Littérature     Essais 

Foyer à ciel ouvert de littérature contemporaine européenne

Présentation    Textes    Livres    Presse    Archives    Proposer    Contact

Fil littérature : 

Fil littérature (RSS 2)

Miroir

Serge Libs

septembre 1999

À B. S.

Un bon poète est un poète mort, silencieux, qui n’emmerde plus personne avec ses veuleries au second degré, ses catafalques de connivence, son très long désir de se faire jouir… avec des mots, des anus trempés dans du vinaigre, un peu comme un scaphandrier ivre, de soi, de sa profondeur. Lieu commun, exercice de névrose trébuchant sur l’acné, dilatoire, enfournant des matrones payables à vue sur des lits de zinc, à trois heures du matin, seul devant sa bière.

Et je me berce de savoir, ses ralentis immondes vers la conscience, cette nostalgie d’une mère aux seins épatants, et cette rancœur délétère qui s’imagine vivre et se perpétuer. Un poète, c’est un accident, cotoyable au pire dans les moments de vice, une branlette rapide dans les soupiraux de l’enfance ? C’est du venin qu’il éjacule, en droite ligne dans le cerveau, et ça se mélange en désordre dans les neurones épinglés. Un poète, c’est vil, absurde quand il descend la rue en regardant le cygne prisonnier de la glace. Même pas un soleil… ou plutôt si, enivré de savoir la petitesse des hommes, ensablé dans sa rancœur, épris de lui si profondément qu’un ciel s’est bâti dans son lit. Bien sûr qu’il vit dans un nuage, comprimé de soi, de se savoir éphémère, abruti de sa pesanteur, de ses délires pernicieux, de son absence surtout, à tout, à lui-même et aux autres, sans le faire exprès. En sachant qu’il a perdu sa guerre, partition inachevée de ses muscles raidis vers le seul souvenir qu’il a de lui. Apothéose souvent quand il se promène, marmonnant un épisode de mots, ventru de verbe, deo confiteor, qu’il se harangue à l’intérieur, déménageant des paroisses d’os et de nerfs pour faire surgir, abrupt et raisonnable, un amas de phrases ramassées, tressées, feinte suprême à son ignorance, la malice tout entière se retrouvant dans ces quelques mots vagues.

Et il savoure… se savoure, se suçant jusqu’à la moelle de ces mots inventés, pendant à son ironie, de son mépris dérisoire de l’autre, de lui-même surtout, enfourné dans ses malentendus grotesques. Déviant tellement ses yeux vers des offrandes métaphysiques, accouplé à cette lune fumeuse, nivelant son territoire vers des morts propices à d’autres escalades, d’autres néants où se ressasser tout entier dans la contemplation de son mal-être.

Joueur peut-être, mais sans jamais perdre que des fausses vérités, qu’il pavane à se languir dans les yeux alanguis de quelque pucelle engloutie, par tant de hardiesse à se montrer si prompt à déjouer les pièges de l’histoire. Il déménage des carcans de fidélité, rupestre dans sa mémoire, atermoyé de sanglots qu’il pousse, ivre dans les rues noires, jusqu’à tournoyer, en hiver, sur des pas qu’il fabrique, s’inventant une gloire éphémère à glisser sur la neige, son corps hoquetant des silences absurdes et des messages de hasard.

Énervant des ruptures, salace parfois sur des brancards de fortune, quand dévidant son vice de tordre l’animal si puissant qu’il renferme, il s’aventure dans ses dédales, simiesque alors de se voir partager, râlant de plaisir, une femme entre ses genoux. Il se sait, salutaire dans son théâtre, unique acteur d’une pièce qu’il partage avec des monceaux de décor, réalité trop bruyante, se voilant d’un drap sale dans les vapeurs d’un volcan qu’il crée, bouillonnant de lourdeur, crispant la tête entre ses mains, criant sans bruit des remugles de verbe, assoiffé par sa nuit.

Il se ramasse alors, de ces lourdeurs éphémères, décuplant son vice à se branler, sournois, dans les bascules de son enfance… et s’étire au sommet d’une bière, assoiffant les passants de ses hardiesses légendaires. Car le poète est l’enfance monstrueuse qu’il se fabrique, jour après jour, roucoulant sur sa mère des mots déguisés d’un amour sincère. Son univers se confine à l’extrême, d’une paresse de l’intelligence, de savoir croître dans la viande qui le fait vivre, de s’immiscer tout entier, d’être le servant d’un corps, mutation qu’il sait aberrante, d’être surtout l’infini qui le regarde avec des yeux fous.

Il est reptile, d’un autre monde, englouti dans la matière, désarmé d’être le venin qui le désarme, ahanant des mélopées sournoises sur les toits enneigés. Rongé jusqu’à l’extrême, d’être sa conscience, le mur infernal où rampe les servitudes de la vie. Et s’il prend forme humaine, s’acharnant à mettre un pas devant l’autre, c’est de croire l’immobile vaincu, le dieu amorphe de ses veines inconnues, qui lui transmettent l’angoisse folle de craindre la déchéance de son vice. Parfois, d’un rasoir effilant le noir obscur qui l’entoure, la lumière se déchaîne, et s’apprivoise d’un mot terrible, miroir de sa nature à combattre.

Il est pathétique, terrassé devant la cuvette des WC, dégueulant son trop plein de bière et d’escargots, l’incontinence de sa cervelle déversant dans son corps, des abcès de vérité purulents. Devant la faïence blanche, murs carrelés renvoyant son ombre, s’épongeant d’une main des gouttes noires qui lui coulent sur le front ; il est un christ solitaire, une obtuse machinerie de science délicate, l’incisant de détails névrotiques vers des lumières profondes à l’orée de sa nuit. Et le monde tourne, derviche de méandres, assassinant le long déroulement de son art.

Moulinant l’air avec ses nerfs, filet de pêcheur en mailles serrées, alpaguant à grande peine de halage des langues de pensées, qu’il installe sur la table en sapin de la cuisine, soutirant de ses corps visqueux des mots anodins, publicités scabreuses d’une vision glissant dans l’air, au son d’un Tom Waits déchiré par les seins rouges d’une fille hallucinée. Partition d’une essence, rare, enfoui dans le vagin d’une prostituée énorme, qu’il aimerait respirer, jusqu’au plus sombre de la pensée, de son âme dilatée par le pressentiment grandiose de la vie.

Délicieux alors dans la chute freinée par le quotidien, le poète orgueilleux s’adonne à l’autre, respectant enfin son silence, les affres dérisoires d’antan qu’il cache dans l’émerveillement d’une prose, affable apprivoisée, délirante saugrenue qu’il lira dans des clubs vermoulus, éblouis parfois d’une science si intacte qu’il saura lire, enfin, sur l’estrade entourée de bravos.

Hé, qu’il se castre, un mélange de couilles dans sa bouche, évaporé de rire avec ses semblables, freinant la mort et l’amour tout ensemble, désireux de grignoter des poubelles de vie, délirant un mélange de couleurs sur la tombe des anciens, la peur enfouie aux tréfonds, sans plus de réponse qu’un arc après l’assaut, oubliant peu à peu jusqu’au prix de la souffrance, l’autre splendide qu’il inaugure, en souvenirs émus d’une photo sur le mur.

du même auteur chez Hache:
précédent | suivant

Imprimer ce texte

PDF à imprimer

 

© Hache et les auteurs sauf mention contraire - Flux RSS : Littérature | Essais
Paysage 831 : Balagne, Corse (2009).