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Olivero Garlasseri a besoin de toute notre attention

Sébastien D. Gendron

avril 2001

3

3. Int jour - Chambre de bonne de Jeanne

Avant de nous attacher aux lieux, comme nous l’avons fait jusqu’ici pour nos deux précédents personnages, commençons cette visite à Jeanne Genséric, qui sera la dernière de notre trio, en écoutant ceci:

Le soleil se couche sur les palmes d’un monde en pâture aux souvenirs dantesques des combats de demain. Des farfadets magnifiques épaulent leurs chevaux de lumière et s’enfuient vers le foudroiement des portes de Tannhäuser comme des toupies fumantes crachant des phéromones antiques. Des nains tapis dans l’âtre des enfers observent sans ciller un tendre et vertueux diablotin qui épanouit de douces corolles et se dandine entre les cuisses d’une déesse monumentale. Poséidon lui-même encourage la noce et chacune de ses paroles fait naître une fleur noire sur le corps d’une brochette d’angelots rôtis. C’est ici qu’entre l’Adam du futur, armuré de verre et vif de chair rose et musclée, il défie la laideur de son regard d’ascète et prononce les mots qui mettent en mouvement l’armée de ses dix pleureuses : « Car rien ne soutient plus la voûte céleste, car rien n’image mieux le monde que toi, je viens à jamais me jeter dans ton four et combattre contre tous la fange que tu répands. » Et les pleureuses pleurent des pleurs de pleureuses, et la déesse redevient une orgie de rats, et Poséidon meurt sur l’instant dans un rire malappris et le diable trousseur se retrouve l’épée nue et le ventre affamé par la venue de cette nouvelle proie provocante. Quand le combat commence, les pleureuses se retirent, quand le combat s’achève, elles reviennent s’offrir au vainqueur. De chaque coin du monde, l’oiseau ubique récite la litanie des menteurs et tous les voleurs sortent de leurs grottes pour…

Jeanne lève la plume de son cahier d’école car plus rien ne vient. Pourtant d’habitude, elle écrit avec fièvre, toute la journée durant, pas une seconde sans qu’un mot ne vienne, pas une minute sans qu’une phrase ne s’inscrive dans sa tête avant que la plume ne retranscrive.

Mais préférons dans un premier temps un portrait physique de la demoiselle à une mise en place trop rapide de l’action. Il est vrai que jusque là nous n’avons pas pris le temps de décrire nos deux précédents hôtes et il peut sembler curieux de nous attarder maintenant sur celle-ci. Pourtant, c’est volontiers que nous sommes passés sur eux : en effet, Olivero Garlasseri affiche déjà le profil type d’un jeune homme instruit, soucieux de son image et parfaitement propre sur lui : un joli garçon en quelque sorte, et nous savons qu’il s’habille en noir ce qui lui confère un coté sombre qu’il paraît inutile de commenter. Similairement pour Pols, dont on peut, sur la base de la place où il vit et de la façon dont il agit, imaginer le physique sans trop se creuser.

A contrario, notre Jeanne Genséric mérite que l’on aille au plus pressé : sa physionomie. Et gageons, avec une mauvaise foi évidente, qu’il ne s’agira pas là d’un malhonnête voyeurisme.

Aux environs des vingt cinq années, cette délicieuse fille arbore une immense chevelure rousse et raide comme du crin, sur un visage parfaitement harmonieux où explosent deux yeux d’un vert effrayant. La bouche nous fera ridiculement loucher tant elle expose deux lèvres presque trop ourlées, presque trop carminées au naturel, presque trop provocantes pour ce récit. D’une pommette à l’autre et passant l’arête du nez comme une simple colline, un tapis de discrètes taches de rousseur se retrouvera, si nous poussons plus loin l’observation, en creux cette fois, entre les jolis seins ronds, fermes et, il va sans dire, à peine trop dodus de ce cas d’école du portrait. Du reste, c’est sans impudence que l’on fera cette remarque puisqu’il n’est qu’à baisser les yeux : Jeanne écrit dans cette chambre surchauffée qui est la sienne, vêtue d’un unique maillot à bretelles dans lequel, écrasés contre la planche du bureau par sa position avachie, lesdits seins remontent à notre vue en deux adorables bourrelets affichant sans malaise le tapis tacheté décrit plus haut. Si le corps est assis et masqué par le plan de travail, il nous est possible de dire que c’est par la fierté d’être grand et parfaitement bien agencé qu’il se caractérise. Si vous aviez la chance de croiser Jeanne Genséric dans la rue alors qu’elle déplace avec une grâce déconcertante et une démarche ni trop houleuse ni trop raide, son mètre soixante-seize, la tête droite et le regard froid, vous commenceriez d’abord par la laisser passer comme si de rien n’était, puis vous compteriez jusqu’à trois avant d’inspirer profondément pour savoir de quel parfum elle s’échauffe et enfin, vous vous retourneriez pour profiter sans être vu d’elle du déhanchement et de la franche rondeur de ses fesses très bien soutenues par une culotte fine suffisamment agrippé à elle pour en rendre douteuse son existence. Ceci vous aura mis dans un bel état et vous vous demanderez pourquoi, comme certains de vos contemporains, vous ne vous mettez pas franchement à attaquer ces jeunes personnes de front, pourquoi vous ne leur sautez pas dessus, là, dans la rue, pour leur proposer de prendre un café, une tisane ou n’importe quoi de digeste pourvu que ça les retienne un peu plus qu’un regard en arrière. En êtes vous seulement capable ? Ou bien est-ce que, comme le reste de vos contemporains, vous vous posez ces questions en vous éloignant, aigri ?

Donc, Jeanne Genséric est belle, admirablement, terriblement belle et à elle seule, elle est l’archétype troublant de la belle rousse pulpeuse et un peu normande, entre les seins de laquelle on échafaude les pires voluptés.

C’est ainsi sans le moindre complexe que cette Jeanne provocante qui n’inspire rien de propre, traverse la vie de tous les jours, promenant son physique outrancier devant un parterre d’étudiants aplaventristes qui ont la chance ou le malheur de suivre avec elle des cours de lettres modernes dans quelque amphithéâtre bondé où elle brille par la pâmoison des mâles et étincelle par la jalousie de la tribune féminine.

S’il y a pourtant quelque chose de rebutant dans cette plastique naturellement parfaite, c’est cette ride permanente comme un feu rouge définitif à toute approche, qui orne d’un pli singulier la séparation d’entre ses sourcils roux. Mais cette marche infranchissable sur laquelle plus d’un s’est entravé, n’est ni une sotte habitude ampoulée, ni une coquetterie, ni un vice de forme. C’est l’empreinte d’un souci constant, d’une incertitude inaltérable. C’est aussi et surtout la serrure apparente d’un cerveau où l’imagination fait un perpétuel jogging, essoufflant, sans fatigue, un téléscripteur dément qui aurait décidé d’écrire sans interruption même le dimanche. C’est là la seule souffrance de Jeanne. Elle est en création incessante, toujours à l’écoute des milliards d’idées qui déferlent par vagues chargées, d’un hémisphère à l’autre. Si elle pouvait se connecter à un écran d’ordinateur, lui-même relié à une imprimante, on aurait là la meilleure machine à best-seller de tous les temps. Un débit hallucinant, du pavé publiable dans l’heure, une bibliothèque en stock par journée écoulée et encore, la nuit n’est même pas une trêve puisque, comme si ça ne suffisait pas, cette rousse rêve. Et elle détient ce que beaucoup lui envieraient : la mémoire du rêve qui, elle-même, devient une source intarissable de création. C’est à se demander comment fait Jeanne pour emmagasiner tout le reste, ce que les professeurs lui déversent dans le cornet, huit heures par jour. C’est précisément une autre de ses qualités incroyables : elle est capable de faire les deux, apprendre et appliquer les explications méandreuses de la dialectique de Saussure, lire dans le texte quelque aventure de l’Iliade d’Homère, tout en imaginant une suite ésotérique aux Malheurs de Sophie.

Jeanne pourrait être une créature hybride d’on ne sait quelles origines, mais elle est tout simplement une belle fille qui ne prend pas beaucoup le temps de communiquer avec les autres, que de toute façon, elle trouve trop lents, peu inventifs et totalement dépassés par sa conception de l’existence. C’est pour cela, pour toutes ces raisons, qu’elle passe tant de temps assise derrière son bureau à écrire, ressemblant sans le faire exprès — on l’excusera — au mannequin d’une publicité pour serviettes hygiéniques dont on aurait illustré la quantité d’intelligence en la posant devant des cahiers d’école, un crayon à la main, une paire de verres neutres devant les yeux, la mine louchant sur d’hypothétiques révisions.

Or, elle ne révise pas et si, en plus de sa ride gravée, son front semble afficher l’agacement, ce n’est pas parce qu’on la dérange mais bien parce qu’ici encore, elle est en état créatif.

On ne sait pas très bien lequel est responsable duquel mais une chose est certaine, il semble exister un lien entre l’apparence de Jeanne et ce qu’elle écrit. Jeanne a toujours eu en tête des aventures d’inspirations médiéval-fantaisy, hantées par un panel impressionnant d’homoncules difformes aux pouvoirs merveilleux, de farfadets, de gnomes et de toute cette kabbale des contes et légendes nordiques. Serait-ce donc en rapport direct avec cette tête rousse au visage blanc hors du temps ou trop illustré par les peintres du Moyen Age ? Peut-il exister un lien entre les atouts ou les vices physiques d’un créateur et la mise en place de sa création ? L’un découle-t-il d’ailleurs directement de l’autre ? Est-il normal de constater que nombre des peintures rupestres de nos ancêtres poilus représentent avant tout des bêtes et non un semblant d’homme dressé sur ses pattes arrières ? Il est bien entendu autorisé de répondre à chacune de ces questions qui, si elles nous ont permis d’épaissir un peu ce récit, n’ont de toute façon aucune espèce d’importance. Le genre de littérature à laquelle se livre Jeanne Genséric la regarde et à part le fait qu’elle témoigne chez elle d’un reste d’enfance pas du tout dissimulé, il ne nous renseignera pas mieux qu’une autre description, beaucoup plus formelle.

En effet, cessons quelques lignes d’observer cette idyllique rousse, pour nous retourner vers les murs qui l’encadrent et la surveillent avec un mutisme, somme toute, bien naturel. On y découvre un décor assez surprenant qui nous fera dire que finalement, ce préambule sur les histoires que la belle Jeanne écrit et sur un éventuel lien entre leurs sujets privilégiés et le physique de leur auteur, n’était peut-être pas si futile.

D’abord, nous serons surpris par le papier peint : reprenant en rose et blanc le thème vertical des toiles à matelas, on y voit se démener de petits anges harpistes, souriant bêtement à leur gauche ou à leur droite, dans une asymétrie calculée qui donne l’impression, quand on y regarde de plus loin, qu’ils volent par troupeaux horizontaux, formant un quinconce parfait avec les lignes du dessus et du dessous. De temps à autre, ces troupeaux obéissants et linéaires s’engouffrent vers l’inconnu derrière un poster sur lequel s’amusent des petites filles sages à charlottes et chatons délicats, au bas duquel on identifie aisément l’illustre ex-libris de Sarah Moon. D’autres fois, c’est derrière un sous-verre exposant des photos familiales que nos chérubins se perdent, ou une lithographie tirée d’un calendrier dont on a soigneusement découpé la marge écrite du mois rehaussé et sur laquelle un vol de flamands roses migre d’un bord à l’autre de l’image au-dessus d’un marécage des Everglades où se couche un soleil rubicond.

Du lit, il est tout à dire et rien à imaginer. Ici, les barreaux dorés qui enferment la tête et les pieds pour un sommeil sous bonne garde n’inspirent nullement la déviance : d’abord parce qu’ils sont dorés, qu’ensuite, ils sont surmontés de pommeaux montrant quatre anges promus eux, par dorure, au gardiennage de l’antre, que la draperie choisie est d’un blanc et rose parfaitement décourageant et qu’enfin les dimensions de cet autre temple de l’immaculé ne permettent en aucun cas l’exercice de deux corps en action, puisqu’une personne de la taille de Jeanne ne saurait s’y retourner sans aussitôt se précipiter sur la moquette, cinquante centimètres plus bas.

La moquette justement, puisque nous y tombons avant elle, est d’un bleu clair prodigieusement azuréen où ne manquent plus que quelques coussins moelleux et blancs pour figurer de prospères nuages.

Puis une armoire à glace Mobilier de France 1976 renferme dans le secret de ses tiroirs et cintres, les vêtements et journaux intimes de Jeanne-la-sagesse. Et comme nous en sommes aux vêtements, parlons sans attendre de la magnifique jupe plissée que porte Jeanne, de la paire de collants de laine blanche qui s’en échappe pour venir s’endormir dans une paire de petites ballerines bleues marines et blanches, du joli chemisier à col de dentelle blanche qui est posé sur le lit et du désormais surprenant T-shirt à bretelles auquel l’attendrissante paire de seins de Jeanne essaye d’échapper.

Précisons que dans ses cheveux, la douce a glissé deux peignes qui départagent de part et d’autre d’une raie, où là aussi dorment quelques taches de rousseurs, deux bandes de cheveux parfaitement égales qui se rejoignent derrière la tête, prises dans une immense barrette sur laquelle une famille de bébés canards suit en ligne une maman canard souriant comme seuls les canards savent sourire.

Après nous avoir découragé par son physique trop gracieux, son sens trop aigu de la littérature tolkiennoïde, son décorum trop Ashley-enfant, voilà que l’angélique Jeanne Genséric s’engonce maintenant dans une tenue qui fait d’elle une trop grande Alice prisonnière de la maison de poupée.

Jeanne (inquiète quant à son trou)
Mon Dieu ! Que m’arrive-t-il ?

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