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Le Singe

Bernard Saulnier

août 1999

J’ai les pores visqueux et un déficit cognitif. Je rajoute à ma liste le verbe prier. L’animateur a un visage beaucoup trop angélique il porte un crucifix dans le cou. Bourrés à l’os dans un terrain vague, sous le pont, ils attendent le prochain client, la prochaine victime pendant que la pute sort du bordel deux grosses se font aller l’arrière-train sur de la musique de Rod Stewart. Le singe a la tête remplie d’information, douché de publicité, Coke, Rothman’s. Je suis ma route cahoteuse observant les patineuses estivales et leurs jambes musclées. Y’a aussi ces gens avec leurs valises leur sac vert une caisse de bière à la main. Le singe est révolté. Le mal intérieur est la plus oxydante des violences. Vous nous appelez les folles l’histoire prouvera que nous avons raison. Il est vingt-trois heures je suis assis en caleçon à ma table de cuisine une voix répète en moi « T’es un Christ Bern ! T’es un fif Bern ! », je peux pas discerner. Je sens un vide au plexus solaire. Je suis tendu j’ai passé une nuit difficile j’ai quand même dormi quelques heures. Dehors le soleil brille, it’s a beautiful day, white bird on a golden cage on a summer day. Quand on aime la musique arable quelle sorte de culture fait-on. Je me fouille dans les narines en regardant la liste des spectacles présentés à Montréal. Je rêve à quoi au juste ? Peut-être au désir, peut-être au plaisir, au plaisir du désir. De jolis tétons, qu’est-ce que ça fout là ! Après mes virées d’oiseau de nuit je suis incapable de sortir du lit, les tempes m’élancent je dors par à coup, viraille du côté gauche au côté droit. L’escouade technique de la police passe devant l’immeuble, moi je suis du côté des crottés eux c’est selon, les cochons, les chiens. Le singe cogne à ma porte pour que je lui passe du fric, foutu fric, j’en ai jamais, pauvre comme dans les bas fonds de Gorki. Le singe m’a raconté comment il aime se faire sucer et comment il aime manger des plottes avec respect. J’ai l’expression merry go round dans la tête. L’hédonisme ambiant, le clinquant matériel sont comme le ver sur l’hameçon une fois ferré vous vous débattez vous sautez vous criez mais rien à faire le crochet s’enfonce plus profondément. Magané je regarde la vitrine néo-psychédélique d’un antiquaire, c’est la fin des partouzes à cent dollars. Ils disaient crosseur de poules mortes comme si il s’agissait de masturber le cadavre froid d’une femme. Je suis dans un monde hédoniste sadique. Je mène une vie dissolue. Je capote ! Je capote ! J’ai vu une femme les seins nus dans une porte d’entrée. Je manque de sexe. Tino Rossi chante j’aime les femmes c’est ma folie. Je dois me rabattre sur ma main. Y’a de la glace qui passe sous le pont j’hésite à le traverser, une auto louche passe devant moi, les gars sortent ils me donnent du tabac ramassé par terre. Je m’intoxique vrai je mets du thinner sur une plaie. Le singe chef de bande ramasse toutes les poupées, moi je suis un singe subalterne condamné à me masturber, pas de fric, pas d’auto. Je suis le maillon faible de la chaîne reproductrice. Anything for a fuck ! Le singe abattu attend le facteur. Il vient d’apprendre qu’il est passé beau week-end ! Pas une cenne ! Va falloir manger des bananes. Il est interdit d’acheter des produits Kraft ou General Food parce que ces compagnies appartiennent à Philip Morris. Probablement un cancer du poumon. Le singe pense qu’il pense c’est seulement un réflexe pavlovien. He behaves ! Enfermé dans son corps comme dans une cage. Le père du singe était pas journaliste ni artiste. Un gros problème existentiel dois-je acheter du jambon ? Les singes ne mangent pas de porc, ils fument des Rothman’s. Les « cool » viennent de partir, barbus, chemise indienne, tresse, dans une vieille Land Cruiser au silencieux percé. Le singe les a vus et s’est mis le médius dans la gueule en le suçant lentement très lentement. Le singe a lu Flaubert ça lui fait faire des grimaces c’est normal, nourri à la purée de bébé il a toujours la diarrhée. Le singe écoute la télé la nuit, la cage est dorée, pension mur à mur, club de golf, le singe s’ennuie quand même. Il est vieux il a été. Quand il pète ça vous fait un de ces dégâts le singe aime la merde. Le singe dit des mots il s’écoute parler. Le singe est seul il marche dans la ville se regarde dans les vitrines se fait des grimaces il se voit dans les portes des wagons de métro il se trouve laid son sort de singe savant l’écœure. Le singe est nationaliste il aime bien sa jungle pseudo-démocratique et civilisée, quand le chef des singes dit oui il fait oui. Le singe trouve pas les réponses à ses questions il n’a qu’une religion le doute même si c’est pas permis. Il n’a pas la foi qui déplace les montagnes. Orgueilleux il marche en roulant des épaules, en sa qualité de singe inférieur ça renforce son complexe d’infériorité. Il a pas eu sa banane, il a les hémorroïdes il se gratte le cul et ça saigne. Il s’épouille en regardant les guenons. Le singe voit l’humanité souffrante. Ses congénères jouent, lui, il voit l’homme l’humain pense à sa condition. Il appuie le front de libération des animaux, se tire les poils des oreilles, est étourdi, entend mal, lit son horoscope. Il se débat avec les lianes qui relient les appareils électriques, son téléphone cellulaire ne sonne jamais sa voiture est toujours dans un embouteillage. Tout ça c’est simiesque parfois y’a du mimétisme ou de l’imitation comme se gratter les couilles devant un miroir. Les enfants ont d’autres singes à fouetter. Il porte un foulard aux couleurs des États-Unis d’Amérique. Le singe est gras trop gras son cœur débat au son du star spangled banner. Le singe produit pas trop égotique il croit chaque mot que prononcent ses congénères, il est refusé au crédit. Monsieur le singe. Nous avons bien reçu votre demande de carte Visa Desjardins Classique et nous vous en remercions. Malheureusement nous avons le regret de vous informer que nous ne pouvons donner suite à votre demande. Nous serions très heureux de prendre en considération tout renseignement additionnel qui pourrait permettre la révision éventuelle de votre dossier. Frustré il veut se battre avec son ami qui l’épouille lui fait des grimaces et quelques cris. Il mange son pain rassis. Il ramasse les croûtons en disant c’est pour les indigents il les garde pour lui. Le singe, idiot, a oublié comment marche la machine. Pourquoi suis-je singe, australopithèque, Neandertal, Cro-Magnon. Je cherche le chaînon je m’use les babines sur un harmonica. Le singe, impatient, a les mots sur le bout de la langue. Une guenon pressée entourée de pigeons sales se jette au milieu de la circulation. Le singe fait du trapèze de mensonge en mensonge, il perd jamais la main, le barreau est toujours là quand il faut. Le singe angoisse voit la mort venir c’est un vieux singe il a déjà trop fait de grimaces malheureux de vivre sa vie de singe subalterne il mordrait mais sait pas qui ou quoi. Il veut se la faire une liane garrottée au cou, ses derniers balancements. C’est à chier ! Qu’est ce qu’il en pense le singe de la mort avec son cerveau de primate, il a pas de maître, seul dans la tribu il mange ses poux c’est pas le festin mais c’est mieux que rien, il devient ronchonneur. Le singe n’a plus de preuve à faire il est encore capable de casser une noix sur la pierre de fouiller dans une fourmilière avec un bâton et se régaler. Un homme qui connaît des enfers simiesques. Il est né perdant, the quitter never wins, nordique, toujours surpris par la chaleur tropicale. C’est jamais impeccable chez le singe y’a toujours cette poussière de laisser aller. Aujourd’hui il a marché glissé les yeux dans des décolletés plongeants. Ca lui rappelle une nuit à l’arrière d’une Chrysler dans le parking d’un hôtel la fille attendait. Le singe savait pas quoi faire. Qu’est ce que ça prend pour être homme ? Un job ? Un mélange de faillite de vilenie de couardise et de luxure ou plutôt de la vertu rien que de la vertu et beaucoup d’humilité. Le singe est sevré d’un goulot. Les arbre sont défoliés, y’a de l’ombre qu’au rebord des buildings. Il lécherait la plante des pieds de n’importe quel humain. A too much monkey business. Il a la rage. Le sous-ordre des singes ou simioïdés appartient à l’ordre des primates, qui comprend les mammifères les plus évolués dont l’homme. Le corps est couvert de poils, sauf la paume, la plante des pieds, la face et les callosités fessières. Les singes sont essentiellement frugivores. L’accouplement pouvant se produire à n’importe quelle époque de l’année, l’attirance des sexes est continue. Les anthropomorphes marchent sur le sol en position presque verticale. Leur cerveau est particulièrement développé. Une langue c’est la lumière de l’esprit humain par laquelle l’âme d’une culture atteint le monde matériel. Je viens de découvrir un roman de Peter Hoeg la femme et le singe. Quoi faire d’autre pour un singe que singer. La meute est assise sur les blocs de ciment entourant un terrain vague, ils adorent les bouteilles de bière. Le chef déclare « Le premier qui y touche j’y kâlisse une volée ». Marteau le singe ! Il est marteau, il se prend pour un homme, lit des trucs sur Homère sur Achille il n’y comprend rien. Un singe penseur c’est pas le chef-d’œuvre de Rodin. Dehors comme à l’habitude la mort court, le singe rhésus n’a rien à voir là-dedans. Le singe saoul pisse partout marche à quatre pattes et boit dans la cuvette. La guenon vend son cul pour de la dope. Un singe vaniteux qui s’adonne à l’agitation cérébrale. « Ce qui est intelligent est idiot », Malinovsky. Christ ! Que le singe se fait des illusions autant que cette fille qui dessine des vulves dans l’espace et des phallus débandés. La guenon dans sa fureur a lancé le matelas sur le trottoir le singe s’est couché là au son des voitures et des camions. Seul, isolé, pas la peine de se plaindre, il fréquente le quartier lapin, il a un bouton dans l’aisselle quand il le touche les muscles de son cou et de ses épaules se crispent comme si ils recevaient de petites décharges électriques. Le singe a pas de chien, il est plus docile, plus malléable, incapable de décider si la banane est mûre ou pourrie, sait pas compter et lit des choses sur le langage quantique, y’a un rapprochement à faire avec les cantiques, l’infini, la théologie. Les êtres humains sont semblables la palette d’émotions est pas si large, les émotions sont toujours reliées aux sentiments, pitié, compassion, passion, tendresse, délicatesse, amour, affection, charité, altruisme, haine, jalousie, envie, colère, animosité, hostilité, cupidité, égoïsme, dédain. Émotion : n.f. État affectif intense, caractérisé par des troubles divers (pâleur, accélération du pouls, tremblements). L’émotion l’étouffait, le paralysait. Sa voix se brisa d’émotion. Causer l’émotion, une émotion, émouvoir, état affectif, plaisir ou douleur, nettement prononcé, sentiment. Il évoquait ses souvenirs avec émotions / contr. Froideur / Fam. Tu nous as donné des émotions tu nous as fait peur. Comment crasseux voir le cerne autour du bain et ceux que j’ai sous les yeux, le singe aime pas les comprimés ni les cachets. Ca le gruge par en dedans lui fait mal il se met la main dans la bouche et mord. Il crève de faim assis dans les broussailles, il tend la main mais personne ne passe dans la savane. La psychologie du singe est pas très compliquée. Je suis de bonne humeur. Ces petites phrases, voilà bien ce qui me résume le mieux, petit, le singe se construisait un nid dans les arbres, il s’y cachait pour rêver il avait un problème de personnalité il se voyait homme artiste, malheureusement, il ne savait aucune pirouette. Ca viendrait plus tard. Un singe bouffon parfois ça fait pleurer. Le singe crache dans ma soupe, il est debout le sang circule bien ça monte au cerveau son nez est moins plat. Il se dit, moi le singe j’ai une conscience, je trouve la théorie darwinienne déficiente, peux pas dire au juste quel défaut mais y’a une faille. Le singe se battait maintenant il est trop vieux. C’est un singe pas un vieux loup. Il est envahi par les mots, les durs, les doux, les sales, les compliqués, les gentils, les méchants, les tordus, les droits, les forts, les faibles, les idiots, les brillants, il voulait en rester au cri au gémissement. Le singe a peur, peur de ce livre, le livre des parfaits, écrit par un inconnu. Aussi imparfait soit-il le singe ne peut se voir mais sent la folie du monde. Parfois dans sa colère il défonce le placo-plâtre, les murs sont troués, on peut y compter le nombre de fois où le vase a débordé. Il voyage entre des états de tension qui s’apaiseraient avec un calmant, d’assoupissement qu’il stimulerait avec un café. Entre les deux y’a rien, rien que des tics nerveux des mouvements secs et brefs de la tête.

Lexique

capoter : perdre les pédales
cenne : équivalent français de l’américain « cent » (centième de dollar)
crosser : masturber
crosseur de poules mortes : quelqu’un qui ferait n’importe quoi pour arriver à ses fins
fif : homosexuel
kâlisser : donner (un coup de poing)
magané : fatigué, détruit
plotte : sexe féminin, chatte
thinner : solvant

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Autoportrait en singe. Un classique.

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