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Méduses

Antoine Brea

octobre 2005

Épilogue

Mon cher Jimmy,

Tu me reproches de ne pas t’écrire assez souvent. Tu dis souffrir de rester sans nouvelles et te demander si nous ne nous réjouissons pas en fait de ton enfermement. Il y a quelque chose d’impossible et d’une totale injustice à cela. Tu n’ignores rien des obstacles féroces dressés entre nos communications ; et tu connais les sommes folles dépensées, et les risques pris, afin que te parviennent régulièrement quelques mots de correspondance. L’argent manque, Jimmy, et tes imprudences nous coûtent cher ; de toute façon, il ne sera bientôt plus possible de passer par le canal habituel. L’agent qui nous servait de relais où tu résides sera détaché d’ici peu dans un autre établissement ; et s’il a promis de dire un mot de notre arrangement au fonctionnaire de remplacement, il n’apporte aucune garantie.

Dans la série des événements récents, je veux t’apprendre d’abord la mort de maman, enfin. Son agonie aura été longue et dégoûtante. Vraiment, je ne suis pas fâché que c’en soit terminé. Ainsi soit-il. Tu seras heureux de savoir en tout cas que, peu avant sa mort, unissant nos efforts, nous avions fini par obtenir ce en quoi tu plaçais tant d’espérances : l’audience auprès du chef de service en charge de ton dossier. Nous avons pu transmettre ainsi la liste de tes réclamations et recueillir les renseignements les plus spécifiques à ton sujet.

Et je te prie de croire que tu as de la chance. L’homme est bien disposé à ton égard. Il a accepté notre présent pour les œuvres de l’hôpital et nous a entendus. Maman s’est mise à genoux et, déjà moribonde, à demi inconsciente, a ânonné sa prière, traçant dans l’air des cercles du doigt (mon Dieu Jimmy, quel spectacle désolant tu m’as contraint d’infliger à ce brave homme), tandis que j’exposais ton affaire. J’ai demandé pour commencer s’il était vrai qu’on t’empêchât de prendre un bain chaque jour pour être digne et le chef de service a répondu que c’était mensonge puisque les bains de siège, les douches d’eau froide, les enveloppements chauds et humides sont imposés quotidiennement pour les besoins du traitement. Ah ! Jimmy, tu ne sais pas le regard franc de cet homme, la bienveillance, la honte qui me grimpait aux yeux tandis qu’il m’écoutait rapporter la liste scrupuleuse de tes plaintes et pleurnichements. Mais j’ai respecté ma parole et fait ce qui rentrait dans mes compétences ; j’ai parlé en ta faveur comme on parle pour un autre soi-même. J’ai exigé les éclaircissements que tu sollicitais sur les raisons de ta présence ici, et la durée prévue de ton internement. Jimmy, le chef de service s’attriste de tes questionnements. Il dit que tes reproches perpétuels lui font mal au cœur, qu’ils constituent des vexations comme on n’en aimerait jamais voir dans la bouche d’un ami. Car c’est en ami qu’il te considère et tu reconnaîtras que tes griefs ne peuvent correspondre à ses sentiments vrais à ton égard. Jimmy, j’ai dû présenter mes excuses pour ma grossièreté et ma chiennerie par ta faute. Jimmy, bien sûr moi je ne suis rien, mais pense un peu à maman et accorde-lui s’il te plaît la détente de la tombe et la paix dans les anges. Le chef de service a exposé encore que, si cela ne tenait qu’à lui, certes tu serais déjà dehors à galoper par les prés comme une petite biche ; il a rappelé en passant que tu étais admis au titre des nécessiteux et que, par le fait, tu ne rapportais rien en paiement d’honoraires. Mais il regrette que malgré ses empressements, tu t’entêtes dans la maladie sans aucun signe d’atténuation. Jimmy, quel égoïste raffiné tu fais, tu ne fais aucun effort et tu voudrais en prime qu’on te laissât sortir ! Souvent, nous a-t-il confessé, un profond abattement le saisit, ainsi que tout le personnel ; une intense tristesse gagne l’établissement qui te voit persister dans cet état, t’obstiner à ne pas guérir, te lamenter sans fin de ces douleurs physiques atroces dans tout le corps et te plaindre des liens de caoutchouc qu’il faut pourtant bien te nouer autour des segments, de la tête et du tronc, pour te les consolider. Le docteur, crois-moi, compatit à ta situation lamentable ; mais il dit que tant que tu n’y mets pas un peu du tien, la maladie est irrémédiable. Il déplore que ces lieux de retraite et de répit continûment résonnent de tes pensées noires, de tes cris, tes humeurs, et déclare que c’est supplice pour tout le monde. Tu as une mauvaise influence sur les autres chambres, Jimmy, et ce n’est pas supportable. Tu ne t’intéresses à rien et, lorsque tu consens à discuter de temps à autre, tu ennuies les personnes en ne les entretenant que de souffrance et de ces prétendus malaises que t’inflige la senteur de leurs selles. Rien n’y fait. Tu te soumets de mauvaise grâce à la sieste, au régime qu’on t’ordonne, aux promenades avec les autres demeurés. Tu suffoques d’être le plus repoussé des êtres, mais tu n’as pas un sourire pour autrui et sans arrêt soupires à propos de l’atrocité de ta position ou de ces grands rêves excédés qui te vandalisent.

Tous les remèdes qu’on a l’habitude d’employer pour calmer la douleur ont été prescrits, nous a-t-on certifié ; la morphine et la belladone à fortes doses ont été administrées ; l’hydrothérapie, la balnéothérapie sous toutes ses formes, l’électricité statique et la persuasion ont été explorées, sinon avec conviction, du moins avec méthode. Aucun de ces moyens n’a produit d’effet ; et contre ton acharnement, le résultat a été absolument nul. Seules des soumissions à une électrisation voltaïque de la tête ont semblé un moment te procurer quelque plaisir et de légers vertiges ; on entrevoyait une amélioration ; on avait cru déceler de l’enthousiasme dans tes remuements alternatifs de la tête et du tronc, de gauche à droite, et de droite à gauche ; on a modulé les intensités ; mais on s’est aperçu à la fin que le phénomène résultait surtout de l’excitation labyrinthique par le passage du courant, dont on invertissait périodiquement le sens. Les progrès n’ont pas survécu, du reste, après plusieurs séances. Vraiment, c’est sans espoir. À ce train-là Jimmy, ton mal est incurable. Que pouvais-je objecter au chef de service quand il a évoqué la contrainte et le foret à os ou la déportation comme derniers sédatifs pour tordre ton caractère enfermé et difficile à vivre ?

Quant à la nature exacte de ton mal, l’homme parle d’un complexe d’aberrations qualifié de « folie religieuse » ou, ce qui revient au même, de « folie du doute ». Ces cas, a-t-il dit, sont plus fréquents qu’on ne le raconte ; et l’on possède actuellement dans les services publics une assez belle collection de patients visités et d’agités doutant de Dieu et de leur propre existence. C’est embêtant pour la famille parce que les anormaux de ce type sont généralement faibles d’esprit ; mais rassure-toi, il n’est pas rare non plus de découvrir chez leurs représentants de grandes personnalités. Ainsi, parmi les fondateurs de religions, de même que chez les philosophes français et allemands, dont plusieurs étaient des déments, on trouve de solides caractères, ou tout au moins de puissantes intelligences. Luther et Mahomet étaient des malades. C’étaient des névropathes qui, d’après le chef de service, ont dirigé vers la vie religieuse leur suractivité cérébrale et l’ont convertie en visions célestes et en apparitions démoniaques.

Quant au point de départ et à l’apparition dans le temps de tels désordres, le docteur en ramène la racine à l’avènement de la puberté. Il tient que dès le principe, celle-ci est source des plus violents bouleversements ; dès le moment où les premiers indices des attributs sexuels se laissent deviner, un changement s’opère dans l’individu tout entier susceptible d’entraîner l’intelligence dans le siphon du mouvement. Cette modification des forces et des instincts taraude l’enfant pubère mal préparé : trop sensible, il a des crises de tristesse traversées de manies, de pleurs, de prostrations ou d’extravagances, d’impulsions de suicide. Cette forme de délire précoce, l’« hébéphrénie », frappe particulièrement les jeunes Allemands, probablement prédisposés. Chez eux la figure courante en est la dépression et la tendance morbide à la philosophie, qui peut conduire à la paralysie générale. Chez les jeunes filles, le dérèglement moral se traduit par une sudation exagérée, des rires et des spasmes sans motif et enfin par de l’hystérie. Mais au-delà, la puberté est surtout le facteur suffisant à déclencher une autre psychose.

Ici, le docteur a cherché confirmation dans ton expérience. Il a demandé s’il nous semblait que, dans ton cas, la puberté fût concomitante à l’éclosion de ton aliénation religieuse. Comme je ne savais pas quoi répondre j’ai dit que oui. En effet, a-t-il poursuivi, dans ce style d’affections, c’est à l’adolescence normalement qu’on voit poindre les symptômes les plus graves : les idées de perfection naissent et se développent ; les apparitions entrent en scène ; le malade est visité. « Voyez la Vierge Marie », a-t-il pris comme exemple. Et puis à ce stade de la vie biologique déjà par soi générateur de détraquements, se superpose un élément externe déterminant lié aux débuts de l’activité masturbatoire.

La masturbation, nous a confié le docteur, est une pratique historique qu’il est difficile d’arracher des cœurs ; elle règne au sein des sociétés modernes comme elle régnait sous la tente des patriarches ; elle entache la mémoire d’hommes illustres et mariés et peut se prolonger jusque dans la vieillesse dans les cas les plus préoccupants. Jean-Jacques Rousseau en donne un aperçu. La masturbation est nuisible à certains sujets incapables de la supporter et, dans tous les cas, amène presque à coup sûr un amoindrissement de l’individu. Il existe assurément des gens qui pratiquent l’onanisme sans inconvénient, du moins en apparence ; mais comme les alcooliques impunis, ils émoussent probablement le tranchant de leur intelligence, qui eût été plus vive et plus droite s’ils avaient su se préserver de cette fascination. Quant à l’explication de cette perversité étrange, le chef de service admet ne pas y voir encore tout à fait clair ; il postule l’existence de causes physiques, qui n’auraient pas de rapport mécanique avec la dépravation morale : chez l’homme, l’acte pourrait être favorisé par la constipation, par les hémorroïdes et par l’irritabilité de la prostate ; chez la femme, par les flueurs blanches, par les déplacements utérins et par un développement anormal du clitoris — organe qu’il vaudrait mieux par conséquent retirer. Et il y a lieu aussi d’interroger la hiérarchie des races ; car si l’on sait pouvoir différencier les races, en bonne biologie, selon leur inégale « perfectibilité », il faut bien voir que leur degré de lascivité en découle très directement ; en matière de races humaines, comme disait Letourneau, « les unes sont élues, les autres mieux disposées au crime » ; et les moins perfectibles sont naturellement les plus lascives.

Mais je veux te dire Jimmy qu’à ce stade de l’analyse maman a eu soudain un malaise à cause de toi. Le tracé de ses cercles dans l’air du bout des doigts s’est agrandi-accéléré, elle a paru trébucher sur quelque chose avant, dans un cri bref, de s’affaisser. Comme je m’agitais en tous sens ne sachant trop que faire, le médecin, habitué, m’a recommandé de ne pas m’alarmer : il a sonné une fille de salle qui est accourue et a lancé un verre d’eau froide au visage de maman et c’est vrai qu’elle est tout de suite allée mieux. Le docteur a demandé si je voulais qu’on l’emmène se reposer dans une des chambres, mais je ne préférais pas. Là-dessus, il a repris le fil interrompu de son exposé. Il m’a interrogé sur ce que je savais personnellement des excès solitaires de ta jeunesse. Sur ce plan, je n’ai su porter d’eau à son moulin. Il m’a donné quelques signes extérieurs repérables entre tous, qui trahissent l’existence d’une longue habitude de la pratique incriminée. Le teint plombé, la physionomie abattue, l’expression mélancolique, le regard éteint, des troubles de la vision et de l’audition, un amaigrissement rapide, des maux d’estomac, la mauvaise haleine sont ainsi les conséquences connues selon lui d’abus intimes exagérés. Et tu reconnaîtras Jimmy dans chacun de ces traits ton portrait d’enfant grandi que j’ai dû dénoncer. Mais ce sont les phénomènes intellectuels, avant tout, qui méritent une attention spéciale. Le premier par ordre de date de tous les symptômes qui, pour le docteur, eût dû éveiller notre vigilance, réside dans la paresse et cette tendance qui force le masturbateur à se lever tard. Quand un adolescent sans cause légitime développe une disposition à rester au lit jusqu’à une heure avancée, on a le droit de concevoir des soupçons. Vient après, semble-t-il, une aversion profonde pour le travail et les exercices physiques, qui normalement remplacent l’effort cérébral chez le jeune peu studieux mais d’une santé irréprochable. S’ensuit un amollissement flagrant de la mémoire, associé à une tristesse sans raison. Le jeune, s’il est malade, est tout le temps sombre et silencieux, il recherche la solitude et néglige sa toilette. Bientôt, il se plaint d’une espèce d’impossibilité à s’appliquer aux gymnastiques de la pensée, d’un état de torpeur et d’obtusion intellectuelle, enfin d’une perte à peu près complète de sommeil qui le rend nerveux et hagard. Peu à peu, on doit voir l’un ou l’autre des processus opposés occuper le théâtre de l’esprit : tantôt l’exaltation, tantôt la dépression. Dans le cas d’exaltation, le sujet masturbé se croit doué de facultés supérieures qui excitent la jalousie de son entourage : il est un messie, il est un apôtre, il est un martyr ; il est persécuté et, comme il recherche avec passion le mariage avec n’importe quel partenaire rencontré sur le passage, chaque nouvel échec est pour lui la marque de l’intervention incessante de ses persécuteurs. Tout autre est le masturbateur en état de dépression : à l’entendre, il est un misérable, il est indigne de vivre, il demande qu’on le tue. C’est alors, pense le docteur, que certains d’entre eux se précipitent dans la pratique religieuse ou au contraire le doute méthodique ; et l’adoration fanatique, comme le nihilisme austère et impossible de certains sujets, n’est souvent le reflet et n’a d’autre origine que la masturbation. Mais dans l’un et l’autre cas, en conservant ses habitudes vicieuses et son attitude orgueilleuse et plaintive qui en fait un être vraiment atroce, le masturbateur finit par verser dans la démence. Et là encore tu conviendras avec moi mon cher Jimmy qu’il n’est pas de meilleure description de toi et de ton type psychologique. Et tu vois clairement maintenant que l’opinion que ton médecin a de toi est entièrement justifiée et que ton enfermement est légitime. Je te serais très obligé par conséquent si tu voulais bien mélanger d’eau ton vin de façon à rendre la situation moins pénible pour tout le monde. Et je te supplie de rappeler ton âme vraie et de comprendre que la série d’électrochocs de plus ou de moins qui ferait plaisir au docteur ne changera rien à ton « être-en-Croix » comme tu sembles t’en être persuadé et notoirement le proclames. Et si tu ne le fais pas pour toi et que ton aveuglement et ta mauvaise conscience décidément t’empêchent de voir où est le Bien et dans quelle position de l’âme ton salut réside alors je t’en prie fais-le au moins pour maman la pauvre morte à présent et aussi pour la tranquillité de ta famille. Car ton nom à toi mon frère est Jimmy Namiasz et à ce titre tu as une famille sur la terre qui te cherche et te réclame et attend qu’on te libère. Mais cette famille bien que sur terre est du ciel et c’est le Ciel dont tu viens toi-même en réalité qui t’a envoyé ici comme une parcelle de destin qui reste à accomplir. Et je ne t’ai fait ces écritures que pour te demander de t’en souvenir et de respecter l’esprit du Ciel en toi.



Ton frère qui t’aime

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Glauque, toxique, informe, saisissant de lumière filtrée colorée et de pure beauté, Méduses met en scène un narrateur aux prises avec des femmes, un ami d’enfance mal en point, une mère qui se dérobe. Un texte puissamment ouvragé, drôle, grandiose et incomplet.

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