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Spitzberg

Jean Figerou

janvier 2006

7

Une noire, très rase de chevelure, plantée en baobab, toute en cuivre de peau et de moue, grande jatte de lait noir, au corps d’ivoire d’ébène, en ciboire dans des torsades de vanille grillée café avec juste, juste une goutte de lait en très juste calibre, d’un charme infini, les proportions même de l’amour, elle est dosée à point. Diablesse de regard, toute en flamme. Elle incendie la pièce. Quel contraste en plein nord du nord où le monde est blond et toute couleur pâle, la couleur ayant déteint sur les sentiments ! Anachronique. Je la rêve. Elle est belle comme un péché sur la neige, belle comme un adultère gorgé de stupre en orgie, le corps bourgeonné d’amour.

Un grand éclat de soleil que cet échalas nègre, inconsciemment ça prête à rire. Ce n’est point question de racisme ou si peu, mais d’esthétique, elle dépareille. Comme un dégradé trop fort, criard, dans un nuancier de camaïeu pâle, comme un vert fluo sur un rose incandescent de grenadine ou du jus de viande qui collerait sur une nappe immaculée. Elle fait tache, c’est cela.

Surtout qu’elle n’est pas belle maintenant qu’elle a retourné sa chair. Elle est grasse de traits, épaisse de peau et large de pores, la viande bourrelée et massue, le minois boudiné à force d’être lippu, le cuir grossier et la face lâchée et crépue de poils, à l’écrasé, mais elle est juteuse, l’âme au bord des lèvres et si vive de chair, si ardente de corps qu’elle n’est qu’un tressaut de rire. Elle m’engloutit de sa présence et si laide qu’elle soit, elle est belle par contraste car elle est la vie, grignotée d’étincelles, une bombe éclatée de rires en rafales et pourtant timide d’effets et de port, la seule femme de cette assemblée qui porte relief.

Faudra que je me dresse et prie Dieu tout perdu tout au fond de mon verre de mer. Allez encore une petite. Si une petite cette fois-ci. Promis, juré. C’est la dernière. Si, c’est la dernière. Une toute petite pour attendre la nuit. Ohlala non ! Ça pourrait durer longtemps, longtemps.

À une table vide, détrempée de petites mares moussées de bières, jonchée de gobelets et de reliquats de grosses saucisses moutardées à la frite ketchup oignonée, je rencontre un spécialiste du lombric arctique. Pourquoi pas ? On cause nature, guillemots, mergules, animaux, fleurs, flore, pollution, tous les clichés locaux y passent. Il est cnrs, mais pas paresseux me précise-t-il, il fait une recherche poussée sur les annélides terricoles mais il n’a pas encore rencontré son ver de terre préféré. Il ne l’a encore jamais vu. Que fait-on dans ce cas-là ? On invente ou l’on rend une thèse copie blanche ?

Maniaque du vert, obsédé du ver, intarissable sur le végétal et l’arthropode, il m’apprend des choses surprenantes aux durées sans fin presque éternelles. Ici le saule polaire fait cinq centimètres de haut maximum et encore à cette altitude-là il a cent ans d’âge au moins, au moins et c’est le seul « arbre » du coin avec le bouleau nain, qui lui peut atteindre vingt centimètres mais en rase motte pour lutter contre le gel et se maintenir sous la couche de neige le préservant du froid d’hiver. On ne le trouve que dans deux ou trois endroits de l’île qui se veulent plus cléments si rude est le climat de froid. La chenille vit douze ans ici avant de devenir un éphémère papillon d’une semaine et mourir. La vie est plus longue au Svalbard, comme le temps, le temps de mer.

Sortir, on étouffe à crever dans ce bar et marine de chaud. La bière mijote dans la saumure de nos ventres. De toute façon il ferme et vire toutes les viandes saoules, il n’y a pas de regret à avoir. Le sourire dans le geste, le minet guide la sortie. D’ailleurs on n’est plus que deux ou trois, il n’est pas débordé de travail.

Dehors l’air est au froid, vif de neige. Un dernier coup d’œil à la locomotive à vapeur pour qu’elle rouille plus ferme. Le ciel est si bas qu’il touche la terre et la caresse de givre. Pénétrer dans la terre, parcourir la terre, la lande est nue, peuplée de boue et fange. Dire que nous sommes en pleine ville dans la rue principale ! Tout patauge. Sous la botte lourde le pas est déglutition, le cœur s’embourbe. La gadoue vous détrempe, innommable. On dégouline de flotte, de l’extérieur, de l’intérieur, de nos tripes, de partout, cœur noyé, on avance. On baigne d’eau, imprégné jusqu’à la moelle enlisé à chaque pas, sucé par en dessous, englouti de bourbe, tété par la pompe de la tourbe, envasé de tout, en perdition. Et dire que l’unique bistrot n’est même plus ouvert pour se lancer un ultime sos !

À bâbord un petit écriteau en norvégien et en anglais, qu’est-ce que ça veut dire ? Une réserve naturelle en pleine ville ? Ils sont fous ces écolos ! Il pouvait pas construire leur ville à côté, ailleurs, au lieu de la bâtir sur une aire de ponte d’oiseaux ? Des dingues ! Pour mieux les étudier d’accord, mais c’est pas une raison pour s’asseoir dessus quand même ! Ce n’est pas une raison pour aller se nicher soi-même sur les nids ! Faire attention à ne pas déranger les oiseaux, dans leurs œuvres, leurs ébats et leurs couvées. Nous sommes au cœur d’un centre d’études. Surtout ne marcher sous aucun prétexte derrière ces piquets et ne pas troubler les volatiles par des cris incongrus ou des passages intempestifs et répétés. Eh bé c’est commode ! Ils en ont de bonnes ! Surtout en plein centre ville ! Ne pas exacerber les bébêtes. Facile à dire. Où faut-il passer ? Par où le détour ? Il faut passer par la mer à se noyer ? Agréable ! Ou faire trois fois le tour du tour du fond de la rue en cul-de-sac pour revenir au même endroit ? Ça promet. Cinq cent mètres pour faire dix mètres.

On avance précautionneusement, cauteleusement, scrupuleusement, sur des œufs, c’est le cas de le dire. Surtout ne pas causer le moindre dommage. Bruit d’aile froufroutée, plume glissée, petit souffle d’air en duvet. Passe un oiseau sur son aile à nous toucher. Il revient en plongée. Recommence, à s’écraser sur nos têtes la canaille ! Bruits d’ailes ulcérées et carnages de cris. Ils sont deux, ils sont trois, ils sont dix. Les sternes attaquent en piqué, ils nous pépient le crâne. On est cerné. Bruits crissés, cris exacerbés à vous glacer la moelle et coaguler le sang de trouille et de sons saturés.

Aye ! Aouillhe ! Geneviève, 1 mètre 80 se fait attaquer. Les sternes arctiques lui scalpent le cuir chevelu au centre même de la rue principale. Peut-être se fait-elle butiner du bec parce qu’elle est la plus haute d’altitude ? C’est que nous faisons nabot à côté d’elle. Les sternes n’en finissent pas de la ceinturer en couronne et auréole nimbée et de plonger sur son crâne qu’elles criblent de leur bec par vagues en brouhaha d’aigrettes et touffes de plumes fuselées en flches. Aye ! Elle passe la main dans ses cheveux, elle saigne, les voraces ! Agressives en diable, incroyable ! Elles n’arrêtent pas de lui becqueter la tête à plaie et criaillent à tuer. Le crâne en sang, les oreilles en feu, Geneviève se protège comme elle peut et se retire du champ de bataille. Laisser la place libre ou les sternes lui décalotteront la tête. Ça vagit en crécelle dans des tourbillons d’ailes. Elles piaillent l’air à le décomposer en charpies de plumes.

Elles défendent leur nid posé à même l’herbe ou plutôt le caillou en pleine ville polaire. Elles nichent à même la route. Celle-ci a fait nid au centre de la rue dans une cuvette à peine imprimée dans la terre aux contours effleurés à peine esquissés. Il est vrai que les œufs sont tout tavelés de petites taches brunes qui jouent au camouflage et les font passer pour des cailloux, mais delà à installer son nid au cœur des rues ? Quelle idée aussi de bâtir une ville en pleine aire de nidification ! Autant installer sa maison directement sur le nid.

La sterne arctique n’est qu’une boule de courage. Elle migre de 35.000 km, passant l’été en Arctique et l’hiver en Antarctique, migrant directement d’un pôle à l’autre. C’est je crois le seul oiseau au monde à décrire une telle prouesse. Belliqueuses en folie, elles attaquent même les renards polaires qui menacent leurs œufs dont ils sont friands.

Oiseau miracle, d’une finesse exquise, splendide de vol dans des camaïeux de gris soyeux comme le lait en sa crème et ourlé de rouge ulcéré de beauté et de noir incisif, prodige d’élégance et vif-argent. La petite boule d’agression bouillonnante de vif s’exaspère de loopings en vrille parfaits. Son aile fend le vent en virgule brève. Le vol souverain en trait de plume, elle est le plus bel animal des pôles.

Bien. Battre en retraite. On n’est pas là pour se faire un cours d’ornithologie comparé. S’éloigner, visiter, aller ailleurs, découvrir. Retourner à la mer. Ne pas pouvoir s’en passer ne pas pouvoir la quitter du regard comme la femme aimée et pourtant je la déteste surtout quand elle est colère et de vent déchaînée.

Le ciel clapote dans les mares de la route, non pas défunt mais exténué comme une vieille édentée de rides, décatie de rhumatismes aux membres tout grincés. Je me sens vieux, très vieux sous un tel ciel. Comment peut-il être aussi mesquin ? Comment ? Atteindre l’océan pour se laver les yeux d’un ciel aussi crade. La terre en lagunes et mares a une gueule de marais salants dont la mousse serait des huîtres. La tourbe parque la mer et la détrempe. L’œillet vitrifié de gel dégorge le sale, la mer est lavure de pluie, comme un remords d’océan, elle stagne sa misère, maremme glaciaire. Le temps ne passe plus, il stagne, il stagne. Demain est défunt.

Je marche pour oublier la mer, toucher la terre, la fouler et donner le change à mon cœur, lui apprendre un autre air, un autre pas, un autre goût du vent et qu’il rencontre un peu le vert. Mais aujourd’hui le vert s’est enfui sous la neige, déjà qu’il est terriblement pingre à Svalbard, il n’en reste plus, même pas un petit bout où épancher mon âme. Oh oui, toucher le vert ! Je marche, je marche et je donne naissance aux secondes, puis aux minutes, puis au temps.

L’heure est à la mer. Marcher, marcher pour ralentir le temps, marcher lent, très lent, encore plus lent, savourer le temps. Encore, encore plus lentement, extrêmement, pour ralentir, ralentir encore le temps et qu’il périsse dans l’instant, éternel et figé comme un glacier. Lancer la jambe, projeter aussi loin que possible la jambe vers le nord et monter. Pour tenir la terre sous son pied.

Une lumière humide imprègne la mer en halo, elle est blanche de gris et traîne misère, comme gercée de sillages vitrés dans le vent en urticaire. Partir. Marcher. Droit vers le nord. Sac au dos. Attendre. Marcher. Élire un petit coin solitaire. La mer dessine des paysages de basse mer dans des liqueurs de violine que mordorent les vasières. L’eau joue à l’étang glauque, gercé dans des camaïeux dégueulés de bruns écorchés de veinules carême, crevassés de brûlures, arrachés de fongus vultueux. C’est un paysage qui fait mal, il vous raie l’âme et vous liquéfie les os d’humides frileux. Marcher. Marcher tout droit. Jusqu’à rencontrer la mer. Ne plus attendre, elle est là, en cul de tourbière verte de marron et bleue de glaces. Immense, oblongue dans la courbe de sa crique. La regarder comme on prie.

Le plafond est pâle, le ciel recoud tous ses gris, la neige ardente, le froid givrant. Le nez rouge, l’haleine en écharpe vivace, j’approche à petits pas de la mer, sucé par un sol spongieux, gorgé de nids-de-poule glaciaires. Approcher comme on officie, comme on s’enlise. L’herbe est enceinte d’eau, le pied fait suçon sous la mousse. Lentement, le pas long, le geste solennel, je regarde la mer comme on aime et ôte mon sac à dos. L’ouvre, en extrais une poule vivante ulcérée de cris, chavirée de soubresauts tous battus d’ailes. Elle est blanche de neige et immaculée, la crête rouge hurle le sang. Pattes liées elle s’exaspère d’épouvante.

La dresser, la tendre, l’offrir. Lever le couteau plat, l’ouvrir d’un seul geste et égorger l’animal d’un coup blanc. Coule, coule, coule le sang. Il abreuve les eaux de la mer. Deux gouttes maculent la neige incandescente du sang. Offrande à la mer. Le gallinacé vaudou, tout agité de soubresauts de sang et d’ailes, terrorisé de tremblements nerveux et d’envols avortés en forme de suicide, haché de coups. Au plus large de la mer le cri d’une sterne lui répond en écho de frayeur. Le geste large, le bras en arc, le lancer à la mer, prolonger la cérémonie. La volaille flotte sur la mer. Bon présage. La mer est heureuse, c’était l’heure et le temps du sacrifice. La mer est superstitieuse.

Donner à manger à la mer, qu’elle dévore et soit prospère de glace de toute éternité. Telle est ma prière. Mais vite repartir aussitôt sans se retourner, ne pas s’incruster, ne pas regarder où le mauvais œil me terrassera où la mer me changera en statue de proue au timon du cap et de sel, nouvelle femme de Loth. Ne pas insister, léger, ne pas rester mais rentrer vite. Ou la supplique se retournerait contre nous. Les vents de la grâce pourraient tourner et vous apporter misère. Les Dieux n’aiment pas les marins qui s’attardent dans les prières. Cela vous fait le cœur en pagaille. Les dévots ont le cœur trop mesquin, trop étroit d’âme pour vivre la mer.



On repart en mer retrouver le temps long, le temps vrai, le temps de mer. Les secondes y ont plus de matière, elles sont plus molles, tapissées de velours et toutes en tissu, couche sur couche sur couche, ainsi s’écoule le temps. Il dure. Le temps de mer en grande croisière est plus long, il touche les interrogations premières, celles qui n’ont pas de réponse et flirtent d’infini. Comme le temps de l’enfance, mais il en a perdu l’impatience et l’artifice volage, il connaît l’endurance. Il refuse la hâte. On repart au large respirer plus dense. Au ciel un gris cruel écrase la mer. Elle est si pâle ce jour qu’elle n’a pas d’heure, elle en est plate comme si elle avait perdu le temps.

D’habitude en mer je vieillis, là je rajeunis sans fin jusqu’à l’innocence et au benêt, car le temps est court de jour perpétuel et peut-être aussi parce que pour une fois je ne suis pas skipper. Allez savoir où se niche l’enfance ? Allez savoir ? Qui saura jamais lire la mer ? Qui saura ?

Pourquoi aime-t-on la mer ? La parcourt-on pour le plaisir ou tout au moins gratuitement sans raison, en plaisance comme disent les mots ? Parce qu’on l’épouse de l’étrave sans fin, sans fin et qu’elle vous donne ainsi un petit goût d’éternité ? Parce qu’elle est bleue ? Couleur de paix et senteur de ciel ? Oui le bleu est paix, paix dans un sourire. Mais la mer n’est jamais bleue. La mer, la vraie mer n’est jamais bleue, elle est verte, elle est boue, elle est grise, elle est métal, argent, lune givrée de glace, elle est indigo, épouse toutes les profondeurs du violet mais n’est jamais bleue dans les mers de vent.

On se tient dans l’infini du monde, pelotonné de lames. Demain inaugure aujourd’hui, il est ardent de lumière. Qui dira la lumière de Svalbard ? Comment la lire ? Elle porte la joie, elle exulte comme si elle jubilait en permanence et vous dilatait l’âme. Elle porte le souffle à défaillir de tressaillement. Même quand elle est grise de vent, de neige ou de nuages ou même de brume, elle étincelle le bonheur ou plutôt exhale la grâce de la paix.

La mer est large, la houle profuse, grand est le souffle, lumière incandescente, le temps est grand, l’étrave monte sur la lame, monte et n’en descend plus de bonheur, l’étrave en vertige et toute cette lumière en folie de danse tout autour de Fil-en-Six. On touche le plus pur, on touche Dieu et effleure l’amour et cette étrave folle de plaisir qui n’en finit pas de monter au plus pur, au plus pur, au plus pur sans fin. Dieu est dans la soute. J’ai de l’orage plein la tête en mille et mille gerbes de mille éclairs fulgurants de tonnerre de bonheur, de…, de…, de… indicible. L’avenir est dans ma poche. Hi !

Du temps passe. Encore. Encore. Le temps s’allonge Fil-en-Six allonge la foulée. Puis mollit, ne court plus à brides abattues, il se pose, il s’éteint au plaisir. Le vent est tombé. Fil-en-Six a vieilli de deux siècles en deux heures. Il est barbu, l’herbe lui pousse à l’étrave en bavette. Tout à l’heure sous le flux de la vitesse, elle collait à la carène, là elle s’étale en vibrions de dentelle comme bras d’anémone de mer outragés par un joli petit courant qui rigole le plaisir.

Et toujours la mer recommence et toujours la mer se recommence et toujours la mer vous recommence et toujours la mer recommence et continue, toujours. Toujours, inlassablement, elle pose la même question sans questionner, la même question qui est les questions essentielles, éternelles, comme un grand périple d’eau qui n’en finit pas de se défaire et de se refaire à l’identique, qui n’en finit pas de se visiter, comme un long chemin de mer où la longueur est largeur et le temps immense, il confond tous les espaces et mène tout volume au plat et le plat à la courbe, infinie.

Un phoque à selle bronze sa tache dorsale, benoît de sommeil, roucoulé de graisse, il se prélasse dans sa couenne à barrir d’aise, qu’il grossisse encore un petit peu dans l’arrondi du maître bau et il aura la forme parfaite de la barrique. J’aimerais bien ouvrir avec lui le dialogue de la paresse sous forme d’éloge mais Fil-en-Six file trop vite sous le vent.

Naviguer. Voguer. Se tenir au plus large du large. La passe s’ouvre dans la brume de neige aride de pics. Jamais cette terre ne connaîtra le vert, la culture, le champ, le paysan. Elle remonte au minéral. Attendre. Cette terre n’est qu’attente et ne se découvre que par la mer qui reflète sa beauté en miroir de glace. Le temps est long et court en même temps, il est d’une autre aune. En mer, surtout lorsque la côte est large, le temps est l’espace et l’attente houle.

Borde l’écoute et file au vent au lieu de rêver chien de mer ! Je ne marche qu’à l’insulte autrement je m’éclabousse de songe et me charcute de rêveries. J’enfouis mes rêves au fond de ma bannette qui est ma caverne d’Ali Baba. La place est si exiguë et comptée sur ce bateau que je couche avec mes vêtements dans une orgie de fringues et de sacs qui font matelas et se cachent derrière la toile anti-roulis toujours à poste tant les équipets sont saturés de bouffe et de matériel. C’est que Svalbard c’est encore une expédition. Un peu plus qu’un petit week-end en mer du 15 août. De toute façon je n’ai aucune envie de la rejoindre ma bannette, elle me joue les nuits au supplice chinois, s’égouttant goutte à goutte à goutte par les rivets sous le froid du hublot jouant au pont thermique. Elle me distille toute la condensation du bateau peu à peu lentement, insensiblement, inexorablement, histoire de transformer mon duvet en peignoir polaire après noyade en quelques heures.

Dehors le soleil se couche rouge à hurler. Magnifique. Boule de sang en feu du vent. Non, je rêve. Le soleil ne se couche jamais ici, il est toujours or.

Je voudrais voir le rayon vert, ici à Spitzberg, le voir très fort, très vert de mer. J’en rêve. Si curieux que cela puisse paraître, je ne l’ai jamais vu. À la seconde infime où il se lève au-dessus de l’horizon, je détourne toujours la tête par inadvertance et étourderie. Je ne le mérite pas.

Pour l’instant le soleil est minuit, nuage et bouton d’or. Et pourtant voir le rayon vert j’en rêve chaque soir. Je m’applique mais au moment fatidique, j’oublie. Peut-être inconsciemment en ai-je peur ? Allez savoir où vont se nicher les craintes ?

Voir le rayon vert c’est voir le cœur de la mer et le lire, le boire des yeux englouti par le soir pour créer demain et le sel de la mer.

Pourquoi je veux le voir à tout prix ici, à périr ? Qu’il me démange ? Peut-être parce que c’est impossible. Allez savoir ! J’en suis tout énervé, à fleur de bout comme une glène jetée en désordre sur le pont, détrempée de mer, tordue de sel.

La mer ruisselle de soleil, au nu de l’étrave de grands poissons longs sautent de la mer comme des bras coupés et recommencent tout argentés d’acier, feu de la mer. Comme s’ils étaient dégoûtés de toujours vivre dans la mer. Qui les poursuit ? Quel prédateur ? Allez savoir ! Qui peut lire les dessous de la mer d’un seul regard, d’un retour de lame, d’une décharge d’écume, qui ? L’âme d’un pêcheur ?

Patricia sourit, sourit encore, toute enfournée de joie, sourit encore à elle-même, aux autres, à la mer à la joie. C’est merveilleux de voir une femme heureuse, une femme heureuse de mer, heureuse en mer, toute agitée de sourire, de voir étinceler dans son visage tout l’Atlantique Nord, de Spitzberg à la Barbade, de Newport à Dakar, comme une éclaircie dans l’orage qui dégage d’un coup de vent le ciel entier qui n’est plus déchiré de nuages. Elle est rayon. Le rire et la mer sont immenses dans ses yeux.

Regarder la mer. Toute l’éternité dans un instant de mer. Des phoques annelés bouchonnent dans l’eau de glace et batifolent, rochers vivants. Des guillemots de Brünnich becquettent l’océan et leur plumage avant de s’envoler de cris blancs.

Bien ! C’est pas tout de rêvasser. Il est temps de faire route vers la capitale, le temps court vers sa fin. En face de Sarstangen, la passe est délicate avec au mieux trois mètres de fond, faut composer agile. Pourvu que l’on passe. C’est pas le moment de se faire des nœuds dans la nav. Surtout avec ce compas fou. Il fait des erreurs de 30 degrés parfois, le bateau étant en acier et compensé comme une vieille chaussette, les anomalies polaires lyriques et magnétiques n’en sont point responsables. D’ailleurs elles n’ont pas lieu sauf exception au Spitzberg. Svalbard se trouve trop loin du pôle magnétique qui flirte avec le cœur de la Terre du Prince de Galles au Canada par 73° 21’ de latitude nord et 100’ de longitude ouest5.



La passe se découvre libre cette fois-ci. Magnifique ! à l’aller le Forlandsundet était fermé. Les glaces dérivantes faisaient barrage. Nous n’y avons donc droit qu’au retour. Tant mieux ce goulet se mérite, il décrit des paysages neufs à chaque regard. Fil-en-six arrive à s’y faufiler aujourd’hui, c’est le bonheur. On croise les glaciers. La beauté du lieu, la longueur de l’horizon, le friselis de la mer, l’aiguille des monts, le métallique charrié de terres, le bleu crème chaviré des cieux sont à vous couper le regard. On contemple à se saouler, à plus soif, à… perdre les mots.



Sous le vent du goulet quelques glaçons et autres icebergs échoués en bord de grève par le courant griffent l’eau de leurs arêtes blanches. Le temps est au silence, on pourrait le sucer.

Le compas étant banni, on passe au gps et au radar pour se recaler en permanence. L’alignement est difficile à prendre car pas commode à identifier. Rien ne ressemble plus à un pic qu’un autre pic et à une grève qu’une pointe basse et ronde, surtout lorsqu’ils se voilent de brume, comme pour vous interdire de les violer.

Passera, passera pas ? Petit picotement de sueur froide au passage subtil. Ça passe. Ouf!!On soulage. C’est passé sans embarras comme sur de la graisse de phoque. Au mieux le pied de pilote était de trente centimètres à basse mer par grande maline, heureusement que la mer était tendre à ce moment et se jouer plate pour mieux qu’on la contemple en son plein.

File la mer, file la mer. L’allure est au spi. Il monte plus vite que pour le dire. La mer est immense aujourd’hui. Elle chante. Le ciel est blanc, la terre plus bleue que bleu.

Le bateau épaule son bord et cravache ses nœuds. Le temps est à la brise. Partir, partir pour ne plus revenir. Partir dans un grand bouquet de mer. L’homme est un flot de contrariétés.

On râle de ne pas s’arrêter, de toujours courir la mer et fuir les paysages mais quand on fait escale, on s’ennuie, on ne sait pas quoi faire, on regrette la mer. On est taraudé par une seule idée, repartir, repartir. Ainsi est fait l’homme, tissu de contradictions, cousu de regrets permanents qui le font vivre, l’âme toujours geignante. Il adore se plaindre et adule la complainte, insatisfait de nature. La mer est large.

En fait en mer le marin ne rêve que d’escales. L’homme est toujours très morpion face à la mer. À terre il rêve de tempête, de mer agitée, garce et coquine, de temps coriace, mais en mer dès que la tempête arrive, il fait dans ses frocs et prie la Vierge jusqu’à plus foi. Étrange l’homme, éternel gamin et gros fanfaron des eaux. Le temps passe sur la mer et emporte les pensées avec le flot amarrées aux ailes des sternes.

Mais l’heure est à la poêle, le matin nous taraude l’appétit et la faim nous rumine, les talons creusés de boulimie. Aussi le skipper docile au moral et à la forme de son équipage, nous concocte un petit déjeuner à l’anglaise des plus copieux. Ça sent le gras de porc jambonné bacon qui grésille dans la couenne avec des œufs qui s’étalent dans le poêlon en jouant au plein soleil de plein midi, rouges de se lever rubiconds et ronds dans leur robe d’albumine blanche. La première fois, ce fut une passade, la deuxième une récréation, la troisième une habitude, la quatrième un dû et maintenant c’est un rite. Quand la nuit fut longue de jour et n’en finit pas de s’attarder à s’épuiser de lumière dans le matin, l’humeur de mer maussade de ne point avoir connu le noir ou même le bleu sombre et que la navigation fut dense, Saïk saisit la poêle et chante en cuisine la romance des œufs au bacon par très larges platées de trois à quatre œufs par personne avec tout le reste qui suit la ventrée pour écrire un petit déjeuner immense, fertile, plantureux, royal. Rusé, il nous dorlote par la bouffe notre skipper roué.



C’est le meilleur repas de la journée qui nous remplit profus à satiété. Le soir nous ingurgitons les ineffables soupes minutes en sachet individualisé aux parfums et aux nationalités diverses vu l’origine hétérogène des équipages et généralement une sorte de potée grasse et sale, une capilotade auvergnate revue et corrigée par le Languedoc. Quand ce ne sont pas des nouilles pratiquement immangeables tant elles sont bétonnées à l’amidon et les feux faibles. À midi on fait plutôt dans le saumon et la viande fumée ou salée. Et nous sommes très généreux en fromage et abondants en pommes oranges quand on ne s’illustre pas à la banane flambée. Le meilleur en cuisine est d’évidence Francis tout au moins chez les hommes, c’est le plus manuel aussi et le plus mauvais de très loin moi-même. J’en ai terriblement honte et n’arrive pas à m’améliorer. Je trafique une daube qui indéniablement a le goût, l’odeur, l’aspect, l’apparence, la matière, le spongieux, la consistance et le mauvais goût des pâtés de chat Friskies en croquettes Catouronron pour animaux d’appartement en boîte. C’est incroyable mais tout ça, malgré cette dernière bouillie pour les chats, me donne faim à dévorer ma main, je vais aller croquer un morceau. J’ouvre la cambuse, les paquets et les paquets de bouffe me coulent dessus, ruissellent sur les tillacs. Ayeayyayye ! Je suis noyé de soupes. Heureusement qu’elles sont en sachet.

Aussi ! J’ai jamais vu ça ! Il y a plus de bouffe à l’arrivée qu’au départ, tant ils ont acheté et acheté selon des fiches érudites compulsées dans le bouquin des Glénans, des listes techniques pour avitaillements savants relevées dans le bulletin du moniteur et autres mercuriales du skipper. Ils auraient mieux fait de la jouer au pif la cambuse au lieu de se prendre pour de doctes puits de savoir à force d’accumuler les documents et les avis répertoriés, il n’y aurait pas eu tout ce coulage. Une folie, on a dépensé en bouffe trois fois plus que d’habitude, quel gâchis ! Je sais bien qu’on montait au Grand Nord et qu’il n’y a pas de magasin à chaque carrefour là-haut car il n’y a point de carrefour mais quand même ! La prudence à ce point-là c’est la ruine ! Enfin ça fera le plaisir gratuit de l’équipage suivant, j’espère pour eux ! À chaque achat bonheur est bon. Notre skipper avait une peur de manquer maladive qui frisait la pathologie.

Ça me rappelle ma première Transat où entre les Açores et Cadix j’avais dans mon équipage un attachant petit trisomique 21 de quatre ans d’âge qui se comporta bien mieux qu’un enfant dit normal du même âge, le sourire perpétuellement sur les lèvres, heureux comme un goujon et d’une gentillesse patiente de vieillard bonhomme, un rêve. Disant seulement et si joliment de manière toute charmante lorsque parfois un peu d’impatience lui grignotait le sourire : « La terre, la terre ! Un bout à l’avant un bout à l’arrière et c’est marre. Passeport pour police et c’est fini. » Mais il avait un seul défaut, il était boulimique et engrangeait, engrangeait sans fin tout ce qui se mange. Au milieu de la traversée un jour que la vaillance me prit et que je faisais le ménage du carré, je retournais sa couchette et que vis-je ? Stupeur ! Un garde-manger ambulant. Il avait stocké dans sa bannette viandes, jambons en grappes, pommes, beurre à même le beurre, yaourts, biscottes, biscuits, pruneaux, spaghettis, le tout mêlé dans une ineffable orgie indescriptible de bouillie beurrée. Notre skipper aurait-il des accointances mongoliennes ?

Bien ! Cette petite saute d’humeur passée, qu’est-ce que je vais bien pouvoir ingurgiter dans tout ce fatras ? Oh non pas quelque chose de chaud ! C’est impossible avec ces réchauds, chaque fois qu’on les allume, on ouvre le bagne. Ils pissent le pétrole de partout et sont indigestes à l’alcool qu’on leur ingurgite en préchauffage de lyre. D’ailleurs il semble que l’on se soit trompé dans nos achats copieux, si bien que ce produit refuse l’allumette. Il faut s’y prendre à dix fois au moins avant qu’il connaisse la flamme. Et quand c’est au tour du pétrole de s’incendier, il refuse la flamme quatre fois sur cinq, il n’y a plus qu’à recommencer et chaque fois ça dure au bas mot dix minutes. Et quand enfin et enfin, après moult essais infructueux, il finit par dédaigner commencer à s’allumer, vous n’êtes pas au bout de vos peines, que croyez-vous ? Non, elles ne font que commencer. La flamme est si pâle qu’elle n’est là que pour décorer et calciner le cul de la casserole de suie au plus fuligineux de sa forme, pire qu’une cheminée de houillère, mais quant à ce qui est de chauffer, elle s’y refuse absolument intégralement. C’est simple, c’est clair et c’est précis et irrévocable. Ah la galère ! Bon ! Arrête de râler !

Oh la lune est levée la coquine et le soleil croît ! Ils se jettent clins d’œil et gausseries. Ça va pas. C’est interdit. Les Inuits seront colère. Ils affirment que le soleil ne doit pas rencontrer la lune. C’est de l’inceste, ils sont frère et sœur et destinés à se succéder l’un l’autre sans jamais se fondre l’un dans l’autre, sans se confondre à s’anéantir d’amour. L’absolu assassine. Il est interdit de braver l’inceste même pour les Dieux premiers si l’on ne veut pas que l’univers s’effondre dans une nuit perpétuelle de froid infini jusqu’à toute mort.

Le temps est plus bref, comme avec des cassures maintenant ou plutôt des brisures lentes presque géologiques qui fouillent les millénaires et des bris d’humeur. Il perd sa sève tendre, l’écume de la mer se fait plus crue, elle court après sa mousse. Une vague capelle l’horizon mais c’était pour rire.

À Ny-Alesund nous avons rencontré l’homme qui a rencontré l’homme qui a rencontré l’homme qui a rencontré l’homme qui a tué l’ours. On le cherche partout en vain, l’ours, pas l’homme qui a tué l’ours et rencontré l’histoire de l’homme qui a rencontré l’homme en poupée russe gigogne.

Il a été vu il y a cinq jours à Smeerenburgfjorden. Quel dommage ! Nous l’avons raté de peu, nous avons visité ce fjord il y a à peine trois jours. Il vient également d’être vu à St Jonsfjorden. Chic, c’est sur la route, on y est même déjà et c’est mon saint ! Il nous portera chance on verra l’ours. Sûr ! Promis juré ! Y a plus qu’à y pénétrer. Même le vent est favorable. Bon augure, bon augure ! Nous venons de doubler la passe épineuse, il n’y a plus qu’à se laisser porter à pleines voiles. Vite cap sur le fjord à nounours. Attends ! Est-on vraiment passé ? Confirmer.

Position ! Confirmer au gps. Non. Il n’est pas assez sûr. Il déporte dans les 600 mètres dans l’ouest pour des problèmes de coordonnées géodésiques et de rapport de projection et de support. Le relever au compas. Non, foutu bateau en acier ! Le vérifier à l’estime et le prendre large, très large en cas, tout parer avec une grande marge de sécurité. Oui, c’est ça. Surtout éviter le haut fond et parer le patin à l’entrée du St Jonsfjorden, c’est pas le moment de faire mumuse avec les cailloux par 30 nœuds de vent et 2 degrés abrité, soit au moins -5° dans le vent. Le vent accentue la déperdition thermique selon un barème très savant. Ainsi zéro degré par 60 nœuds de vent correspond à -20° et avec -5° de température réelle pour 15 nœuds de vent on a -18° et pour 50 nœuds on a -28° et par -50 on obtient -100°, autrement dit vous êtes mort. Le temps est au glacé.

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Grand poème païen euphorique, journal de bord stylé d’un « voyage en Hyperborée » (après ceux de Stephane Ilinski publiés par Hache en 1999), au nord du nord du nord de l’Europe, dans l’archipel de Svalbard, autour de la banquise, « immense de corps et d’échos ».

Ceux qui aimeraient s’y retrouver géographiquement peuvent suivre le parcours du bateau sur cette carte, avec les points de passages : Norvège (pas sur la carte), île aux Ours (pas sur la carte), cap Sörk, Hornsund, Bellsund, Van Mijenfjord, Longyearbyen, terre du Prince Charles, dépassement du 80e parallèle, Verlegenhuken.

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