance monomaniaque des industriels de l’enfance qui manipulent l’onirisme de l’enfance… Cesse de m’interrompre…

— Je ne t’interromps pas… Je tente de comprendre…

— Donc, Paul arrive… Il sonne… Je vais ouvrir… Je le fais entrer… Immédiatement, je tente de le conduire dans ma chambre… Nous allions parvenir devant la porte de ma chambre, lorsque nous tombons sur Fabienne… Évidemment, elle avait entendu sonner… Elle venait voir ce qui se passait… Je n’ai guère eu le temps d’ouvrir la porte de ma chambre… Dès que Fabienne a aperçu Paul, elle est demeurée extrêmement calme… Avec la plus grande impassibilité, elle s’est directement adressée à Paul… Elle voulait savoir, vite et précisément, ce que celui-ci venait fabriquer avec moi… Je me souviens, Paul avait immédiatement bredouillé, en cafouillant légèrement dans ses phrases, que je l’avais invité à venir admirer ma collection de figurines, que lui-même était un fervent collectionneur de ces figurines… Alors aussitôt Fabienne a dirigé son regard vers moi : « Comment se fait-il Thomas que tu ne m’aies pas informé de cette visite ? Tu sais que je tiens à ce que tu te consacres à ton travail. D’autre part, tu sais également que tu dois me prévenir, formellement, de ce que tu décides de faire de tes loisirs. Surtout de tes loisirs en compagnie d’un inconnu… » J’avais eu beau me défendre, elle ne voulut rien entendre… Poliment, elle pria Paul de s’en retourner chez lui… À peine Paul avait-il poussé la porte, Fabienne me claqua au visage… Contre le mur de l’entrée, je m’étais mis à pleurer, tandis que mon dos glissait le long du mur… Je m’étais retrouvé accroupi, mes larmes me dégringolaient le long de mes joues, au fur et à mesure qu’elles abordaient mes lèvres, je les suçais, salées et tièdes, sur les bords de ma langue…

— Au nom de quoi cet acharnement ?…

— La possession… Le besoin absolu de détenir, de disposer… Fabienne, toute jeune, était déjà identique… Elle avait, sur tout le reste de sa famille, frères et sœurs, plus d’autorité que leur mère… Que te dire, le caractère des êtres… un système si complexe…

— Te posséder, je comprends en un sens… parfaitement bien, même… Par contre te faire du mal… je n’accepte pas cette règle… Pourquoi ? Elle semblait avoir de l’amour… À quoi succombait-elle pour t’interdire ton existence d’enfant… L’amour creuse l’autre à vif, un peu comme le dentiste une dent… Mais le dentiste anesthésie, préalablement… Fabienne elle opérait dans le brut…

— À sa manière, Fabienne m’anesthésiait… Enfin, je veux dire que, chaque jour, elle générait l’étourdissement… Mon samedi ne s’est pas terminé comme ça…

— Fabienne la possessive était tortionnaire ?

— Nullement ! N’aurais-je pas préféré ?… Donc, inerte, ramassé, recroquevillé je pleurais encore… Un quart d’heure s’était écoulé, Fabienne revint auprès de moi… Elle s’agenouilla… Elle prit du bout de ses doigts mon menton, elle voulait absolument que je relève mon visage… J’ai résisté quelques instants… Au bout de quelques minutes, je n’ai plus pu résister… Intérieurement je savais que Fabienne ne voulait qu’une seule chose, disposer de moi, pour elle toute seule… De même, intensément j’avais la certitude que Fabienne ne voulait que mon bien… Je ne trouve pas le mot… Plutôt, ce qu’elle s’imaginait mon bien… Avec son mouchoir elle a séché mes larmes… Ensuite, elle m’a embrassé, enfin elle m’a serré contre elle en me murmurant : « Comprends-moi, nous avons tellement mieux à faire que de nous ennuyer avec des petits garçons gentils, mais imbéciles. » J’ai fini par me calmer…

— D’en parler… ça te soulage ?

— Je ne sais pas ! En un sens, certainement… Je ne sais pas encore… De toutes les manières, je n’en ai pas encore terminé…

— Pardonne-moi ! C’est vrai… tu n’apprécies pas ce mot… Excuse-moi alors…

— Je ressens le plus grand mal à dire tout ceci dans l’ordre et avec cohérence… Fabienne me prit par la main… Elle me conduisit d’abord dans le salon, puis elle se ravisa : « Nous serons mieux dans ma chambre. Le salon est trop plein de lumière, ma chambre au nord, nous serons plus au frais pour parler… » Parvenue dans sa chambre, elle me dit avec une voix tranquille et douce : « Maintenant tu es un grand jeune homme. Au contraire de bien des mamans, je te fais entièrement confiance. Je te fais confiance plus qu’à un homme… » Je me demandais bien ce qu’elle me voulait… Un instant, j’avais même osé penser qu’elle avait perdu sa belle assurance, qu’elle s’évertuait à se réconcilier avec moi, après l’outrage qu’elle m’avait infligé… Elle s’assit sur son lit, qui était recouvert d’un édredon piqué dont l’étoffe possédait l’apparence de la soie, mais il ne s’agissait pas de soie, par contre sa couleur était du genre framboise, une mélasse de framboises… Elle m’avait caressé la tête, puis elle m’avait enserré entre ses bras… Nous demeurâmes bien dix minutes de la sorte… Ni elle, ni moi, n’émettions un seul mot… Par moments je hoquetais les sanglots récents que j’avais eus… Tout à coup, elle me repoussa en arrière, avec lenteur… Elle me fixa, droit dans les yeux, et m’annonça : « Sais-tu qu’un des problèmes que la femme ait à combattre, sans cesse, et pour ainsi dire jusqu’à la fin de ses jours, c’est la pilosité. Comprends-tu maintenant pourquoi je t’ai dit, à l’instant, que nous avions mieux à faire que de nous occuper d’enfantillages. Sache qu’il y a des endroits de mon corps que j’ai le plus grand mal à atteindre… Donc, je compte sur toi afin de résoudre mes problèmes. En particulier, le dos des jambes, c’est l’enfer. Même avec la crème, je ne parviens jamais à tout éliminer. Tu vas ausculter toutes ces rebelles surfaces et, avec cette pince, tu vas me nettoyer ces vilains poils. Je te fais confiance. » Elle m’embrassa… Elle se retourna, et sur son ventre, elle s’allongea sur l’édredon framboise… Avant que je ne commence ce que je devais entreprendre pour la toute première fois, couchée sur le ventre, les bras en avant, elle m’enseigna quelques rudiments nécessaires à la manipulation de son petit appareil… Un instant, j’eus la sensation de devenir une espèce de praticien à l’étude, de je ne savais, alors, quel service… Du regard, j’avais commencé à parcourir le dos des cuisses de Fabienne… Elle m’interrompit promptement : « Si tu t’imagines que tu t’en vas découvrir ces poisons à l’œil nu. Passe le plat de ta main, le long des cuisses. Autrement, comment veux-tu ressentir le poil qui se cache sur la peau. » En conséquence, j’ai procédé… En effet, elle avait raison, seul le plat très sensible de la main peut surprendre le poil dissimulé… En aucun cas je ne ressentais de la frayeur ou bien de la gêne… Fabienne m’avait piqué au vif en m’interpellant tel un garçon, qui ne devait pas perdre son temps dans de stupides gamineries… Après, dès que je lui clamai que je pensais en avoir terminé avec ses jambes, elle se frotta vigoureusement le dos de ses cuisses : « Pour une première fois, ce n’est pas si mauvais, mais tu devras t’améliorer pour ce qui est du pincé, il est encore un peu vif. Tu cherches trop à saisir la peau et le poil dans un même geste. Pas très grave ! Tu te perfectionneras, sûrement. » Elle s’était, tout en me parlant, retournée sur le dos… Une fois encore elle m’a regardé, puis : « Thomas tu es mon fils. Il n’y a donc aucun mal à ce que je te demande une chose délicate. Je l’aurais, probablement, demandé à ton père s’il était encore parmi nous. Les femmes demeureront toujours des êtres instables, inquiets, surtout pour tout ce qui concerne leur beauté intime. Cette beauté, elles ne peuvent la confier à personne. Seul un mari, ou bien un fils, peut s’approcher sans crainte, d’une pareille chose. » Tout en terminant sa phrase, je la vis lever ses cuisses en l’air, soulever son fessier et, immédiatement après, ôter son slip…

— Tu délires… Tu me racontes n’importe quoi… Tu veux absolument me faire mal…

— Sur l’instant, je n’ai rien perçu de pervers… Dans tout mon être, j’étais totalement convaincu… Fabienne et moi, nous procédions à des coutumes, des usages pratiqués de partout… Personne ne m’avait informé, parce que, en somme, ces choses font partie de la vie secrète des familles… D’ailleurs Fabienne, dès qu’elle eut enlevé son slip, m’avait aussitôt déclaré : « Ces choses que nous sommes en train de vivre ensemble, jamais, tu entends bien mon petit chéri, mon Thomas adoré, tu n’en parleras à personne. C’est notre secret. Chacun a, doit avoir, son secret. » De la sorte, elle m’avait fait promettre, de ne dire à personne, qu’elle avait de vilains poils, et que je me devais de les lui enlever… Sincèrement, sur le moment, après même, je n’y ai rien vu d’extraordinaire… Je me sentais, au contraire, pour la toute première fois de mon existence, complice d’un univers qui me faisait, pour ainsi dire, entrer dans le monde des adultes… Après avoir enlevé son slip, Fabienne s’était laissé glisser sur le dos… Elle le fit très facilement ; l’édredon ne retenait rien, tout glissait sur sa surface duveteuse… Elle s’était assise… Elle écarta ses cuisses, avec une telle tranquillité que je demeurai serein… Elle m’attrapa par le poignet, elle m’appela entre ses cuisses, qu’elle resserra, je perçus la chaleur de sa peau qui traversa le tissu de ma chemisette, là juste, sur chacun des bords de mes hanches… Elle m’avait embrassé sur le front, puis tout en prenant ma main au cœur de la sienne, elle l’avait amenée à la hauteur de son pubis : « Ici, vois-tu, aucun problème pour m’ôter seule ces misérables poils. Par contre ici, je ne parviens jamais à faire un travail complet, ou bien je me blesse et c’est horrible, je saigne, ensuite je traîne de monstrueuses plaies. Donc, le jour est venu où mon petit homme va pouvoir m’apporter sa précieuse collaboration. » Elle avait alors amplement ouvert ses cuisses. Après m’avoir demandé de m’agenouiller, elle m’avait soigneusement indiqué où ma main, armée de la pince, devait attaquer ses vilains poils rebelles… Elle m’indiqua l’abord de ses grandes lèvres. C’est elle-même qui m’informa de ce mot… Plusieurs fois elle me répéta : « Cette partie délicate de ta maman se nomme grandes lèvres. Surtout, prends bien soin de ne pas être cruel avec les grandes lèvres de ta maman. Ce lieu est clandestin. Seul le mari, ou le fils, peut et doit en connaître les formes et les contours. » J’avais commencé mon œuvre… Oui, mon œuvre !… De m’avoir parlé de cette manière m’avait donné des ailes… Je m’étais, soudainement, senti un ange gardien, initié, qui seul pouvait plonger dans ce lieu, à tous les autres interdit… Fabienne donnait l’impression de se trouver dans un état de joie… Moi, de considérer sa joie me faisait avoir, au fur et à mesure, de plus en plus d’exigences, tant à l’égard des grandes lèvres de Fabienne qu’à l’égard de moi-même… Je me voulais devenir un expert en extraction de poils sur grandes lèvres de maman… Ensuite, dès que je jugeai en avoir terminé, elle exigea que je lui coiffe bien sa chevelure pelvienne… C’est Fabienne qui parlait ainsi de sa chevelure pelvienne… Plus je m’occupai d’elle, plus elle se révéla gourmande de soins supplémentaires… Je pensais en avoir terminé lorsqu’elle m’invita à venir lui embrasser, légèrement et tendrement, ses grandes lèvres… Elle attrapa ma tête, sans vigueur, sans brutalité… Posément, elle m’introduisit entre ses cuisses, jusqu’à ce que je parvienne à la hauteur de ses grandes lèvres… À cet instant, elle m’annonça : « Afin de mesurer la perfection de ton travail, laisse aller tes lèvres. Seules tes lèvres pourront apprécier la netteté de ton action. » Elle m’avait ajouté : « Embrasse généreusement les chairs molles, fines, enjouées de maman. Maman te donne ses grandes lèvres, et ses petites lèvres aussi, pour que tu te sentes, infiniment, proche d’elle. Maman te procure le véritable baiser d’une mère pour son fils. Toutes ses lèvres magistrales. Le baiser de la bouche ne représente rien, seul compte le baiser des lèvres sur lesquelles tu apposes les tiennes. » Elle avait activement insisté pour que, à plusieurs reprises, j’ouvre ma bouche sur toutes ses lèvres… Elle insista tant qu’elle en vint à attirer, de plus en plus énergiquement, ma bouche contre ses lèvres magistrales… Elle ne souhaitait plus que mon étreinte s’interrompe… Je me souviens, férocement je m’en souviens, au bout de deux ou trois minutes, j’ai senti ses lèvres magistrales palpiter, elles tressaillaient… Contre ma bouche entrouverte, je percevais s’accroître l’ensemble des chairs des lèvres de Fabienne… À cet instant, elle suspendit l’accolement de mes lèvres contre ses lèvres magistrales… Elle se redressa, elle me fixa, je vis que ses yeux paraissaient humides, comme lorsque j’avais de la fièvre, elle m’embrassa de nouveau… J’avais la sensation qu’elle ne voulait plus s’arrêter de m’enlacer et de me badigeonner de baisers… Elle m’avait remercié d’être, enfin, devenu son petit mari de fils adoré… Alors, elle m’avait demandé de sortir. Elle voulait se préparer pour m’amener au cinéma, ce qui représentait la récompense à ma si belle entreprise de mari… Je sortis… Quelques instants après, peut-être cinq minutes, je m’étais interrogé sur le film qu’elle voulait me faire voir… En conséquence, j’étais retourné vers sa chambre… Avant d’entrer, j’avais frappé, Fabienne ne répondait pas, cependant j’entendais des bruits inquiétants… Alors j’étais, malgré ma crainte de me voir, in extremis, supprimer le cinéma, entré dans la chambre de Fabienne… Elle n’était aucunement en train de se préparer… Elle demeurait toujours sur son lit, elle avait jeté au sol l’édredon… Je la découvris les jambes ouvertes… Je m’étais aussitôt dit qu’elle m’avait flatté, mais en vérité, elle avait considéré mon travail mal fait et elle recommençait… Je m’étais élancé vers elle… Aussitôt j’avais perçu qu’elle frottait avec vigueur ses lèvres magistrales… J’allais monter sur le lit au moment où elle émit un soupir, qui ressemblait à mes sanglots lorsque Paul fut chassé… Je me penchai vers le visage de Fabienne et je m’inquiétai de ce que je n’avais pas su faire, que je tenais absolument à aller au cinéma… Dès que Fabienne respira à nouveau normalement, elle tendit son visage vers mon regard soucieux et interrogateur : « Ne t’inquiète pas mon petit époux de fils, je viens, tu n’as rien à craindre, il y a des choses, dans l’épilation, que maman seule peut véritablement faire. Un jour, j’en suis convaincue, tu parviendras à achever intégralement la toilette des poils de maman. » Elle se leva et tandis qu’elle alla vers la salle de bain, j’allai vers ma chambre… Fabienne, à compter de ce jour, me demanda de l’épiler, de plus en plus fréquemment…

— Une folle… Une malade… Thomas, mon Thomas je ne sais quoi dire… J’ai envie de pleurer, de hurler… Abominable…

— Maintenant, tout ceci me semble abominable, étrangement abominable… Toutefois, dans cet échange secret et singulier, primait une forme de malaise plaisant… À cette époque, franchement, je ne ressentais rien, enfin rien de désordonné… Ce n’est pas moi qui ai perverti le sens de cette singularité, ce sont les règles des hommes ; je veux dire les règles des adultes… Pour demeurer sain, une seule issue, demeurer enfant… Tout le théâtre des hommes consiste à te séparer, le plus vite possible, de l’enfance… J’étais bienheureux… Je partageais un secret… Pour moi, ce secret, pris tel qu’il l’était dans mes jours, mes nuits, mes rêves, se présentait tout pareil à un cadeau incommensurable… Seule Fabienne et moi en avions les clés… Il me semblait que cela durerait toujours, que personne ne briserait cette bulle… Pour moi, ce secret demeurait une énigme, il s’agissait, à mes yeux, de quelque chose de remarquable… Tu ne peux pas concevoir combien ce mélange d’énigme, de remarquable me subjuguait… Fabienne m’avait précisément appris que seuls les petits garçons maris disposaient d’un pareil privilège… À personne, je ne devais le faire connaître, sous peine de le perdre, immédiatement… Je risquais même de me voir puni, jugé par les autres, sans pouvoir me justifier, si je venais à m’entretenir de mon secret, voilà ce dont me nourrissait Fabienne… Je dois être sincère, je vivais dans l’impatience… Fébrilement, j’attendais que Fabienne me demande de l’épiler… L’épilation représentait un moment magique… Chaque fois je me voyais récompensé… Obstinément, toujours, durant plus de trois ans, je me suis délecté à devenir un chéri de petit garçon de mari… Sur mon épiderme, je m’entraînais à innover dans le maniement de la pince… Sur mon bras gauche, je ne possédais jamais de poils… Tout autant, je m’exerçais à l’apposition de mes lèvres, de ma bouche… Dans ma chambre où je disposais d’un miroir, contre, j’y ajustais mes lèvres... Malgré l’haleine que je dégageais, je m’efforçais à parfaitement comprendre le mécanisme de l’approche, de l’attouchement… Dans ma tête ne vibrait qu’une seule musique, celle des mots de Fabienne… En effet, plus nous allâmes dans nos étreintes de petit garçon mari, plus maman Fabienne me ravitaillait de phrases encourageantes… Surtout, elle me disait toujours que je représentais, pour elle, un vrai seigneur plein d’audace, de bravoure, que mon corps seulement était enfant, par contre mon énergie était celle d’un beau et idéal mari… Intégralement, j’étais tenu par le mensonge des adultes, mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’un mensonge… Dans tout mon être de petit garçon mari, je donnais à Fabienne tout le feu de l’amour… Je croyais que pour vivre, pour pouvoir continuer à pleinement vivre, il me fallait m’offrir, sans raisonnement… Bien au contraire ! Durant plus de trois ans, je voulus fournir à Fabienne les résultats de ma discipline… Tellement, je pourrais dire aujourd’hui, que sans rien en savoir, j’avais révélé pour Fabienne, autant d’ardeur qu’un artiste pour son art… Maman Fabienne déployait toutes les sortes de fantaisies afin de maintenir le pouvoir de son déguisement… Par exemple, elle parfumait ses cuisses, son ventre également… Je ne résistais jamais, enfermé contre ses chairs odorantes… Toujours, je me disais : « Maman Fabienne, pour moi seulement, parfume son corps, afin que je me sente fantastiquement enserré »… À chacune de nos séances, je devenais un prince, réellement, complètement…

— Là je te stoppe. Tu ne me parles plus de ce monstre… Pour moi, cette Fabienne, je ne peux pas la concevoir autrement… Je ne sais plus comment la qualifier… Je vois un vampire… Un vampire qui t’aurait sucé, non pas le sang mais le cerveau… Un vampire qui ne se serait pas servi de sa bouche, mais de ses horribles lèvres qu’elle prétendait magistrales… Je t’en foutrai du magistral… Elle ne voulait qu’une seule chose, s’envoyer en l’air sur le compte d’un enfant, qui ne comprenait rien à ce qu’il faisait… Elle te vendait sa partouze pour du rêve… Cette grosse lubrique t’a littéralement manipulé… Elle t’a hypnotisé avec ses prétextes obscènes et égoïstes… Je suis outré, outré et inquiet ! Pendant que tu me parlais, je ne cessais de penser que, tout en la haïssant, elle gardait pour toi de l’attrait… Elle t’a séduit jusqu’à la fin de tes jours… Jamais tu ne parviendras à l’extraire de ton mental… Un vampire, exactement… Elle a vampirisé ton innocence…

— Si d’autres éléments n’étaient pas venus s’interposer, j’aurais pu balancer toutes ces ordures… M’en débarrasser, non pas à jamais, mais j’aurais pu les mettre dans un coin de ma mémoire… Progressivement, j’en aurais ri sans doute… Fabienne me demeure attachée, même si je la chasse… Fabienne, mon enfance sont nouées dans mes pensées, mes songes, étroitement… Souvent je me revois entre ses jambes. Je ne parviens plus à séparer le monstrueux du prodigieux…

— Je te trouve humain et charitable…

— Rien n’est moins humain que l’humain… Tout ce qui appartient à l’humain baigne dans la cuve de la décomposition. Le but des humains, la décomposition… Décomposer est leur fin… Les humains évoquent la charité… Si la décomposition des uns par les autres ne sévissait pas, nous n’aurions jamais à parler de charité…

— Je dérape complètement sur la flaque d’huile poisseuse, gluante de Fabienne… Le monde ! Le monde, il commence un peu, et, même beaucoup avec toi… Après ! Eh bien il se prolonge autour de toi… Pour moi les autres c’est l’épicier, le boulanger… Enfin quoi, des gens sans problèmes…

— Les gens sans problèmes n’existent pas… Charly le boulanger, avec sa mine franchement boulangère, assurément farinière, introduis-toi dans son cercle… tu y trouveras la même angoisse que nous, la même peur des autres que nous… Le monde ne signifie pas autre chose qu’un faux-semblant, un trucage… Un théâtre de grand guignol, une farce où le comique est tragique, et le tragique comique… Tu ne ressens jamais cette impression, tout tourne autour de toi : une danse intense et burlesque… Rien ne tient sur des fondements solides, je veux dire sérieux… Le ridicule représente notre unique expression… Tout ce que nous entreprenons tient du ridicule… Nous-mêmes ? Ridicules !… Nous deux, nous avons la certitude que ce que nous sommes en train de faire ne peut pas être ridicule… Néanmoins, pour n’importe qui, maintenant, dans notre chambre, qui apparaîtrait nous lui deviendrions, effroyablement, ridicules… Ridicules, risibles, risibles et abjects… Et il en va de même pour nous… Survenons chez un voisin… En pas trente secondes, nous l’observerons avec des airs éberlués… Aussitôt, nous serions décontenancés, au bord du vomissement…

— Je ne ressens pas le monde avec ton amertume… Quelque part, naïvement, je crois encore un peu au vent, aux prairies… Enfin, je ne possède ni ta maturité, ni ta désespérance… Ton vampire de Fabienne… Comment t’es-tu, j’ose cette stupide expression, tiré de ses pattes ?… Il a bien fallu, lui lâcher la pince à cette salope…

— Simplement… Tout s’est, pour moi, transformé en angoisse… là où, justement, les adultes trouvent leur raison d’être, dans l’hypocrisie… Donc…

— Pas très clair… Excuse Aristide, il ne comprend goutte… Il faudrait que tu alimentes sa citerne…

— J’arrivais vers mes onze ans lorsque maman a débarqué… Ma vraie maman, celle qui m’avait donné le jour comme disent les textes et, qui n’avait pas pu me prendre en charge… Ou disons aussi qui, trop jeune, avait cédé à l’emprise d’une sœur convaincante et distinctement déjà intéressée par un petit garçon mari…

— Donc ta maman arriva… Un cheveu sur la soupe…

— Une perruque entière… Bref !… Fabienne ne voulait pas en démordre, elle m’avait élevé, elle m’avait éduqué… Maman jamais ne lui refusa ces faits… Elle s’était même engagée à l’indemniser sur quinze ou vingt ans… Fabienne, prétendit que cette chose, aussi importante pour elle, ne lui apparaissait pas une affaire d’argent… Elle affirma, non sans une certaine raison, qu’elle m’avait apporté le fondamental dans la vie d’un homme, c’est-à-dire l’enfance… Que sa sœur avait beau jeu de tomber du ciel après autant d’années… J’ai d’abord été tenu à l’écart de toutes ces transactions… Néanmoins, Fabienne n’a pu me tenir dans son isolement que jusqu’au moment où maman de la nature intervint avec des moyens légaux… Elle intenta une action en justice contre sa sœur… Elle eut gain de cause, le tribunal, qui a jugé, a tranché la chose selon le sacro-saint principe de la loi du sang… Par ailleurs, pour adoucir sa sœur, Fabienne lui avait écrit une lettre dans laquelle elle s’engageait au nom des liens familiaux à prendre à sa charge l’existence de Thomas… Elle disait aussi dans cette lettre, qu’elle le ferait aussi longtemps que sa sœur le jugerait indispensable pour la bonne hygiène mentale de l’enfant… Cette lettre maman l’a fait valoir devant le tribunal… En somme, ce papier a coulé, complètement, tous les espoirs de Fabienne… De toutes les manières, ils étaient vains… En l’espace d’une journée, je suis passé de l’une à l’autre… Maman s’était réconciliée avec ses parents… En deux ou trois jours, on m’a déambulé de grand-père en grand-mère, d’oncle en tante… Bien évidemment sauf Fabienne… Plus tard j’apprendrai incidemment que Fabienne après mon départ fit deux tentatives de suicide, mais elle échoua… Par contre, une chose est certaine puisque, bien plus tard j’ai réalisé ma propre enquête… Je voulais savoir… Je ne cherchai pas à la revoir, je souhaitais connaître son sort… J’ai appris qu’elle demeurait dans une maison de repos, elle y était traitée pour alcoolisme… J’ai pris la décision de ne pas aller la regarder…

— Tu vas me trouver ridicule… Elle n’a pas volé sa misère, celle-là… Il y a un peu de justice dans ce foutoir à chancres…

— Deux jours après les visites dans la mine familiale… Maman procède, avec moi, à une reconnaissance de mon terrain… Elle ne me connaissait pas… Je ne la connaissais guère mieux… Au commencement, les relations entre nous furent équivoques… Je la considérais telle celle qui, soudainement, était venue rompre le doux écoulement de mes jours avec Fabienne… Je réclamais Fabienne… Maman ne me répondait pas… Parfois copieusement excédée par mon harcèlement de questions, elle finissait par m’en parler… Cependant, tout ce qu’elle m’en disait s’avérait cruel… Aujourd’hui encore… je me garde de prononcer le nom de Fabienne devant maman… Fort heureusement, je ne la vois pratiquement plus… Tout a éclaté dans ma tête et mon corps un soir… Nous étions en avril… Maman et moi vivions ensemble, depuis un an… Elle avait tout entrepris pour me faire oublier Fabienne… À l’âge que j’avais alors, les plaies travaillaient les matières de mes neurones…

— Thomas !

— Mon éclatement intégral a jailli un soir d’avril… Nous avions regardé la télé… Je suis allé dans ma chambre… J’ai entendu maman travailler quelques instants encore dans la maison, chaque soir elle faisait une demi-heure de travaux supplémentaires… Dans mon lit, j’attendis le moment où maman monterait dans sa chambre… Une fois que je me fus totalement assuré qu’elle était bien couchée, je m’étais relevé… Directement je me dirigeai vers la porte de la chambre, je l’ouvris… Maman me considéra avec étonnement en me demandant ce qui se passait et ce qu’elle pouvait faire pour moi… Alors, tranquille, avec un large sourire aux lèvres je lui ai dit : « Enlève ton slip, je vais te montrer comment je peux être ton petit garçon mari… » Je tenais dans ma main droite une pince à épiler, j’avais les lèvres pleines d’une crème à démaquiller… J’avais pensé que maman n’en ressentirait que plus de joie et de douceur sur ses lèvres magistrales…

— Thomas ! Je t’en supplie, ne pleure pas… Je vais m’effondrer… Thomas, serre-moi… Oui ! Thomas, viens contre moi…

Deux êtres qui s’aiment, nus, assis en tailleur dans le même lit, la nuit, l’été, protégés par une fenêtre fermée des gémissements du vent, se parlent avec délicatesse et compréhension. Des menus propos tourbillonnants, tendres et un peu alambiqués, s’échappe soudain un gros secret.

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Paysage 178 : Lac de Sils, Grisons, Suisse (2006).