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Spitzberg

Jean Figerou

janvier 2006

8

C’est pas le moment de se foutre au plein. Gaffe ! Très gaffe. La mer est plus claire, elle y déferle. Curieusement elle est couleur de javel comme un fond de piscine. La mer courrait-elle à l’hygiène ? Elle est grasse de ses eaux tout en étant toute décapée de sel, comme à l’os et infiniment maigre, grosse de tout ce vent qui la souffle en hoquet, oui qui la hoquette échevelée. Elle se gonfle de houle, pas de bonheur comme une mer large, mais revêche, étroite de goulet comme une passe. Elle murmure sa grogne gelée. Elle… Elle est déjà partie ailleurs. On est passé, ouf !

La baie s’ouvre comme une pantoufle, toute consumée de glaces et n’en finit pas de s’enfiler et s’enfiler de baies de plus en plus étroites, comme femme enfile son bas. Il est trois heures du matin. Mais le temps est à pleine lumière, il éclaire. Aucune peur ne se lève, c’est comme si nous touchions l’innocence dans une euphorie froide et donc mesurée, mûre, infiniment adulte, la cervelle ivre de glace mais le corps toute mesure, tenue et retenue, planté sobre de tout désir. L’heure est plus courte et toute claire, ce n’est pas qu’elle éclaire, elle illumine mais l’âme tamisée comme au verso du bonheur, en son velours. Le temps encore ce jour est dans la main de Dieu.

À peine mouillé annexe gonflée, on s’arme en Tartarin selon notre habitude, plus excité qu’une puce montée sur la truffe d’un renard polaire. Mais on ne le verra pas. La Baie Saint Jean en tous ses recoins n’offre pas plus d’ours que de glaçons dans le cul d’un nègre. Déception.

Elle est superbe de graves, de glaciers et de monts noirs, balisée de cahutes goudronnées et de brises légères. Les phoques ont rejoint l’innocence. Même l’eau est vierge quoique brisée de glaçons. Mais ça ne sent pas l’ours, définitivement. Mon saint patron m’a fui. Je l’ai beaucoup abandonné ces dernières années aussi. J’avais la prière avaricieuse et la quémande absente. De guerre lasse on appareille pour d’autres cieux. La mer est vaste, l’ours multiple et peut-être même prolifique, on peut toujours rêver, ne pas désespérer.



Nouveau choix. Cap sur l’île du Prince Charles, on l’a joué à pile ou face, ça porte chance. On débarque à Poolepynten pour grimper le Hardiefjellet ou autre Mont Ardu, nos montagnards en rêvent. Une petite grimpette ne peut pas faire de mal. C’est qu’on s’ankylose des membres à toujours vivre sur mer.



Étrange île que celle de ce Prince. Elle a la vision capricieuse et roublarde, elle adore jouer mirage. On croirait que le bout de l’île a engendré une autre petite île en monticule et plateau. Erreur. La terre est si basse entre le Hardiefjellet et le Salfjellet ou la Montagne de Sel et l’on navigue si loin de la côte qu’elle s’est évanouie au regard et qu’on vit l’illusion de la naissance d’une seconde île. Et la taille de cette terre cachée absente n’est pas étroite, elle mesure plus de 37 kilomètres. Ainsi va le monde.

À peine mouillé nous débarquons le matériel pour l’escalade et un copieux pique-nique enfoui dans un sac que nous grignoterons sur la plage de gravier. Le vent est doux, la mer murmure, le temps brise. Les yeux à ras bord de paysage se délectent. La lumière fracassée d’arêtes tombe du soleil en flaques d’éclairs, elle crisse métal. Les pics en écho se répètent en ricochets à l’infini du ciel de mer. Nous explorons des yeux le pic avec avidité supputant la voie propice. Le sac est à plus de cent mètres de nous avec le matériel. Le ciel est haut et le mont déchirure. Ça discute ferme entre experts. Moi je compte les coups. Quand… Oh ! Surprise.

Un ours blanc ravage notre sac à provisions, déchire de gueule plastiques sur plastiques pour sandwicher le bougre. Yaouhh ! La peur s’insinue mêlée d’ébahissements ahuris. L’on se surprend la gueule ouverte en suspens d’interrogation. Le visage en accent circonflexe de regard éberlué. Le voici notre nounours tant attendu au moment où l’on s’y attendait le moins. Heureusement on a le fusil. Saïk arme la carabine et nous entamons un large mouvement tournant de repli vers le canot en grand silence et tout petits pas feutrés. L’ours se roule de bouffe. C’est un plantigrade gaspilleur de l’ordre des chahuteurs, classe des briseurs, famille grogneuse, sous-ordre des grondeurs affamés.

Salaisons, venaisons, abricots, fromage puant, pommes, papiers, œufs, mayonnaises, cornichons, un vrai glouton goulu. Il en sème partout à tout vent sur plusieurs mètres furieux le pagaillou gobe-tout au tube en gueule d’évier. Notre Gargantua polaire s’empiffre outrageusement. Il jette un œil sur notre petite troupe fuyante. Mais qu’est-ce que quelques bipèdes culant à côté d’un festin civilisé ? Nous ne méritons même pas un deuxième coup d’œil. Une fois jetés dans le canot, on s’exaspère d’un gros rire nerveux sans fin, sans fin. Il embrase la montagne. Mais peut-être l’avons nous rêvé cet ours ? La plage est nue de tout mammifère maintenant. J’ai tout chaud et sue à grosses gouttes. La peur sans doute. Voyez-vous pas qu’il ait eu envie d’un steak frais et qu’il ait découpé la cuisse de l’un d’entre nous le malotru carnivore bâfreur ? Nous en avons des sueurs chaudes et en faisons des gorges froides mais que maintenant à l’abri de Fil-en-Six, courageux mais pas téméraires. Faudrait quand même pas que lui prenne l’envie soudaine de nous visiter à la nage en guise de dessert pour conclure son festin ? Brouhh ! Rien qu’à l’idée, ça coule encore glacé entre les omoplates à choper la crampe du barreur. Non l’horizon est pur de tout ours polaire. Vogue la galère.

Mais l’ours trottine encore dans ma tête et la lace en bottine. C’est idiot, mais ce qui m’a le plus impressionné dans cet animal, c’est que tel Janus, mais en base, il semble avoir deux pieds de poils sur la même patte, si je puis m’exprimer ainsi. Un premier devant, normal, pattu et griffu tout troussé de longs poils et derrière une longue touffe de poils qui prolonge son pied et essuie son sillage, comme si sa patte était au milieu et non à l’extrémité, comme un autre pied en poils. Oui, derrière, des poils continuent curieusement sa patte aussi longs que devant comme s’il voulait effacer ses traces, les poils en balai à chaque pas. Étrange. L’ours serait le seul mammifère à double pied avant arrière par patte, il aurait le pied en T, fourchu en ligne. Bizarre. Et pourtant je suis sûr de ne pas avoir eu la berlue.

La mer me brûle l’âme en incendie. Non pas comme le sel ou la glace mais de son souffle feu et son espace purulent d’horizons évanouis, son… Le mot flanche devant tant de mer glacée d’humeurs blanches.

La mer est basse mais pleine au cœur. Ne penser à rien, à rien de rien, juste laisser la mer vous envahir et vous remplir et vous remplir et vous emplir de toute son âme. Le vide est absolu au plus profond du vide, au lieu sans lieu, toujours errant où surface et profondeur sont une seule, même et unique chose toujours roulé de mer. Elle me lave comme un nourrisson et me rejette d’un friselis de vague troussé d’écume sur la grève, absolu d’innocence, indiciblement vide et plein du monde. Mais, quel dommage, du gris qu’alourdissent des volutes crème, tache le ciel.

D’un coup Tromsö me traverse la tête. Le mot plus que la ville, allez savoir pourquoi ? Peut-être parce qu’on est proche du terme de notre croisière et que du coup un peu de déprime nous hante ? Tromsö d’où nous appareillâmes pour notre périple et où le bateau a hiverné bercé de glace. Il est monté de France l’année précédente. Nous participâmes à son ascension et découvrîmes du même coup le prodige des fjords et des Lofoten en terre de Norvège.

Tromsö ? Que c’est loin ! C’est à peine si je me rappelle la gueule des quais, les méandres anguleux du port et le ton de ses collines dans la saignée de la piste de ski, la queue de son téléphérique, l’humeur rouillée de l’Express côtier, l’allure de ses rues quadrillées en rectangle allongé et le carnaval déambulant de rues célébrant le bicentenaire des privilèges de sa naissance. Et son Musée polaire où l’ours blanc vous trousse à chaque vitrine en essayant d’échapper aux tirs flashés des objectifs des touristes. Il ne sait pas que les appareils photographiques ne sont plus des pièges munis d’appâts qui déclenchent un fusil lorsque l’on titille la viande qu’ils dissimulent en l’offrant. Il y en a même un qui traîne tout empaillé sous la caresse des enfants sur le trottoir dans la rue principale. Et la rondeur chaude des bars et la beauté des filles sous les enseignes qui pèchent d’envie à chaque vitrine et se mirent de miroirs et se soûlent de reflets dans la courbe de leur image qu’elles prolongent d’un sourire blond qu’elles rafraîchissent d’une petite pointe de maquillage à chaque pas. La ville me revient avec ses désirs et ses péchés. Allez encore une petite bière pour lever le souvenir !

II est des gens qui naviguent en regardant leur verre, certains même devant leur verre à dent, il faut un grand imaginaire. D’autres prennent la mer à moins que ce soit la mer qui les prenne, oui bien sûr. Ils naviguent dessus par manque d’imaginaire. D’autres montent encore plus haut, dans son chapeau, tout au bout de la mer, pour rencontrer le point d’écoute de l’océan amarré à son point de drisse pour faire poche et matrice et visiter l’autre côté de la mer, son revers, son derrière, si infime est leur imaginaire. Et moi sur la mer je danse pour une cerise.

Comment leur dire ? Comment leur dire ? Elle est belle ici la mer, très belle, infiniment belle et toute ourlée de glace et d’oiseaux de mer frissonnés d’ailes. Là-bas dans les basses latitudes, elle est morte. Croiser la mer, croiser la mer en tous ses vents, en toutes ses langues, en toutes ses mers. En ces pays de feu et de glace où le froid est lumière et la chaleur miroir, on court sur les lèvres de Dieu, des Dieux. Ici les paysages et les heures sont trop multiples et denses pour que Dieu soit unique, pour qu’un seul Dieu puisse les contenir tous.

L’heure est au glacier et à la grande baie mais bien déborder Daudmannsodden avant. Avec beaucoup de précaution. Sa pointe court sous la mer à bien deux milles du large avec pas plus de deux mètres d’eau. Et elle porte un nom sale : La Pointe de l’Homme Mort, comme un nom prédestiné, je ne saurais pas dire pourquoi mais je le flaire, un tel nom porte toujours la guigne. Aller tirer un grand bord en mer si nécessaire mais ne pas jouer les kamikazes. L’éviter. D’autant plus qu’elle sera de triste présage. Je le sais, je le sens. Je ne saurais comment dire. Mais je sais qu’un jour Fil-en-Six en ce lieu se foutra au plein. Je pourrais l’écrire ou plutôt je le lis ici en passant, d’avance, sur le grand livre du destin, Grand Chaman des mers, dans un pressentiment intense. D’ailleurs le vol d’un pétrel échevelé de vent le confirme, il croise mon ombre, très mauvaise augure, c’est écrit dans le ciel, je le lis dans mon cœur. Ici en cette langue sournoise et sous-marine de moraine, il arrivera malheur à Fil-en-Six. Vent glacé dans mon ventre en brise gelée qui me massacre la rate. Il viendra se perdre sur les gros petits cailloux, égrener sa coque de bosses en chapelets et rosaires à couler. Je le lis, je le lis. Le signe s’écrit noir dans le ciel sous l’aile de l’oiseau. Le cap est pointu. Vite, vite, virer par superstition, aller chercher le large pour ne pas s’empaler sur cette pointe de cailloux de vieille glace. On rentre à la maison, on est au seuil de nos pénates à l’entrée de l’Isfjord. Pas d’imprudence sous prétexte de joie et de hâte d’arriver. Pas se précipiter c’est ainsi que montent les bêtises.

Mais prendre le large, prendre le large où l’on va talonner et s’échouer, je le sais, je le sens, la prendre large la pointe, je le conjure. Ouf ! Sous mon insistance silencieuse et superstitieuse dans un grand rire de gêne, on vire. Ouf et ouf ! La lumière est folle dans la nuit du matin. Pas d’imprudence on embouque la grande Baie de Glace. Parfois, peut-être à tort, on est habité par la prémonition. Parfois. Écho de l’âme ? Instinct de mer ? Ressac d’inconscient ?

Le vent emmêle les nuages et peigne le ciel. Il est le matin du matin. Deux pics nus font miroir concave immaculé à incendier les cœurs, ils réverbèrent l’infini. Ils nous illuminent le regard. La Montagne Qui Protège et le Mont Lex sont leur nom. Le second est plus austère, il culmine plus haut le Mont de la Loi pourrait-on peut-être l’appeler ? Ou même les Tables de la Loi. Oui, je le sens c’est la bonne traduction de Lexfjellet. Le spi engouffre le souffle de la mer et l’emmagasine, il fait ses provisions. La terre est dans la mer, la couleur de l’eau reflétée de ciel est si blanche, comme glace, comme si elle charriait toutes les couleurs des glaces de la terre. Elle mugit vitrifiée et clapote lent. Au loin les glaciers de la baie n’en finissent pas de lancer leur virgule éblouissante de blancheur, à halluciner. Un jour, à force, la mer sera aveugle de glaciers. Pauvres marins qui courront sur la mer ce jour-là incendiée de glace.

Les nuages, couette au ciel. Glacer la mer. Brume bleue des mers sur l’immaculé de l’air. Si la mer prolonge la mer, la terre l’accoste de grèves gelées pour la multiplier de douze langues dans ce fjord, le plus large de l’île. Il frise les cent kilomètres de long et même les déborde. Pourtant il semble ridicule par rapport au Scoresby Sund du Groenland.

La valse bleue se poursuit. Tout autour la terre écorchée de pics et de glaciers. Comme il est curieux de vivre à la période glaciaire ! Remonter vingt mille ans dans le passé. Cela fait étrange et vous rajeunit à l’infini de la vieillesse. Au cul du bateau, toutes nos poubelles amarrées commencent à schlinguer dru malgré le froid, vivement qu’on arrive.

À la barre Patricia sourit, toute boudinée de ciré, copieusement épanouie d’habits, elle en a le ventre prospère. Elle doit se raconter des histoires de paysages où les rocs et les pics s’entrechoquent de mer. La voix comme une bougie, fragile de rire, elle lance fluette, si je gonfle encore un peu ce spi, il va chaluter la neige. On en fera provision pour tout l’hiver. Il suffirait d’un rien pour l’éteindre, un souffle de souffle de mer. Elle, délicieuse, elle est la benjamine du groupe.

Et si on tirait un bord vers le sud ? Non. Pas le temps d’aller voir les Russes à Barentsburg. Dommage. Ça nous aurait fait chaud au cœur. Ils sont beaucoup plus sympathiques que les Norvégiens, tout au moins beaucoup plus chauds et roulent facile sous la table biberonnés à la vodka. Surtout maintenant que le rideau de fer s’est lézardé, ils sont friands d’Occident et de petits échanges arrondis de petits trafics qui les préparent pensent-ils au nouveau marché. Gros nounours bordés en nourrissons dans leurs chapkas. Ils vivent comme des êtres qui auraient été interrompus dans leur évolution, comme cristallisés fossiles un jour par je ne sais quel Hiroshima révolutionnaire en forme de débâcle hurricane qui les aurait figés à jamais dans le temps, congelés en état, cloués sur les pages de l’histoire comme papillon au mur.

Ils vivent plus ou moins en autarcie. Charbon communautaire, ateliers et serres collectives pour les légumes et quelques volailles en bocal, mais à la russe c’est-à-dire avec une gueule de chantier de démolition permanent et sinistré qui court vers le terrain vague dans des débris croissant de finitions jamais finies, interrompues. Même la ferraille s’ennuie chez eux et leurs baraquements suppurent la lassitude. Ils se sont installés définitivement dans du provisoire qui dure quand les salariés norvégiens ne rêvent que de revenir sur le continent galette et prime empochées. Les Russes aussi sont là pour faire de l’argent mais ils se sont installés dans le délabré et la ruine, ils ne sentent pas le nomade d’un an comme le viking contemporain. Très différents de mentalité, les Russes vivent pauvres avec un approvisionnement succinct et fruste mais beaucoup moins assistés par la métropole que les Norvégiens qui importent pratiquement tout et même plus que tout. Étrange. D’habitude le régime soviétique passe pour proliférer l’assistanat et tuer l’entreprise alors que le régime libéral capitaliste passe pour lever l’initiative. À Spitzberg c’est exactement l’inverse d’une certaine manière. Il est vrai que le régime libéral vu par les Nordiques est très assisté.

Le fjord est plus large, en fête, tout illuminé de lumière. Parfois on parle de gens illuminés, un peu dingues de jubilation interne et vide, comme atteints de combustion lente, ainsi est le paysage cette nuit ou plutôt ce matin, le mot nuit n’a pas de sens ici. Je vais dormir un bout. On ne peut pas régner 24 heures sur 24 sur le pont sans s’affaisser un jour, sans…

Oh ! La mer est blanche, elle est toute d’arêtes. La glace pousserait la nuit en cachette de la lune au creux plein du soleil ? Pas de passage. Growlers et bourguignons partout. Elle en est toute urtiquée. La mer est fermée. La barrière est tombée. Qui aurait cru ? Est-on condamné à tourner indéfiniment en mer ? Curieux. À l’aller, il y a dix jours nous ne vîmes qu’un seul iceberg dans tout l’Isfjord, comme un orphelin. Capricieuse est l’humeur de la baie. Étrange. Il a suffit de quelques jours de suite de grand vent du nord pour bloquer toute l’entrée de l’Adventfjorden tout accumulé et amassé de glaces enchevêtrées en orgie. Tout le Nordfjorden et ses appendices Dicksonfiorden, Ekmanfjorden, Yoldiabukta ont déversé leurs growlers sur la rive sud de l’Isfjord où ils se cumulent et se chevauchent en chaos, amoncellent leurs blocs, entassent leurs amas et empilent leurs monceaux en séracs et tas ébréchés d’arêtes. On va rester bloqué au large ? Enserrés entre deux piles de glaçons ? Yaouhh ! Mais l’avion s’envole demain au matin ! Condamné à errer en mer à vie courtisé de glace. La lumière se brise sur les growlers. Le temps est glacial de toutes ces glaces, il faudrait lui poser des moufles et l’emmitoufler de grosses chaussettes lanices pour l’amadouer.

Du temps passe. Oser. On s’insinue, trousse notre chemin entre les glaces au moteur, elles ne permettent pas la voile trop serrées. Ici un passage. Non c’est une impasse. Peut-être par là ? Oui ça passe et ici ! On avance en reculant tirant des bords à rebrousse chemin parfois. Le tout c’est de bouger, c’est bon pour le moral. On joue au billard avec la carène. Ainsi Fil-en-Six va sa route tel le Petit Poucet mais sans cailloux ou plutôt uniquement avec des cailloux fondants qui prospèrent d’abondance pour l’instant. Les glaces s’entassent, on y crée des chenaux. Fonte des neiges, fonte des glaces, mais là elle est interminable et se refaçonne ici à mesure qu’elle se défait ailleurs. C’est pas un voilier qu’il faudrait mais un brise-glace. Pourra-t-on passer ou faudra-t-il encore attendre trois jours au large qu’un passage s’ouvre ? On dirait. Ne pas perdre espoir, poursuivre même si l’on recule de trois pas pour avancer d’un. Patience et persévérance. On a déjà fait une belle percée. Ça semble s’éclaircir à l’horizon sur la gauche, appuyer sur bâbord. Insister. Ça va s’ouvrir, je le sens je le veux. La mer s’enferme toujours de glace, la soulager de l’étrave. Non, sûr, ici il y a un passage. Le prendre. On verra bien où il nous mènera. Les growlers égratignent les flancs du bateau comme crispés d’être troublés par un petit sillage qui clapote leurs glaces perlées de gouttelettes. Des heures sont passées. La mer est plus large, la baie s’ouvre, les glaçons s’effilochent et devant, devant ! La mer d’eau, toute nue. Ouf ! Tout est clair, on a paré tous les glaçons, voie libre. Dans quelques minutes nous serons mouillés au port et tout chauds. Les glaces nous ont joué un dernier petit tour de cache-cache en guise de clin d’œil pour nous dire au revoir et ne pas être oubliées trop vite. C’est sensible les glaces, elles ont un cœur gros comme une fonte de mer, acide comme une fente.

À l’aplomb du quai l’ancre est jetée, croche à merveille. Laisser filer trente mètres, quarante mètres. C’est raisonnable. Ça tiendra bien deux jours. C’est la fin. Le dernier mouillage, le dernier port. Demain relâche, quelle misère ! La pièce ne se joue qu’une fois. Vite à terre, on est trop bercé d’émotion à crever pour rester à bord.

Un saut dans le canot et vite la passerelle de débarquement tout encombrée de touristes à paquebots qui nous félicitent pour notre périple avec ardeur, sourires profus, admirations envieuses et compliments complices et un peu trop cocoricos, un peu trop poussés et pressants pour être profonds. Ça finit par gêner même le Tartarin qui pousse en chacun de nous et qui aurait autant tendance à se goberger de flatteries et à se pomponner à l’encens que la girouette à prendre le vent. Il faut dire qu’on en rajoute un peu. Pas par mépris, juste moquerie à rigoler.



Au pied d’un ancien Express côtier tout noir de coque un mergule déambule tandis qu’à son cul un guillemot un peu fou en balancelle sur sa nacelle de plume boit consciencieusement l’eau de cale qui refoule à gros goulots de bouillon dans le marron des eaux de boue envasée.

Le plafond bas, Longyearbyen est égale à elle-même. Le port jouant au quai de chargement et le bourg à la ville. Si un gros détail a changé et inaugure un peu d’animation, le quai est envahi d’étals et de Russes et de touristes mêlés dans une ronde de dollars et de marks. Ils s’échangent avec les bras et les sourires, de toute façon la langue du dollar est internationale, on finit toujours par se comprendre. Ça gesticule dru. Les Russes profitent de l’arrivée d’un paquebot italien assailli de touristes français et allemands pour vendre leurs maigres merdes souvenirs qui n’ont strictement rien à voir avec Svalbard mais qu’importe au diable l’authentique ! L’important pour un toutou c’est d’acheter des souvenirs, c’est l’achat en grand nombre et haltes répétées qui importe, pas la marchandise. D’ailleurs ceux-ci d’une certaine manière sont plus authentiques que d’habitude, ils ne sont pas au moins bruts de Taiwan jusqu’au vulgaire. L’acte d’achat rythme le voyage de plaisirs réitérés, il rassure et assouvit le vice universel par excellence : l’emplette, l’existence par l’acquêt et la possession. Il est le bonheur premier, béat, immédiat et nécessaire du toutou moyen qui sinon risque de se trouver en manque comme un drogué, mais un drogué d’achats. Le souvenir est leur eucharistie. C’est un ancien promeneur de toutous qui vous le dit.

Chapkas, poupées russes, foulards, peaux de renne, peintures fleuries, œufs décorés, saumons en morues, chandails troussés de grosses laines chinées, bonnets, toques à la David Crockett, petits objets maladroitement bricolés et des tas de petites bêtises plus ou moins ruinées et maladroites débordent les étals de guingois. Les stands accumulent les merdes et les images dans une fièvre de vente qui électrise de rire les moujiks habillés délabrés haillonnés comme c’est pas permis en terre riche et chrétienne.

On est entre la foire, la kermesse et le marché aux puces, uniformes militaires, insignes et décorations rivalisent avec petits paniers de rotin et images pieuses avec diaporama de Lénine embrassé de Marx, je ne sais si vous l’avez remarqué mais rien n’est plus kitsch aujourd’hui que les reliques du communisme, les Russes se frottent les mains de concupiscences cupides, ils vendraient même la peau de l’ours s’ils en avaient le droit. Ils viennent se risquer et se frotter à l’économie de marché, comme un avant-goût de l’avenir et du bonheur qu’ils viennent flairer au nez des touristes. Ça les inquiète et les trouble un peu, ça les titille d’émoi, aussi rigolent-ils pour se donner le change, fascinés par cette abondance de gens et de complaisance et la facilité du commerce, ils s’enrichissent du sourire des chalands et de leur fric, c’est la nouvelle ruée vers le dollar.

Vite on se libère des touristes tentaculaires et des Russes parasites, on abandonne la brocante et les marchands du temple pour monter en ville se rajeunir de gens, de personnes authentiques qui ne se croient pas obligées de trimbaler leur corps en vacance dans de grands éclats de joie artificieuse et forcée. Des vrais gens. Les croiser, les regarder, les reluquer, les frôler, les rencontrer, les mirer, les côtoyer, presque les toucher par brassées, à s’en rassasier, en orgie et indigestion. C’est bon. Toucher des yeux de vraies personnes pas des touristes.

La ville se prend pour un grand sapin de Noël mais en plein jour. La glace y ruisselle mais ici elle est de miroiterie, tout en reflets de guirlandes coquettes et tout achalandée de femmes délicieuses de fards. On se prend par la main et se prend à rêver dans les magasins aux souvenirs à ramener à la famille. Faire quelques pas dans la rue principale pour se dégourdir le cœur et s’acclimater à nouveau au civilisé.

Souffler haut, fort, grand, puissant pour se refaire, ébloui de tant de gens à la fois et pourtant il n’y en a pas vingt ensemble dans toute la rue. Tout est relatif, surtout le nombre en sa quantité. Et puis ici ils sont qualité, ils sont si beaux. Cela fait peur.

Revenir à bord pour retrouver le calme, le serein plénier pérenne, reconnaître la paix, le petit nombre, le connu. On est aveuglé, l’âme vacille de tant de gens, de choses lancées dans les yeux en même temps d’un seul coup comme une gifle électrifiée, l’entendement évanoui. La vie en foule cela s’apprivoise, tout au moins ça s’apprend, pour l’instant elle nous est indigeste.

Dans les rues au coin des places en point d’orgue aux creux des maisons de grands totems en pins du Nord narrent les souffrances des hommes à travers le temps et leurs corps torturés d’hiver, couturés de béances, les crevasses du bois nu explosées de lézardes gelées, révulsées de failles industrieuses. La ville est cousue de statues crucifiées de cicatrices, écorchées de labeur. On passe la main négligemment sur le vernis granuleux du bois pour s’habituer à nouveau à l’art des hommes. Et puis toucher le corps même dépiauté d’une statue d’homme, c’est déjà toucher l’homme. Bien c’est pas tout de rêvasser. Au boulot ! Pied en mer ! On regagne à grands pas le bateau et sa chaleur de mer pour astiquer.

Grande lessive complète, totale. Laisser un bateau nickel pour les prochains veinards qui viendront dès demain patauger dans la grande mare à glaçons. Enfin autant que faire se peut, il est tout encroûté de fuel dans ses fonds vaseux et gluants de suie au plafond, ça partira pas facile. On le récure à se peler les mains. Mais on laisse partout des traces. Plus on lave plus il est cracra. On n’en arrivera jamais à bout. Et pourtant, à force de récurer et de récurer et encore recommencer, le bateau finit par prendre tournure. Il n’est pas propre mais il est moins sale, c’est déjà ça. On fignole, on pourlèche presque pour le plaisir. C’est le tour des petits travaux maintenant. Mise en état des apparaux, répartition des petits ouvrages et réparation des petits dégâts, notamment de la fixation du hâle-bas de bôme. Pour cela on reluque la ville où trouver un soudeur inox ? Difficile.

François part en exploration et revient au bout d’une heure avec la solution. Nous voici gambadant sur la grand route la bôme à l’épaule, accueilli au garage par un glaçon dragon, une secrétaire plus rassise qu’un pain de quinze jours que l’on dérange visiblement au saut du lit à midi, en pleine conversation intime avec sa copine au bout du fil qui nous renvoie de colère à l’atelier où par contraste on est accueilli à sourire large et grand intérêt pour ces intrépides navigateurs farfelus et aux trois quarts inconscients qui affrontent l’océan avec de si fragiles espars harnachés sur des bricoles de soudure, autant naviguer sur une boîte d’allumettes ! Sûr qu’ils ont un grain dans la tête et pas seulement dans l’humeur du ciel pour voguer sur de telles périssoires, touchés par la folie de la passion. Ils nous prennent pour de grands allumés, lovés dans des rêves d’enfants. La bôme passe de mains en mains. Ils la reniflent, la pèsent, la jugent, la jaugent, recommencent, discutent, soupèsent, s’interrogent, la lèvent encore, la trouvent ridiculement fragile, frottent le métal, l’incisent, recommencent, discutent encore mais finissent par la réparer en deux secondes. On les amuse beaucoup et rompt la monotonie du travail habituel. Réparer notre espar est un petit sourire dans leur vie.

Quelques dernières courses encore à faire. Où diriger ses pas pour trouver l’objet de l’emplette ? Facile. Tout, partout, autour, tout alentour et à l’alentour de l’alentour du pourtour, partout où se fixe l’œil tout autour, tout, absolument tout, appartient à la snskÉlectricité, magasins, habitat, routes, écoles, restaurant, tourisme, tout. Pour faire du fuel, de l’eau, l’avitaillement, se transporter, tout est leur domaine. On est censé être en régime libéral avancé, modèle capitaliste de concurrence féroce déguisée en guerre commerciale comme on nous en rabâche les ouïes à longueur de discours électoral et non de monopole et de combinat, ici nenni, à se croire en urss. Étrange et froidure dans le dos. Les pôles sont inversés dans le Grand Nord. La Store Norske Spitsbergen Kulkompani possède tout ici, la ville, son administration, les terrains, les maisons, les boutiques, les usines, les embauches, les loisirs et les rêves, les corps, les reins et les cœurs. À croire qu’elle possède aussi les paysages et vos pensées, ce qui n’est pas tout à fait faux.

Longyearbyen est la ville de la snsk, qui est l’ancienne compagnie minière du pays. Enfin l’ancienne pas tout à fait puisqu’elle garde encore deux mines en exploitation sur les sept qu’elle ouvrit lors de son heure de gloire. Aujourd’hui cette société se baptiserait ssd, Svalbard Samfunnsdrift, elle se serait scindée en trois sociétés distinctes dites indépendantes pour faire semblant de faire jouer la concurrence sans faire rougir les idéaux démocratiques mais en apparence rien n’a changé, d’autant plus que chacune des sociétés intervient dans des domaines tout à fait différents et reste fille très soumise de la maison mère. La concurrence semble un leurre et la mainmise omniprésente, même Madame le Gouverneur semble vassale de la Compagnie, le monopole n’est pas près d’éclater. Auraient-ils été contaminés par les Russes ?

Le temps est gris. C’est la fin du périple, un peu de tristesse barbouille les yeux On écrit la dernière ligne. Il faut savoir mettre un point final après une croisière de 2.560 kilomètres à peu près. On boucle les sacs et refoule les larmes. On débarque les affaires dans le canot sans trop les mouiller avec ces canots en caoutchouc qui prennent toujours l’eau comme passoire dès le plus petit friselis de clapot. Le bateau orphelin, mouillé tout seul. Ouh ! Voilà-t-il pas qu’il profite de notre départ pour chasser et cavaler seul. Ne pas penser au pire ou on va le faire venir. Ça se passera bien. Il n’y a pas de raison. Il n’a que deux heures à passer tout seul. Il va pas nous faire un caprice et se barrer de dépit. Qui sait ? C’est qu’il nous aime le bougre. On sait jamais, il pourrait nous faire une petite varice à l’âme et partir croiser ailleurs, nous on croisera l’autre équipage à l’aéroport.

Dernière larme. On est paré, tout bousculé, cumulé et entassé de sacs de voyage. C’est parti ! Voilà le bus pour l’aéroport. Point final. On part la mort dans l’âme, chaviré, le cœur à petite mort, le bonheur en écharpe amarré au bollard, on le quitte. Moi je laisse ma voix en souvenir. On ne peut pas quitter Svalbard sans laisser un petit cadeau en guise d’hommage et de reconnaissance. On a tellement été brûlé de beauté dans ses eaux de gel. Moi c’est ma voix que j’ai offerte et les mots qui lui sont attachés. Depuis mon cœur stagne. Il est là-bas en deuil de ma vie. Amarré à un growler, je fonds à petit décès.



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Grand poème païen euphorique, journal de bord stylé d’un « voyage en Hyperborée » (après ceux de Stephane Ilinski publiés par Hache en 1999), au nord du nord du nord de l’Europe, dans l’archipel de Svalbard, autour de la banquise, « immense de corps et d’échos ».

Ceux qui aimeraient s’y retrouver géographiquement peuvent suivre le parcours du bateau sur cette carte, avec les points de passages : Norvège (pas sur la carte), île aux Ours (pas sur la carte), cap Sörk, Hornsund, Bellsund, Van Mijenfjord, Longyearbyen, terre du Prince Charles, dépassement du 80e parallèle, Verlegenhuken.

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Paysage 54 : La Seyne sur Mer, Var (2005).